CHAPITRE X
La théorie générale des religions peut être regardée comme définitive à l'heure ou nous sommes. L'observation des faits historiques, dont le nombre est aujourd'hui incalculable, jointe aux plus simples données de la philosophie, nous les montre se résolvant à l'origine dans une unité dont nous avons présenté la formule. Rappelons en quelques mots les principaux éléments de cette théorie.
Le mouvement, la vie, la pensée, voilà les trois phénomènes universels dont nos ancêtres ont cherché l'explication. Ils ont commencé par le mouvement, dont le soleil leur a semblé être le centre et le principe. Le feu ou la chaleur, dans ses manifes^ tations variées, a été pour eux Uagent cosmique et terrestre du soleil. Le vent, c'est-à-dire l'air en mouvement, a été la condition sans laquelle ces manifestations ne peuvent durer ni même se produire. Concevant ces trois choses comme des agents universels, ils les ont identifiées, ils ont vu en elles une force unique à trois faces diverses, engendrant l'in-
ilé% IM BU BteOUiLniBIIT.
nombrable multiplicité des mouTements du moiid<
Que telle ait été la doctriae primordiale, c'est c que démontre l'étude des livres sacrés de Tlnde e de la Perse. Ç'a été la première forme de cette cou ceptiou qui plus tard a été nommée trinité.
Quand nos ancêtres en Tinrent à regarder le^ phénomènes de la vie, ils aperçurent en eux une variété de formes et d'aspects qui ne le cède en rien a celle des mouvements physiques. De plus, Tunion constante de Ut vie et de la chaleur les porta naturellement à idenlilier ces deux choses. Le moins ne poafint produire la plus, ils furent oondoits à prêter la vie aux premiers principes du mouvement, à faire de la force motrice universelle cL de ses trois fomes iaitiides des êtres vivante. Le soleil ne fht plus simplement le moteur, il fut le père céleste; le feu fut appelé le fils; le vent fut Vesprit, dont le souffle pénètre dans tous les êtres qui respirent et y entretient la vie. C'est la seconde forme de la trinité, laquelle est d^une nature psychologique et eoof» donne autour d'elle tous les phénomènes vitaux de l'univers.
La troisième se rapporte aux i^^omènes de Is
pensée : la terre nous en oiire de tous les degrés, depuis la pensée la plus rudimentaire, dont lâ présence peut être constatée duns les derniers des stt^ maux, jusqu'à l'homme, où elle s'élève à la conception des vérités générales et des principes absolus. Ceux de nos ancêtres qui ont institué la religion se
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«e sont point demandé, oomme certains esprits étroits ou prévenus parmi les modernes, si les bétes onl me âme, car ce sont les phénomènes de la pensée, par conséquent de la vie et de la clialeur, qui manifestent ce que Ton appelle l'ame. Or, ces phénomènes se remarquent, selon Tespéce, chex les bétes comme chez nous. Ils ont donc vu la pensée répandue dans l'univers avec la vie et le mouvement. De même que le mouvement s'expliquait pour eux par la présence de la vie, la vie à son .tour s'expliqua par la pensée ; enfin ce qu'il y a de changeant et de divers dans cette dernière trouva sa raison d'être dans la pensée universelle et absolue.
lie dieu qui n'avait été d'abord qu'un être brillant {dôva) fut donc ensuite un principe de vie {asura), et en troisième lieu la pensée, prise dans ce qu'elle a de plus élevé, c'est-à-dire dans son expression religieuse (brahma). 11 devint possible aux penseurs d'autrefois de chercher comment ce dieu unique et suprême pouvait, en se diversifiant dans son action, devenir père, fils et esprit, — soleil, feu et vent. Nous n'avons pas à reproduire ici les discussions sans fin qui se sont élevées à ce sujet dès les temps du VMd, et qui, reproduites à toutes les époques de l'histoire, sont loin d'être terminées aujourd'hui. Si Dieu a livré le monde aux discussions des hommes, on peut bien dire qu'il s'y est plus encore livré luimême. Les sectes et les hérésies sont nées presque toutes au milieu de ces disputes souvent stériles, qui
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ont plus d'une Um compromis le fonds même d
doctrines et mis en péril de grandes religions.
Ce qu'il importe de constater comme un princi fimdamental de la science» c'est que la rdigion € une conception métaphysique, une théorie» une exp cation synthétique de l'univers visible et invisibl Toutefois» une théorie ne constituerait pas une rel gion complète» si elle restait à l'état d'idée * d'abstraction ; la religion n'est achevée que par VéU blissemadt du culte. Or» il p'y a qu'un seul cull possible, et l'étude des monuments anciens compare aui religions existantes prouve qu'il , n'y en a*e qu'un seul. Ën effet» une foia que Dieu est conçi Cûuiuic un être intelligent dont la raison engendre le lois du monde et dont l'action i^roduit U vie et 1a mouvement» l'homme sent son existence enchaînée i cette puissance infinie qu'il conçoit comme analogue • à lui*méme» quoique de beaucoup supériéure. Cet acte de sentiment, cette reconnaissance du Uen qui l'unit à Dieu est la première forme que prend la religion. La seconde est l'œuvre ostensible par laquelle cet acte de fui se manifeste au dehors. Cette œuvre, c'est le sacrifice ; cette manifestation» c'est le culte. Le culte a d'abord été personnel» domestique» célébré en famille par le père entouré de sa femme, de ses enfants et de ses serviteurs. Puis il est devenu public: les familles se sont réunies autour d'un autel commun; le nombre des prêtres oiBciants s'est aeni; les églises se sont formées ; et» les ressources de
lenrs membres étant réunies, il a été possible de donner au culte un développement, un éclat, un luxe dont les religions domestiques n'étaient point susceptibles. Les faits que nous résumons ainsi peuvent être mis en lumière par une simple lecture du Yéda. Les hymnes indiens, dont la date est antérieure à celle de tous les livres connus, vont jusqu'à nommer, cooime d'antiques initiateurs ceux qui ont fait passer le culte de Fétat domestique à la publicité ; ils les appellent Ribhous^ et ce nom répond lettre pour lettre à celui d'Orphée, comme la légende du chantre de Thrace répond à celle de l'antique Ribhou.
Jusque-là toutefois le^^culte n'est que l'expression 'd'une idée, le symbole d'une théorie métaphysique. Cette théorie et ce symbole constituent toute la religion, considérée dans ce qu'elle a d'essentiel, car ces deux éléments des institutions sacrées sont les seuls qui se soient transmis de siècle en siècle, de peuple en peuple, et qui se retrouvent à toutes les époques, non seulement dans les diverses branches de la race aryenne, mais aussi chez des peuples de race étrangère, anciens ou modernes. C'est là leur fonds commun, leur héritage indivisible, la substance dont se sont alimentées et dont s'alimentent encore leurs civilisations. Tout homme, prêtre ou laïque, juif ou chrétien, qui voudra, sans parti pris et sans passion, envisager les faits tels que la philologie et l'étude comp$u:ée des religions nous les montrent, reconnaîtra que toutes les religions aryennes, celles d'au-
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tielois cûûime celles d'aujourd'hui, sont identii dans leur fonds, reposent sur la même lliéorii pratiquent le même culte. La théorie était eompl le culte était organisé dans tout ce qu'il y a de i damental, cVt-à«dire de symbolique et d'exprès avant l'époque où furent composés les demi des hymnes védiques que nous possédons. Dep lors, il n^a rien été ajouté d'important, je dirai mé qu'il n'a rien été changé par aucune religion rinslilution primitive. Nos rites, auxquels la plup;
de nom ne comprennent plus rien, nos symboli
qui sont à peu prés tous devenus une lettre mon nos légendes, même dans ce qu'elles semblent ave de plus réel et de plus local, se trouvent déjà expi sés dans le Vêda, presque dans les mêmes teran que nous employons encore aujourd'hui.
On est donc le jouet d'une grande et double iili sion lorsque, appartenant à quelque église parlicu liére, on se figure qu'il soit possible de réunir ft ail les hommes des autres églises, et par là de les rame ner à l'unité. Prémièremenl, celle unité existe de fai dans la doctrine fondamentale et dans l'élément es^ sentiel du culte, et ainsi la tentative est superflue; en second lieu, c'est vouloir fonder l'unité précisément sur ce qui foit la diversité des communions. Le protestant qui veut amener tous les hommes au protestantisme, le catholique au catholicisme, Portiiodoxe à l'orthodoxie, font la même chose que les alchimistes d'autrefois, qui prétendaient faire de For
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avec tous les mélaui : Tor est métal par les qualités qu'il a en commun avec les métaux différents ; il est or par ses attributs spéciaux. Là chimie n'a été créée et n'est devenue science utile que du jour où, prenant chaque chose pour ce qu'elle est et renonçant à être chimérique, elle a cherché d'une part les éléments homogènes et lee caractères identiques, de l'autre ies vertus et les propriétés particulières des corps.
Si l'unité des religions consiste dans l'identité de ienr métaphysique et de leur symbolisme, ni la théorie ni la pratique ne la feront découvrir ailleurs ; t'est à reconnaître et à mettre en relief cette unité primordiale et perpétuelle que devra tendre tout >fforl dont on espérera quelque fruit. Au contraire, plus nn homme d^nne église quelconque s'efforce d'amener les autres à sa manière de voir, plus il affirme la différence qui l'éloigné de leurs opinions ; Tantagonisme des égUses ne fait ainsi que s'accroître ; la véritable unité religieuse se trouve de plus en plus compromise. Il n'importe donc pas moins dans la pratique que dans la science de reconnaître les causes qui, d'une religion primitivement unique, ont fait naître tant d'opinions particulières, d'églises séparées, de communautés rivales. C'est un problème sur lequel l*étude comparée des religions a jeté dans ces derniers I temps les plus vives clartés.
Il est nécessaire avant tout de se persuader qu'il ne s'agît point ici de morale, et que la conduite de la vie est étrangère à ces questions. Nous pou-*
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vom facilement constater, soit dans les livres sacrés de rinde, soit chez les anciens Grecs, soit même dans les livres de Zoroastre, au moins dans les plus anciens d'entre eux, qne le but de l'institution religieuse n'était point de rendre les hommes plus ou moins vertueui, qu'elle n'avait pas de règle morale à leur imposer : elle était une pure et simple affirmation d'une théorie métaphysique formulée par les ancêtres. C'est plus tard que les églises élevèrent la prétention d'imposer à leurs adhérents des règles de conduite et des commandements. La plus féconde en ce genre fut précisément celle où la théorie métaphysique occupe le moins de place : ce fut le bouddhisme* Après lui vint le christianisme, en particulier le catholicisme romain. Plus rigide encore en matière de morale est l'église protestante, la dernière venue. G'bst donc avec le temps que la morale s'est introduite dans les différentes religions. En cela, elles ont suivi le mouvement général de la civilisation, et la morale de chacune d'elles s'est toujours trouvée d'accord avec les besoins généraux de chaque société.
C'est là une cause de diversité qui n'a rien d'essentiellement religieux, et qui a varié selon les siècles. Au fond, ce n'est ni la religion, ni la philosophie, ni la science, ni même la morale, qui font les mœurs; ce sont les mœurs qui créent la morale d'âge en âge, et qui, réagissant sur l'institution religieuse comine sur tout le reste, y introduisent un élément de diversité. En elle-même, la religion est étrangère à la