‹ La Science des religions et l'islamisme, deux conférences faites le 19 et le 26 mars 1886, à l'École des hautes-étudesChapitre 10 sur 24 · LA SCIENCE DES UELIC10NS · texte numérisé non relu

LA SCIENCE DES UELIC10NS

Le christianisme comptait en Arabie de nombreux adhérents : il dominait le nord par les rois de Hîra et de Gassân, le centre par Yathrib, la future Médine, le sud par l'évêché de Nedjrân et les autres communautés du Yémen.

A côté de ces religions qui, à l'inverse des religions grecque et romaine, s'appuyaient chacune sur un livre révélé, il se constitua des associations d'hommes qui furent musulmans avant l'islamisme.

Ce sont ceux qu'on a désignés comme les ahlou'l-fitra « partisans de la création », ou comme hanîf, ce qui signifie en hébreu ou en syriaque « un hérétique », en arabe tout au contraire « celui qui penche du bon côté, un orthodoxe ' ».

Mahomet comprit quels services cet avènement d'un monothéisme qui n'était

i. Pour l'explication de ces deux noms, voir surtout Coran, xxx, 29. La locution pleine* inclinant vers Allah » (Coran, xxu, 32), et « inclinant vers la vraie religion » (Coran, x, io5 et xxx, 29), me paraît décisive pour l'interprétation du mot hanîf.

ni Juif ni chrétien, pourrait lui rendre pour le succès immédiat et pour le triomphe définitif de sa prophétie. Aussi, le patriarche Abraham n'est il pour Mahomet *< ni un juif, ni un chrétien, ni un idolâtre, mais un hanîf » .

Pour que ces éléments monothéistes, noyés au milieu du polythéisme, en vinssent à se reconnaître, à se fondre et à se pénétrer, pour que de leur combinaison sortît une religion nouvelle, il fallait qu'un homme puissamment doué sut prendre assez d'empire sur ses contemporains pour apporter de la cohésion dans des tendances hétérogènes,, de l'unité dans la confusion d'idées mal écloses, destinées a disparaître avant d'avoir mûri.

La part de Mahomet dans la fondation de l'islam est tout à fait prépondérante et M. Kuenen a pu dire avec raison que sans lui l'islam serait inexplicable Mais je me sépare de M. Kuenen, lorsqu'il soutien que « l'islam est, dans un sens

i . Coran, m, Go-

éminent et bien plus que la plupart des autres religions, le produit, non d'une époque, non d'un peuple, mais de la personne de son fondateur » '. Je me refuse à croire qu'une religion soit jamais sortie d'une conception individuelle, comme la sagesse du cerveau de Minerve. L'accord entre les aspirations peut être inconscientes d'une génération d'hommes vivant dans un pays déterminé et la prédication inspirée d'un prophète qui donne une forme, un corps aux pensées vagues de ses contemporains et de ses compatriotes, voilà, selon moi, l'harmonie nécessaire pour amener l'entente des esprits sur un dogme et sur un culte, voilà le concert de circonstances qui a favorisé l'action de Mahomet et la confiance de ses adhérents.

Mahomet avait plus de quarante ans lorsque, dans une de ses promenades solitaires sur le mont Hiiâ, il eut la première de ces visions obsédantes qui l'imprégnè-

i. A. Kueneti, V Islam dans la Revue de l'histoire des religions, VI (1882), p. i5.

rent de vérités révélées et qui lui imposèrent la parole d'Allah. Il dormait dans une caverne où il aimait à réfléchir. Tout à coup il aperçut dans un rêve un être inconnu, qui lui disait : « Lis. » — « Mais je ne sais pas lire », répliqua Mahomet.

— « Lis », répéta la voix. Bien qu'à plusieurs reprises Mahomet eût argué de son incapacité, l'apparition poursuivit en ces termes :

« Lis au nom de ton maître, qui a créé, qui a créé l'homme de sang coagulé. Lis, car ton maître est le plus noble de tous, c'est lui qui a enseigné grâce au kaîam, qui a enseigné à l'homme ce que l'homme ignorait. »

La tradition est unanime pour considérer ces versets (xcvi, i-5] comme les plus anciens du Coran ' ; l'ange Gabriel les aurait montrés au prophète tracés par Allah avec son kalam, avec son roseau pour écrire, afin d'instruire « le prophète igno-

i. Voir à ce sujet un cuiieux passage de Masoudi, Les Prairies d'or, IV, p. t 3 3 .

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