CHAPITRE II
Ces eiemples suffisenl pour montrer la marche que
suit daofi sa pariie lii^loriqua la ^cieuce des religioBs; mais les savants doivent renoncer à T espoir d'attein^ drô historiquement à l'origine des dogmes et des cultes. Laissons de côté, si Ton veut, les pratiques grossières de beauooup de peuplades barbares ; admettons que ces pratiques a'ont pas d'histoire et qu'elles sont telles aujourd'hui qu'elles étaient à leur origine. Le olassemeni des grandes civiUsations mat au premier plan, parmi les anciens peuples, les Chinois, les Égyptiens, les Sémites et les races ftryeqEines d'Europe et d'Asie. Eh bien ! il n'en est pas un seul dont la science puisse dire qu'elle est en état de découvrir historiquement les origines reUgieuses, excepté peut-être celles des Chinois; mais il conviendrait de mettre à part cette nation, qui, appartenant à la race jaune, est selon toute vraisemblance antérieure aux peuples blancs, et qui n'avait pour reUgion qu'une sorte de fétichisme,^ avant que des hommes de race âryenne lui eussent communiqué la leur. On
LA MÉTHODE HiSTORIQUE. 43
sait en effet que l'existence des Chinois remonte à une antiquité supérieure à celle des nations âryennes ou sémites, et l'on sait aussi que la première religion métaphysique pratiquée chez eux a été celle du fiouddba. L'histoire religieuse de la Chine se trouve ainsi réduite à n'être qu'une des branches de celle da bouddhisme, religion essentiellement âryenne. Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer aux autres religions qui ont fait quelque progrès en Chine: elles appartiennent à différentes branches du christianisme; elles ne sont que des importations européennes et n'ont aucune racine dans la race chinoise. De plus, quoique le bouddhisme ait été la première religion introduite chez les peuples jaunes, et bien que cette introduction soit déjà ancienne, l'étude des livres chinois a fait connaître les dates précises des missions qui l'y ont prêché et celles de ses premiers établissements; depuis lors, les chroniques chinoises da bouddhisme ont tenu compte de ses progrès, et l'histoire pourra les suivre jusqu'à nos jours. La question des origines religieuses peut donc à peine aire posée à l'égard de la Chine et des autres populations jaunes de l'extrême Orient ; mais il n'en est pas de môme des Égyptiens, des Sémites et des Aryens.
Quant à l'Egypte, malgré l'abondance pour ainsi dire croissante des textes hiéroglyphiques, il n'est pas probable que l'histoire parvienne de longtemps à résoudre le problème de ses origines religieuses. Ceux (le ses textes qui ont été traduits jusqu'à ce jour, et
dont un certain nombre remontent à une haute antiquité, ne laissent à cet égard que peu d'espérance. Il est possible d'y reconnaître Texistence d'un symbolisme très-antique, revêtu de formes polythéistes ; mais rien de plus obscur encore et de moins pénétrahie que la métaphysique sur laquelle il était fondé. Un naturalisme local en parait être la base, ce qui le rapproche des doctrines grecques, latines et indiennes ; mais à quelle hauteur ce naturaUsme s'étaitil élevé? à quelle théologie avait-il donné Heu? quelle portée générale avaient ces doctrines, qui semblent se rapporter exclusivement au sol et au climat de l'Egypte ? C'est ce que le laconisme de textes fort courts et d'inscriptions presque toujours ofticielles ne permettra peut-être jamais de savoir. Ajoutez que récriture hiéroglyphique, assez claire quand elle énonce des faits matériels, Test beaucoup moins quand elle veut exprimer des idées abstraites. Si elle a paru suffire à des hommes qui en faisaient une étude continuelle et un usage journalier, elle n'est plus aussi intelligible pour nous, qui n'avons, pour en découvrir le sens, que les monuments où elle est employée. Ëniin, quand les hiéroglyphes nous éclaireraient assez sur les dogmes et les cultes de Tancienne Egypte, on ne pourrait croire, même alors, que Ton en possédât les commencements, car l'usage d'une écriture sacrée, quoique ancienne, ne remonte pas aux premiers temps de la race qui a peuplé la vallée du Nil. Si cette* race y est venue du dehors, elle a dù y ap-
Lk MÉTHODB HISTORIQUE. 45
porter avec elle ses idées et ses institutions antérieures. De toutes manières, elle a nécessairement eu une période primitive et totalement inconnue, qui a pu durer pendant des siècles nombreux.
Les Sémites n'ont rien d'antérieur à ce que la Bible raconte. Or, les livres les plus anciens de la Bible semblent être ceux qui portent le nom de Moïse. Selon les chronologies. Moïse vivait au Wil^ siècle avant Jésus- Christ. Les faits qui ont suivi ce législateur, et qui sont racontés dans les autres livres hébreux, sont simples et ont généralement un caractère de réalité qui permet de les classer, sinon parmi Jies fedts historiques, au moins parmi les légendes héroïques dont le fond appartient à Thistoire. La foi des chrétiens, celle des juifs et des mabométans attribuent la même valeur aux récits des livres mosaïques; mais comme la foi diffère essentiellement de la science, ne repose pas sur les mêmes principes et ne suit pas la même méthode, les personnes qui font aujourd'hui la science des religions ne peuvent pas envisager les anciens récits du point de vue de la foi. Leur horizon embrasse toutes les religions ensemble. Le soloii elles se placent est nécessairement un terrain neutre, où non seulement elles ne veulent pas attirer la lutte, mais où elles n'auraient pas même le droit de l'accepter. Il est donc hors de doute que les récits mosaïques ne peuvent pas à leurs yeux|entrer dans le domaine de la science sous la forme où ils se présentent, et qu'ils ont besoin d'interprétation.
Les hymnes du Hig-Vêda, dontrantiquitépeul bien égaler celle de la Genèse, si elle ne la surpasse, ou* vrent à la science des hofizons tout différents. La cosmogonie de TAvesta n'est pas non plus la même, et. celle d'Hésiode diffère aussi des autres. Il peut y avoir des motifs tirés de la foi^ mais il n'y a pas de raisons scientifiques d'adopter l'une plutôt que l'autre, et la science doit les accueillir toutes également, à la condition qu'elles seront scientifiquement interprétées. Or, on ne doit pas se dissimuler qu'à travers des luttes stériles contre des hommes dont la foi n'est pourtant pas en cause, la science marche toujours, et que les vieux récits mosaïques sont soumis à ses inèthodes aussi bien que ceux des Grecs, des Germains, des Perses et des Indiens. Si, au lieu d'agir par passion et de défendre la foi par la violence, les xtirétiens fervents envisageaient le travail de la science avec ce calme d'esprit qui ne convient pas moins à la loi qu'à la raison, ils se convaincraient certainement que la répugnance de beaucoup de personnes à prendre au pied de la lettre les récits mosaïques n'a rien de commun avec ce qu'on appelait autrefois le libertinage et les débauches de Tesprit, et qu'elle provient uniquement de la nécessité où est notre siècle d'accorder sa foi avec sa raison. Notre siècle ne recule pas devant l'extraordinaire, moins encore devant le divin ; mais il recule devant l'impossible, La science est donc forcée par sa nature de ranger beaucoup de récits mosaïques, notamment
Là WftTHOM HISTOBIQUB. 47
ma que contiennent les premiers chapitres de la
Genèse, dans celte grande classe de récits qui portent las noms de mythes on de légendes, récits dont on ne nie pas la vérité, mais dont la forme a besoin d'être ramenée à des expressions plus simples. Or, à ce point de vue, les savants sont d'accord pour limiter la partie historique de la Bible à l'époque de Motfe ou même à celle de David. Au delà de Moïse, il n'y a plus aucun fait qui puisse être scientitiquemeiit accepté et entrer dans Thistoire avec la forme que les récits hébraïques ont adoptée.
Ainsi donc, on ne peut espérer trouver dans la Bible rmgine première des religions. Âu moment où Moïse prit en main le gouvernement spirituel de son peuple et fbnda ' cette puissante institution religieuse qui dure encore, ce peuple n'était ni sans dieu, ni sans culte. Or, ni la légende d'Abrabam, ni celle de Noé, ai, à plus forte raison, le mythe d'Abel et Gain, ou celui du serpent tentateur, ne peuvent rendre compte de la naissance de l'idée de Dieu et du rite primordial chez les Sémites. Les récits génésiaques font évidemment allusion à des temps fort antérieurs à Moïse et même à Abraham ; mais il n'y a rien de précis ni de scientifique dans ce qu'ils en rapportent. On peut penser que, quand ces antiques souvenirs furent recueillis et vinrent former la Genèse, ils n'étaient plus qu'un écho très-affaibli de faits et peut-être de doctrines d'une antiquité beaucoup plus haute. Je sais çi^anjourd'hui certains disciples de Técole philologi-
Oigitized
que voient dans les premiers récits de la Genèsè une reproduction incomplète des mythes âryens, si amplement développés dans le Rig-Vêda, et identifient par exemple le serpent tentateur avec le serpent (Ahi) ennemi d'Indra et personnification du nuage; mais * c'est un point à examiner : il n'est pas dit que tous les serpents mythiques de Tantiquité procèdent d'Ahi ; les Sémites ont pu, comme les Aryas, constituer des mythes et des légendes où cet animal ait pris sa place. De plus, il faut historiquement prouver que ces deux races d'hommes ont eu des relations positives avant Tépoque des rois d'Israël et se sont emprunté l'une à l'autre des conceptions aussi fondamentales. Le récit du serpent tentateur est Ué à la légende de l'Eden, et celle-ci à la doctrine sémitique du Dieu créateur. Dire le contraire, c'est soulever contre soi les Juifs, les chrétiens et même les mahométans, dont les croyances religieuses procèdent de ces récits. Avant d'établir de telles assimilations^ il faut que la science ait résolu séparément les problèmes que Ibnt naître les temps primitifs des Sémites et ceux des Aryas, et, supposé même que cette partie de la science fût terminée, il est évident que le rôle de l'histoire s'arrête au point où les faits cessent d'avoir un caractère naturel, et qu'au delà on est forcé d'avoir recours à d'autres moyens d'investigation.
Le Rig-Vêda est le livré sacré des peuples de Tlnde et le fondement de leurs rehgions. Ce recueil d'hymnes composés dans la vieille langue sanscrite est peut-
LA MfiTUOJ>£ HI&TÛRIQU£. 49
être le plus authentique des textes sacrés, quoique les auteurs de ces chants soient le plus souvent lictifs 00 kie(MDnas. Toutes les douaées scientifiques prouvent que l'époque oii il remonte n'est pas de beaucoup postârieure à Moïse, et que plusieurs d'entre ks hymnes sont probablement plus anciens. Ce point, du reste, n'a pas une importance majeure, puisque rhistoire de l'Inde procède par périodes et non par années, au moins pour les temps antérieurs au bouddhisme. Quand on compare Tâge des hymnes védiques à celui des chants homériques les plus anciens, c'eslF-à-dire de certaines portions de l'Iliade et de quelques fragments épiques pubhés sous le nom raomére ou d'Hésiode, <m voit que les peuples de race âryenne n'ont aucun monument qui égale le Yèda par son antiquité. Car il n'est pas possible de citer ceUe du livre de Zoroastre, pris dans son en* semble, livre dont l'époque semble répondre tout au pins aux premiers temps du brâhmanisme indien. Quelques parties de l'Avesta semblent plus anciennes que le reste du livre, sans toutefois dépasser ou même égaler en antiquité les plus anciens byumes indiens. Or, le Rig-Véda est tout entier un livre religieux ; la notion qn'on se faisait alors de Dieu et les rites qui en découlaient v sont entourés de toute la lumière qui manque à la plupart des autres teites sacrés. Eh bien, non seulement le Rig-Vêda ne nous fait pas assister à la naissance de cette notion et de ces rites, mais il suppose lui-même des périodes religieuses
Oigitized
antérieures dont il est impossible de fixer la durée.
L'état des esprits auquel répondent les Hymnes n'est pas un état primordial : le polythéisme, quoiqu'il soit la forme la plus antique de l'idée de Dieu chez les Aryens, y a des proportions si considérables que, pour arriver à ee symbolisme, il a fallu des siècles nombreux à une race occupée[surtout de guerres et de conquêtes. Cette conséquence se trouye confirmée par la comparaison des divinités védiques avec celles* des autres peuples âryens, chez lesquels en etlet on les retrouve conçues de la même manière et portant quelquefois les mêmes noms. La présence de ces éléments communs prouve qu'un certain nombre de dogmes existait dans la race àryenne avant que ces branches se fussent séparées du tronc primitif, et lorsqu'elle ne formait encore qu'une seule société d'hommes habitant les vallées de TOxus. Les anciens ^ rites sacrés, Tautel, le feu, la victime, Finvocation aux dieux, se trouvaient également chez les divers peuples firyens avant qu'ils eussent subi l'influence . sémitique du christianisme. Tous ces faits prouvent moins l'antiquité du Vêda que Texistence .d'un culte antérieurement à la dispersion des Aryens.
Quoi qu'il en soit, on est forcé d'arrêter au Vêda l'histoire positive des religions àryennes. Si la science veut remonter plus haut, il lui faut d'autres moyens d'investigation que ceux dont les historiens disposent. Mais comme il n'est rien sur terre, au moins jusqu'à ce jour, comme il n'est aucun monument sacré
Lk METHODE mflTOMQUB. 51
pios flnaen que la Bible êt qae le Vâda^ ti Ton ea
excepte les ébauches locales de l'Egypte, là sont les liantes où t'arrête Tbistoire, appliquée à Tétode des rfiligioas. Âu delà de ces deux ieraies s'étend un horizon dont les bornes échappent à la science et que rimagiaaûoa eUe-même ne peut embrasser* On voit bien que les périodes signalées par la Genèse et par le Véda sons des formes mythiques ou symboliques occupent un passé déjà lointain pour les auteurs de ess livres, et cependant, quand on pourrait déterminer par une voie scientiiique quelconque les principaux faits religieux qui s'y sont accomplis, on ne devrait psSy môme alors, se croire parvenu aux origines des religions et des cultes : car, ou bien la première éiNmehe d'une religion remonte è TapparitioB de rbomme sur la terre, ou bien elle a été le résultat d'un travail iiitMleetuel prolongé durant des siècles nombreux. Dans Tun comme dans l'autre cas, les commencements nous échappent, a Le commencement des éires est insaisissable, dit un célèbre poème indien ; la fm l'est aussi ; nous ne saisissons que le milieu (1). i* Cette loi si simplement exprimée, et qui contient en germe toute la doctriue mise récemment en lumière par M. Darwin, est applicable à tout ce qui se produit dans le sein de l'humanité, aux religions comme atout le reste. Si la première idée d'un dieu et le premier essai d'un rite remontent aux ori*
<i) BhagAfaA-^. Vûju nstrs tradnetioa^ j^age 17.
gines de rbomme, la science demande oii sont ces origines. Le syslèj^e de M. Darwin intervient alors, système combattu, mais non réfuté. Si Tanthropologie ne reconnaît pas plusieurs espèces humaines, elle distingue des races, et elle s'accorde avec Thistoire et avec la philologie comparée pour les dasser chronologiquement suivant leur perfection physique ou morale. Dans rancien continent, les blancs, c'est-àdire les Aryas, auxquelsQse rattachent les Sémites, ont apparu les derniers, et forment les nations religieuses par excellence. Les jaunes étaient venus auparavant : ils avaient déjà conquis ou repoussé les noirs, quand les Aryens du sud-est sont descendus à leur tour de la Bactriane vers T Indus par les vallées du Cachemire. Les noirs avaient précédé les jaunes, dont les annales se perdent dans le passé. Faudra-t-il croire, ce qui est peu vraisemblable, pour ne rien dire de plus, que les blancs reçurent des | peuples jaunes les premières notions religieuses et les éléments du culte, lorsque nous voyons les Chinois | à peu près dépourvus de religion avant l'arrivée du , bouddhisme indien, et lorsque les poètes du Véda nous disent des populations qu'ils heurtaient de front i sur rindus qu'elles étaient c sans dieu adcva? » Si Ton admettait cette hypothèse, que tout contredit et I que rien ne confirme, faudrait-il aussi faire des jaunes les successeurs des noirs en religion ? Ce sont là des suppositions gratuites, où la science perd ses droits. Il se peut que les vieilles populations^humaines aient
LA MÉTHODE UISTORIQUË. 53c
eu chez elles quelque chose qui ressemblât à des religions ; mais si nos philosophes^ quittant pour un moment la méthode cartésienne, trop exclusiTe, faisaient a posteii^m la psychologie des races noires, on verrait jusqu'où va chez elles la notion de Dieu. On saorait peut-être alors si, dans la suite des religions, les races blanches ne marquent qu'une période précédée par cette des jaunes et des noirs, ou bien si réellement nos races sont les seules qui soient éminemment religieuses, et si les grandes religions ont pris naissance dans leur sein.
Tous les faits scientifiquement recueillis jusqu'à ce jour tendent yers cette dernière condusion. Il est aiqourd'hui très-vraisemblable que les races humaines autres que la blanche seront reconnues pour incapables de fonder un système religieux de quelque valeui\ et que chez les plus infimes d'entre elles on ne trouvera qu'une notion de Dieu à peine ébauchée et des GuUea sans théorie. Si ces propositions viennent i être solidement établies, on en tirera cette conséquence, que les religions métaphysiques ont pris naissance diez les peuples blancs, et que d'eux seuls procèdent un symbolisme éclairé, une dogmatique sérieuse. Or, il restera toujours i savoir commet sont nées chez elles ces théories et les cultes qui en d^vttut. Nous voyons déjii que ni l'histoire, ni nos grands monuments sacrés ne résolvent ce problème. La grande loi de la nature, qui veut que toutes choses commencent par rien, s'applique id dans toute sa
LA MKTliUDj: HISTOmQUE.
rigueur. EL par là il ne faut pas entendre que, rien n'étant, la chose ait apparu tout ji ooup, comme par un miracle, dans sa pléuilude. Ce prétendu rien, qui précède la naissance d'une chose, ait suivi sans in<* tervalle d'uaciûinmencemenl qui n'est presque riea ; c'est par lin développement continu et en vertu d'ans énergie interne que la chose grandit peu à peu et devient perceptible aux sens ou à la pensée, 11 n'est pas un être, pas un phénomène qui éohappe à oette loi : tout ce qui s accomplit dans Tordre physique et dans Tordre moral, la produdtion de la vie et de sas
phénomènes, celle de la pensée et de ses actes, lui est également iruuiiiis. (7est une erreur de croire qu'entre ce qu'on appelle rien et quelque chose il y ait un abime infranchissable: il n'est pas un mathé^ raaticien qui ne sache le contraire et qui ne renoontre perpétuellement cette loi de rinûni dans l'étude des phénomènes physiques. Le zéro n'existe pas dans la nature ; c'est une limite conçue par notre esprit et placée par lui avant et après chacun des phénomènes et des êtres réels. La nature franchit sans relâche cet ^bime entre le prétendu néant et la réalité, et ses actions lentes parviennent à produire des effets qui nous étonnent, en vertu de la loi de rinûni à laquelle elles obéissent.
Qu'on me permette un exemple pris dans la nature. J'ai vu, dans les remparts de Messène construits par Épaminondas, des pierres énormes soulevées par une racine de iiguier. Ces pierres n'ont pas moins de six
L4 mkmom ni&fi^mm. 55
de kmgnaïur sur une lirgeur 6i sur une épaisseur de plus dô dôux pieds, et chacune d'elles pèse au moins trois mille livres. Trois assises superposées avaient été soulevées par cei arbre à pUis de dix ceii« tioiètres de hauteur. Voilà certes une chose qui a le droit de nous étonner» ptpisqoe cette iaible raone peut être brisée en quelques iosUnts» eL qu'il faudrait les forces réunies de beauooup d'hommes pour remuer cas grands blocs de pierre. Pourtant» si Ton veut y réfléchii, luut le merveijleux disparaît.
Une graine portée par le wnt s'est arrêtée dans un étroit interstice ; là» elle a germé ; la petite racine a rempli l'espace qu'elle a trouvé vide. Ce fait se passait» je le suppose» il y a cent ans. Je suppose sncore que la racine a grossi pendant six mois chaque année et qu'elle s'est reposée le reste du temps: die A donc employé à crc^e environ dix-huit mille jours. On sait que les physiciens estiment la valeur d'uM fime en la rappertuit à la seeonde, au kilogramme et au mètre prispour unités. Que l'on veuille achever le calcul, on verra que la force déployée par
la raeine du figuier est d'ime extrême petitesse» et
qu'elle n'égale pas la millionième partie de celle qui est néeessaire pour élever un kilogramme i un métré de hauteur en une seconde de temps. Seulement» comme elle est continue» et qu'elle ajoute sans interruption ses eiiets les uns aux autres» il anrive qu'après eent ans elle a produit un résultat dont nous sommes d'abord étonnés.
La force du figuier est une force vivante : la vie [)hysiologique agit donc de cette manière. La vie spirituelle suit la même loi. Je demande qu'on m'explique d'où vient cette forme parfaite du temple de Minerve à Athènes. Est-elle née un jour subitement de l'esprit d'ictinus ou de Phidias? Non, puisque ces artistes avaient sons les yenx des modèles qui ég^a* laient presque en beauté ce qu'ils ûrent à leur tour; et ces modèles, dont plusieurs se voient encore, avaient été précédés par d'autres, de sorte qu'en remontant les siècles on voit les formes architecturales se rapprocher de plus en plus de leurs ébauches primitives, sans qu'il soit possible de dire à quel jour les premières formes sont nées. On peut même affirmer qu'elles ont été le produit d'une élaboration dont la marche et la durée sont inappréciables.
Si des formes de l'art on passe aux conceptions abstraites de l'esprit, la même loi se retrouve encore. La masse des connaissances humaines va grossissant; il est impossible de dire le jour où telle science est née, car ou bien elle a été tirée de sciences antérieures par le développement progressif de l'intelligence d'un homme, ou bien elle est l'œuvre lente et continue d'un peuple ou de quelqu'une des races humaines. Parmi les conceptions de l'esprit, il n'en est pas qui soit plus élevée ni plus métaphysique que l'idée de Dieu ; il n'en est donc pas dont le dégagement exige un plus long effort et un travail plus persévérant de l'humanité. Certes, j'admets avec les
LA M£THOD£ AISTOiUQUfi. 57
psychologues que ildée de Dieu est la base et le fond de notre raison, et je suis persuadé que la science des religions, aussi bien que la métaphysique, est lettre closepour lessensualistes; du moins n'en voient-ils que hpartîelaplus extérieure; mais il faut bien reconnaître que cette idée réside en nous à l'état d'envebppement. lû psychologue ne devrait jamais oublier que le jour où il a été conçu dans le 8^n maternel, son corps n'était qu'une particule de matière imperceptible, et que sa pensée, qu'il analyse aujourd'hui dans sa plénitude, a tenu dans ce corpuscule ; qu'au jour de sa naissance et pendant plusieurs années il n'a guère songé à Dieu ni à rien de métaphysique ; et qu'enfin c'est par une évolution continue et insensible de tout son être qu'il est devenu un analyste et un philosophe. Alors il a communiqué ses découvertes à des hommes dont l'esprit, comme le sien, s'était éclairé par degrés, et leurs forces^ mises en commun, ont pu se multiplier les unes par les autres. Enfin, au bout de leur vie, ils se sont trouvés plus savants que les hommes des générations antérieures.
Je suppose maintenant qu'au lieu d'être parvenus comme nous à cet âge de Thumanité qu'on peut appeler l'âge de la science, des hommes réfléchis, mais encore tout pleins du sentiment de la nature et du besoin de s'expliquer les choses, aient cru découvrir an milieu d'elles et par delà les apparences un être caché, une puissance invisible, une intelligence mystérieuse ; n'est-ce pas là Vorigine d'une religion? n'est-
58 LA MÉTHODE HISTOBIQUC.
06 pa8 l'an de ses éléments? L'autre, qui est le rite,
vient après. 11 ne serait pas scientifique de se demander si cette religion primordiale est vraie ou iàu&âe* La question n'est pas là. J'ajoute même qu'au simple point de vue des fidèles, elle ne doit pas être posée en ces termes : car telle religion crue mi6 se fonde sur une autre que Ton repousse. Les chrétiens regardent comme fansse la religion d'Israël, et n*ont pas de plus grands ennemis que les Juifs, qui ont crucifié leur dieu. S'ils la croyaient vraie, ils seraient Juifs et non pas chrétiens. Les bouddhistes rejettent la religion des brahmanes ; ils lancent contre eux des livres qu'ils . intitulent t mi soufflet » ou a un coup de sandale sur la lace des méchants; » autrement ils cesseraient de reconnaître le Bouddha pour leur maître et leur sauveur. Cependant le livre sacré des Juifs est aussi Tunde ceux des chrétiens, et nous savons que le panthéon des brâhmanes a passé tout entier chez les sectateurs du Bouddha. Ce n'est pas non plus à la science qu'il convient d^examiner la valeur absolue des reUgions, et c'est pour cela qu'elle n'a rien d'agressif; mais quand elle remonte vers le passé, et qu'elle est arrivée à un point où l'histoire et les autres moyens d'investigation lui manquent, elle ne peut plus qu'interroger les grandes lots de la nature qui président au développement de toutes choses, et auxquelles l'humanité et ses religions sont assujetties* Tels sont les principes et les notions générales sur lesquels repose aujourd'hui la science des religions.
LA MÉTHODË HÏStORIQUE. 59
fia les exposant, nous ne fkisonsi que résumer ce qui «e rencontre dans un grand nombre d écrits sur cette matière* En ûjM% la place de cette science nouvelle et en traçant la marche qu'elle suit, on louche nécessairement aux religions en vigueur conanae à celles qui ne sont plus. Les hommes qui se livrent à cette étude s'en sont partagé le domaine, qui ne saurait être aisément exploité par un seul. Plusieurs d'entre eux, surtout en Allemagne, quelques-uns en France, paraissent, aux yeux de personnes pieuses, user d'une hardiesse intolérable à l'égard de choses qu'elles considèrent comme sacrées. La justice veut que les hommes de labeur consacrés à la science, et qui en réalité portent le lardeau du jour, soient plus favorablement jugés. J'ai lu beaucoup de leurs écrits, et je n'y ai vu aucune attaque contre la religion. On se trompe en les croyant animés de Tesprit du XVllle siècle: le tempd a marché ; il a fait taire les attaques frivoles, les injures et les haines. L'esprit sarcastique et railleur du siècle passé n*a rien de commun avec la science. Les vrais savants n'ont aucune raison de s'attaquer ni aux fondateurs des religions, ni à leurs dogmes, ni à leurs cultes, ni même à leurs ministres. Les dogmes nouveaux représentent le plus souvent quelque progrés dans la connaissance de Bieu i ceux qui les ont successivement proclamés ont été nos grands initiateurs; les docteurs qui les ont développés n'ont pas peu contribué à notre civilisa* tion. Et ceux qui font aujourd'hui la science des re-
ligious, et qui cherchent à se reconnaitre au milieu de tant dressais successifs, que font-ils qui soit hostile aux hommes, ou plutôt qui ue mérite leur approbation? Us ne cherchent pas leur avantage personnel : ils cherchent la vérité.
hà. SUITS DBS RBLI6I0N6