CHAPITRE m
L'idée de Dieu el le rite soat les seuls éléments doQt la science constate la présence dans toutes les rdigicms. 11 y a eu des religions sans morale, il y eQ a eu sans clergé. Quelques développements sur ces deux points marqueront F état actuel de la science.
Quand on remonte, comme la méthode l'exige, riiistoire des religions, on s'aj)erçoit que l'application des principes dogmatiques à la conduite de la vie est ua iait moderne, qui caractérise les dernières venues d entre elles, celles de Mahomet, du Christ et du Booddba. Dws le Koran, la métaphysique ne tient presque pas de place et se réduit en quehiue sorte à Vaffirmation de Funité personnelle de Dieu, en opposition avec ridée chrétienne du Pére et du Fils. Au eoQlraire, les règles de conduite, les prescriptions morales s'y rmcontrent à chaque pas sous les formes variées du précepte, du récit eb de la parabole. Suivez le développement du mahométisme, soit en Orient,
6i Là âUlTK RELIGIONS.
soit en Occident: vous reconnaîtrez l'extrême faiblesse de la philosophie musulmane comparée à la puissance de la métaphysique chez les Grecs et chez les Indiens. 11 est permis crallribuer celle exiguïté scientifique des religions fondées sur le Koran moins peut-être au caractère particulièrement moral de la révolution musulmane qu'à la nature de Tesprit sémitique, toujours inférieur, en matière de science, au génie des peuples aryens. Cette opinion, depuis longtemps répandue parmi les savants, se confirme de plus en plus chaque jour et tend à devenir un point de doctrine incontestable. Il est certain en effet qu'il n'y a presque pas de philosophie théorique dans les livres sémitiques qui ont précédé le Koran^ c'est* à-dire dans la Bible et dans les autres écrits des Ué* hreux. Si l'on n'avait sous les yeux que la suite des religions procédant eidosivemaiit du mosaismé, la loi qui nous montre les religions ne prenant un caractère définitivement pratique qu'après avoir été pour ainsi dire étrangères à la morale ne pourrait pas être établie; mais il est certain que les religions purement âryennes se sont développées soivant cette loi.
Le bouddhisme dans l'Inde est resté pendant plusieurs siècles confondu, quant à sa partie métaphysique, avec certaines écoles des brahmanes. Plus lard, soit (juand il s'est séparé <rclles, soit quand il a quitté l'Inde pour «e rendre dans ie Tibet, dans l'ile de Ceylan et chez les peuples de race jaune, il a conservé, quoique en les modifiant, la
plus grande partie des symboles bi ahmaniiines. Au contraire, dés le prema jour» le Bouddha s'est présenté aui homxaes comme mstituteur d'une doctrine morale fondée sur la vertu et sur la oharité. Quand Ml dîsGÎplee se sont réuAÎs en oooeile pour composer la primitive église bouddhique {sang lia), le seul but qa'iis se %(mt proposé d'atteiiidre a été, non d'enseigner aux hommes une métaphysique nouvelle, mais de changer leurs mœurs qui étaient mauvaises, d'oter (ta leur âme les passioas ()ui avilissent, et de les réunir dans un sentiment universel d'amour {tmitrêya).
De là sont nés ce prosélytisme, eêtte abnégation sans mesure, qui ont fait de ses apôtres les ciïilisaleurs de peuples auparavant barbares, comme ceux do Tibet et de la presquile an drià du Gange. Ces peuples sont restés de tréSHcnauvais métaphysiciens, mais ils ont vu leurs mœurs s'adoucir, et ils font • dater du bouddhisme le commencement de leur civi-^ lisation. De là aussi cet esprit d'association religieuse qni a donné dans tout l'Orient un si grand empire au églises bouddhiques, qui a lait de la prédication un des premiers devoirs des prêtres, de la confession aae pratique ordinaire, et qui, poussant beaucoup d'hommes à la recherche d'une pureté morale presque impossible, a peuplé de couvents (vihâras) une portion de l'Asie et nous montre aujourd'hui des villes populeuses entièrement composées de monastères (1).
0) Veyii le Père Hae, V^y^ê m OMm et au Hbet, et flioseii Tsang, traduction de Saint-Julien.
Le brfthmanisme est loin d'avoir donné à rinsUtn* tioa morale la même uuiversalilé que le bouddhisme
Nous voyons, il est vrai, dans un temps déjà ancien, la conduite des hommes préoccuper les brâhmaa qui ont rédigé les Lois de Manou ; mais ce livre, qui est le code bràhmanique, a bien plutôt pour objet d fixer les bases de la constitution sociale et de Torganisation politique de l'Inde que de conduire tous les hommeSi sans distioclion de castes et de races, dans la voie de la vertu. La loi de Manou exige bien peu en cela des hommes de condition inférieure : elle est plus sévère pour les seigneurs de caste royale ; elle n'impose la pureté morale . et la perfection qu'aux hommes et aux femmes de la caste sacerdotale. D'autre part, la métaphysique occuper une place importante dans les Lois de Manou: elle en remplit . presque à elle seule le premier et le dernier livre. Il y a plus de théorie dans ce seul ouvrage sanscrit que dans toute la littérature bouddhique (1).
Remontez plus haut dans le passé. Le Vèda précède le brahmanisme et lui sert de point d'appui. Or, la morale est à peu prés étrangère aux hymnes du Vêda. C'est donc dans l'intervalle compris entre cette période védique, longue de plusieurs siècles, et l'établissement de la constitution brahmanique, que les Aryas du sud-est ont commencé à tirer de leurs doc* trines les conséquences morales dont elles contenaient
(1) Voyez Lois de Manou, traduction de Loiseleur-Deslongchamps.
le germe. Le brahmanisme, venu plus tard, a lécondé ces données primitives et formulé en quelque sorte les premièi'es pratiques, mais sans jamais perdre de vue la diversité des castes, des aptitudes et des fonctions. Ce fut seulement au sixième siècle avant Jésus- Christ que les prédications bouddhiques donnèrent à la morale pratique son caractère universel et en fiirent la loi commune de tous les hommes. Elles poussèrent si loin ce principe qu'elles allèrent jusqu'à amioiiGer pour un avenir lointain le règne définitif de la morale et du sentiment parmi les hommes. Il existe en effet une prédiction bouddhique relative à I la Tenue d'un bouddha futur qui doit s'appeler Mai-* Iréya, c'est-à-dire Charité.
Pendant que ces faits s'accomplissaient en Orient, , Ifig anciens peuples de la race âryenne, Grecs, Latins, Germains, n'étaient pas encore sortis de la période védique et ne subissaient pas les mêmes révolutions morales que ceux de l'Inde. Lorsque nous cherchons à distinguer aujourd'hui la partie morale des religions appelées payennes, nous sommes étonnés d'aboutir à une négation. Il est certain que, chez les Grecs, ce ne fut pas l'enseignement religieux qui donna aux hommes la règle de la vie et leur lit connaître la vertu; ce furent les philosophes: leur biographie, telle que Diogène de Laërle nous la fait connaître, prouve qu'une partie notable de la pl^ilosophie grecque, la morale surtout, venait de l'Orient, où les savants allaient la chercher. Quant à la reUgion, elle
demeurait une inslituiion publique à laquelle beau coup de pratiques individuelles s'ajoutaient ; mais ell< n'avait de valeur réelle que par le symbolisme qui ei
était le fond.
Quand le christianisme pénétra dans le monde oc«
cidental, il fut le premier à y prêcher la morale ai nom de la religion et à faire de la règle de vie une portion du dogme. Ce que les chrétiens d'alors reprochaient à la religion payenne, c'était non seule» ment d'être étrangère à la morale, mais souvent même de lui être contraire en offrant aux hommes Texemple du vice : ils afifectaient de ne pas voir le . côté symbolique de ces prétendus exemples, et ils dénonçaient la fable comme une école d'immoralité. L'enseignement verbal ou écrit des philosophes ne pouvait sortir d'un cercle borné d'hommes instruits et passait en quelque sorte par dessus le peuple. Le christianisme n'eut donc pas d'antécédents moraux chez les peuples de l'Occident. C'est une tentative stérile, et qui n'a rien de scientifique, de vouloir montrer que toute la morale chrétienne se trouvait dans les écrits des philosophes grecs ou latins antérieurs a Jésus. Cela n'a rien de surprenant; et je ne vois pas même pourquoi l'on n'admettrait point avec saint Jérôme que les moralistes chrétiens ont dès l'origine puisé dans les dissertations des philosophes (1). Mais, -cela fùt-il démontré, il n'en demeu-
(I) c Les gras qui m'atlaquênt ne liMOl pas plus la Kble
n'ont lu Cicéron. Ils auraient trouvé dans Mouise et les
ferait pas moins que le christianisme fiit en Occident une révolution morale qui s'étendit à tous les hommes, et t^ue celle révolution procéda par la voie religieuse et non par celle de la philosophie. C'est là toute la question.
Il est certain qu'avant le christianisme il n'y avait pas» dans le monde occidental, un enseignement moral populaire se présentant sous une forme religieuse et constituant une partie de la foi. Il n'y eut pas dans l'état religieux du monde gréco-romain une période d'élaboration morale correspondanl au bràlimattisme ; le christianisme, venu du dehors, y succéda sans transition aux anciens cultes, à peu près comme si la prédication du Bouddha était venue sur la fin de la période védique. Le christianisme eut donc dés l'origine le caractère d'une révolution morale ; c'est ce qu'atteste l'évangile de saint Mathieu. Plus tard, vers la fin du second siècle, il commença à développer sa métaphysique, qui, dans les discussions des Pères avec les philosophes d'Alexandrie, atteignit à la hauteur où ces disciples de Platon et de l'Orient la portèrent eux-mêmes. Mais quelle qu'ait été et quelle
Prophètes plus d'une chose empruntée aux livres des gentils. Et qui peut donc ignorer que Salomon proposait des questions
aux philosophes de Tyr et répondait aux leurs ? L'apôtre Paul liii-mAme nVt-il pas cité dans sou Épîlre à Titus un vers
d'Épiminide sur les mentonis? Ët que dirai-je des docteurs de l'Église? ils sont tous nourris des anciens qu'ils rëfiitaient. >
(Saint Jérôme, Lettre à Magnw.)
68 LA SUlTi!: DES R£UGIOKS.
que soit encore aujourd'hui la métaphysique chiétienne, la véritable iDfluence du christianisme et sa vérilahle grandeur résident dans l'action morale qu'il eibrce.
Ainsi, plus on remonte la série des temps^ plus on voit chez les peuples aryens la religion étrangère à la morale. Quand on s'arrête soit au Véda, soit au polythéisme des peuples occidentaux, on ne trouve presque plus dans la religion que ses deux éléments essentiels : le dieu, le rite.
La même réduction s'opère relativement au sacerdoce. 11 n'y a pas de système social où l'ordre des prêtres ait été cousLilué suivant une hiérarchie plus solide que dans les trois religions modernes, le mahométisme, le christianisme et le bouddhisme. Le sacerdoce brfthmanique doit sa durée non à sa constitution particulière, qui est nulle, mais au régime des castes, dont il est pour ainsi parler la clef de voûte. Les brâhmanes sont égaux et n'ont jamais, depuis leur origine, reconnu pour chef aucun d'entre eux. Leur commune origine, figurée par la bouche de Brahmâ, les rend indépendants les uns des autres ; nul d'entre eux ne peut imposer à un autre une obligation ni lui donner un ordre ; si quelque bràhmane acquiert avec les années une autorité qui manque à d'autres, il la doit à sa science et non à une supériorité de fonction.
Cette égalité hiérarchique des prêtres a pour conséquence la liberté dans les doctrines : s'il y a eu
LA SUITS DBS llBLI0I01fS« 69
dans rinde une orthodoxie, ce n'est pas l'autorité
d'un chef ou d'une réuaiou quelconque de brahmanes qui Ta fixée, c'es^t uniquement sa conformité avec le Véda, c'est-à-dire avec la sainte écriture. Là donc il y a toujours lieu de discuter un point de doctrine, sans que l'on puisse être accusé ni condamné par aucune puissance sacrée : la Uberlé de penser est absolue dans la caste sacerdotale.
Si l'on remonte au delà des temps bràhmaniques, on ne trouve plus ni sacerdoce régulièrement constiloé, ni clergé d'aucune sorte : il n'y a plus de pré- U*es se distinguant du reste des hommes ; tout père de famille est prêtre au moment où il remplit la finetion sacrée, comme il est soldat à la guerre et laboureur aux champs. C'est seulement à la fin des temps védiques que Ton voit la fonction sacerdotale se lixer dans certaines familles» comme le pouvoir lojal et le commandement militaire se fixent dans certaines autres. Mais la société ftryenne avait jusquelà conçu ses dieux et pratiqué ses rites sans Tintermédiaire d'aucun sacerdoce organisé.
La lecture attentive de l'Iliade nous montre le même élat de choses chez les anciens Grecs. On y voit des sacrificateurs attachés à certains temples et quelque* fois transmettant à leurs ûls la fonction sacrée ; mais, à Coté, les rites sont le plus souvent accomplis par des mains qui tiennent l'épée, et la prière est prononcée par une bouche qui, un moment après, va poasser le cri de guerre : Âgamemnon est, selon la
Circonstance, j^^uemer, jiigeou sacrificateur. La fonction sacerdotale n'avait donc pas alors la fixité qu'elle eut plus tard : et si nous la trouvons si peu délinie au temps des poésies homériques, ne devons^nons pas penser qu'à une époque antérieure, elle était telle que nous la trouvons dans les plus anciens hymnes duVêda?
Le développement du sacerdoce s'était fait progressivement dans rinde : sortant de l'état d'ébauche où il .est dans les hymnes, il avait pris la forme d'une caste dans le monde brâhmanique ; dans le bouddhisme la caste avait fait place 1^ une puissante hiérarchie dont Siam, Geylan, le Tibet et la Chine nous offrent encore des exemples. En Occident, à la faiblesse du sacerdoce hellénique, qui ne reposait ni sur une caste ni sur une hiérarchie, succéda brusquement l'organisation des églises chrétiennes, organisation que Ton croirait calquée sur celle des églises bouddhiques, si Ton ne savait que chez les peu- * pies de langue latine elle eut en partie pour modèle cette sorte de religion politique dont l'empereur romain était le souverain pontife, et qu'elle naquit du besoin d'unité qu'éprouvait la société chrétienne quand elle n'était encore qu'une société secrète et souvent persécutée. Nous n'avons pas à retracer ce que tout le monde peut voir : les églises chrétiennes et, par dessus toutes, l'église catholique, offrent un sacerdoce dont la hiérarchie a été se fortifiant d'année en année, à mesure que l'autorité du chef était mieux reconnue
kju^ L, . i. y GoOgI
UL suite DSS RKUiaONiS. 71
^ coffiiue la source uoique de tous ie& f^\x\om sacrés. ! Aûni donc la morale cL le sacerdoce, qui sont deux I fndies importantM des religions modernes^ se moa^ I kml de plus en plus restreiuts à luesuie qu'oa re- I moftle la série des siècles. Il semble un premier abord I qua rjîigypte lasse Qwapûoa à ceUe loi^ puisque les prescripUoQs morales formenl une partie notable de m lacieiis telles sacrés. Mais TÉgypte répond» dans I hiâlûire de rbumanilé» à une période qui allait iinir au moment où celles dont je viens de parler corannsaient. On ne doit pas oublier que» dés la sûiàme d)|Qastiey les dogmes^ les rites^ les iigures symboliques^ il biérafchîe saœrdotale et les prescriptions morales âiiieat ûxés et comme immobilisés> quoique ies uuy ftoments antérieurs n'en portent aucune tiace. Cet I de choses suppose un passé trés-k)ng, parce I Hull ae peut se produii^e qu'à la suite d'uAe trés- I longue élaboration. L'Égypte a pu, dans une mesure I l^^^bablament assez restreinte, contribuer au développoiiient religieux de peuples plus modernesi comme Aumat les Hébreux. Mais les grandes religions âryenm étaient fondées» soit en Orient, soit en Occident, ••Mi qu'elle ait pu exercer sur elles une notable iatlvenee. La loi reste donc; et l'on peutdire qae la iiiorale et le sacerdoce apparaissent à un certain mode rhistoirei qni n'est pas le même pour tons I ^ peuples* Au delà, on ne trouve plus comme éLé<» meûU essentiels des religions qu'un fait intellectuel^ 1^ dogme, et un acte extérieor, le cnlte«
7â LA SUITE DES RELitilONS.
Gomme la science des dogmes et des cultes ne peut se faire qu'en remontant le cours des années, elle a nécessairement poor point de départ, comme nous l'avons constaté, l'état présent des religions. Le premier chapitre de cette science est une simple exposition de ce qui existe ; le second fait partie de l'histoire. Or, les faits présents ne peuvent évidemment trouver leur explication que dans ceux qui les ont immédiatement précédés, à moins que l'on ne considère l'histoire de l'humanité comme une série interrompue de mirades, ce qui est contraire à la science. La raison humaine, réduite à^a formule la plus simple par la psychologie moderne, n'est au fond que ridée de Dieu, c'est-à-dire de l'absolu : seulement, cette idée ne peut parv^enir à toute sa clarté que par une suite d^analyses, qui la dégagent peu à peu du milieu où elle est enfermée. Ces analyses ne se font pas en un jour ; elles demandent au contraire beaucoup de temps : chaque philosophe les exécute pour luimême suivant des méthodes connues ; mais l'humanité met des siècles à réaliser la moindre d'entre elles. Â chaque pas qu'elle fait, elle se donne à ellemême une définition de Dieu, plus exacte que celles qui avaient précédé, mais à laquelle elle ne saurait s'élever si celles-ci n'avaient pas été données auparavant.
Celui qui n'admet pas ce principe d'expérience ne peut rien comprendre à l'histoire des religions : car elles sont soumises, comme toutes choses ici-bas, à la loi de la succession et de l'enchaînement. Une dé-
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oooverte ne peut avoir lieu que si d\e succède à une I découverte autérieure, à laquelle elle se trouve liée comme le foyer enflammé à rétincelle qui Ta lait nailre. L'idée de Dieu marche à travers les siècles, toujours idealique au fond, mais recevant dans son expression des rectifications toujours nouvelles. Les dirax des hyames védiques ne répondent plus à Tidée que nous avons de Dieu, quoiqu'ils aient été adorés podant bien dee siècles et que les poètes d'alors hs coosid&rass&nt comme supérieurs à ceux qu'on adorait avant eux. Le dieu matériel des premiers chapitres de la Genèse n'a presque rien de commun avec I le dieu des chrétiens, qui est un esprit pur et parfait. Cependant les plus savants métaphysiciens de l'Orient reconnaissent le Vèda comme le fondement de leurs doctrines ; les chrétiens voient dans la Genèse le plus iBcien de leurs livres sacrés et celui duquel par tra* dition ils ont reçu la notion de Dieu. Il est donc évident, et ici la foi est d'accord avec la science, que la doyance d'aïqourd'hui a sa raison d'être daiis la croyance d'hier et que, pour construire la science des dogmes, il hxA repasser par toutes les étapes que I l'humanité a franchies. Mais les accroissements successifs des conceptions et des institutions religieuses ne peuvent s'expliquer que si l'on a sans cesse devant les yeux le fond métaphysique qui constitue la raison humaine.
La science des religions n'est pourtant pas celle des philosopliies. Celles-ci vont heaucoup plus vile et
74 LA 8U1T£ DES KËLIGIQNS.
semblent se précipiter ea comparaison de la inarclu lente et non interrompue des dogmes saorés. Les systèmes philosophiques sont des œuvres de savants et ne sortent pas du cercle étroit de quelques hommes livrés à la méditation ; ils ne répondent qu'à un besoin de Tesprit et n'intéressent presque jamais la vie réelle. IjOS grands mouvements religieui s^opérent à la fois dans la société lettrée et dans celle qui ne Test pas; ils remuent les masses populaires et mettent en branle les sentimwts qui les animent ; une révolution philosophique parait un jeu au pri& d'une révolution religieuse. La science de l'une ne peut pas être la science de l'autre.
Mais comme les philosophes vivent au sein d'une société religieuse, soit qu41s reconnaissent ses dogmes, soit qu'ils les nient, les questions qu'ils agitent ont leur retentissement dans le milieu où ils vivent; les solutions qu'ils proposent font leur chemin à travers les hommes, h mesure que les conséquences pratiques qui en découlent intéressent un plus grand nombre d'esprits. 11 est certain que ni Sofffate, ni Platon, ni Aristole n'exercèrent aucune influence immédiate sur les peuples grecs de leur temps ; mais leurs doctrines s'élant peu à peu répandues, éloigné* rent par degrés les hommes du polythéisme et préparèrent sa ruine. 11 fallut plusieurs siècles pour qu'elle fut consommée, hlie le lut enfin. Voici comment.
La somme des idées individuelles constitue la
LA SIIITX D£S RELIGIONS. 75
eroyaneedHitt peuplé. Cet idée» wmi êlleMnèiRes f^oilii par Iw acUoM oomf^xaft et miaimes de
mille cau^s variées. Quand la somme des idées nou^ idiai surpasse e^e qui eonstiliitit It croyuee publique, l'équilibre se rompt ; celle-ci eède la place et
' peu à peu disparaît. Il ne faut pas croire que le pagiiisne ait été pidftptement remplaeé par la religion du Christ. Celle-ci était déjà montée sur le trône impérial depuis plm 4e deai eents ans, que Pon salifiait encore aaa àiem dans plusieurs temples de
I la Grôoe; uous-même avons constaté dans ce pays ^ beaneoup de safaMa ou dt personnages chrétiens n'oat succédé aux dieux d'autrefois que parce qu'ils perlaient des noms parais aux leurs, ou pouvaient «bi l'objet de ouïtes aaalofiiies. Sidnt U^e a sucoédè
I à Hélios, le soleil ; saint Démétrius à Déméter ou Gérés ; la Sainlé-Vierge à la ▼ierge Minerve, qui Ait
' riarare^ el ainsi de beaucoup d'autres. Des traces
; nombreuses des anciens cultes existent encore au sein da sknstiaBisiMy qm n'a jamais pu lee effacer en-
I liérsment. Tous les Caits recueillis dans ces dernièi^s méei, soit en AHemagne, seit en France ou ailleurs, pieavent ^ les religiws ne font pas table rase
: fMtnd elles se succèdent Tune à l'autre, mais qu'elles ^ pAaélisnt en ifnelqHe sorte, comme les deux formes &<icesftsives d'un insecte qui se métamorpbose, la hNas nouvelle se substituant par degrés à l'an-
I t^ieime et ne s'en débwrassaat tout à. fait quVec le
Ces lois générales, que tous les hommes de science admettent aujourd'hui ^ ont pour l'étude cette conséquence que plus une religion est moderne et universelle, plus sont nombreux les éléments qu'elle a réunis et qu'elle renferme dans son sein : en d'autres termes, plus sont diverses ses origines. Un ignoranl ou un esprit timoré peut seul s'imaginer que le christianisme tire exclusivement son origine des livres juifs : car non seulement la doctrine chrétienne n'est pas tout entière dans la Bible, comme le pensent volontiers certains israélites ; mais encore, dans sa marche, elle a beaucoup emprunté aux idées grecques et latines, et plus tard à celles qui avaient cours au moyen âge dans la société féodale. Si du dogme on passe au rite, on voit que la majeure partie de ses éléments ont une source orientale et une signification symbolique, par laquelle il se rapproche des cultes indiens. Mais, si Ton remonte au delà du christianisme et de la prédication du Bouddha, on voit les grandes religions vivre isolées les unes des autres sur la terre dépourvue de chemins, ou ne se pénétrer réciproquement que dans quelques-unes de leurs parties. Enfin, quand on est parvenu aux plus anciens monuments sacrés que nous possédions, si Ton y ajoute encore les .faits antérieurs les mieux établis par la philologie comparée, on voit apparaître les reUgions primitives tout à fait indépendantes, comme les races humaines chez qui elles ont été en vigueur.
Beaucoup de chrétiens supposent que toutes les
religions de la terre procèdent d'une révélation primordiale, dont elles ne sont guère que des corruptions diverses. Ce n'est pas là sans doute un article de foi ; mais c'est une idée qui s'est beaucoup répan* due depuis l'époque où Bossuet composait son Histoire universelle avec des données tout à fait insuffisantes. Depuis lors» la science a marché ; il n'est pas |Un savant aujourd'hui qui ne considère cette opinion comme fausse ; elle est contredite à la fois par la connaissance des textes, qui ne montre aucun élément ayant passé des plus anciens livres hébraïques au Véda ; par l'étude comparée des langues, qui sépare dans leurs origines comme dans leurs systèmes les idiomes sémitiques des idiomes ftryens ; par celle des races humaines, que l'on voit se succéder les unes aux autres suivant leur ordre de perfection; par l'impossibilité philosophique de tirer les croyances grecques et surtout celles de l'Inde du monothéisme de la Genèse; enfin, par cette simple réflexion dominant tous les faits, que, quand l'humaniié s'est trouvée en possession d'un principe vrai, il n'y a pas d'exemple qu'elle l'ait laissé périr. Si donc les chrétiens admettent la réalité d'une révélation religieuse primordiale, il faut qu'ils se mettent d'accord avec la science, et qu'au lieu de voir dans les diverses religions autant de dégradations de la vérité divine, ils les regardent comme des tentatives humaines par lesquelles les nations s'acheminent peu à peu vers le christianisme.
78 Là SUITE DES RELIGIONS.
Depuis que l'étude de l'Iode et surtout celle du Véda ont mis la science en possession du plus ancien livre taeré de la race àryenne, on a pu commencer à reconnaître la marche d'ensemble des religions, et Ton a renoncé définitivement à Tidée de Bossuet: son livre peut être encore une lecture éditiante» maie il n'a plus de valeur scientifique. En réalité, le monde religieai est soumis à deux tendances dont ni Tune ^ ni l'autre n'est épuisée. L'une d'elles est sémitique ou peut-être même égyptienne; elle a sa plus proche origine dané les livres de Moïse, qui semblent à leur tour avoir été inspirés par l'Egypte ; elle se coatinue dans le christianisme moderne. L'autre est âryenne: sa plus ancienne expression est dans le Véda ; sa dernière est le bouddhisme. L'immense majorité des hommes civilisés se partage entre ces deux doetrines: le nombre des chrétiens est évalué à deux cent que-* rante millions, celui des bouddhistes à deux cent millions. De plusi les sociétés où sont nées ces deux religions dominantes n'ont pas entièrement quitté leurs anciennes croyances : les israélites ne se rallient que lentement aux idées et aux cultes chrétiens; Ja so* ciété indienne est restée presque entièrement brahmanique, après avoir expulsé le bouddhisme de son sein et n'en avoir conservé la trace que dans la secte moderne des jâiuas. De la tendance sémitique est en outre issu le mahométisme, qui, après avoir été ftiit pour les Arabes, a rayonné par la conquête sur une partie considérable de l'ancien continent.
LA SUITE DES RELIGIONS. 7t)
Les deux courauls religieux issus des sources gé*nésiaques M védiques, ou, potar parler plus exacte» ment, du sud-ouest de l'Asie et des vallées de VOxus, ont été continuellement traversés par trois systèmes philosophiques, celui de la création, celui de l'éma** nation et l'athéisme. Par la négation absolue, non seulement de Dieu, mais encore de tout objet spirituel, rathéisme n'a jamais exercé aucune influence sur les dogmes religieux, ne s'y est mêlé dans aucune proportion et n'a modifié en rien ni l'idée de Dieu^ ni le rite. Qu'il apparaisse au sein des anciennes sociétés ou dans les sociétés modernes, dans l'antiquité c'est par sa théorie négative qu'il se sépare des croyances publiques, chez les modernes c'est surtout par l'absence de moralité de ses conséquences. Chez les anciens un athée était crasidéré^ du moins à par^ tir de la mort de Socrate, comme un homme qui se trompe ; aujourd'hui pour beaucoup de gens il serait honteux d'être athée. De toute manière, l'athéisme et les théories qui l'engendrent n'ont jamais pu exercer une action directe sur la marche des religions ni leur prêter aucun secours. C'est une doctrine néga* tive constamment repoussée dans les sociétés religieuses où elle s'est fait jour.
Il n'en est pas de même des deux autres systèmes philosophiques, celui de la création et le panthéisme. L'un et l'autre ont suffi pour animer de grandes religions, dans le sein desquelles ils se sont librement développés. De plus, comme ils ne sont pas de tout point
80 LA SUITE liKS : ELUilONS.
incompatibles, riiistoire nous montre d'une part de religions fondées sur le système de la création, vivî liées dans quelques-unes de leurs parties par de: doctrines empruntées à des systèmes panthéistes, e de l'autre des peuples entiers» qui avaient été nourris dans une religion panthéiste, recevant du dehors des doctrines issues de l'idée de création. Ainsi, non seulement les religions successives se sont en partie fondues les unes dans les autres ; mais de plus les deux grandes voies qu'elles ont suivies ont eu des points de rencontre où leurs systèmes métaphysiques se sont rapprochés.
La science a constaté que la tendance originelle des peuples aryens est le panthéisme, tandis que le monothéisme proprement dit est la doctrine constante des populations sémitiques. Voilà bien les deux {grands lits où coulent les deux fleuves sacrés de l'humanité. Mais les faits nous montrent, en Occident, des peuples d'origine aryenne en quelque sorte sémitisés dans le christianisme : toute l'Europe est à la fois ftryenne et chrétienne, c'est*à*dire panthéiste par son origine et par ses dispositions naturelles, maishahituée par une influence venue des Sémites à admettre le dogme de la création. Ce fait, que la science met hors de toute contestation, n'a été qu'entrevu par M. le docteur Philipson dans son Histoire de Vidée religieuse. Ne connaissant pas assez les origines orientales des peuples européens, il a cru que la partie extérieure des cultes chrétiens et la doctrine fondamentale de la
pluralité des personnes divines sont autant de débris
du paganisme; il n'a vu dans le cbrisiianisme qu'un compromis entre les cultes grecs et le judaïsme, concluant que la fonction des Juifs continue d'être la conservation de la vérité religieuse primitive et pure, et qu'Israël est toujours le peuple de Dieu. Selon lui la portion du christianisme qui procède des Grecs et des Latins est destinée à disparaître, et ainsi les nations chrétiennes se trouveront ramenées à la doctrine de Moïse, Fausse conclusion, provenant d'une vue incomplète de la réalité : comme si le christiinisme pouvait revenir à son point de départ, renonçant il toutes les vérités qu'il a affirmées, le jour où il s'est séparé du judaïsme, et à celles qu'il a conquises dans les siècles suivants. Si une transformation aussi radicale devait s'opérer dans la doctrine chrétienne, elle aurait plutôt lieu en sens contraire de ce qu'imagine M. le docteur Philipson. car les peuples chrétiens appartiennent presque tous à laraceâryenne, dont le génie n'a pas moins de persistance que celui des Sémites et possède une énergie scientifique supérieure à celle des descendants d'Israël.
D'ailleurs la réformation que M. Philipson place dans l'avenir a été tentée, il y a douze cents ans, au sein même des races sémitiques, c'est-à-dire dans les conditions les plus favorables à l'expulsion de l'élément âryen. Cette tentative a produit le Koran, dont la doctrine à certains égards est supérieure à celle des Juifs, mais est singulièrement dépassée par celle des
83 LA 8U1TI DBR RBLIGIONS*
ohréUens. Les Arabes et les Juifli forment datiB Thu^ inanité une section dont la race» pure ou mélangée» .
n'a emprunté aux peuples étrangers que la partie extérieure de ses religions ; le monothéisme le plus exclusif est le fond de leurs croyances. Dieui pour eux, n'est pas seulement unique; il. est un individu totalement séparé du monde et dont Tunité personnelle est absolument indivisible, même en idée. C'est la seule race humaine qui ait conçu Dieu avec de tels caractères.
^Lorsque l'idée monothéiste est sortie de la race sémitique pour se répandre dans le monde âryen, chez les Grecs, les Latins et plus lard parmi les peu<ples^ du Nord, elle a perdu entre leurs mains sa rigueur extrême et son inflexibilité. Quand les docteurs chrétiens, quand les Pères grecs et latins ont développé et constitué la métaphysique chrétienne, ils ont parfaitement compris que la production du monde et son gouvernement ne sont intelligibles que si Ton fait de Dieu un être plus voisin du monde et par conséquent plus conforme à l'idée qu'en avaient toujours eue les hommes de race âryenne. Il est donc vrai de dire, avec M. Philipson, que le christianisme tient quelque chose du judaïsme et quelque chose aussi des autres religions. Mais il le faut dire dans un tout autre sens et comprendre que la métaphysique chrétienne est née de la rencontre et du mélange des deux grands courants religieux qui portent l'humanité, le courant sémitique et le courant âryen.