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CHAPITRE VIII

PRINCIPE d'unité des REUGIONS

Une même loi préside donc à la naissance, a Taccroissement et à la destruction de toutes les religions, et celte loi peut s'exprimer sous une forme géométrique. Nous avons exposé par quelle méthode la I science a été conduite à ces résultats. Rappelons seu- I lement que c'est par une méthode d'observation, I identique à celle qui s'applique dans toutes les sciences dont les objets sont réels. Seulement, parmi les faits religieux, les uns viennent du passé, les autres sont encore présents et peuvent être l'objet d'expériences, les faits passés appartiennent à Tliistoire ; ils composent le domaine des religions déchues et la partie écoulée de celles qui existent. Gomme ils sortent logiquement les uns des autres et ne sont, pour ainsi dire, que les mêmes faits se transformant sans cesse selon les conditions dans lesquelles ils se trouvent, ce renouvclleuient des milieux les place précisément dans le cas où un phénomène pliysique est placé par les expérimentateurs, et il donne à l'analyse historique toute la solidité d'une mclliode expérimentale.

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Quant aux faits présents, il est plus facile encore de

les analyser et de les comparer entre eux : la connaissance qu'on peut en acquérir sert de point de départ à toute la série du passé. Toutefois, comme les faits religieux d'aujourd'hui sont les conséquences nécessaires de ceux d'hier, lesquels forment avec ceux qui les ont précédés un enchaînement non interrompu, les ténèbres qui couvrent les rituels, ainsi que le symbolisme, et même à beaucoup d'égards les dogmes présents, ne se dissipent qu'à mes.ure qu'on remonte vers les formes antérieures et qu'on approche de l'origine. Voilà pourquoi nous avons beaucoup appris et nous pouvons espérer plus encore des études orientales ; c'est la connaissance approfondie et toute récente de TOrient* qui nous fait pénétrer jusqu'aux origines 'de ces choses.

La linguistique est venue apporter à la méthode historique un appoint d'une utiUté incontestable. Les noms et les termes usités dans les religions n'ont en effet, aujourd'hui, presque aucune signilication étymologique dans les langues qui les emploient : une personne qui ne sait pas le latin, et même un peu de grec, ne comprend rien à la plupart des mots en usage dans l'église romaine. Parmi ces mots, il n'en est presque pas qui viennent de l'hébreu ; et pourtant il y en a un certain nombre qui ne sont ni grecs ni latins. D'où viennent-ils?

Les termes sacrés usités chez les Latins et les Grecs de l'antiquité sont presque tous dans le même

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cas : les noms des divinités grecques ne sont presque jamais grecs, les noms des divinités latines ne sont pas latins. Il faut donc en chercher ailleurs Tétymologie. S'il ne s'agissait ici que d'une simple curiosité, on abandonnerait volontiers ces recherches aux loisirs de l'érudition ; mais elles ont pris dans ces derniers temps une portée beaucoup plus grande. Ces mots, en effet, représentent des choses et des idées. Si ces idées et ces choses eussent été des productions spontanées des peuples chez qui elles se trouvent, ces peuples ne seraient pas allés chercher au loin des termes pour les exprimer : ils l'eussent fait d'autant moins que ces langues anciennes avaient une faciHté merveilleuse pour créer des mots nouveaux. Les mots sont donc venus avec les choses et avec les idées qu'ils représentaient. D'où sont-ils venus ?

Quand on songe que, pour l'antiquité, ces mots d'origine étrangère composent presque tout le domaine de la langue sacrée, on conçoit quelles lumières la linguistique prudemment et méthodiquement pratiquée peut jeter sur les origines des religions. Or, les voies par lesquelles la force de la méthode l'a conduite aboutissent, comme les recherches historiques, à l'Asie centrale et au Véda. C'est donc dans cette contrée et dans ce Uvre que l'on doit principalement chercher les commencements des rites, des symboles et des doctrines. Toutefois, si là même les termes sacrés se trouvaient être, comme ailleurs, étrangers à la langue commune, il est évident qu'il ^

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faudrait pousser la recherche plus loin et que la

marche de la Uoguislique vers le passé n'aurait encore atteint qu'une étape reculée. Mais il n'en est rien: ici, les mots portent leur signification avec eux, les symboles sont expliqués ; on assiste à la naissance des rites et des doctrines. Il est donc impossible qu'une grande lumière ne sorte pas de l'étude des hymnes du Véda, pris comme centre de toutes les recherches relatives à Thistoire des refi* gions.

Jlais la linguistique et l'histoire appliquées aux choses religieuses, c'est-à-dire Tarchéologie sacrée, sont des méthodes anaiomiques, méthodes d'analyse et tout au plus de comparaison. Ainsi, l'analyse philologique se préoccupe beaucoup des formes et trèspeu de la signihcation des mots. On voit en eilet la signification des mots non seulement chaijger avec la forme, mais encore varier d'une époque à l'autre^ sans que la forme ait changé : le mot charmant, par exemple, n'a pas aujourd'hui la signification qu'il avait sous Louis XIII et même sous Louis XIY, et cela est vrai pour un grand nombre de mots, La littérature se préoccupe de ces changements, qui ont Ueu surtout dans les idées ; la Unguistique, au contraire, cherche d'où est venu le mot charmant j qui est une forme dérivée de charmer, lequel vient lui-même de charme; or, charme vient lettre pour lettre du latin Carmen, en vertu de lois parfaitement définies, auxquelles la langue latine a été soumise quand elle est

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devenue le français. La même méthode J'analyse comparative s'appliquera au latin Carmen^ et Ton ne s'arrêtera que quand on aura retrouvé les premiers éléments, les monosyllabes primordiaux dont la réunion et les transformations successives ont engendré Carmen. C'est là une science purement morphologique^ tout à fait semblable à Fanatomie comparée des animaux et à la morphologie végétale. 11 en est de même de l'archéologie et de l'histoire rehgieuse proprement dite : elles exposent les phases successives par lesquelles ont passé les rites, les symboles et même les doctrines, et, remontant vers le passé, nom montrent enfin les formes et les formiiles qui ont revêtu ces trois choses dans les plus anciens temps.

Or, les reUgioQs sont des organismes vivants. S'il ea était autrement, il faudrait admettre sans restriction la célèbre formule nomina numina^ et regarder les conceptions religieuses comme des jeux de mots. 11 deviendrait alors inexpUcable que des peuples entiers et souvent pinceurs peuples, les ans à la suite des autres, aient adopté de pareilles inanités pour en faire les objets de leur culte, fondé leurs plus grandes inatitiitions sur des illusions pures et encensé des mots. La religion est un acte d'adoration, et l'adoration est à la fois un acte intellectuel par lequel rhomme reconnaît une puissance supérieure, et un acte d'amour par lequel il s'adresse à sa^ bonté. Ces actes ne sont point des âbstractiom et ne peuvent

Idâ PRINCIPE d'unité des RELIGIONS.

s'expliquer que par des abstractions scientifiques. Ce .

sont des réalités, où riioimne eslacteurtlepuis les temps les plus anciens ; ce sont des œuvres qu'il n'a cessé d'accomplir aux époques de haute civilisation comme aux époques de barbarie ou de décadence. Il faut donc admettre, à moins d*accn$er d'insigne folie le genre humain tout entier, que les formules sacrées, amsi que les rites et les symboles, couvrent quelque chose | de réel, de vivant et de permanent, qui donne à toutes les religions leur durée et leur eflicacité. Cet élément doit jouer dans leur longue et multiple histoire le ] même rûle que la vie dans les corps organisés. | L'analomie et la morphologie, qui donnent l'analyse j des formes extérieures ou internes de ces derniers, | n'expliquent rien, si elles n'ont sans cesse à côté d'elles cette idée de la vie, qui anime et produit ces formes mêmes ; mais du momont où elles font intervenir comme moyen d'explication un principe vivant, elles cessent d'être purement descriptives et deviennent la physiologie (1). De même, si la notion mystérieuse qui se cache sous les formules sacrées est négUgée, ni Tarcbéologie ni la linguistique ne peuvent i rendre compte de la naissance et du développement | des religions, non plus que de leurs analogies entre | elles. Ce ipnds commun, qui persiste à travers l'tau- 1 manité, leur échappe ; les mythologies ne paraissent

(1) Voyez, dans la Revue dê$ Deux-Mondes du 15 décemiNre 1867, le travail de H. Claude Bernard sur le ProWme de le

physiologie générale.

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plus que des amusements ou des inveolions des poêles ; el ce fait immense de Vampire exercé par les religions sur les hômmes» de cette puissance mystérieuse qui a rempli d'autels les cités, chargé des générations enlières de labeurs exécutés par elles avec allégresse, souvent aussi armé les nations les unes contre les autres, bouleversé les états, renversé les dynasties, et qui aujourd'hui même tient l'Orient et l'Occident en suspens, ce fait demeure sans raison d'être, la science est muette devant lui. L'explication donnée par Épicure, si hardiment reproduite par Lucrèce et à laquelle la science aboutirait encore, n'explique rien. Si grand qu'on imagine le t fantôme qui montrait du haut du ciel son horrible tête^ » ce spectre sera lui-même une production de la pensée humaine et aura besoin d'être expliqué.

il y a donc dans les religions une idée fondamentale qu'il faut avoir sans cesse présente à l'esprit quand on parcourt les faits constatés par la linguistique et par l'archéologie, car c'est cette idée qui donnera l'interprétation des faits. La science cesse alors d'être une pure analyse et prend sa place dans Tordre des sciences physiologiques. Cette idée, qui répond, comme je le disais tout à l'heure, à celle de la vie dans la physiologie animale et végétale, n'est plus un mystère aujourd'hui. Elle peut se lire, énoncée cent fois en termes , simples et sans formules symboliques, dans le Yèda ; puis, une fois qu'on l'y a BaisiCy on la retrouve partout dans les religions des

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temps postérieurs : elle y anime les cérémonii

cuUe, se cucUe sous les symboles» doaae aux ex sions dogmatiques leur sens, leur portée et leur u s'épanouit eoiia eu doctriaes morales, en prati et ea coasé(j[ueaces de toute soi le, dont le génie peuples et la nature des milieux suffisent pour ez quer la diversité,.

C'est cette idée que nous allons exposer, Quan science qui la dégage par Tanalyse sera plus avan qu elle ne Test aujourd'hui, on verra les dogmes, rites et les créations religieuses idéales se coord ner à sa suite, ou plutôt se produire tour à t sous soa aclioa ^eiuianeate et suivant les lois c les analyses auront constatées. Seulement, ces 1 cesseront d'être abstraites et tiendront leur ph dans le développement réel et non interrompu rhumanité. Cette partie synthétique de la scien n'est point faite, elle a' est pas même tentée, Q\ pourquoi nous nous bornons à constater le point < elle en est aujourd'hui. L'exposition que nous alloi faire du principe physiologique des religions sej nécessairement plus abstraite qu'il ne Test lui-mén dans les différents cultes et surtout dans les plus ai ciens ; mais elle ne le sera pas plus qu'il ne Yei dans les religions les plus récentes, par exemple dan le christianisme. Or, notre exposition doit s'applique aussi bien aux religions modernes qu'à celles d'au trefois : nous sommes donc absous. Du reste, Tidà a de bonne heure acquis dans Tlnde et la Perse, el

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déjà même dans le Vêda, un haut degré de généralité qui nous permet de parler noas-mémes en termes frés-généraux.

Trois phénomènes ont frappé rintelligence des Âryas» dès le temps où ils n'habitaient encore que les vallées de l'Oxiis : ce sont le mouvement, la vie et la pensée. Ces trois choses, prises dans tonte leur étendue, embrassent tous les phénomènes naturels sans exception, de sorte que, si l'on découvrait un principe qui les expliquât, ce principe devait, donner à lui seul Texplication universelle des choses. Il faut seulement observer que la première condition à remplir était que ce principe lût une force réelle et non une abstraction, puisque les faits appartiennent tous à la réalité,

£n regardant autour d'eux, les hommes d'alors s'aperçurent que tous les mouvements des choses inanimées, qui s'opèrent à. la surface de la terre, procèdent de la chaleur; la chaleur se manileste elle-même soit sous la forme du feu qui brûle, soit sous la forme de la foudre, soit enûn sous celle du vent. Mais la foudre est un feu caché dans le nuage et qui s'élève avec lui dans les airs ; le feu qui brûle est, avant de se manifester, renfermé dans les ma* tières végétales qui lui serviront d'aliment ; enfin, le vent se produit quand l'air est mis en mouvement par une chaleur lijui le raréhe ou qui le condense en se retirant. A leur tour, les végétaux tirent leur combustibilité du soleil, qui les fait croître en accu-

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mulant en eux sa chaleur, et l'air est échauffé par les rayons du soleil; ce sont ces mêmes rayons qui réduisent les eaux terrestres en vapeurs invisibles, puis en nuages portant la foudre. Les naées répan-i dent la pluie, font les rivières, alimentent les mers^j que les vents agités tourmentent. Ainsi, toute cette-j mobilité, qui anime la nature autour de nous, estr l'œuvre de la chaleur, et la chaleur procède du soleil^i qui est à la fois a le voyageur céleste » et le moteur universel. Entendons ici que le mot chaleur est mij terme abstrait, et que la réalité des phénomènes ne| peut s'expliquer par une abslraclion ; aussi la chaleur! ainsi comprise est-elle une conception scientilique etnon rehgieuse. Les Âryas nommèrent donc, non pas chaleur, mais feu (agni), le principe réel auquel ib] rapportèrent tous les mouvements des corps inanimés.

La vie aussi leur parut étroitement liée à l'idée | de feu. Si l'on envisage les végétaux, les grands changements périodiques qui naissent pour eux des saisons manifestent une connexité invariable entre le feu et la vie. Quand la chaleur arrive avec le printemps, toutes les jeunes plantes commencent à croître, i se couvrent de verdure et de fleurs, fructifient, et se | trouvent enûn grandies et fortifiées ; puis, à mesure que la chaleur se retire, la végétation s'alanguit, s'arrête ; il semble que les forêts et les plaines soient frappées de mort. Le grand phénomène de l'accumulation de la chaleur solaire dans les plantes, phénomène que la science a depuis peu mis en lumière,

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fat aperçu de très-bonne heure par les anciens

liommes ; il est plusieurs fois signalé dans le Vèda eo termes expressifs. Quand ils allumaient par le irottement le bois du foyer, ils savaient qu'ils ne faisaient que le a forcer ». à rendre le feu qu'il avait reçu du soleil, et le feu prenait alors le nom de c eniaut de la force » • Quand leur attention se porta sur les animaux, l'étroit lien qui unit entre elles la chajt leor et la vie leur apparut dans toute sa réalité : la ' chaleur entretient la vie ; ils ne trouvaient pas d'animaux vivants chez qui la vie existât sans la chaleur ; ils voyaient au contraire l'énergie vitale se déployer dans la proportion où l'animal participait à la chaleur et diminuer avec elle. Le froid produit d'abord un engourdissement de la vie et enfin la mort ; ce qui reste après, ce sont les matériaux que la chaleur vitale avait rassemblés et modelés, et qui dés ce moment retournent à leurs similaires et rentrent dans le vaste corps des choses inanimées. D'un autre côté, la vie est aussi la condition de la chaleur dans les i animaux, car un animal frappé de mort se refroidit jttr degrés et ne diffère plus de la terre et des eaux dont son corps avait été formé.

Or, nous dirions aujourd'hui que; quand deux choses sont réciproquement la cause Tune de l'autre, cela revient à dire qu'elles sont identiques. Le feu, qui est le moteur des choses inorganisées, est donc aussi l'agent de ces mouvements d'une nature particulière qu'on appelle la vie, « uyurâyavê ».

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ncaïaïquons toutefois que l'idée se complique k mesure que l'ordre des faits observés s'élève. Le feu ' s'introduit dans les animaux et y entretient la vie de plusieurs manières, directement en s'échappant du soleil et en ae répandant sur eux, indirectement av ec les aliments dont ils se nourrissent et qui déjà le 'contiennent, enfin par le vent qu'ils respirent. Privés d'aliments ou suilbqués, les animaux se refroidissent ^ et meurent. Il en est de même des végétaux. La vie n'existe donc et ne se perpétue sur la terre qu'à trois conditions : il faut que le feu pénètre les corps sous ^ ses trois formes, dont une réside dans les rayons du soleil, une autre dans les aliments ignés et la troi- { sième dans la respiration, q^ui est l'air renouvelé par j le mouvement. Or, ces deux dernières procèdent, chacune à sa manière, du soleil (surya) ; son feu céleste est donc le moteur universel et le père de la vie : celui qu'il engendra le premier, son fils éternel, c'est le feu d'ici-bas {agni)y né de ses rayons; et son second coopérateur éternel est l'air mis en mouvementi qu'on appelle aussi le vent ou ï esprit (vâyu).

Les choses que nous exposons ici, dans un langage qui tient le milieu entre celui de la poésie et celui de la science, sont d'une simplicité extrême et intelligibles pour les enfants. Ce qui suit ne demande pas non plus des connaissances bien profondes pour être compris ; une vue générale de la nature a suffi aux hommes d'autrefois pour le concevoir. Nulle part la pensée ne se manifeste sans la vie. De plus, elle ne

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se voit que chez les êtres où la vie se rencontre à D& degré supérieur d'énergie» chez lee animaux. Or, quand un animal est aUeinl par la mort, ses menabres fléchissent, il tombe i terre, devient immobile, perd k respii ation et la chaleur ; avec m vie, sa pensée se ilérobe. Si c'e^t un honiine, tous ses sens étant anéantis, il n'est plu« possible de tirer de sa bouobe pAle et gla* cée aucune paroW» de âa poitrine abaissée aucun son exprimant la joie ou la douleur ; sa main ne presse plus celle que lui tend un ami, un père^ un enfant ; tout signe d'intelUgence et de sentiment a cessé. Bientôt son corps se décompose, se fond, s'évapore, et il ne reste sur la terre qu'une tache noire et des os Llaachis. Quant à la pensée, où est-elle? Si Texpérience la montre indissolublement attachée à la vie, dû telle sorte que la pensée cesse là où la vie s'éteint, on peut croire que la pensée a la même destinée que la vie, ou plutôt que le principe qui pense est identi* que au principe vivant et ne forme jamais avec lui une dualité; mais la vie, c'est la chaleur, et la cha* leur tire son origine du soleiU Le feu est donc à la fois le moteur des cboseSi l'agent de la vie et le prin* cipe de la pensée.

Son action est double, car il est à la fois chaleur et lumière. Si le « père céleste » retirait sa lumière et que le monde tombât dans les ténèbres, en suppo* saut que la vie pût durer encore, du moins Tintelligence serait^elle amoindrie au point de n'être presque plus rien, car les êtres qui pensent, c'est«à-dire les

iOÛ PRiMciPË d'ui^ité des religions.

animaux et les hommes» tirent de la vue presque toutes leurs idées et particulièrement la plus grande de toutes, celle par laquelle nous concevons l'ordre des choses et en dégageons ce principe divin d'où elles émanent. Par ces deux chemins, les hommes d'autretois furent conduits à penser que le principe des choses est unique et universel et qu'il peut porter le nom de feu. Nous qui venons longtemps après eux, nous pouvons dire que le leu ainsi conçu doit être caractérisé par trois épithètes répondant à ses trois fonctions : dans le premier cas il est physique^ dans le second il est paycholugiqae ou vital, dans le troisième il est métaphysique ou divin.

Parvenus à cette dernière conception, les Aryas de l'Inde et de la Perse, mais surtout les premiers, entreprirent sur les phénomènes de l'intelligence mie série d'analyses d'une extrême profondeur que nos philosophies occidentales sont encore loin d'avoir égalées. Nous n'en parlerons pas ici, parce que la plupart d'entre elles, quoique faites par des prêtres, n'entrèrent jamais dans le domaine de la religion et demeurèrent libres à côté d'elle. 11 faut seulement remarquer que, l'agent de la pensée ayant été identifié avec l'agent de la vie et du mouvement^ il y avait lieu de distinguer encore dans la pensée des éléments de nature diverse et pour ainsi dire des degrés. Il y a en effet un très-grand nombre d'idées sur lesquelles les hommes sont en désaccord, parce qu'elles sont nées en eux des points de vue particuliers où ils se sont trouvés

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par rapport aux choses, points de vue qui sont toujours

diveiâ. 11 y ea a d'autres, au contraire, sur lesquelles les hommes sont toujours d'accord, parce que les objets exk sont d'une nature simple, universelle, et ne peu- . vent être aperçus que d'une seule manière. Ces dernières forment ce que les modernes appellmit le domaine de la raison ; elles sont innées, elles éclairent la pensée individuelle pendant le cours de la vie et ne Bouffirent ni accroissement ni dédin. Tout le reste de la pensée est sujet à la naissance et à la mort. Parmi ces idées étemelles, il m est une qui est le centre de toutes les autres et dont celles-K^i ne sont que des formes diverses ; c'est Tidée de Tabsolu. ËUe est le principe de la science pour tous ceux qui la conçoivent* Le travail de Tesprit qui s'efforce de l'élucider constitue la science {vêda) ; la parole qui l'exprime est la plus haute et la plus compréhensive de toutes les paioles : c'est le mot, le verbe par excellence ; et la voix qui l'énonce rend un chant sacré. Ce chant, ce mot, cette parole, cette science, cette raison, cette idée, voilà donc l'élément persistant de tout ce qui existe ; cet élémmt est en même temps l'agent de la vie et le premier moteur. Tous ces caractères réunis appartiennent à un même être qui n'a rien d'abstrait, ni rien qui soit individuel à la façon humaine. Chaque science, chaque culte, chaque langue le nomment à leur manière ; mais son vrai nom est Dieu, père universel et auteur ^de la vie, Ahura^ Brahma* Par la courte exposition que nous venons de faire

Wi PBlMCIPfi B'UllITi DBS RELIGIONS.

de la doctrine fondamentale commune aux i^ai

religions^ aussi bien à la notre qu'à celles des diens et des Perses, on Toit que le fen, conça d'ab comme un agent physique^ s'anime quand il s', d'expliquer les phénomènes de la vie, et devient être métaphysique quand on le conçoit comme peu suprême et absolue. Les religions n'ont pas ton attribué la même importance à chacun des trois rc du principe igné. Les moins élevées ont fait préval le premier ou tout au plus le second : telles ont i les religions grecques, latines et germaniques, co nues sous le nom de religions païennes. Le mazdéisi des Perses et le brahmanisme ont laissé une pî considérable am deux premiers rôles du feu da rinterprétalion de la nature ; mais, en appuyant pl encore sur le troisième, ils ont pris rang parmi l religions les plus spiritualistes. Le christianisme sans oublier entièrement les deux premières fonclioi du principe divin, a donné pourtant une importanc en quelque sorte exclusive à la troisième ; la natur métaphysique de Dieu a presque absorbé toute l'idée à force de Tenrisager dans ses attributs définis, le. philosophes et la plupart des docteurs chrétiens ïon détaché du monde et lui ont donné une personnalité excessive.

La diversité des religions est venue en grande partie de la manière différente dont on a conçu et apprécié le rôle multiple du principe découvert par les Aryas primitifs. Chez certains peuples, le rùle physi-

PlUiNClPK d'unité des KELIGIOJSS. 208

que du feu ayant en quelque sorte prévalu, la religion, en Fenvisageant dans les phénomènes d'ordre varié qu'il engendre, s'est pour ainsi dire brisée en autant de fragments, et a été le polythéisme. Lu, pour chaque ordre de faits naturels» les prêtres, les poètes et le peuple ont conçu et représenté aux yeux ane figure divine, à laquelle on a consacré des temples et dressé des autels; ainsi, la grande unité de la force vivante qui remue le monde se divisait en un nombre toujours croissant . de forces secondaires plus ou moins adroitement coordonnées. Qiez d'au* 1res peuples, le rôle supérieur du feu occupant les esprits, on perdit de vue ses rôles secondaires, et le polythéisme, qui repose cependant sur des observations réelles et sur un fonds solide, quoique étroit, fut regardé comme une institution impie. Ailleurs, le feu de l'autel, c'est-à-dire le feu envisagé dans sa fonction sacerdotale, fut mis au premier rang; et les cérémonies du culte se substituèrent à la science de la réalité. Chez les musulmans, toute fonction physique ou psychologique du principe divin fut écartée : Dieu se trouva réduit à une conception métaphysiqne, abstraite, d'où découla logiquement uil ordre fatal.

Ce sont là de grands sujets dont la science est saisie, mais dont l'étude est loin d'être épuisée. Nous faisons seulement remarquer ici que, dans la triple idée que Von se fit des fonctions dîmes, chacune de celles-ci pouvait être prise pour symbole de celle qui

iOà PR1NG1P£ d'unité DKS R£L1G101IS.

venait immédiatement au-dessus d'elle. C'est en effet

ce qui eut lieu. Le feu physique devint le symbole de la vie, et le feu vital devint le symbole ou la figure de l'être métaphysique ou de Dieu. Ce symbolisme fut rélément le plus apparent et en quelque sorte le plus ostensible de la doetrine, et constitua cette partie des religions qu'on appelle le culte. Entrons dans quelques détails empruntés aux hymnes du Vêda.

On alluma sur un tertre de terre, en vue des assistants, un feu qui fut l'iniage de l'agent universel de la vie et de la pensée. Tout dans la cérémonie eut un caractère symbolique, c'est-à-dire une signification cachée aux impies, mais claire pour les initiés. Ce feu était tiré, par le frottement, de deux pièces de bois qui ïe renfermaient éminemment, c'était sa € nativité. » La faible étincelle vivante, souvent appelée dans le Vêda t le petit enfant, > était portée sur une poignée d'herbe sèche qu'elle enflammait aussitôt, et le feu se communiquait aux branches entassées sur l'autel ; mais, parvenu aux branches supérieures, il était menacé de s'éteindre : le prêtre alors répandait sur lui le beurre clarifié et le sôma, et dès ce moment le feu était surnommé oint {aâjdiia, àktay agni) ; il déployait une puissance souveraine et illuminait le monde de sa splendeur. Tous les êtres étaient convoqués à venir contempler ce spectacle de la vie concentrée en quelque sorte dans , un petit espace et développant toutes ses énergies sur un terrain de quelques pieds.

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le lecteur, en effet, remarquera que le beurre du sacriiice et le sôma représentent ici toute la nature animée ; car, chez les Aryas de l'Asie centrale, la vaehe était prise par excellence pour le type et le représentant des animaux, son lait pour le type des aliments, la crème pour la partie excellente du lait, le beurre pour la partie la plus pure de la crème, et le beurre fondu ou clarifié pour l'essence même da beurre ; répandu sur le foyer enflammé, il s'y consume entièrement et ne laisse après lui aucun résidu ; il est donc la matière animale la plus combustible, celle qui peut le mieux servir d'aliment au feu et en manifester l'énergie ; c'est le feu lui-même prenant un corps et s*alimentant de sa propre substance. Le sôma^ remplacé en Occident par le vin et dans le Kord par la bière, jouait le même rôle parmi les matières végétales. C'est une liqueur alcoolique : ie suc de Tasclépias acide, fermenté pendant trois jours, se changeait en un liquide spiritueux qui, répanda sur le feu, en faisait jaillir des flammes resplendissantes. Bu par les hommes, il leur procurait • cette chaleur interne, qui accroît l'énergie et enflamme le courage. Le soma lut donc aisément adopté comme le typte végétal des aliments liquides et des matières combustibles, c'est-à-dire comme un parfait réceptacle du feu et un profond symbole de la vie.

Depuis les époques les plus anciennes, le feu n'a plus cessé d'être allumé sur les autels et d'y présenter aux yeux l'image de la vie et de la pensée.

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Dans les temps primordiaux et même encore dans beaucoup d'hymnes du Véda, le feu ne jouait pas toujours un rôle symbolique ; mais, à mesure que la religion devint plus spirituelle, ce rôle s'accrut. Chez nous, le feu qui brûle sur les autels et qui se renouvelle chaque année au temps de Pâques, le cierge, le vin, rbuile de certaines cérémonies, ne sont que les symboles d'une métaphysique profonde, plus ou moins bien interprétée par les docteurs, et dont les , formules invariables sont conservées dans les rituels.

Le fait, aisé à constater, que chaque fonction in- ^ férieure du feu devint le symbole de sa fonction sq-' i périeure, est d'une extrême importance pour l'histoire des religions et pour l'appréciation de leur efficacité. L'homme n'a guère d'action sur la vie que par le moyen de la chaleur et des. sources qui ralimealenl, choses dont il dispose à son gré ; mais il ne parvient à les faire agir, pour le bien de la vie, qu'en s'appUquant à les connaître et à découvrir les lois auxquelles la vie elle-même est soumise. Ainsi, la supériorité appartient toujours aux hommes chez qui la force métaphysique de Vinlelligence est la plus pénétrante et la plus productive. Ceux-ci devenaient donc nécessairement les premiers dans les sociétés religieuses, au temps où la science ne s'était pas encore sécularisée. Les autres ne concevaient que les rôles inférieurs du principe igné ; ils ne s'élevaient guère audessus des symboles et des cérémonies du culte; moins leur esprit était éclairé, plus la partie maté-

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rielle de la religion prenait d'importance à leurs yeux. Si une société tout entière venait à perdre de vue rélément métaphysique de la religion, elle perdait peu à peu. le fruit de TinstiLuLion, et, si elle n'était pas soutenue d'ailleurs par la science libre et par une puissante organisation laïque, elle retombait dans la barbarie, jusqu'à ce qu'une religion nouvelle lui rendît un meilleur avenir et, comme il fut dit, a la ressuscitât d'entre les morts. »

n y a eu de grandes nations, dans l'antiquité, chez qui la métaphysique religieuse a été presque ignorée du peuple et ne s'est conservée que dans le secret des sanctuaires, et encore dans quelle mesure, nous l'ignorons. L'archéologie et la linguistique démontrent que ces nations, aryennes comme nous, avaient possédé dans leurs commencements la doctrine fondamentale et ne s'étaient séparées du berceau commun qu'à une époque où cette doctrine avait déjà ses principaux éléments arrêtés. L'examen des causes qui la firent perdre de vue aux Grecs, aux Latins et aux peuples du Nord appellerait des développements étrangers à la question générale qui nous occupe. C'est aussi un sujet d'une importance majeure que la recherche des causes en vertu desquelles la doctrine s'est intégralement conservée chez les deux grands peuples de l'Orient. Enfin, comment les Juifs n'en ont-ils adopté qu'une partie? comment, dans quelles circonstances et par quelles causes a-telle reparu, au temps de Tibère, sur les côtes du Le-

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vanty pour se répandre de là, sous le nom de chris- 1 tianisme, dans tout rOccideiil? C'est une grande étude qui occupe aujourd'hui des hommes d'une intelligence distinguée et donne naissance à des livres excellents ; mais cette étude est loin d'être achevée ; elle n'en est, pour ainsi dire, qu'à ses commencements. Du moins, voit-on clairement dès aujourd'hui qu'un principe commun animait jadis et anime encore les religions ; qu'une seule idée-mère les a produites dans ce qu elles ont d'identique, et suffit pour expli- ! quer leurs plus profondes comme leurs plus superfi- j cielles analogies: c'est ce principe que je viens . d'essayer de mettre en lumière. Il faut bien entendre » toutefois que les cultes ont aussi entre eux des diffé- f rences notables, et qu'on ne posséderait que la moitié | de la science, si Ton ne découvrait pas les causes qui ' les ont engendrées. | J'ai fait observer plus haut que trois ordres de j faits doivent intervenir dans l'étude des problèmes , reUgieux, et qu'il est presque impossible d'atteindre . à la solution définitive par le moyen des textes seuls. \ Il y a, dans les religions, autre chose que des dogmes • abstraits ; sinon elles ne seraient que des philosopbies; ; outre ces théories que leurs fondateurs énoncent i presque toujours obscurément et que 4es docteurs ont ensuite pour tâche d'élucider, il y a les symboles et les rites, c'est-à-dire les représentations figurées des dogmes et les pratiques qui en déqoulent. Les savants de notre époque se préoccupent avant tout

PRiriGIP£ D'ur^lTÉ D£S RELIGIONS. 20U

I des dogmes et en cberclienl la lilialioa historique dans 1^ livres qui les contiennent : ces livres sont les écrits presque toujours polémiques des docteurs et les textes sacrés qui leur servent de point d'appui. C'est ainsi que, par des comparaisons pleines de lamière^ M. de Bunsen a pu démontrer que les dogmes fondamentaux du christianisme ne sont autres que ies dogmes du Zend-Avesta transmis jusqu'à saint Jean et jusqu'à nous, par une chaîne non interrompue d'initiés. Maïs enfin, les livres ne sont pas tout: à côté de ces monuments écrits, nous voyons se révéler a nous tout un monde nouveau, inconnu à nos prédécesseurs, et qui est appelé à jouer un grand rùle dans la science des religions.

Les monuments figurés de l'Orient sont loin d^étre connus et demandent que les gouvernements amis du progrès envoient, pour les découvrir et les étudier, ces missions permanentes que des voyages individuels ne peuvent jamais remplacer. Ceux de TOccident sont I sous nos yeux ou à nos portes, et appartiennent sur- I tout au christianisme ; les catacombes de Rome en ^ lournissent un très-grand nombre; mais plusieurs andens sanctuaires, soit en Italie, soit dans le reste de l'Ëurope, soit même dans l'Asie occidentale et en Égypte, en renferment aussi de très-précieux. Ces monuments sont presque toujours symboliques et appellent une interprétation; celle-ci est quelquefois . donnée par les auteurs chrétiens ; mais le plus sou- ^ mi leurs livres ne suffisent pas pour résoudre les

âlO l^RlNGiPi:; D UMTÉ DES RELIGIOJSS.

pn)bl(' mes : ainsi, aucun livre chrétien ne donne l'origine du signe de la croix, par ce simple motif que ce signe est antérieur au christianisme ; il faut donc s'adresser ailleurs.

Or, il existe toute une classe d'écrits dont les exégétes de notre temps ne se sont guère préoccupés : j ce sont les rituels. Il existe une classe de faits qui s'accomplissent encore tous les jours^ parmi nous, et j qui semblent passer inaperçus : ce sont les rites, les J pratiques du culte, en un mot les cérémonies des ! églises. D'où vient cette négligence ? La plupart des savants de nos jours, qui s'occupent des problèmes religieux, appartiennent aux communions protestantes; I or, la réforme a sinon supprimé, du moins beaucoup , amoindri les cérémonies du culte et retranché des dogines qui ne seraient rien sans elles ; les protestants ignorent ou négligent ce qui se fait dans les églises catholiques ; et, une fois jetés dans les voies de la science, ils ne songent plus que presque tous les actes du culte grec ou romain remontent aux origines mêmes du christianisme.

Quant aux catholiques, il faut bien le dire, les détails des cérémonies sont presque toujours pour eux lettre close ; ils n'en connaissent ni la significa* tion, ni l'histoire. Les laïques qui dans le monde font profession de science et se mêlent de questions religieuses, le plus souvent ont cessé depuis leur adolescence de fréquenter les églises et de s'intéresser aux cérémonies. Le prêtre est occupé des devoirs de

SOU état : il se contente de les remplir conformément à l'enseignement qu'il a reçu et à la tradition qui lui a été transmise. Notre clergé ne compte presque plus de tliéologiens depuis que Tuitramontanisme a tué la théologie et Fa remplacée par la politique. On s'imagiae que l'étude critique des religions suppose l'incrédulité, tandis qu'elle ne requiert que cette liberté de penser sans laquelle toute recherche scientifique s'arrête là où l'on craint que le dogme ne soit corn* promis. Il est certain cependant que les hommes les plus en état de faire la science des religions seraient les prêtres, parce que ieui* fontion les place au centre même des livres, des symboles et des rites, et fait passer journellement entre leurs mains les trois éléments dont cette science se compose.

Hais leur fonction sacerdotale les place, à l'égard de la science, dans une situation particulièrement difficile. Nous savons en effet aujourd'hui que près» que tout le christianisme est d'origine orientale ; ot, le prêtre est en quelque sorte enfermé dans un cercle purement chrétien, et ses recherches s'arrêtent à l'époque où les dogmes, les rites et les symboles prendraient sous iSa plume une couleur asiatique étrangère à la religion chrétienne ; ne voyant rien en dehors du christianisme, il a l'avantage de n'avoir aucun de ces scrupules de foi qui peuvent, quoi qu'on fasse, porter atteinte à la sincérité du savant. * Mais, d'un autre coté, il ne faudrait pas demander à I son livre ce qu'il ne peut contenir. Ne sortant guère

31 s PRINCIPE D*UNITÉ DES RELIGIONS.

do Nouveau et de T Ancien Testament ou des commentaires qu'en donnent les écrits des Pères, ie prêtre archéologue fait pour les antiquités chrétiennes ce que les bràbmanes ont fait pour le Véda : au tieu ci en donner TexpUcation réelle et la véritable origine, il en donne l'explication figurée ; il voit partout des symboles de création chrétienne cacbant des idées chrétiennes ; ou^ s'il remonte plus haut, il croit que les rites du temple et les usages de la synagogue ont donné naissance aux premiers rites chrétiens ; il ne voit pas le Uen qui rattache ces conceptions figurées à rOrient et par l'Orient à la réalité. Cependant, l'archéologie chrétienne ne peut devenir une science que si elle renoue cette chaîne ; sinon, elle demeure une simple nomenclature de faits accompagnés d'explications factices, arbitraires et quelquefois puériles ; il lui est possible de résoudre les plus graves questions ; embarrassée dans son insuilisance, elle les passe sous silence. Qu'est-ce que le Christ? Qu'est-ce que Marie ? Qu'est-ce que les mystères de Tincamation, .de l'ascension, de la transfiguration, de la rénovation du feu? Qu'est-ce que les mages? Qu'est-ce que le Père, le Fils et l'Esprit? Sur toutes ces questions, l'archéologie purement chrétienne n'a rien à dire.

Il y a donc ici tout une science à édifier ; c'est celle de l'archéologie religieuse comparée ; sans elle, chacune des arcliéologies spéciales se heurte à des problèmes insolubles. Une fois faite, elle entre comme partie intégrante dans la science des religions.

PRmCiPJb; D'UiSlTÉ D£S RELIGIONS. 213

Il y a dans rétude du christianisme, comme de toute autre religion, autre chose que des questions d'exégèse : s'il est important pour son histoire de suivre les dogmes à travers les expressions diverses qu'ils avaient reçues avant la venue du Christ, il y a tout un ensemble de rites et de symboles dont il faut aussi faire l'histoire et retrouver les origines. Les éléoients du culte chrétien sont presque tous antérieurs à Jésus. Si l'on remonte au delà de notre ère, et qu'on lise la Bible, on verra que presque aucun d'eux ne se rencontrait dans le judaïsme; que là où il paraît y avoir analogie, l'élément chrétien s'est séparé de l'élément mosaïque et s'est mis d'ordinaire en opposition avec lui, de peur que la confusion ne devînt possible ; on en conclura que ce n'est pas chez les Juifs qu'il faut chercher l'origine des rites et des symboles chrétiens, mais ailleurs, dans une civilisation étrangère aux Sémites.

Or, si l'on excepte la religion toute locale de l'ancienne Egypte, il n'y a, en dehors des Sémites, que les Aryens. Seulement, l'étude approfondie des symboles ne rattache pas le christianisme à la Perse aussi exclusivement que Font cru quelques savants : le livre de Zoroastre n'explique suffisamment ni les uns ni les autres; il faut aller jusque dansTlnde pour trouver cette explication, cette < clé de la science, > comme dit l'Evangéliste. J'ajoute que, parvenue à ce point, la science voit se dérouler devant elle loul un horizon nouveau, occupé par les Indiens, les Perses

214 PftiNGiPi!; d'unité des religions.

elles chrélienSy et sur lequel le peuple Juif, renda^ sa pelitosse naturelle, n'occupe plus qu'un poinl imperceptible ; au delà des Indiens et des Perses apparaît non le Buddlia, ni Zoioaslre, ni même le Vèda, mais une doctrine âryenne primordiale d'où le Vêda, et Zoroastre, et après eux le christianisme, sont également issus. C'est ce grand fait que nous allons mettre en lumière.

Admettons comme démontré^ que les dogmes chrétiens procèdent de l'Asie centrale, et que les livres de Zoroastre en donnent les formules évidemment reconnaissables : il reste à savoir si la doctrine des mages offre la plus ancienne forme connue de la religion âryenne. Tous les orientalistes s'accordent à dire le contraire, et il ne peut rester ici Tombre d'un doute. Il est certain, en effet, que la doctrine du Zend-Avesta est née d'une réforme, et que par cette révolution elle s'est mise à certains égards en opposition avec les anciennes croyances des Aryas. Tout le monde admet aussi, puisque les monuments sont là pour le prouver, que ces anciennes croyances ont été portées dans l'Inde par les Aryas du sud-est et qu'elles y ont engendré la religion brahmanique. . Le Véda, qui les renferme, peut bien ne pas être antérieur en date à la plus ancienne partie du Zend- Avesta; mais il n'en représente pas moins les vieilles croyances antérieures à Zoroastre. Pour se rendre compte de la valeur de la réforme opérée par ce législateur, il faut mettre son livre en parallèle avec le

I PRINCiPli d'unité des RELIGIUINS. !2i5

ida et marquer les éléments nouveaux qu'il a in- ^duits dans la foi des Aryas. Or» si l'on établit lette comparaison, non pas avec le \ èda tout entier, mais avec ses plus anciens hymnes, on voit que i'Ormuzd (Ahura-mazda) de Zoroaslre n'est autre chose que VAsura des anciennes croyances. Cet asura, c'est le soleil, qui par sa chaleur et sa lumière engendre la vie et la pensée. Seulement, la doctrine médo-perse a spiritualisé cette notion primitive ; elle a substitué à un objet matériel une conception idéale ; * elle a fait du soleil et du feu le symbole et la production première d'un être supérieur et invisible, auquel elle a conservé le nom d'Âbura, et ce mot u'a plus signifie que Vivant ou Principe de vie. û'autre part^ elle a gardé à peu près tous les anciens (lieux aryens, mais en les classant dans une hiérarchie régulière, à la tête de laquelle elle a placé cet Ahura. Ces déités, anges ou génies, portent aussi dans le , Zend-Avesta le tili e^d' ahura, comme dans le Vêda les dieux sont aussi des asuras.

L'extérieur des croyances, en prenant la forme ^ médo-perse, n'a donc presque pas ctc changé. Mais I la réforme même et la lutte d'où elle est née attes- ! tant qu'une scission, qu'un schisme s'était produit ; au sein de la société aryenne, lorsque Zoroastre fonda \a religion d'Ormuzd. La nature de ce schisme est clairement indiquée dans l'Avesta, où les Aryas du parti adverse sont accusés de polythéisme et leurs dieux (dévas) transformés en mauvais génies. Elle

âlO PRINCIPE d'unité des RELIGIONS.

Test aussi, non dans le.Yêda, qui n'en porte pas la

plus Alible trace» mais dans le biàhmanisme des temps postérieurs, où nous voyons les dêvas devenus les objets du culte et les asuras devenus les ennemis des dieux. Par conséquent le mazdéisme est né d'un abaissement des dieux au profit des Asuras et particuliérerement du premier d'entre eux, Abura-mazda, Ormuzd; le bràbmanisme est né d'un abaissement des Asuras au prolit des dieux et bientôt au profit da plus grand d'entre eux, Brabmà.

Quant au Vêda, il représente une époque antérieure au schisme et contient par conséquent les dogmes communs, d'où les deux religions sont sorties. Du reste, une fois moralement et géographiqaement séparées, elles furent également soumises à ce développement graduel que la pensée individuelle des docleurs produit toujours au sein des religions : l'Ahura-mazda . des anciens temps fut mis presque au même niveau que l'Esprit du mal et vit s'élever au-dessus de lui un être métaphysique suprême qui reçut le titre à'Akarana, c'est-à-dire V Inactif ; dans l'Inde, les brâhmanes s'élevèrent de même à l'idée du principe neutre et inactif, au-dessus duquel rien ne peut plus se concevoir, et qui reçut le nom de Brahma. Ainsi les deux faces de la religion primitive se rapprochaient l'une de l'autre ; par un mouvement intérieur d'évolution, elles semblaient revenir à Tunité d'où elles s'étaient séparées ; mises en parallèle l'une avec l'autre, elles . n'offraient plus aux savants alexandrins

PRINCIPE d'unité des RELIGIONS. 217

qu'un seal et unique système, dont la base était la réalité physique et dont le sommet s'élançait vers un panthéisme sans retour.

Est-ce de là que le. christianisme est sorti? La science Ta démontré pour la partie abstraite des dogmes ; elle a fait ce premier pas vers la solution du problème. D'autres documents vont nous permettre de faire le dernier. En elfet, s'il est établi, d'une part, que les dogmes chrétiens procèdent du mazdéisme, et d'autre part que le mazdéisme est luimême la forme iranienne d'une doctrine dont l'expression antérieure se trouve dans le Véda, il en faut conclure que le Yéda peut seul rendre compte à la fois des dogmes zoroastriens et chrétiens, et que c'est dans les hymnes du Vêda et non dans la Bible que nous devons chercher la source primordiale de Botre reUgion.

Cette conclusion est-elle conlirmée par l'étude comparative du Vêda et des livres chrétiens ? Elle l'est de la façon la plus complète, car non seulement les dogmes, mais les symboles et les rites chrétiens se retrouvent tout faits dans la religion védique. Seulement, il faut tenir compte du progrès accompli par l'esprit humain durant les quinze ou vingt siècles écoulés entre les Hymnes et l'époque d'Auguste, et des transformations qu'une idée peut subir en traversant ^tant de siècles et des civilisations si variées.

Dans une étude approl'ondie du Symbole des Ap(»-

218 PRIMCIPS d'unité DBS RELlGiaNS.

très, M. Michel Nicolas a établi que cette expositi

de la foi cliiélienne s est formée peu à peu pai^ v< d'addition et de développement, et que la seule fc mule exigée des premiers chrétiens se réduisait à c mois : « Je crois au Père, au FiU et à V Esprit. M. de Bunsen a démontré que cette formule n'est p. juive et qu'elle procède de Zoroastre. Ëniin^ noi trouvons dans le Nirukla de Yàska que les plus ai ciens auteurs védiques n'admettaient que trois dieu^ SavUri, Agni et Vuyu, et que toutes les autres divj iiités élaieiiL des formes et Jes noms divers de quel qu'un des trois, auxquels ces noms étaient donné d'après la diversité des piiénomènes naturels et de fonctions divines. *

Le nom de Savitri signifie producteur ou Père ; si place est dans le ciel, ce qui le fait désigner fréquemment dans le Véda sous le nom de Père céleste. Matériellement^ c'est le soleil ; mais dans tout le re*' cueil le soleil n'est considéré que comme le char ou la roue de Savitri. Agni est le feu : le mythe du fei occupe une place importante dans presque toutes iei^ religions; M. Kuhn en a repose, dans un savant ouvrage, les principales transformations en Occident (1)J L'Agni des hymnes est le feu dans toutes les acceptions directes ou figurées du mot français ; sa place est sur la terre, au foyer domestique, sur Taotel ; il | est la vie et la pensée en chacun des élres qui vivent

(i) Uerabkunfl der Teners^ par Kubo.

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t>RiNCiP£ d'unité D£S R£LlGiONS. 219

et qui pensent. Sa naissance est mystique, car d'uoe cerlaine manière, il a un père terrestre qui porte le nom de Twastri^ c'est-à-dire charpentier; d'une autre manière, venu du ciel par une voie mystérieuse, il est conçu dans le sein maternel par Tacte de Vâyu qui est l'Esprit. Vâyu dans le sens matériel est le vent, c^esl-à-dire l'air en mouvement, sans lequel il est impossible que le feu brûle ou s'allume ; dans le sens métapbysique, il est l'esprit de vie et l'auteur de rimmortalité pour les vivants. Telle est la première forme soos laquelle apparaît dans l'histoire le dogme de la Trinité : le Soleil^ le Feu et le Vent.

On dira : la Trinité est (Jonc une conception matérielle? — Le Véda nous permet de répondre non, sans hésiter : partout, dans les hymnes, à côté de ces ta^ois objets physiques se place une conception idéale, un être vivant dont ils ne sont pour ainsi dire que l'image ou l'instrument. Déplus, quand on recherche la nature intime de chacun d^eux, on les voit partout substantiellement idenliiiés, de sorte que sous une apparence polythéiste se cache déjà cette unité du principe suprême, si brillamment mise en lumière par les derniers chantres de cette période.

En réalité, même au sens matériel, le soleil agit surtout par sa chaleur et par sa lumière, qui sont Agni lui-même ; et si sur terre la vie, et avec elle la pensée» se développent dans le retour périodique des années, 6'est en vertu des rayons que le soleil envoie. Mais comme la pensée, qui a toujours pour compa-

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3S0 PRINCIPE d'unité DBS RELIGIONS.

gne la vie, n'est pas un phénomène de l'ordre pliysi que et échappe auK sens, i'auleur de la vie^ pou être l'auteur de la pensée, doit être conçu comme u] être métaphysique, supérieur à la matière. Auss voyons-nous partout dans les hymnes la théorie physi que du Feu marcher de pair avec une théorie philo sophique de la plus grande élévation. C'est donc uni doctrine à double face et telle que doit être tout^ grande interprétation de la réalité. Ce parallélisme du monde matériel et du monde métaphysique se trouve dans l'Avesta, comme il se trouve dans l'Inde ; il se retrouve aussi tout entier dans nos rituels, dans nos symboles et dans la légende chrétienne. J'ajoute que la présence dans le Yéda du dogme idéal de la Trinité ne doit pas nous surprendre, car Tesprit humain commence la science par la métaphysique : il la fonde sur une vue d'ensemble, très-j usté et trèscomplète, mais très-vague, de la nature ; c'est plus tard que, revenant sur ses premières impressions, il reprend, en suivant des méthodes plus rigoureuses, la voie de Tobservation scientifique et cefait péniblement, mais à pas comptés et avec une certitude nouvelle, le travail qu'il avait achevé une première fois en quelques jours : la métaphysique est au commencement, la science positive est à la fin.

Des trois personnes de la Trinité àryenne, il en est une qui a joué dans la religion un rôle plus important que les deux autres: c'est Agni. Son action dans la nature physique commence au soleil, dans lequel

PRINGIPË d'unité D£S RELIGIONS. ^1

il réside éleraellement et dont il est la gloire; le Fils est la gloire du Père. Dans le mouvement oblique de cet astre, il marche avec loi d'Orient en Occident, au-dessus des nuées du ciel; pour celui qui contemple le Soleil, il est assis à la droite du Père, puisque le Père s'avance le premier* C'est là qu'Agni règne dans toute sa splendeur : il est le roi des deux, la tête de Téther ; sa grandeur dépasse le ciel et les mondes ; la terre et le ciel lui obéissent ; il .reçoit rhommage de tous les êtres divins. Des lieux élevés où il est placé, il voit toutes choses, il connaît tout, les profondeurs du ciel, les races des dieux et des hommes et tous leurs secrets, car tous les êtres sont contenus en lui. Dans une région plus basse, Agni brille au sein des nuages, parmi la foudre et les tonnerres ; porté sur un char d'où les éclairs étincellent, il est irrésistible, il met en fuite ou foudroie ses ennemis ; il porte alors le nom d'Indra, qui signifie m; il répand la pluie fécondante et avec elle la vie.

* Mais c'est principalement dans Tenceinte sacrée que se développent le rôle et la théorie d'Agni; nous allons en retracer les principaux traits. Le feu sai^é a pour père Twastjii et pour mère la divine Mâyâ.

Twasùfi est le charpentier divin qui prépare le bûcher et les deux pièces de bois nommées arani, dont le frottement doit engendrer l'enfant divin. . Mâyâ est la personnification de la puissance pro-

222 PRINCIPE d'unité des religions.

ductrice, sous sa forme féminine; chaque être clivi . a sa mâyà.

La naissance d'Agni est signalée au prêtre astx^<: nome par rapparition d'une étoile, nommée en sans crit savamgraha; dès qu'il Ta vue, le prêtre anuoxxc au peuple la bonne nouvelle; bientôt le soleil com mence à blanchir rhorizon au-dessus des colUnefi; le peuple des campagnes est accouru pour adorer 1 nouveau-né. A peine la faible étincelle a-t-elle jaill du sëin maternel, c'esl-à-dire de celui des deux boii qui est appelé la mère et en qui surtout rési4e 1^ divine mâyâ, qu'elle prend le nom ôl enfant; on trouva dans le Vèda des hymnes d'une poésie ravissante sui cette frêle et divine créature qui vient d'appai^aître. Les parents déposent le petit enfant sur de la paille ; à coté de lui est la vache mystique, c'est-à-dire lait et le beurre, et chez d'autres Aryens Tàne qui a porté sur son dos le fruit dont le jus a donné Isl liqueur sacrée ; devant lui est un saint uûnistre rejprésenlant de Vayu ; il tient à la main le petit éven«liail oriental en forme de drapeau, et il l'agite pour activer cette vie qui menace de s'éteindre. De là le petit enfant est porté sur l'autel : il y acquiert une force merveilleuse, qui dépasse la compréhension de ses adorateurs; tout s'illumine auLo^ir de lui ; sa lumière insaisissable détruit les ténèbres et révèle le monde; les anges (dêvas) et les hommes se réjouissent et, se prosternant, cliantent un hymne en son honneur. A sa gauche le soleil levant, à sa droite la

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