I.A SCIENCE DES RELIGIONS
à la miséricorde, confidence de l'âme qui déborde par l'excès du bonheur ou de Tinfortune.
Sur toutes les parties de notre planète, l'homme a éprouvé un réel soulagement lorsqu'il a cru franchir les limites du ciel qui borne son horizon, et qu'il a rattaché ses destinées à un idéal de toute-puissance et de justice infinie. Depuis les fétiches adorés par les sauvages jusqu'au Dieu unique et immatériel des religions les plus raffinées, la foi des vrais croyants a relevé leurs courages chancelants, a consolé leurs cœurs affligés, a fait luire dans les ténèbres de leurs vies attristées un rayon d'espérance.
La science des religions ne saurait se contenter d'enregistrer ces titres qui démontrent l'antiquité de l'idée religieuse et les services qu'elle a rendus de temps immémorial à ses partisans, mais qui ne préjugent rien en faveur de sa légitimité, ni de la justesse des solutions qu'elle propose. Les diverses théologies, dans le sens du moins que l'on donne habituellement à ce
ET L'iSI.AMlSME
mot parmi nous, affirment toutes une même prétention: chacune d'elles prétend au dépôt exclusif de la vérité révélée. La science doit se montrer respectueuse des convictions sincères qu'elle rencontre sur son chemin, mais elle est en droit, après leur avoir rendu hommage, de remonter jusqu'à la source où elles ont pris naissance et d'en suivre le cours à travers le temps et l'espace. Une pareille enquête doit être menée dans un esprit de calme impartialité, à égale distance de l'apologétique, qui admire de confiance, et de la polémique, qui condamne d'avance, sans la passion ardente du néophyte, sans le dédain moqueur du sceptique.
Dans la classification des connaissances humaines, la science des religions, celte nouvelle venue qui a si vaillamment revendiqué sa préséance, quelle place convient-il de lui assigner?
La science des religions doit-elle être rangée dans l'ordre des sciences philosophiques? Certes, le problème métaphysi-
que qu'elle résout par la dogmatique, a toujours hanté l'esprit des philosophes, qui ont bâti des systèmes, concilié ou aggravé les discordances dont ils étaient frappés, envisagé les questions pour les éclairer ou les obscurcir, qui enfin ont agité, imaginé, développé des théories sur les causes premières et sur les causes finales, sur le passé et l'avenir du monde.
Mais une aristocratie intellectuelle peut seule goûter ces quintessences de raisonnements, d'inductions et de déductions, de combinaisons, qui ne risquent pas d'avoir prise sur le vulgaire. La philosophie et la religion sont parfois arrivées aux mêmes sommets, mais par des chemins bien différents, celle-là par un effort de la raison, celle-ci par l'intervention du surnaturel et de la révélation; Tune par la tension d'esprits encyclopédiques cherchant la synthèse et les principes de toutes choses, l'autre par la propagande populaire de doctrines surhumaines, illuminées d'une auréole divine. On a souvent essayé de soumettre les religions au con-
trôle du libre examen, tandis que le propre des religions est précisément de s'imposer sans admettre la discussion. La controverse philosophique et la soumission religieuse partent de principes générateurs trop opposés pour jamais se confondre. Rivales dans leur amour du vrai, elles se doivent une tolérance et une estime réciproques : la persécution et l'oppression de l'une par l'autre ont été trop souvent des atteintes données à la liberté de conscience par l'aveuglement et le fanatisme.
La science des religions, telle que nous la concevons, n'est donc pas une branche des études philosophiques.
La découverte du sanscrit et la révolution qu'elle amena dans la philologie comparée firent croire, dans l'enivrement de la première heure, que la science des religions allait devenir un des chapitres de la linguistique renouvelée. Dans cet âge d'or, les noms des dieux hindous, grecs et romains, les noms des dieux sémitiques
lit'
furent analysés, disséqués, commentés, et les étymologies régnèrent sans partage dans les cieux, comme sur la terre.
Certes les noms des dieux ne sont pas des éléments d'information indifférents pour qui veut apprécier la puissance qui leur a été attribuée, le culte dont ils ont été l'objet. L'onomastique sacrée, en dépit de ses obscurités et de ses conjectures hasardées, reste un auxiliaire fort utile pour barrer le chemin à des conclusions erronées, en contradiction avec les applications certaines des lois phonétiques dûment constatées et édictées.
Mais l'étiquette, alors même qu'elle est déchiffrée, ne saurait être un indice suffisant pour apprécier la nature de ce qu'elle recouvre. Pour nous en tenir au Coran, ce serait s'engager dans une voie sans issue que de demander aux noms des dieux Allah et Ar-Rahmân le secret de leur prédominance successive sur l'esprit du Prophète.
L'archéologie peut elle faire valoir des
droits mieux fondés sur la science des religions ?
Les représentations figurées sont appelées, j'en suis convaincu, à prêter un concours de plus en plus efficace à la science des religions. C'est à ce titre que j'ai salué, au début de cet entretien, l'existence actuelle et la création prochaine de musées dédiés aux dieux et aux déesses des nations. L'archéologie recueille, étudie et compare les images par lesquelles l'homme a reproduit sous des formes concrètes les ditîérents aspects de ses sentiments religieux Ce sont des témoins du passé qu'il faut inierroger avec critique comme des symboles particulièrement significatifs, mais il faut se garder de considérer les emblèmes imaginés par le sculpteur ou le graveur comme des oracles irréfragables.
Une nouvelle école, à laquelle M. Kuhn a donné la principale impulsion, s'est attachée de prélérence aux impressions, que les phénomènes météorologiques auraient produites sur les organes de l'homme et