‹ La Science des religions et l'islamisme, deux conférences faites le 19 et le 26 mars 1886, à l'École des hautes-étudesChapitre 8 sur 24 · I.A SCIENCE DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

I.A SCIENCE DES RELIGIONS

critique, dont le premier principe est que le miracle n'a point de place dans le tissu des choses humaines, pas plus que dans la série des faits de la nature; la critique qui commence par proclamer que tout, dans l'histoire, a son explication humaine, lors même que cette explication nous échappe faute de renseignements suffisants, ne saurait évidemment se rencontrer avec les écoles théologiques, qui emploient une méthode opposée à la sienne et poursuivent un but différent. Susceptibles, comme toutes les puissances qui s'attribuent une source divine, les religions prennent naturellement l'expression, même respectueuse, de la divergence pour de l'hostilité et voient des ennemis dans tous ceux qui usent vis-à vis d'elles des droits les plus simples de la raison. »

Les partisans du surnaturel et des miracles ne sauraient accepter notre méthode d'investigation , ni admettre que nous nous constituions juges de croyances qu'ils croient tenir d une intervention miraculeuse de la divinité dans les choses

humaines. Les âmes qui sont dans cet état de grâce seront toujours scandalisées ou au moins effarouchées par la témérité de notre analyse psychologique des idées, de notre enquête historique sur les événements.

Mais, pour injustement que nous nous exposions à être accusés, nous devons des égards â ces opinions invétérées, à ces consciences sincèrement timorées. Nous ne nous proposons de battre en brèche ni les religions de l'antiquité, ni celles des temps modernes, nous avons seulement l'ambition d'apporter loyalement à leur examen, selon l'expression de M. Maurice Vernes, « l'esprit de respectueuse sympathie que méritent les grands efforts de l'esprit humain, ces efforts où la société a déposé le meilleur de son travail et de ses espérances ' ».

M. Gabriel Monod, en formulant le programme qu'il a mis en télé de la Re-

i. Revue de l'histoire des Religions, 1 (Paris, i8<So;, p. I").

LA SCIENCE IiKS HKI.1GIONS

vue historique et qu'il y a réalisé avec ténacité et persistance, s'exprimait en ces termes, justement rappelés dans l'Introduction à la Revue de l'histoire des religions ' :

« Nous ne professerons aucun credo dogmatique; nous ne nous eniôleions sous les ordres d'aucun parti; ce qui ne veut pas dire que notre Revue sera une tour de Babel où toutes les opinions viendront se manifester. Le point de vue strictement scientifique auquel nous nous placerons, suffira à donner à notre recueil l'unité de ton et de caractère. Tous ceux qui se mettent à ce point de vue éprouvent à l'égard du passé un même sentiment, une svmpathie respectueuse, mais indépendante. L'historien ne peut, en effet, comprendre le passé sans une certaine sympathie, sans oublier ses propres sentiments, ses propres idées, pour s'approprier un instant ceux des hommes d'autrefois, sans se mettre à leur place,

i. Ibià , I, p. -.

sans juger les faits dans le milieu où ils se sont produits. Il aborde en même temps ce passé avec un sentiment de respect, parce qu'il sent mieux que personne les mille liens qui nous rattachent aux ancêtres; il sait que notre vie est formée de la leur, nos vertus et nos vices de leurs bonnes et de leurs mauvaises actions, que nous sommes solidaires des uns et des autres. Il y a quelque chose de filial dans le respect avec lequel il cherche à pénétrer dans leur âme; il se considère comme le dépositaire des traditions de son peuple et de l'humanité »

mwmwmmmMm mmMmmmmmm

Lv. sentiment attendri que l'historien éprouve- malgré lui. lorsqu'il feuillette les annales de son pays et de sa race, ne risquera point de fausser notre jugement lorsque nous envisagerons en spectateurs curieux, mais non prévenus, les origines, les progrès et l'avenir de l'islamisme. La science des religions ne saurait trouver un champ d'expériences plus propice, ou elle puisse mieux vérifier la justesse de ses lois, la précision de ses méthodes. Tandis que le judaïsme, le bouddhisme, même le christianisme cachent leurs origines sous l'amas des légendes qui les recouvrent, l'islamisme les

38 l.A SCIENCE DES RELIGIONS

dévoile sans réticence et .^ans enjolive-

ments, avec un certain orgueil de parvenu

qui se targue d'être parti de si bas et d'ê-

tre monté si haut.

« La naissance de Tislamisme. a dit

M. Renan ', est un fait unique et vérita-

blement inappréciable L'islamisme a été

la dernière création religieuse de l'huma-

nité et, à beaucoup d'égards, la moins ori-

ginale. Au lieu de ce mystère, sous lequel

les autres religions enveloppent leur ber-

ceau, celle ci nait en pleine histoire; ses

racines sont à fleur de sol. La vie de son

fondateur nous est aussi bien con tue que

celle d :s réformateurs du xvi*' :,iècle. Nous

pouvons suivre année par année les fluc-

tuations de sa pensée, ses contradictions.

ses faiblesses. Ailleurs, les origines reli-

gieuses se perdent dans le rêve; le travail

de la critique la plus déliée suffit à peine

pour discerner le réel sous les apparences

trompeuses du mythe et de la légende.

L'islamisme, au contraire, apparaissant

i. Etudes S 'histoire

eligicuse, p

au milieu d'une réflexion très avancée, manque absolument de surnaturel. Mahomet, Omar, Ali, ne sont ni des voyants, ni des illuminés, ni des thaumaturges.

Chacun d'eux sait très bien ce qu'il fait, nul n'est dupe de lui-même; chacun s'offre à L'analyse à nu et avec toutes les faiblesses de l'humanité. »

La vie de Mahomet et la composition du Coran, voila le double sujet que nous allons traiter d'abord sans essayer d'y introduire une séparation factice qu'il ne comporte pas.

Car, tandis que l'on discute sur les origines de la Bible, tandis que l'Église orthodoxe elle-même attribue les Evangiles aux apôtres et non à Jésus, l'authenticité du Coran n'est point contestée. C'est l'œuvre de Mahomet et de Mahomet seul, œuvre incohérente parce qu'elle reflète la mobilité d'un esprit mal équilibré, mais vivante, parce que les impressions changeantes du prophète sont repercutées avec une exactitude presque mécanique dans la parole souvent contradictoire, généra-

lement sincère, qu'il énonce comme émanant d'Allah.

Mahomet naquit à La Mecque en 5jo, peut-être seulementen 571. Son père 'Abd Allah mourut avant sa naissance et il n'avait que six ans lorsqu'il perdit sa mère.

L'orphelin fut recueilli d'abord par son vieux grand-père 'Abd Al-Mouttalib, puis, deux ans plus tard, après la mort de celui-ci, par son oncle Aboù Tâlib 'Abd Manàf. Le pauvre enfant dut pourvoir de bonne heure aux besoins de son existence et se faire, comme dit Voltaire, « de chameaux un grossier conducteur ' », jusqu'au jour où, âgé de vingt-quatre ans, il fut distingué et épousé par Khadîdja, riche veuve de trente-neuf ans, au service de laquelle il était entré.

Délivré des soucis matériels, il se laissa envahir de plus en plus par son goût pour la méditation religieuse, par son aversion

Page 1