CHAPITRE PREMIER
Le siècle présent ne s'achèvera pas sans avoir vu s'établir dans son unité une science dont les éléments sont encore dispersés, science que les siècles précédents n'ont pas connue, qui n'est pas même définie, et que, pour la première fois peut-être, nous nommons Science des Religions. Les travaux qui la préparent se multiplient depuis un qtfart de siècle dans une proportion croissante : TAllemagne n'est pas le seul pays qui les produise ; l'Angleterre^ la France et l'Italie apportent aussi, chaque année, quelques pierres à Tédilice, et si les savants de ces trois grands pays produisent sur ces matières des œuvres moins nombreuses que ceux de rAUemagne, ils ont, en général, sur ces derniers, l'avantage de la prudence dans les interprétations, de la rigueur dans les
méthodes et de la clarté dans les dédactions. Comm la science des religions, sans faire partie de Thistoirc «'appuie souvi3i^ sur des faits historiques, une d ses premières conditions est de n'admettre les fait que s'ils ont été discutés et soumis à toutes les exi gences de la critique. D'un autre côté, comme elU dépasse de beaucoup les limites de T histoire, elh touche à des sciences nouvelles qui en sont encore i leurs commencements, et dont elle ne peut acceptei les données sans contrôle et sur la foi des savants.
Parmi celles-ci, la philologie comparée occupe la première place : par elle, on remonte dans le passé fort au delà des plus anciens monuments écrits ; on peni cecoimaiLre les noiioas religieuses qui> dans ces leai^ recnléSi, fweat le l^ien oommun de tout une raee d'homnec^ et ee ^fue ks pei^des issus 4e -cette raoe y ont ajouté plus tard ; mais Ja philologie cornfnrée existe i peiae oMime oaips de soiœce; il n'y « pas un 4ivre où elle soit exposée ^lon sa mélUode «t ^am «es dépetoppemnis essantiels. Quand oa la 4r^sporte dansées sujets ^[leliigieuK, par âKôin|^4aAs la mythologie, on est exposé au double pci il d'y a^ifMrter de ftuK 9>riiioîpes et de les mal appliquer.
La philosophie, qui n'est pas une science particulière, «nis^iiH draiîM «toute reoher<^e théorique, mtervient aussi f&m: sa part dans la science des religions. Sans doute, les systèmes métaphysiques ne chaDgent xîea aux faits et modifient peu les inductions qu'on en tire ; mais la science des religions n'est pas
Là HinoiME, u» ranreiPES. 3
Mflemeatwie réHion ^ faits: eooMm It fihiilaeo- ^ftiie 4e ràistoÎM, die aat iwe làéorie^ «t, Mii^ttit
les systèmes philosophiques que vous aui^ez adoptés, WQ8 coAsIruimz de ùn^m dbfiéeMtogk fnrtîe îaltfprétative de la geienca. Un iàLHSuafieappafteaant à me éeoie eensMliite m «enm àfm iééàméeê «Mdtraes qu'jysQe iilttsiaa, dbAS tes dkfud'wtKefoisquaii^iettx d'ei^k, figures poéttqifte80Hdesisi(^|iiersoeiu^^ ; mm phîtoQfbe c^inlMiîstt y vem toKt acilm <dMW.
Eâ\ixa, OE fi'^abâcdera |^ Télude dool il s'agit avec 4m dfapawtioM aonUiUae, «i r«oa y a^fMrte iee îéées #ml bomiEie de soieiK^e désireux de £Oûxiaitre ila \&érilé «H génénd, m « iiMbiluiê ide ivwre daM «n MPtau 4iixl0e de <r€iytattw mus iait déMcer d'ien trouver dans la science la Maafimiation. Un cbrélien éHTvnt M fleaMUîaent «si r«i ciMpi kû (kpe tu «om 4e la .«cience que les diauiL du paganisme fÉVtamnt ^ «des eosoeflioM éaoMefi, tei qui les a 4ai^ioiir6 .appelés ides £aui. Tel ^^osophe ;^ttiâsi ne comprendra pas (jue Ton adraeite la divinité du «Gfamt. fit oefMAdajtfi, il est lûeiAaitt ^iie Aas dieux ont été a4opés par des peuples qui, a bien des égaids, nom égalnent «n diuffisatiafi ; 4*»» Mtre patt» il y a, ttéme pour de pyiosii^pke incrédule, une manière «rès-SMiple de tenfraidpe «et d'adm^tre la divinité de Jésus (1). Toute science, celle des religions plus
(1) On peut en effet, coînmeiioiisle Temmi ci-après, âémoa-
Irer que la notion de Christ est de beaucoup antérieure à Tère chrétienne, et qu'elle fait partie du domaine commun des grandes
4 Là MÉTHODE, LB8 PRINCIPES.
que les autres, veut un esprit libre et dégagé d'idée
préconçues: comme elle s'adresse aussi bien au brâh mane dans Tlnde et au bouddhiste à Siam ou e Chine qu'au chrétioji en Europe, il est de toule né * cessité que chacun garde sa foi dans son cœur, € permette à son intelligence de suivre les voies qu la raison lui ouvre et qui ne sont ni moins sûres ni moins obligatoires que celles de la foi. La sdenc des religions n'a rien de commun avec la polémiqu religieuse : les hommes qui depuis plus d'un demi siècle en élaborent les éléments ne sont les ennemi d'aucune religion particulière et n'attaquent aucui culte ; ils ont droit à la même tolérance. Notre siècl< d'ailleurs doit trop aux sciences pour souffrir à l'égari de l'une d'elles les anathèmes dont la géologie fu Tobjet il y a quelques années : cette science, comm< les autres, s'enseigne aujourd'hui dans les écoles ecclésiastiques ; elle s'enseigne dans les écoles bràhma niques de l'Inde. Un jour viendra où celle des religioni y aura sa place à son tour et n'y paraîtra pas moins utile, ni moins belle que la science des révolutions du globe. Les guerres stériles ne sont plus de mise : une attaque dirigée contre les forces irrésistibles de la vé ri té tourne 1 3ujours à la confusion de celui qui la tente Je voudrais essayer de déterminer la nature et les
religions. Ramenée à son origine, elle se confond avec celle di feu, de la vie et de la pensée, considérés dans leur principe éternel auquel il est permis de donoer le nom de Dieu, qu*il soit d'aillears réel ou abstrait
LÀ MinODE, LES PRUfcms. 5
emdttioiis générales de la scîeiiee des religions, d'eo
fixer les limites, d'eu tracer le plan et d'eu exposer 168 principaux résnltatd obtenus jusqu'à ce jour. C'est m la méthode, sur les principes de cette science, que r attention doit se porter d'abord.
Qa peut délenniner à priori les éléments de toute religion : cette méthode fut suivie presque seule par l'éclectisme moderne, quand il avait enewe la hardiesse d'une école naissante qui se croit roaitressede Favenir. On fut conduit à une doctrine que Ton nomma la religion naturelle; cette doctrine fut admise par presque tous les disciples de l'école et, dans un temps de lutte, opposée par eux à ce qu'on appelait alors les religions positives. Nous n'avons pas à exa- Bdner en ce moment la valeur de cette théorie ; mats les faits ont prouvé qu'elle n'a jamais pu descendre jusqu'à la pratique ni devenir une réalité : la religion naturelle n'est pas sortie des hvres et de renseignement, et comme on admet en principe qu'elle est ttsentîellement individuelle et que chacun se la £ait à soi-même selon sa propre philosophie, il est imposàAe de dire si elle a exercé sur la conduite des personnes une influence quelconque. Les clergés européens, qui ont combattu cette doctrine comme iftsnffisante et hors d'état de remplacer l'institution sacrée, étaient, selon nous, plus que les philosophes dans la réalité de la vie ; nous voyons aujourd'hui, par les résultats atteints, que la reUgion naturelle a'a presque plus de défenseurs. Le temps où nous vi-
Oigitized
6 LA MiTIIOM, U& FimiCtKft.
vM< jouit M fond d'fiM liberté d'agîf motes mirsiéléc
qu'autrefois et d'uue indépeadaiice scteolifique fort étendue ; eoninie mit pm étAigé ti^atts^ef
la religion et le culte^ quoique les prêtres les pats-
leurs ne laissent guère en repos la contcience et la conduite de diacon, la Mettre tarté par elleHHaèiAe n'a plus à élever en regard des autels ce fantôme de la relipoii nMtnr^lé.
A la faveur du calme qui sous le roi Louis-P^itippe suivit la guerre de la philosophie et de TÉgfise^ an pot s'apercevoir que, si la lutte contre un clergé trop puis&ant est un devoir dans une société qui veut main*
tenir son équilibre, le dogme et le coite penvent être
mis hors de cause : il y a des contrées où la religion e«t florissante et où le dergé n'est rien, d'atttrea oà le clergé domine la société et le prince, sans que la foi y ait plus d'empire sur les âmes. Une fois faite la distinction du sacerdoce et de la religion, on n'était pas loin de la science : car on put, dès celte époque, laisser à TÉtat, intéressé tout le premier à garder son indépendance, le soin de se défendre. Depuis lors, un
grand ministre italien ayant donné la (onm\e de l'indépendance réciproque des églises et de l'État, le bnt prochain où tendait toutes les sociétés libérales est de la réaliser. Ainsi, retirés d'un .combat qni n'est plus le leur, les philosophes et les historiens se trouvent natdrellement ramenés vers la théorie. Or, Yés^ prit scientifique est aujourd'hui la grande force à
laquelle obéit la société : il y régne partout; les ma-
ihémaiiqoes étaient venues les premières; les phéno-
I laèaes du monde physique ont été étudiés à leur tour ; le monde moral est enfin devenu un objet de science, ûa entrevoit le lien qui unit toutes ces études» et
I Ton commence à comprendre que la philosophie ne peut plus prétendre à risolement, que ni la méta* physique, ni la science de Dieu, ni la psychologie, où Péclectisine se retirait naguère comme d&os m lort, \ie se suffisent à elles-mêmes, qu'il n'y a plus aujourd'hui des sciences séparées, mais diverses parties d'une même chose que l'on peut appeler la science.
J'ai dù présenter en raccourci ce tableau du mouvement de Tesprit dans ces dernières aimées, pour faire comprendre comment la science des reUgions arrive à son tour, quelle place elle oceupe parm! Tes autres sciences et quelle méthode elle doit suivre. Parmi les faits dont l'ensemble constitue le monde moral, les faits religieux ne sont ni les moins nom«
I breux, ni les moins considérables. Il y a des peuples ehez qui la religion n'est presque rien : ce ne sont
I pas, & vrai dire, les plus inteUigents ; mais il en est d'autres chez qui l'institution religieuse n'a pas moins d'importance que l'institution civile ou politi- (jue. Chez quelques-uns, la philosophie ne s'est ja-
I mais entièrement séparée de la religion et n'en a
I pas moins jeté le plus vif éclat; chez certains peuples, les faits religieux dominent tous les autres et semblent les absorber. La lecture des Uvres indiens et
I ^histoire, qui commence à s'éclaircir, de la propaga-
lion des idées indiennes prouvent que ni la philosophie antique, ni les lettres grecques, ni les croyances mo* dernes ne peuvent être suffisamment comprises, si l'on ne remonte vers l'ancien Orient. Or, Tlnde est la contrée religieuse par excellence : on ny peut pas séparer la littérature des rites sacrés, ni la philosophie des dogmes religieux. On est donc forcé d'en venir à rétude des cultes et des dogmes indiens, et quand on remonte à leur origine, on s'aperçoit que là est la source la plus reculée de ce qui depuis lors a été cru, enseigné ou seulement conçu en matières religieuses dans le monde occidental. Ce sont les études indiennes qui ont engendré dans ces dernières années la science des religions, et c'est sur elles que longtemps encore elle continuera d'être fondée.
La science nouvelle qui nous occupe n'a rien de commun avec la doctrine éclectique de la religion naturelle ; elle n'est pas une doctrine, elle domine toutes les doctrines. Les procédés à pnori n'entrent pour rien dans sa méthode ; elle est une science de faits. Les lois qu'elle expose, c'est sur l'observation et l'analyse qu'elle les fonde ; c'est par une interprétation des faits, quelquefois hardie, mais toujours prudente, qu'elle les découvre. Ces faits sont de nature diverse. Si l'on envisage les religions modernes, qui procèdent de conceptions métaphysiques souvent très-élevées, c'est au plus profond de l'intelligence humaine que plusieurs de ces faits se sont accompUs et s'accomplissent encore : jamais, par exemple, un
Là MËTHOBE, LES PRINGIPES. 9
homme qui n*est pas métaphysicien ne pourra faire
la science des dogmes chrétiens. Combien y a-t-il de gens parmi nous cpii se fassent une idée nette de ce que c'est que la trinité» Uincarnation, la grâce, Teucharistie^ la transsubstantiation, et qui puissent dire quelque chose de vrai et de raisonnable sur l'histoire de quelqu'un de ces dogmes? Tout cela est de lamé- . taphysique pure. S'il s'agit au contraire des anciennes religions de notre race, comme elles ont réellement le caractère naturaliste qu'on a depuis longtemps reconnu en elles, les faits du monde physique occuperont dans la partie de la science qui s'occupe d'elles une place considérable. Ainsi, pour avoir une idée claire touchant Apollon ou Neptune, il suffira d'observer attentivement les phénomènes de la lumière et des eaux.
De plus, les faits appartiennent souvent àrhistoire religieuse : alors ils ne sont pas permanents ; ils varient comme les croyances, comme les connaissances et comme les institutions humaines, et cela dans des proportions diverses. 11 y a, par exemple, des rites fondamentaux, tels que la prière, qui changent à peine à travers les siècles. Il en est d'autres, comme le sacre d'un évêque ou d'un roi, qui, nés d'un besoin local ou d'une tendance particulière, disparaissent à un moment donné de l'histoire, ou se retrouvent plus tard, modifiés et transformés. D'autres rites, après avoir été partie essentielle d'un culte, s'en sont peu à peu séparés» et ont continué de vivre isolé-
ment dans les tradition* et les usages populaires : on sait quel parti les irères Grimm ont su tirer des tra* dilioiis recueillies par eux dans une partie de rAUemagne, et quelle lumière la conhaissance de llnde a déjà répandue sur elles. De tels laits, très^nombreux dan* toutes les contrées dé la terre, sont, pour la science des religions, pareils à ces blocs de pierre que les géologues nomment erratiqueSy et qui, au milieu de terrains d'une autre nature, attestent un ancien état de choses dont ils sont quelquefois les
uniques témoins.
Aucun des ikits qui se rattachent à lldée reUgieuse
n*est néf^ligé par la seienee: dllêpeut les apprécier;
mais, avant tout, elle les constate, et toujours elle en
tient compte ; ceux dont le souvenir nous vient d'un
passé lointain et qui sont presque inconnus du vul<-
gaire peuvent avoir plus de valeur réelle que des
fbits contemporains qui tiennent le monde en suspens.
a Les pages les plus anciennes et les plus altérées de
l8 tradition, dit avec raison M. MaxMûUer, nous sont
quelquefois plus cbéi^es que les documents les plus
explicites de l'histoire moderne. » Tel est le fond
solide sur lequel reposé la science nies religions^
Comme on le voit, elle ne le cède point en valeur
aut autres sciences d'observation; elle occupe, par
sa méthode, une place marquée près de Thistoire et
de la philologie comparée, touchant d'un autre côté
à la philosophie.
Il est une objection à laquelle nous devons répon- »
dve dès à présent : les faits religieux, dit-on, sont trop nombreux pour pouvoir être recueillis et scienliflquement analysés. Le nombre des religions qui ont existé ou qui existent encore parmi les hommes est, eu ellet, plus grand qu'on ne Timagine. L'habitude de vivre dans une société où il ne s'en rencontre que deux ou trois fait qu'on ne se préoccupe point des autres. Cependant, quelque peu de valeur qu'aient les religions des peuplades barbares de l'Afrique, de TAmérique et de rOcéanie, elles doivent entrer comme termes de comparaison dans la science, et servir au moins à la définition générale^ Ces religions locales sont nombreuses. Si, dans les pays civilisés ok §Q sont développés de grands systèmes religieux, on comptait les hérésies, les schismes et les sectes qui les divisent, le nombre total serait fortement accru. 11 augmenterait encore si Ton remontait dans le passé, et que l'on constatât toutes les formes que ces dogmes et ces cultes ont successivement revêtues, Et ce ne serait pas tout encore, puisque, arrivés au terme de l'histoire, nous verrions s'étendre devant nous ce long passé de l'humanité primitive, dont on ne peut fixer la durée, et pendant lequel un grand nombre d'ébauches religieuses ont été nécessairement tentées.
L'énumération des faits religieux ne peut donc pas
élie complète, et, scion toute vraisemblance, el(e ne le sera jamais. La science ne s'en fait pas moins : n'est-ce pas là, en eUet, la condition nécessaire de
* toutes les sciences d'observation? La physique, la chimie et l'histoire naturelle, Tastronomie, qui dépasse toutes les autres en rigueur et en certitude, ont-elles moins de valeur parce qu'elles n'ont pas épuisé tous les phénomènes qui les concernent ? Leurs classifications s'opèrent cependant; les lois générales qu'elles découvrent s'affirment, se formulent, et les faits nouveaux ne font qu'en rectifier, en étendre ou en confirmer l'expression. Dans la nature, il y a des corps, comme le cœsium et le thallium, dont la quantité est très-petite et le rôle très-borné ; il y a de même dans Thumanité des religions locales dont l'influence est bornée. Ces corps n'obéissent pas moins aux lois générales dont la physique et la chimie constatent la réalité ; ces religions aussi rentrent dans les définitions générales et dans les formules de la science. En eifet, les classifications des phénomènes, les groupes où on les réunit, ne sont que des cadres logiques où les objets viennent se ranger tour à tour, à mesure qu'on les étudie. Gomme la nature ne procède point au hasard et ne connaît pas les lois d'exception, il faut tout un ordre nouveau de phénomènes, auparavant inaperçus, pour augmenter d'une seule unité le nombre des cadres. C'est ainsi que la végétation de l'Australie, malgré l'étendue de ce terri-
. toire, n'a introduit dans la botanique qu'un petit nombre de genres nouveaux, et n'a rien changé aux degrés supérieurs de la classification ni aux lois auparavant établies.
hk HiTHOBS, LBS PRINGIPBB« ' lâ
U esi donc possible (et ce traml est aujourd'hui
fort avancé) de diviser en groupes les religions anoennes on modernes et de préaumer qne le nombre de ces groupes ne s'augmentera plus. On peut ensuite réunir ces groupes en catégories plus étendues et moins nombreuses, en appliquant à cet ordre de faits les méthodes ordinaires de l'histoire naturelle et des autres seienees d'i^iservation. de travail préliminaire étant terminé, on procède à l'étude pour ainsi dire physiologique des religions, et Von remarque alors, comme dans la botanique, que les religions réunies dans un même groupe se ressemblent entre êk& par leur organisation, par leurs principes cons* titutifs, par leurs effets généraux, et le plus souvent par le milieu où elles se sont développées. Ces simfdes observations répandent à elles seules déjà une vive lumière sur ^histoire. Bnflii, la oomparaison s'élendant iinit par embrasser toutes les religions connues; dès lors, il devient possible de déterminer leurs élé- Bients essentiels, de suivre leurs développements dans le passé, de les ramener à des formes de plus en plus anciennes et d'approdi^ par degrés de leur origine.
Nous sommes loin, comme on le voit, des théories religieuses a priori de nos dernières écoles philoso* phiques. Ces systèmes paraissent bien chancelants, si Ton considère la base immense sur laquelle la sdoice (les rehgions se fonde aujourd'hui. £n effet, la première loi générale que cette sciaicè reconnaît ren«
14 ' Là MÉTHODE, L£S PRINCIPES.
verse d'au seul coup Ut doctrine da la religiou naturelle, ainsi que les essais tentés de nos jours, et même dans. ranUquitjà, pour créer une religion phi^ losephique. Cette loi, qui est confirmée par toutes les observations et qui les résume, s'énonce ainsi : Toute religim renfemie deux élémeuls, U cUeu et le rite,; par conséquent, toute école qui ne reconnaît pas for-» mellement la réalité d'un dieu est hors d'état de fonder une religion ; et toute lenUtiye de fonder une religion sans rite, c'estri-dire sans culte, est illusoire et impossible.
Il existe aujourd'hui une grande religion, qui n'a guère moins d'adhérents que le christianisme et qui semble être sans dieu : c'est le bouddhisme ; mais ceux qui prennent le boudhisme pour une école athée ou une philosophie matérialiste oublient que le panthéisme est le fond de cette rehgion comme de celle des brahmanes; ni dans Tune ni dans T autre, Dieu ne peut être représenté par une formule, ni adoré dans son unité absolue ; c'est dans ses formes secondaires qu'il est accessible à Thomme, c'est par elles qu'il intervient dans le culte. Le boudhisme reconnait les mêmes formes suprêmes de la divinité que le brâhmanisme, et il honore dans Gàkyamuni, son fondateur, celui de tous les hommes qui s'est le plus rapproché de la divinité par sa science et par sa vertu.
Il est à remarquer que plus on descend vers les religions grossières et infimes, plus le dieu est facile
LA UÈfnOht, LB8 FimfCIPBS. 15
i eoncôvoir, et que plas on monte vers les religions
idéales, moins il est saisissable à la pensée. Le bouddhisme est aussi élevé parmi les religions orientales que le christianisme parmi celles de TOccident ; si le dieu des bouddhistes semblé nous échapper, celui des chrétiens, quand on vient à analyser sa nature, est aussi presque insaisissable. Les docteurs chrétiens 8ont unanimes à déclarer que leur dieu est caché et imcompréhensible, qu'il est plein de mystères, qu'il est Tobjet de la foi et non pas de la raison. Au eon^* traire^ les dieux grecs et latins parlaient à l'imagination ; ils avaient un corps comme le nôtre, quoique plus grand. et plus fort ; ils avaient nos passions; ils raisonnaient comme nous, et, comme nous aussi, se trompaient dans leurs raisonnements; enfin, ils avaient pris naissance^ et quelquefois même ils mouraient. Pour les bien concevoir, il suffisait d'avoir observé les honunes et d'être artiste. Descendez plus bas et jusqu'au dernier degré : une poupée, un morceau de bois, un caillou, voilà le dieu déplus d'une peuplade barbare, aiyourd'hui même. Cet objet dont un chimiste peut me dire les éléments, qui n'a pas même la vie matérielle, c'est pourtant bien un dieu. C'est lui qui fait que ces hommes de race infime ont une religion ; il en forme à lui seul la moitié, des rites grossiers forment l'autre ; c'est à lui qui se rapportent les dogmes tels quels qui la constituent.
Ainsi, la science constate que, si la croyance en un dieu est UA des éléments trouvés par elle dans toute
religion, il n'importe pas, pour qu'une religiox: forme et dure, que Ton ait de ce dieu une idée 1 haute. On voit même que, dans les religions les ] \ belles, chez les brahmanes, les bouddhistes et chrétiens, un grand nombre d'hommes se foal | Dieu une idée assez basse, sans que pour cela i croie devoir les exclure du nombre des fidèles. I
contraire, une idée de Dieu plus haute que celle « | fidèles peut retrancher un homme de leur assembl en faisant de lui un hérétique, un impie, un ath< et le mettre à leur égard dans une sorte d'hostili Il est donc bien certain que la conception du dieu i essentiellement et primitivement individuelle ; elle i en proportion de TintelUgence naturelle de cbaci et de l'instruction qu'il a acquise. 11 n'est pa^ pr« bable qu'elle puisse s'élever au même niveau clu tous les hommes ; et cependant, la psychologie pri tend que la raison, c'est-à-dire au fond l'idée d Dieu, est le caractère distinctif de Vhomme, et qu'ell est identique en nous tous. Seulement la science de. religions, qui ne procède pas comme la psychologie constate des dilférences dans l'usage que les hommes font de leur raison et dans le degré de clarté auque] la notion de Dieu parvient en chacun d*eux. L'un conçoit l'absolu métaphysique, sans couleur, sans forme, sans attributs définis ; un autre ne peut concevoir Dieu que revêtu d'une figure saisissable à rimagination ; un troisième ne concevra rien au delà de la réalité tangible et présente, et adorera son fétiche.
LA MÉTHODBy LES PIOIIGIPES. 17
La notion individuelle de Dieu serait le principe de la religion nalurelley si celle-ci était possible ; mais eomme les hommes vivent en société et n'ont jamais pu ni voulu vivre isolés, l'idée de Dieu, telle qu'elle est dans Tesprit de chaque homme, ne tarde pas ft être mise au jour sous la forme qu'il croit la mieux adaptée à sa pensée et la plus propre à être comprise. iNi rhistoire ni l'observation des faits actuels ne sigoalent une société d'hommes où les choses se soient passées autrement. La philologie comparée, qui re- , monte beaucoup plus haut que l'histoire dans le passé de rhumanité, prouve que la notion de Dieu se trouve représentée dans le langage le plus ancien par des termes vulgaires compris de tout le monde, et, comme on dit en grammaire, par des noms commons> long* temps avant d'être exprimée par des noms propres. Si je proncmce les noms d' Athéna, de Zeus, d'Héphaistos, un homme de nos jours n'ayant point reçu une éducation classique entendra des sons qoi n'apporteront à son esprit aucune idée. Les Grecs étaient certainement aussi ignorants que lui du sens de ces mots ; mais c'était des noms réveillant dans leur mémoire le souvenir de certaines figures divines représentées dans les temples, et auxquelles ils rattachaient certaines pensées religieuses : en un mot, c'était pour eux dés personnes divines, et ces mots étaient des noms propres. Quand on remonte plus haut dans le passé et jusqu'aux hymnes du Vêda, les noms des dieux y sont des noms communs et souvent même
LA. HK.IUOJ)E^ LES PRliSOl^ES.
des adjeclifs, exprimant une iJée (^ue tout le moruk pouvait avair: Âgoi, Sûrya» Vàyu, Rudra soat des divinités; mais dans la langue usuelle ces aiots sigxttfient le feu, le soleil, le veBt, le pleureur. U est donc cerUia qu'à cette époque reculée les uoUous individuelles de Dieu avaient été mises en commua ou qu'elles VétaieuL encore. Dana des temps plus modernes el même de nos jouis, ne vojons-nous pus. la Botioa de Dieu s'éclairer et s'épurer dans les esprits par la transaûssion, c*est-à-dire par la discussion • et par l'enseignement? J'ajoute que c'est aussi par ce Bioyen qu'elle se fixe ea quelque sorte et reivél une forme et une expression déterminée dans une soeiété d'hommea : la première questioa el la première réponse du catéchisme catholique ea sont la preuve, puisque la formule qu'on y trouve est destinée à donner 4 tous les fidèles une notion couunune et immuable do Dieu.
Adopter en commun une notion de Dieu et en posséder une formule durable, c'est poser les premières assises d'un édifice religieux; mais des ce moment même cette notion a cessé d'être individuelle, celle formule fait partie de In langue : Tune ei Vautre sont le bien de tous» et personne n'en peut revendiquer la création ni la propriété. vSelon M. Max MùUer, les religions ont ai^artenu d'abord à des famille et à des sociétés d'hommes extrêmement restreintes, il faut ajouter pourtant qu'une notion nouv^e on perg^Ktionnie de Dieu se répand vite dans une soàélé
LA MÉfSOBf;^ LES FftU»GlK&. 11^
loBi eniière, et iktvieitl auaitloi Vobjei des FéileiaoBs, des hommes appartenaul à une mêine généraiion. Il est cartafli que kes hymne» du Vèda soiU «Uribués à dei familles où k Iraûâaûsâion de la doctrine sacx'éô s'cfiérail àu père an âl»^ sait ïiaAôtméàmre d'aueua c(»ps sac^dotai ; maia os reacoAlre aussi dans beaucoap dl9 eet bfitiDe» des ferimle» ideatiqMS < bien (fk'ih eoieni aUriboés» à des kiûîUes eontemporaitte» les unes des autres^ et habitant des points tvès-éloigaé» dam rHepU^otaade indieuie. Selon tcMte trai^ semblance, ces formules^ qui oni prêsc[ue toujours trait à quelque verht divîn^^ faiflamU déjà partie de la reUfpon commune^ ainsi que te diea auquel on ias adressait; it y avait doae eu un accord formel ou tacite entre ces prêtres poètes ou entre ieurs ancê^ ire», accord à k suite duquel ces formules avaient été générakement adoptées.
Quoi qu'il ea soit» l'expression mise en commun est évidemment la première ibrme du dogme, et celuinû commence à 'se iixer lorsque les hommes qui Vont admise reconnaissent qu'elle répond à toute l'idée qu'ili se font de la divinité. 11 n'y a, dans les évan* giles et dans les autres Uvres canoniques, qu'un très^petit nombre d'expresnons métaphysiques rela* tives à la nature divine ; le quatrième évangile fait à peine une exception; au contraire, les livres des Pères de l'Église en contiennent un grand nombre. Parmi elles, plusieurs sont restées dans leurs écrits, comme énonçant des opintons individoelles ; d'antres
âO LA MÉTHODE, LES PRINCIPES*
sont entrées dans le domaine commun et pour ainsi dire dans le corps de la métaphysique chrétienne. Si Ton rapproche les deux époc^ues extrêmes du christianisme, celle des évangiles et la nôtre, la brièveté du dogme dans le premier cas et son grand développement dans le second frappent Ue^rit le moins prévenu. Par conséquent, on est. conduit à chercher dans Thistoire les anneaux intermédiaires qui iorment cette longue chaîne de dix-huit cents ans, c'est-àdire les époques successives où l'idée chrélienne a reçu quelque éclaircissement nouveau. On reconnaît alors que c'est dans les prédications, dans les livres, dans les correspondances privées, dans les réunions des conciles, que ces progrès se sont accomplis. Dans les deux premiers cas, l'idée personnelle de l'orateur ou de récrivain a passé dans le dogme quand elle s'est trouvée conforme aux principes déjà reçus, ou bien elle a donné lieu à une hérésie quand cet accord n'a pu s'établir. Dans les conciles, la discussion, formée d'opinions individuelles se combattant, et se contrôlant les unes les autres, a fait naître des formules qui pouvaient en apparence n'être l'œuvre d'aucun des docteurs, mais qui en réalité s'élaboraient par le travail personnel ou par l'adhésion de chacun d'eux.
Gomme on peut suivre pas à pas le développement de la métaphysique chrétienne au moyen de documents authentiques formant une série continue, j'ai choisi cet exemple pour montrer quels éléments en-
Là MÉTHODE^ LES PRINCIPES. 31
trent dans la formation d'un dogme. Je n'ai pas à . eiaminer si dans telle religicm, à l'excludion de toutes les autres, les opinions individuelles des docteurs leur étaient inspirées par on esprit divin : la sdence ne peut aborder ces questions, qui appartiennent uniqnement à la^ théologie, et que chaque religion peut résoudre à sa manière et dans la mesure où elles la concernent. On voit aussi plusieurs religions dont l'origine premi&re est rapportée à un certain fondateur : tels sont, en remontant les siècles, Tislamisme iondé par MahomM, le christianisme fondé par Jésus, le bouddhisme fondé par Çàkymuni. Il n'y a pas de faison de contester que l'idée première de ces religions ait été apportée par eux, quoiqu'elle ait pu être préparée par d'autres : ce sont là des faits que la idenee adhnet et qu'elle étudie ; mais l'humanité pure et simple du Bouddha, le caractère inspiré de Ma^ homet, la divinité de Jésus telle que l'Eglise l'entend, sont des choses absolument^ étrangères à la science et des questions de foi qu'aucun principe ne peut résoudre.
C'est se faire de la science la plus fausse idée que de la croire hostile à la divinité de Jésus-Christ ; elle lui est indiûérente, elle n'a point d'armes qu'elle paisse opposer à cette doctrine, elle n'en a pas pour la défendre ; c'est là un article de foi, et non un fait scientifiquement discutable. Pour ma part, je n'approuve pas les prédicateurs ni les écrivains qui s'efforcent de démontrer par des arguments humains la
Oigitized by
divinité ilu Chrifit; si kurs ratftoaoeiiieoits aoaliaoa^ la fet perd tiwrt «on mMle,^ oo m peat èbre km d'adioetire un tbéorèoie dà»ootré; «Ito fioat nuuaivai^ ils coiuproînetlent la religion en ébranlant la fc *4aiis tes «eeprito. Ajoutez <{tte (Mtea ces proteidue démonstraiio]^ de la divinité du €lirist pourraien s'appli^pier & #«utres ^pemmiafeg, par mmsvfiB ai bouddha Çâkyamuai, <[ui o^eâdan^ n'a |amak éLi 'oomidépé œmiBe m 4Ke« €t famés reça anoni sacrilice d'adorafeioa (pt^ûa), «ais aeutoaei^ un bonïieur comraemoratif {pûja). Si la scieace était obligée de 'discuter a^Fee les 4areyaiits la divinité 4t Jésas^ î faudrait bien qu'elle diecutât wssi^le de tout mtÀ:i jtermmvge tttim, soas peiae éa ii'<éAre ipi'mc théologie particutiére. ËUe n'examine éonc fets si Ttm ^«efrtre eut ^ a]^^ ^ea à plus juste titre ffae tous les aulites; sou rôle se bams à CKimatatei que chaque reUgion a son dieu, a exposer, selon fes faits^ t'iâée 4pie ^'m 4«t ies fidèles de chsKpie t^royance> £ft à suivre la marche de oeUe idée dans l'histoire.
La conception du dieu, fmèsqiî'cto «stpersoBuelle et Tnttimcj lie com^itue pas à eMe sewte une religioa. Si i^e ae sort pas de k pensée, eUe y dameare^nfeadue avec la foule des faits intellectuels. Si elle n'en sort que par la parcrle^ te ^Im «grand ctfrt fa'elle puisse produire est d'engendrer la 4feéodioée, qui est tme portion de la fMtosojpIne^ «'«est^à-dine une science. Au conlirairey ^luelque grossière que soit
ridée qu'un homme se fait de son diea, tbâque fois que sa pensée s'y arrête, il sent naître en son âme un mouvement de la sensibilité qui ne se confond avec aucun autre. Ce sentiment réfleoce^ analysé avec tant de justesse par Spinoza, est double et se rapporte tout ensemble à Tidée qu'on a d^une puissance étrangère et «umaturelle, et à celle de tiolre propre infériorité. Selon qu'on attribue à cette puissance la vertu de faire du bien ou celle de faire du mal, le sentiment qu'on éprouve à son égard est Tadoration on ia crainte. Et comme les hommes attribuent toujours à leur dieurintelligence, leur adoration et leur crainte se transforment aussitôt en prière. La science n'a pas rencontré jusqu'ici une seule religion où la prière ne soit présentée comme un acte religieux essentieL
Cependant la prière est \m acte intérieur de la
pensée qui peut se j[)asser des formules du langage : les saints^ les personnes les plus ferventes pensent que walL langage humain ne répond au sentiment qu'elles éprouvent. Si toute la religion se bornait à ces ardeurs secrètes de l'âme^ le culte serait inutile et n'eût jamais pu s'établir parmi les hommes; mais le même besoin naturel et irrésistible qui pousse un bonune à communiquer aux autres l'idée qu'il a de Dieu, et à établir avec eux un écbange de notions religieufi^ le .pousse aussi à leur exprimer les senti* ments qu'il éprouve, et par conséquent à énoncer tout haut sa prière. L'homme isolé prierait seul et
pourrait se faire à lui-racme une religion , solitaire qi ressemblerait à la religion naturelle des philosopher Or, on ne voit pas qu'il en soit ainsi, car les ermitei qui se rencontrent dans presque toutes les religions et qui ont abondé dans certains lieux et à certaine époques, ne sont que des membres détachés d'un société religieuse dont ils emportent les formules i les rites dans leur solitude. 11 y a donc ici deux série de faits naturels, deux lois, que la science retrouv dans toutes les religions: d'une part, la notion divin est individuelle, puis elle est misa en commun e engendre les formules du dogme ; de l'autre, l'idé suscite un sentiment religieux individuel d'où naît l prière, puis la prière est mise en commun et engen dre le rite.
Si le sentiment était assez fort pour faire exécutei
à un homme des actes extérieurs d'une significatioi religieuse, il est clair que ces actes constitueraien un culte. Nous voyons en eifet dans l'histoire certaia fondateurs de religion créer en quelque sorte des rite nouveaux dans des instants où leur pensée s'exalte e veut une expression puissante. Dans un élan mysti que, un saint voit son Dieu entouré de ses anges e de ses chérubins, el lui-mèiae, se mêlant à leur chœurs, compose le Te Deum. La plupart de cem qui ont fondé, non des rehgions, mais des ordre; pieux, ne faisaient pas autrement, et, le sentimen qui les animait persistant toujours, leur inteUigena s'appliquait à combiner un ensemble de rites embras-
LA. MfiTHOD£, L£S PRUiClFfiS. 25
' sant tous les actes de la vie. 11 est aisé de voir que c^est par la commanication d'un sentiment religieux exalté que ces ordres se fondent et durent, et qu'ainsi
I les rites qui en constituent les règles ont été personnels 6t*jpropres aux fondateurs avant d'être suivis
' par les disciples.
Ce qui se dit des règles monastiques peut se dire avec la même raison des rites généraux d'un culte, cor les nécessités de la vie matérielle, de la vie politigue» de la vie civile, et la force irrésistible qui pousse les hommes à se reproduire, et par conséquent i se créer des familles et à les faire durer, sont cause
; que les rites sacrés ne peuvent occuper qu'une petite portion de leur temps, et qu'ainsi les ascètes et les saints formeront toujours la minorité parmi les bommes. Ceux qui créent un rite capable d'être adopté par tout une société et de passer dans le culte public sont donc moins des hommes d'un sentiment eialté que des personnages d'une intelligence supé-
I rieure, en qui vient se concentrer un besoin religieux imiversellenient éprouvé. Lorsque ensuite les disciples développent la pensée du maitre et les rites dont il est riniliateur, s'ils leur font dans la vie une trop
I large part, les hommes la diminuent, chacun selon
I ses besoins ; et l'on est forcé dès lors de distinguer les cérémonies (dDligatoires de celles qui ne le sont pas.
Qoand la vie des liommes se complique et ne leur laisse plus pour vaquer au culte que le peu d'instants
f6 Là MÉffiiOJM^ im muapjàs.
qu'iU 4àîiL pour sa livrei* au repos, 4Ui v^ii èràiJk obligatoires euxnnêiBes peu à peu abaadofiOiés pa lai tupimes. Les Craunds oût pèus de kHsiins ; isUc ont aussi plus de dévotion, <juoique Tidée qu'elles ii féoL de Dieu 4U>it géaéf atoment tatferiagre* à ceUe ifift s'en font les hommes ; mais quand les Aéces^és 4 k vie cowante les mt Mmuteê 4 leur tow, eii le ^SHi^ eMes aussi, se rsliror du culte ^ul^lie; les attlâl sont délaissés, et les rites qui avaient pefii d'abor4
Inertie fmnôpale de k vie eoouaaiiAe Memàifkm
«'avoir plus de raison d^4toe. La pratique des ritei redevirat iadindiiette, eoMne elle i'étaii à eoa ^^rifioe^ mais dans des <X)iuy4i(Mis aa^yelies ;eniin, qae#o k ttominre de ceux qui les saiv«ieiit e'est nMoît â rien, k reiigiM a péri, tant ^ est viai ^pie ie rile4eii était un élément essentiel.
La question de Terigitte et de k «etiine «des têtes partage aujourd'hui les savants. Le dissentimex^ pr<^' viestde k dîversilé des 4ockniies pfaUoscq^hî^ms. €ew «qm fe&oheat ^vers ks ^stèmes nMfériaUetes re- «euvellent, sous des formes plus savantes, les dootrines «épîcwieimes de iiuorèeei ik «*a{^pcNPkAt & «des iii«sions de l'esprit et à ^me sorte de sentiment poéti(j;UC 4a ^réaftioft dés irâtes, eemne eeUe desdegaies (i^. La philologie comparée apporte à cette intorpréCalien «des wmes nouveHes, et seioUe M rendre ftattotitè
^ NuDc qucc causa deum per magnas numina génies 4i)ervolgarit et êatmm oomptoveril urbes... aie.
LA WtnmEf LES FHUVURStf 37
qm ta r^ffMioii «ysIèiMs épîeiirièns hiî «v«it ùtée. It e&i c^tain qae, qoMd la mtion de Dieu dMM mrissance à un cfftte, elle subit me transformatioB poétique 9ws iaqoeile te» rites ne se prodai^
raient pas. L'Être absolu^ invariable^ immuable, sans Qf(mf impalpabto, tenairiiMdble ft l'imagiiiatios^ peut dîflieiiement être adoré on prié ^ on ne Toit pas trop eH qiKrt rîley c'eM^à^ire, dpfèi tôut^ mê dctiofi boimûfle, peut intéresser un être de eetté nature ; mais aussitôt qu'il est conçu comme providence,
c'dSt4«dîre eomme eierçioit dms te monde sa propfd
activité, un rapprochement a lieu entre lui et les bMtHXies: il délient en quelque serte a^ssible; la prière et les actes pieux peuvent cesser de lui être illdiiréfettts. jé soppose qu'une société dliommes n'ait pas de son dieu une notion métaphysique trèsélevée, et que Tidée de providence ne se présente pus à Fesprit eomme eeUe d'une puiâM&ed agissant par des lois générales et inflexibles : pour ces hommes la prière fie peut pas être autre ehose qu'niié rogfâ» tioily et le rite est un hwimage qui paie le prix d'une faveur et qui en prépare de nouvelles. Telle est la rdigiofl du Vèda^ Dans une religion conçue de la sorte, le dieu. Sa loi, son action» le sentiment religien, la prièré et le culte, tout revêt des eodleurs humaines que le langage est parfaitement apte à re«produire. Le philologue, qui ne remonte pas à Torigine de Tidée et qtii n'en considère que réimpression, peut aisément se faire illusion h lui-même et croire
â8 LÀ METHODE, LES PRINGIPES.
que le dieu n'est qu'un terme poétique pris à la lettre
et une métaphore réalisée. VtVmu est un mot qui signifie pénétrant^ et qui peut s'appliquer au soleil, dont les rayons pénètrent toutes choses ; dés lors ou est conduit à penser qu'avant d'être conçu comme un dieu, Vishnu a été simplement le soleil. Jupiter devient Tépoux de Léda, et a d'elle Hélène : or, Jupiter n'est autre que le ciel lumineux (zfG<, en sanscrit dyaus) : Léda, c'est la Nuit, qui cache toutes choses ; la iille brillante du Ciel et de la Nuit, que peut-elle être, sinon la Lune, que Ton nomme en grec Sélénè? Le mot lùrivn ^est identique au mot kkéw»* Hélène, fille de Jupiter et de Léda, a donc été simplement la lune, avant de passer pour la plus belle femme de son temps et pour la cause de la grande guerre de Troie.
Telle est la méthode d'interprétation qu'on applique aujourd'hui aux rites et aux dogmes, et dont il faut dire à ce point de vue quelques mots. Le point est plus délicat qu'il ne le semble au premier aspect. Si les disciples de Técole philologique veulent dire que l'identité du nom propre d'un dieu avec un nom commun ou avec un adjectif suffit pour expliquer l'origine de H^e dieu et son introduction dans le dogme, je n'hésite pas à déclarer que c'est là une doctrine fausse et funeste, car elle réduit la science des reUgions à une simple appUcation de la . philosophie comparée. Si Vishnu n'est rien que le soleil radieux, si Jupiter n'est rien que le ciel, je ne vois
Ul HÉTHODEy LES PRINCIPES» 39
dm C6S êtres divins que des laits matériels revêtus d'eipresnons poétiques, et dans leurs légendes que le développemeut naturel de ces laits. Une fois engagé dans cette voie des interprétations philologiques, on admet néceasairement que toute conception d'un per* sûimage divin peut se réduire à des éléments linguistiques, e'est-à-dire à des métaphores. On en vient à ' dire, avec M. Max MiUler, que c les dieux sont des noms sans être, > ce qui est l'expression la plus nette de doctrines nihilistes appliquée à l'étude [des reli* gions.
On devrait cependant réfléchir que tont le problème
' ne consiste pas à retrouver dans une langue plus ou moins ancienne la signification radicale du nom d'un
! dieu. S'en tenir là, c'est ne voir que la superficie des choses, car il restera à savoir comment les hommes ont pu opérer cette transformation d'un mot en un dieu, quelle est la force mystérieuse qui, dans des temps reculés, les a poussés à franchir ce passage. Vous dites que d'un mot ils ont fait un dieu; sullilil d'affirmer le fait pour que le fait soit expliqué ? ïjk vertu de quoi ont-ils pu £eûre ce changement ? 11 n'est pas aujourd'hui un philosophe connaissant la psychologie, ayant analysé et classé ses idées, qui ne puisse résoudre ce second problème. Tous répondront que pour changer en dieu une notion sensihle, il faut avoir d'abord l'idée ^de Dieu, qu'il est impossible de concevoir comme une puissance un phénomène naturel, si grand qu'il soit, quand on n'a pas l'idée de
30 LA kétltODE) LES MINCIMES.
force, ét qu'ainsi les hommei) ont dû concevoir les dieux avant de leur donner des noms. Une fois le dieu eodçu, les ptHven ou les poètes pott^atentMls iàire autrement que d'emprunter à la langue usuelle
les termes communs qu'elle leur olTrait, et qui s'adap-
taiébt le mieux à leur pensée? Et de plus, quand
la notion qu'ils s'étaienl faite les premiers de cet être divin tëfiait à être comprise par les liomtnes de léûr langue, u'était-il pas naturel que le (erme adopté par eux perdit peu à peu sa signification Commune et finit par devenir le nom propre du dieu?
Les philologues doivent observer que le faux principe qui tend à prévaloir patmi eux n'attaque pas seulement les anciennes religions, d'où il fait disparaître tolaleméiit la divinité, mais qu'il est aussi bien appiiciible auiL religiotis modernes, au Pére, au Fils, au Saint-Ësprit, aux noms mêmes de Christ et de
Jésus, qu'il transforme en des métaphôres, avec cette seule dilTéi^ence que l'objet métamorphosé est peutêtre moins matériel, et fait le plus souvent paf tie des choses de l'âme. Ënlin, le principe des interpré*
tations philologiques peut s'appliquer a un ^rand
fiombré de catégories de termes, à ceux qui expri*
ment des notions philosophiques comme à d'autres. Le Uom de Dieu tire soti origine du latin deus, qui est le sanscrit dêva. Ce dernier vient de la racine div, qui veut dire brillér, et qui s'applique soit à Téclal des objets éclairés, soit à celui de la lumière et du ciel resplendissant, de telle sorte que les hommes
LA uÈftnoMj lbs mffcfm. 34
pourrâiêiit bien n'avoir en réalité que ridée de lainière pendant qu'ils croient posséder la notion de Dieo.
Ces conséquences, qui conviennent au matérialisme, soût en contradiction formelle avec toute la métaphy- ^qœ et avec la psychologie la plus simple. Les philologues ne doivent pas oublier que, si un principe fâttt engendre parfois des eonséquenees vraies, jamais d'un principe vrai on ne peut tirer des conséquences fausses. Il ne faut donc pâs dôttnér aux interprétations philologiques une aussi grande portée, ni leur demander l'origine première des dogmes ou des rites :
elles sottthôrs d'état delà faire connaître. La philo^
logie est une science d'observation et, par conséquent, ifteapablè de résoudre par elle«*méme aucun problème de métaphysique. En y réfléchissant, on se convaincra
que l'idée de Dieu naît avant qu'on l'exprime, et que,
si elle n'eiistait pas dans l'esprit, jamais d'un nom
commun ou d^un adjectif on n'aurait pu faire le nom
propre d'une divinité. Aussi bien, Vishnu n'est ni le soleil ni ses rayons ; Agni n'est pas le feu matériel qni brûle, malgré Tidenitté de leurs noms ; Neptune n'est ni la mer ni l'eau douce. Il n'y a pas, à ma connaissance, un seul texte, ni dans Homère, ni dans le Vêda, qui impose à ces noms la signification étroite et exclusive qu'on leur suppose. Vishnu est une force vivante qui se manifeste dans le soleil aux rayons pénétrants ; Agni est une puissance universelle, in-^ telligente et libre, dont les feux de toute nature ne
32 LÀ MÉTHODE, LES PiUNCIPES.
sont que des signes visibles, qui réside aussi dans les corps organisés qu'elle échauffe, el jusque dans la pensée qu'elle vivifie. 11 n'est pas un lecteur attentif du Veda qui ne le sache et qui, s'il est sincère, ne reconnaisse la spiritualité de cette doctrine panthéiste. Quant à Neptune, bien loin d'être l'eau personnifiée par un abus du langage, il est, comme son non grec de Poséidon (nomSdU>y) l'indique, la puissance qui donne les eaux, par conséquent un être su* périeur à la nature, une conception métaphysique, un dieu.
Si telle est la vraie nature d'un dieu dans ane
religion, il est évident que les expressions qui le désignent ne sont pas de simples métaphores, et que les rites institués en son honneur ont une valeur significative et symbolique. Un être surnaturel est atteint par l'esprit avant d'être invoqué par la voix de la prière et lié à nous par l'acte matériel et extérieur du culte. Plus l'acte religieux difiere par sa nature de l'union spirituelle du dieu et de son adorateur, plus cet acte est symbolique : ainsi la.flamme du cierge sur l'autel chrétien est plus symbolique que l'hymne chantée dans l'église ; l'hymne est plus symbolique que la prière mentale résidant au cœur de chaque adorateur, et où ce dernier s'entretient face à face avec son dieu. C'est ce que les Indiens avaient parfaitement compris et ce dontceluiqui fait rhistoire d'une religion doit toujours tenir compte. Nous ne devons pas, sous prétexte de philosophie, transformer les
lA Ji£THOD£, LES PlUNGIPfiS. 33
laite au gré de nos systèmes ; loais nos systèmes dûi« vent être la conclusion de l'étude sincère et intelligttite des faits. Si l'on y apporte une doctrine philosophique qui ne puisse expliquer les faits sans les détatorer, il faut rencMicer à cette doctrine et en adopter une autre qui les interprète sans y rien diaûger. Or, il est aisé de voir qu'une doctrine mêtà^
{ physique peut seule rendre compte de la nature des dieux et des rites sacrés.
I Quand on fait l'histoire d'une religion, on doit suivre dans leur développement la notion du dieu et le rite, les denx éléments qui la constituent. Le ta*
' bleau des rapports de cette religion avec la société où eUe est née, de la multiplication de ses sectateurs, des persécutions qu'ils ont enduréesi de celles qu'ils ont fait subir à d'autres^ de ses défaites et de ses triomphes, ne forme que la partie la plus extérieure de cette histoire. La véritable histoire d'une religion .
j est celle de ses rites et de ses dogmes. Or, voici la loi très-simple à laquelle ils obéissent : leur marche est parallèle; niais le dogme précède toujours le rite, comme l'idée précède le sentiment et comme le sentiment précède l'acte extérieur. Les hymnes du Rig- VMa sont unanimen à désirer par leur nom certains personnages des temps anciens comme fondateurs ou eomme réformateurs des rites sacrés. Quant à la conception des dieux, c'est-à-dire à la métaphysique religieuse, les poètes védiques s'en déclarent euxmêmes et individuellement les auteurs, et ils font des
LA mffrmWf les pmNClFEJ^*
efforts pefifoiméte pùtit y afpfiorter qiicAqoe Dottvéile
lumière. Lliisloire du dé^'eloppemenl des rites indiens et de la métaphysiqae trrâbffiaties sera^ quand oft pourra la suivre, une des parties les p)0s intérea^ sànle^s de l^hlsloirei iiniters^lle 5 celle dix judaïstne ttè Test pas moins, surtout quand on arrh e aox grandes révolutions qu'il a subies, suscitées ou engendrées, polir cdlitribtief & ia naîssaii6e du efariatismiaiiie él plus tard de T islamisme: mais Thistoire des dogmei» et dêfs eultesi ebf éfierts» rempoftéf sur (étttei les autres, parde qu'elle aboïKle eu documenta pour toutes les époques et qu'elle présente des péripéties sans nombre. D'ailleurs, eodiméi te christianisme esl la religkm dominante de TOccident, nous ne devons pas être stirpHs qttêf soft histoire sédaisé tant d'erstifits distin* gués de nos jours.
Le parallélisme des dogmes et des rites est la loi • fondamentdte de toute bistdre religieuse. Par oonié^ quent, l'inégal développement des dogmes entraîne la séparation des rites. Si une race d'hommes se divise en deux branches, et que celles-ci, soit par Téloignement des contrées où elles se fixent, soit par toutè autre cause, se civilisent indépendamment Tune dé l'autre, l'idée de Dieu, qui leur était commune avant là séparation, peut s'épurer on s'étendre de façons fort diflérentes lorsqu'elles vivent isolées. Ce qui arrive alors est facile à prévoir et se trouvé confirmé par toute Thistoire. Le fond commun et primitif dés croyances persistera, ainsi qtfe les rites fondamentaux
inents nouveaux du doguie introduisent chez un peuple ées riiM qui m &e UxM^eiU pas che;^ l'autre^ et, il arrive, aiu ^oui (ji'u^ certain temps^ qiji^ 4pux ^leli^ious àslÎAûM» 49 XM)nsljtiiées. £'<est ainsi que,
ilaos ïlnàif ^ l|i Perse, 4^s .dogmes §t d^s fi^s ti^Wjq:, entés sur «9 même tronc primit^f^ ^ âouAé .à ^ux r*eligions jdiâiér^b^i $6^4^ t^iâJpimaues e^ ceMû la^s. Ji^a^^ ^^&sio# analo* gae, mais .»vee 4^ i»r«4èrâs {nartÂ^lier^» i'À^e iOl^élienne, ge .çéparanJ; jud^A^^ # pro^^^t un mite éiMéeeni ^liû 46$ Hi^êfiXy ^qu} laoÎAs xémmsài .^19 p(W ^ /AIMjie* laefits.
La fài^mJ^ j^M^n^fi ^«^^«^ «e b»se i^as
seul€^£tt 14 i^gt^naiijMiaulé liiiMBaine; ejle |)>eut apael^e fies pudtw M él^ il'Jbo^lil.é réciproque i akw, la religioa^ qui iMrOiQàde ii oii&ginç cl',vui A^soin d'uaké^dase les cro^yances et .4ans les «êtes piei^x, se touriie «en uae c^yi^ l^M^e, de «viol^f^s 1^ de l^uerr^. La Perse nncieiine ^ ^'cdt pas seulei^ient êépiffée iroQc mimm ^ «race ftny^e, .comiae i'out fuit ,de ieur côté les i^euplqs indiens; -i^aud die s'»eât pjios Imà^ rencoalrée avec ces dernjîeirs^ eUe ne les a j)ltts re^o^avi^ âes £ré^es : ^iie. n> «vu m eux que les adorateurs des 4h)aB, ifest-^-dire de dieux qu'eUe m i;ecig4tfWââ^t {dus et qui éjaÂent devenus pour elle les Attends d'Ormuzd^ ;SQn .dieu su- (MTéme. I)e leur .oCkté, jpar un travail propre à la race
indienne, les brahmanes avaient dépassé de bonne heure Tantique Ihéorie des amr(is ou principes de vie, et, tandis que les hommes supérieurs de la caste sacerdotale approfondissaient la notion panthéistique de Dieu, les idées et les rites populaires tournaient de plus en plus au polythéisme. 11 en résulta qu'après un certain temps les deux religions parurent être le contre-pied Tune de l'autre, el que les peuples qui les professaient furent ennemis. Dans des temps plus modernes, un seul point de doctrine, entendu en Orient d'une certaine manière et d'une autre en Occident, a, dans le christianisme, séparé les Grecs des Latins et suscité entre eux une hostilité qui n'est pas près de finir. Telle est aussi l'histoire des hérésies dans toutes les religions ayant un dogme établi. On ne peut pas se dissimuler que la religion a toujours produit ces deux effets., d'unir les hommes, puis de les diviser. Et nous voyons aujourd'hui que les efforts de la civilisation occidentale, qui a pour mobile le besoin d'union entre les peuples, sont surtout empêchés par l'antagonisme des religions, soit en Orient^ : soit en Occident. Est-ce à dire que la civilisation moderne soit elle-même ennemie des religions? Non; mais elle a besoin d'apaiser les luttes, et elle n'y. peut réussir que par l'unification des dogmes et des cultes. Nous verrons plus bas de quelle manière doit se produire cette réduction à l'unité.
Aujourd'hui la science trouve les religions dans l'état de séparation: elle se propose d'ei\ reconsti-!
LA M£TUÛD£, L£S PKIMGIPËS. 37
tuer théoriquement Tunité primitive. Établir en théorie Pnnité des dogmes .religieux dans l'humanité, si cette unité n'est pas une chimère, serait le but suprême de la science des religions. Montrer que sous leur variété apparente ces grandes institutions cachent une même doctrine fondamentale, ce serait restituer à chacune d'elles le rôle qu'elles ont joué dans l'histoire et iaire disparaître, autant qu'il est possible, l'antagonisme qui les tient séparées, et qui par elles a brisé le faisceau du genre humain* Si cette doctrine universelle, étudiée dans ses principes, venait ensuite à être reconnue pour vraie, nous aurions gagné une belle partie dans le jeu redoutable qui se joae depuis des siècles ; car, les sciences marchant à coup sùr dans les voies qui conduisent à la vérité, nous aurions acquis la certitude que ces deux grandes créations de l'esprit, la religion et la science, tendent vers un terme commun oii leurs théories doivent à la fin s'identifier. Une telle assurance nous étant donnée, nous aurions une réponse toujours prête contre ceux qui s'efforceraient encore de rétablir la lutte sur quelque terrain nouveau, et chacun de nous, dans le for de sa conscience, goûterait cette paix que les luttes de la raison et de la foi ont si souvent tioublée. Au point où la science des religions est pai venue et à voir les pas qu'elle fait d'année en année, une teUe espérance doit-elle paraître vaine? Je n'hé-' site pas à répondre non.
Plusieurs religions ont totalement disparu et n'ont
38 Là MÉTHODE, LES PRINCIPES.
laissé de traces que dans les livres et dans les monuments du culte ou de Tari, ou dans ces traditions populaires dont nous avons déjà parlé. D'antres sub'sistent encore» après avoir subi des transformations plus ou moins profondes et reçu des développements locaux et-successifs. La science a nécessairement pour point de départ l'état présent des croyances et des cultes chez les différents peuples. Lorsque, les ayant classés, elle commence à en faire l'histoire, elle ne peut avancer qu'en remontant et en restituant à chaque époque ce qui lui appartient, soit dans le développe^ ment des dogmes, soit dans la transformation des cultes. Les récits de Thistoire prémmit les peuples le plus près possible de leur origine et affirment souvent, dans les premières pages, des fait» qui ne sont nullement établis : presque toutes les histoires commencent par un roman. Ce serait une faute insigne de commencer de la sorte l'histoire d'une reUgion. En remontant de l'état actuel à ceux qui l'ont précédé, on procède en quelque sorte par voie de réduction, comme font les cliimistes ët les physiciens. Les parties les plus récentes du culte et les dernières fbrmules du dogme sont éUminées les premières ; plus on avance, plus l'un et l'autre se simplifient; la lé* gende du dieu, s'il en a une, se réduit peu à peu à ses éléments les plus anciens ; on se trouve à la fin en présence d'une notion rudimentaire et d'un rite à peine ébauché. Chemin faisant, on a trouvé dans les faits eux-mêmes l'explication des développements lo-
MY d'ttne ii!ligîoii êt des niphim qui ofA pu se produire dans sou seiu ; on a constaté les iniluences
• venues du dehors qui Font successivement inodifiée, soit ptr tin mélange direct, soit par une sorte de réaction et de lutte coati e des idées et des usages qui ne pouvaient être acceptés. Ainsi marche la seience des religions : elle remonte le cours des temps, fk elle ne fait rin pas en avant qu'après avoir assure celui qu'elle vient de faire; mais si Ton descendait le cours des temps, il faudi'àit ou établir d'abord une théorie spéculative et présenter Tesprit Immain comme une table rase sur laquelle on ferait apparaître tour A tour les diverses religions, on commencer par un acte de foi en une révélation primitive et connue. Dans le second cas, on se place en dehors des condi* im» de la science ; dans le premier cas, on construit fhisloire a priori^ ce qui est contraire à la science.
Je Mis bien qu'aujourd* hui les recherches des savants portent à la fois sur toutes les parties de l'histoire des religions ; maïs la science n'en est pas à ses débuts; les cadres généraux sont tracés, les faits principaux y ont déjà pris leur place, et les études spéciales ont pour but de combler les vides qu'ils laissent encore entre eux. Toutefois, il faut bien re« emmaltre que les affirmations des savants sont encore souvent hasardées, soit parce que Tborizon restreint où ils s'enferment les empêche de voir l'ensemble des faits, soit parce que l'esprit est plus jprompt i affirmer quand il découvre que quand il apprend. Après
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40 Lk WLldODE, LES PAUiClP&S.
tout, les sciences d'observaiiou n'avancent qu à ce prix : des erreurs entaelient presque toates les dé-
couvertes; c'est par la discussion et par des recherches nouvelles qu'elles atteignent i la clarté scientilique. Le grand travail qui en ce moment se fait en France et en Allemagne sur les évangiles a déjà donné lieu à des controverses et à des rec:tificatioiis mutuelles entre les savants ; mais peu à peu les faits s*étabtt8sent, et leur suite se recompose selon Tordre où ils se sont accomplis^ Depuis treille ans, nous voyons se reconstituer This- . toire d'une civilisation toute religieuse et qui semblait n'avoir pas eu d'histoire. L'Inde paraissait échapper pour toujours à toute chronologie ; mais les indianistes ont suivi la méthode des géologues : ne pouvant fixer des dates, ils se sont contentés de reconndtre d'abord les grandes périodes de la littérature et de la civilisation indienne. Les cadres étant formés, nous voyons les livres, les laits, les idées, venir s'y ranger tour à tour ; et, par des synchronismes prudemment étabUs, les grands faits de l'histoire de Tlnde commencent à prendre place dans l'histoire générale de l'humanité. Si l'on avait tenté cette restitution en commençant par le Vèda, vraisemblablement la science eût longtemps encore marché au hasard ; mais le bouddhisme, qui est la dernière forme des religions indiennes, a été le premier étudié scientifiquement (1). Les grandes
(i) Voyez VMrodueUon 4 rhUioire du Bouddkimey par Eug. Burnouf.
dates en ont été reconnues avec une approximation
suUisante» et elles ont servi de point de départ pour remonter ensuite le courant bràhmaniquc ; enfin, le Véda a été découvert, et c'est sur lui que les études portent en ce moment. Or, le Vêda est la forme la plus antique des religions indiennes et celle qui nous les montre le plus près de leur berceau. Une suite de hasards heureux a fait connaître aux savants européens les livres sacrés de l'Orient dans Vordre le plu favorable à l'étude. Les livres brfthmaniques, où la religion indienne apparaît dans sa plénitude, ont été connus les premiers ; ceux du bouddhisme l'ont été plus tard et ont donné les premières dates historiques ; enfin, les hymnes du Vêda et leurs commentaires sont venus dévoiler la source de ce grand fleuve, dont on connaissait le cours principal et les dérivations. L'apparition du Véda en Europe a produit dans les études indiennes le même effet que produirait ja découverte du Pentateuque, si Ton ne connaissait encore que les autres livres de la Bible et ceux des chrétiens.
U MÊTHOQS HISTOBIQUE