‹ La science du beauChapitre 26 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Méthode.

Il y a une science du beau. — Questions qu'agite cette science : 1" Quels sont les effets du beau sur notre âme? — 2" Quel est le principe interne du beau? — Méthode à suivre pour résoudre ces questions. — Plan de cet ouvrage.

Le Créateur des mondes a répandu sur (eus ses ouvrages quelque chose de sa propre splendeur. Au front rayonnant des astres et sur le corps du ver luisant qui glisse parmi les herbes : sur la vaste et lumineuse étendue des mers et sur la goutte de rosée suspendue comme une perle au pétale du lis; dans le galop rapide et rhythmé du cheval et dans le vol silencieux de l'aigle: dans le bruit de la pluie sur les feuilles et dans le chant passionné du rossignol: dans

la démarche simple, aisée et décente d'une pure jeune, fille, comme dans les notes sonores de sa fraîche voix; 1 dans les ardeurs généreuses d'une intelligence affamée de vérité; dans les luttes viriles delà liberté contre les violences du désir; dans le noble regret de nos faiblesses et dans la suave jouissance qui suit le devoir accompli ; dans notre espérance en la vie à venir; enfin, dans ces éclairs (pie jette en nos âmes la majesté divine entrevue par notre raison : partout, en nous-mêmes, autour de nous, au-dessus de nous, éclate, sous des formes et à des degrés mille fois divers, la céleste magie de la beauté. L'homme endormi la voit dans ses rêves; l'aliéné la reconnaît et frémit à son aspect; l'aveugle la devine: seul, le débauché, au cœur corrompu, à la raison pervertie, ne sait plus la distinguer de la laideur.

Tous la connaissent, L'aiment, la désirent, la cherchent, mais non pas tous également, el cela seul met v entre les hommes de profondes différences. Les uns, connue le paysan, tout entiers à la poursuite de l'utile, sans loisirs et sans moyen d'élever leur esprit, ne la comprennent guère que sous ses formes les plus matérielles, la santé, la vigueur du corps, l'embonpoint même et ses trop vermeilles couleurs. D'autres, d'une sensibilité plus délicate ou raffinée, mais paresseux d'esprit et redoutant le pénible effort de la réflexion, se contentent dé jouir de la présence, de la vue. des charmes de la beauté, et s'abstiennent soigneusement de rechercher quelle en est la nature ou l'essence. D'autres, plus éclairés et plus judicieux, d'une intelligence facile et ornée, instruits, savants

même, parlent et écrivent avec habileté sur le beau clans la nature et dans les arts ; mais leur esprit, plus agile que fort, plus souple que pénétrant, plus juste que profond, s'arrête systématiquement aux surfaces, effrayé par ce qu'il nomme des abstractions, refusant obstinément d'enfoncer jusqu'aux racines des choses, et raillant, avec une ironie pleine d'aisance et souvent applaudie, ceux que tourmente une soif plus grande de vérités et de principes.

Ceux-ci sont les philosophes. Les philosophes, lorsqu'ils croient ou lorsqu'ils doutent, tiennent à con-j naître les raisons de leur foi ou de leur scepticisme; sur le point d'agir, ils tiennent à savoir comment ils agiront et pourquoi. S'ils ont le droit de cherchei pourquoi ils croient et pourquoi ils agissent, ils on aussi, et aux mêmes titres, le droit de chercher poui quoi ils admirent.

Ce droit, l'esprit humain la, parce qu'il a, selon' nous, le pouvoir de résoudre toutes les questions que lui suggère l'idée de la beauté. Or, ces questions se ramènent à deux : premièrement, quels sont les elfets du beau sur notre àme; secondement, quelle est, au fond, l'essence, c'est-à-dire la nature du beau. Qui aurait répondu à ces deux questions aurait dit sur le beau tout ce que l'on en peut savoir. Or, de ces deux questions, comme la première se résout par la simple observation psychologique, et que, pour y répondre, il suffit de se bien examiner soi-même au moment où l'on vient de subir l'impression de la beauté, la possibilité de la traiter avec succès est assez généralement admise. Quant à la seconde, celle de la nature du beau,

elle parait moins aisément soluble, parce quelle dépasse la portée de la psychologie et réclame l'intervention de la métaphysique. Mais on aurait tort d'en conclure que la science humaine ne peut y atteindre. Que l'on veuille y songer attentivement : on verra que la science du beau n'est ni plus ni moins difficile que celle du bien ou celle du vrai. Il ne s'agit que de l'aborder avec le même courage et de l'étudier avec le même soin scrupuleux que les autres sciences morales. En effet, distinguons les unes des autres toutes les questions secondaires enveloppées dans les deux questions précédentes, envisageons-les chacune en particulier, et nous reconnaîtrons que les difficultés, soit psychologiques, soit métaphysiques, qu'elles présentent sont au nombre de celles dont l'esprit humain se croit capable et est en mesure de triompher.

La question psychologique qui a été précédemment posée ainsi : Quels sont les effets du beau sur l'âme humaine? se subdivise en trois autres questions : 1° Quels sont les effets du beau sur l'intelligence ? 2° Quels sont les effets du beau sur notre sensibilité? 3° Quels sont les effets du beau sur notre activité ? La raison en est facile à comprendre : pour que le beau agisse sur notre âme, il est nécessaire que notre âme soit, qu'elle existe, qu'elle vive: réduite à l'état de substance pure ou nue, elle ne serait rien et n'aurait de rapports avec rien; mais dès là qu'elle est, qu'elle vit, elle vit soit en tant qu'intelligente, soit en tant que sensible, soit en tant qu'active, ou plutôt elle existe toujours de ces trois manières à la fois. Si donc le beau atteint l'âme, c'est ou l'âme intelligente, ou l'âme sen-

tante, ou l'âme active qu'il atteint; ou plutôt, comme nous le verrons, il l'atteint tout entière et la frappe de tous les cotés. Mais comme elle n'existe que de trois manières, elle ne peut que de ces trois manières être touchée par le beau.

Eh bien! à ces trois questions psychologiques, le sens commun a des réponses toutes prêtes, réponses implicites, j'en conviens, mais significatives pourtant et quelquefois même éloquentes; on va le voir.

Demandez à un homme de bon sens, d'une instruc- <* tion et d'un esprit ordinaires, quels sont les effets du beau sur son intelligence, il restera certainement bouche close. Mais c'est que vous l'aurez mal interrogé. Prenez-vous-y donc autrement, et dites- lui : « Y a-t-il ici-bas des choses qui soient belles ? — Oui, répond ra-t-il. » Présentez-lui deux objets, l'un beau, l'autre laid ; il distinguera, sans se tromper, l'un de l'autre. Offrez-lui deux choses inégalement belles: il choisira celle qui l'est le plus, ou, si son goût s'égare, en l'éclairant un peu vous le ramènerez. N'est-ce pas comme s'il vous avait successivement donné ces trois réponses : « Mon intelligence croit qu'il y a du beau dans le monde : — mon intelligence sait quels sont les caractères de la beauté et quels sont ceux de la laideur : — le beau, dès que je le vois, suscite en moi un type, un idéal, sur lequel je mesure les degrés divers de la beauté. » Telle est la solution que le sens commun fournit à la première de nos trois questions psychologiques.

Posez-lui la seconde : Quels sont les effets du beau f sur notre sensibilité? Il ne comprendra pas. Mais

soyez plus élémentaire, et dites : « Aimez-vous voir les belles choses ? — Oui. — Et pourquoi ? — Parce que les voir m'est agréable. — Le plaisir que vous cause le beau est-il semblable à celui que vous procure un repas succulent? — Non : manger des mets friands est un plaisir du corps; goûter le beau est un plaisir de l'esprit. — Lequel des deux vous paraît le plus noble et le plus digne de .l'homme, l'amour de la bonne chère ou l'amour des beaux vers, des beaux tableaux et de la belle musique ? — Le dernier, sans contredit. — Un homme sensuel ne veut-il pas tout entier pour lui-même et pour lui seul l'objet de sa passion? — Sans doute, la sensualité rend égoïste. — En est-il de même de celui qui aime le beau ? — Tout au contraire : l'homme qui a le goût des arts es! enchanté que l'on aime et que Ton admire ce qu'il aime et admire luimême. » Lorsque le sens commun répond ainsi , n'est-ce pas comme s'il disait : « Le beau, en agissant sur notre sensibilité, y produit un sentiment agréable distinct de la sensation, une jouissance intellectuelle, élevée, noble et désintéressée? » Or. tenir ce langage, c'est assurément résoudre, dans une certaine mesure, la seconde des trois questions psychologiques que soulève le beau.

Une foule de faits presque quotidiens répondent à la troisième question. Ne choisissons que les plus parlants. Un jeune homme riche, que l'on destine au barreau, va chaque dimanche au Louvre. A la vue des chefs-d'œuvre de Raphaël et de Léonard, il sent naître en lui-même un invincible penchant pour la peinture. Il y cède: il travaille : le voilà peintre, et peintre dis-

tingué. — Un lycéen a lu les Méditations de Lamartine; son esprit s'échauffe : il s'essaye à faire de beaux vers ; il y réussit. — Un simple ouvrier est allé à l'Opéra. La musique de Guillaume Tell l'a transporté. « Ah ! dit-il en soupirant, que n'ai-je du génie ! » Sur ce, il se console de n'être pas Rossini en répétant du moins les incomparables mélodies du maître ; et son chant révèle une magnifique voix et un certain goût. Ainsi le spectacle du beau fait germer l'habileté et le talent. L'histoire nous apprend que, dans tous les temps, sa puissante influence stimula et accéléra la fécondité du génie. Philosophiquement interprétés, ces faits signifient que l'effet du beau sur l'activité humaine est de la tourner et de l'exciter vivement à la production des belles choses.

Arrivons à la quatrième question, celle que nous avons appelée métaphysique, et qui est de savoir quel est le principe interne qui se cache sous les caractères du beau comme sa substance même. On va voir que le sens commun sait la résoudre à sa manière. Voici un amateur de fleurs. îl possède une serre où s'épanouissent, même au cœur de l'hiver, la rose, le camellia, l'azalée. Offrez-lui d'échanger ces plantes contre de toutes semblables, mais artificielles. Il ne répondra qu'en haussant les épaules. Mais forcez-le à s'expliquer, afin de surprendre dans ses paroles l'expression naïve de la vérité. « Comment ! dira-t-il ; y pensezvous ? Est-ce sérieusement que vous me proposez de remplacer ces fleurs par d'autres où manquera l'essentiel, la vie, la nature? — Mais vous aurez de tout cela la parfaite apparence, et chacun s'y méprendra.

— D'abord, personne ne s'y laissera prendre, pas plus qu'à des fruits de carton ou de plâtre. Mais mes yeux fussent -ils dupes, ma raison ne le serait pas. Je saurais bien que je n'ai là que des apparences : or, ce n'est pas l'apparence du beau qu'il me faut, c'est le beau lui-même. » Voilà certainement le langage que vous tiendra l'amateur, s'il a du bon sens. Traduisez scientifiquement sa réponse; elle signifie évidemment : 1° que, sous les caractères et les formes du beau, le sens commun entrevoit et affirme l'existence d'un principe essentiel et interne ; 2° qu'à l'inspection des caractères et des formes qu'il nomme beaux, il reconnaît si ce principe est présent ou absent : 3° enfin <pie les caractères et les formes qu'il nomme beaux n'ont de prix à ses yeux et ne sont pour lui le beau lui-même qu'au degré même où ce principe est présent sous ces formes et exprimé par elles.

Ou m'objectera, je m'y attends, (pie le sens commun se soucie tellement peu du principe interne de la beauté, qu'il admire des œuvres d'art, des peintures, par exemple, où assurément ce principe n'est pas. Je réponds que, lorsque le sens commun est appelé à se prononcer sur la beauté de deux imitations ou copies de la nature, quoiqu'il sache bien que ce ne sont que des copies, il les traite néanmoins comme la réalité elle-même, et son admiration est pour celle où il découvre au plus haut (]e<j>\v le mouvement de la vie. l'accent de la nature, en un mot. les signes de ce prin eipe interne dont nous parlons. C'est là, si l'on veut, de la métaphysique concrète et inconsciente, mais au fond cependant c'est de la métaphysique.

Par ce qui précède, il est manifeste que la question du beau n'est pas insoluble, puisque sans être philosophe on la résout naturellement.

Mais la solution vulgaire, spontanée, naturelle, de la question du beau, en même temps qu'elle est juste, est essentiellement vague; et, nous l'avouerons sincèrement en faisant tout à l'heure le personnage du sens commun et en répondant pour lui. nous avons, malgré nous, communiqué à ses réponses un degré de précision qu'elles n'ont pas d'ordinaire. De même, l'idée du beau, telle qu'elle s'épanouit naturellement et spontanément dans l'esprit de tous, et qui règle les jugements ordinaires des hommes sur la beauté, manque de cette clarté qui fait les idées distinctes et qui caractérise les notions devenues rigoureusement scientifiques: en sorte que si le sens commun ne se trompe guère sur les grandes différences, i! hésite et erre fréquemment à l'égard des nuances et des degrés. Il n'est rien de moins rare cjue d'entendre la foule, et même ceux qui sont et se croient éclairés, confondre l'agréable avec le joli, le joli avec le beau, le beau avec le sublime, le ridicule avec le comique. Ces confusions émoussenl le goût, troublent la critique, égarent les artistes. Pour y échapper, il faudrait réfléchir, il faudrait penser ; mais le grand nombre n'en a pas le temps, les amateurs et les critiques en ont souvent la paresse : quant aux artistes, leur affaire est surtout do sentir et, tout au [dus, d'écouter de temps en temps ceux qui sont, par vocation et par nature, chargés de penser pour eux, pourvu (pie ceux-ci sachent se faire entendre, et éclairer, mais habilement et de loin.

l'âme des artistes, sans distraire leur imagination et sans tarir dans leur cœur les sources de l'inspiration créatrice.

C'est donc aux philosophes, et à eux seuls, de rendre précis ce qui est vague, d'éclairer ce qui est obscur : c'est à eux de débrouiller d'une main délicate et légère l'écheveau complet, mais toujours un peu mêlé, des notions esthétiques du grand nombre. Par quel moyen y réussir? Ce moyen, ce procédé, est indiqué par la nature même de la difficulté à résoudre. Il s'agit de regarder attentivement et profondément ce que la plupart des hommes entrevoient par occasion, superficiellement et à la légère. Il s'agit de séparer ce qui est confondu, et par conséquent d'y appliquer l'instrument subtil de l'analyse. Bref, il s'agit de reprendre à son point de départ la route qui mène le sens commun au beau, mais de la refaire lentement et pas à pas, de façon à la retrouver quand on voudra, de la parcourir tout entière, de ne s'arrêter que là où elle aboutit, et, parvenu au beau, qui en est le terme, d'y faire une halte assez longue pour être en mesure, au retour, de décrire aussi fidèlement et aussi complètement que possible celte région enchantée.

Quelle route, en effet, serait meilleure que celle-là? C'est la nature elle-même qui l'indique. Il faut qu'elle soit bien sure, puisqu'on la suivant instinctivement tant d'esprits peu cultivés arrivent presque toujours au beau, jamais à son contraire. Si ces esprits, et même de plus éclairés, se méprennent, c'est que, trop prompts ou trop légers, au lieu de tenir le droit che-

min, ils se sont jetés à côté et sont entrés, sans s'en apercevoir, dans la voie du joli ou dans celle du sublime. S'ils estiment impossible de définir le principe interne du beau, c'est qu'ils n'ont pas eu assez de constance pour achever le voyage et qu'ils n'ont voulu voir le beau que de loin, semblables à un homme qui, n'ayant aperçu Paris que des hauteurs de Saint -Cloud ou de Montmartre, sans y descendre et sans le visiter, déclarerait qu'on ne peut connaître à fond cette ville. Enfin, si la plupart des hommes, en même temps qu'ils connaissent le beau, sont néanmoins incapables de retrouver les raisons de leur foi esthétique, de la défendre dans la discussion et de la communiquer à d'autres, ce n'est pas que cette foi manque de fon- / dément, ce n'est pas non plus qu'ils y soient arrivés par de fausses routes ; c'est seulement qu'ayant parcouru ces routes à la hâte et sans attention, ils ne savent plus ni s'ils ont marché droit, ni par où ils sont passés, ni par où ils doivent guider les autres pour les mener au même endroit et les convaincre que cet endroit est le bon.

Refaisons donc le voyage ordinaire du sens commun à la recherche du beau, mais tachons de le refaire en philosophes. Et, avant tout, e (forçons-no us de bien retrouver l'itinéraire que la nature elle-même trace à nos facultés esthétiques.

Nous portons des jugements sur le beau : notre intelligence le connaît donc et le mesure. Nous goûtons et aimons le beau : le beau agit donc sur notre sensibilité. Simples curieux, nous ne pouvons nous passer de célébrer le beau que nous avons goûté ; artistes,

une force intérieure nous pousse à le reproduire : le beau met donc en mouvement nos facultés actives. Mais ce n'est pas tout: nous affirmons que le beau est. en dehors de nous, une certaine chose distincte de nous, et par conséquent distincte de la eonnaisance que nous avons du beau, de l'émotion qu'il nous cause et de l'action qu'il nous inspire. En tout, quatre faits de l'âme en présence du beau. Dans quel ordre ces faits s'accomplissent-ils? Évidemment dans l'ordre même où nous les avons énumérés. En effet, comment goûter et aimer le beau si, préalablement, on ne l'a connu? On fera aussi petit, aussi imperceptible, aussi indivisible qu'on voudra l'intervalle qui sépare le moment où l'âme connaît le beau du moment où elle en jouit; il n'en sera pas moins nécessaire et certain que cet intervalle existe ; car, que l'âme goûte ce qu'elle ignore, cela implique contradiction. Ensuite, l'expérience de chaque joui' montre que plus on a é(é charmé d'un bel objet, plus on en parle, si l'on n'est qu'amateur ; plus on veut le reproduire ou en produire de semblables, si Ton est artiste: tandis que, au contraire, nous n'avons lien à dire d'un objet qui nous a laissés indifférents, et nous ne songeons ni à le reproduire, ni ;i nous en inspirer. Donc le beau se fait connaître avant de se faire goûter, et il se fait goûter avanl de mettre en mouvement nos facultés actives. Bien plus, l'action qu'il nous inspire s'explique par l'émotion qu'il nous a causée et par la connaissance qu'il nous a apportée de lui-même, et le plaisir que nous y trouvons s'explique par la notion que nous avons acquise des caractères qui sont les siens. Mais

un fait est toujours plus clair que le fait qu'il éclaire et qu'il explique: ainsi, dans le phénomène esthétique, le fait intellectuel est plus clair que le fait sensible, et celui-ci est plus clair que le fait actif. La méthode, qui prescrit d'aller du plus clair au moins clair et du plus connu au moins connu, veut donc qu'on analyse psychologiquement dans l'ordre même où nous les avons énumérés les trois faits esthétiques dont il vient d'être parlé.

Cette analyse achevée, nous aurons décrit tous les effets du beau sur lame humaine, et nous en connaîtrons conséquemmenttous les caractères saisissables. Mais nous aurons encore à déterminer quel est le principe qui se cache sous ces caractères. Cette opération doit-elle précéder les trois autres ou les suivre, et est-ce avant ou après les trois autres qu'il faut reproduire le fait de l'intuition de l'essence du beau, afin de l'étudier attentivement et d'en tirer de justes conséquences ?

Nous ne connaissons directement aucun des êtres autres que nous-mêmes. Nous ne les atteignons qu'en traversant leurs modes et leurs caractères ; ou plutôt, tout ce qui nous est permis, c'est de juger de leur nature interne que nous ne pouvons atteindre, d'après leurs effets, leurs modes et leurs caractères que nous atteignons. En ce cas, le connu, c'est l'ensemble des effets, des modes et des caractères ; l'inconnu, c'est le principe interne, l'être lui-même. Par où l'on voit que le fait de l'âme qui consiste à déterminer la nature du beau en lui-même présuppose les trois autres. C'est donc en quatrième lieu seulement qu'il conviendra de

le répéter, mais plus lentement que ne l'accomplit le sens commun, et de telle sorte qu'il en résulte une claire connaissance de ce qu'est la beauté dans son essence intime.

D'après cette rapide esquisse, on peut déjà reconnaître la méthode que nous adoptons. Elle ne sera ni purement expérimentale, parce que l'expérience toute seule ne nous donnerait que le particulier et le relatif, tandis que le beau est universel et absolu; ni purement rationnelle, parce que la raison toute seule ne conçoit que des abstractions inanimées, tandis que le beau est toujours plus ou moins concret et vivant. On le verra tout à l'heure : en répétant scientifiquement le premier fait, nous irons des formes du beau, perçues par nosfacultés expérimentales de connaître, aux caractères de ces formes, connus par la raison et mesurés par elle d'après un type universel et absolu : — en répétant scientifiquement le second fait, nous irons de notre émotion esthétique, perçue expérimentalement parla conscience, aux caractères de celte émotion, connus par la raison et mesurés par elle encore d'après un type universel et absolu : — en répétant scientifiquement le troisième fait, nous irons de notre activité esthétique, constatée par l'expérience du sens intime, aux caractères de cette activité, connus par la raison et rationnellement appréciés, toujours d'après un type universel et absolu: — enfin, la reproduction philosophique du quatrième fait nous fera passer des effets du beau sur notre âme , reconnus par l'expérience psychologique, à la cause invisible de ces effets, conçue et déterminée par la raison à limage

de la cause qui est en nous et que nous saisissons par la conscience. Et procéder delà sorte, ce ne sera certes pas tirer les conceptions rationnelles des connaissances expérimentales qui ne sauraient les rendre, puisqu'elles ne les contiennent pas ; ce sera seulement provoquer l'exercice de la raison par l'exercice de l'expérience, celui-ci étant la condition et comme le stimulant nécessaire de celui-là.

Nous aurons alors résolu, selon nos forces, les problèmes que soulève le beau, considéré au double point de vue de la psychologie et de la métaphysique. Ensuite, les yeux fixés sur l'idée du beau, qui nous servira de lumière et de mesure, nous ferons un travail semblable au précédent sur le joli et le sublime, sur le laid et le ridicule. Tel sera l'objet de la première partie de cette étude. — Dans une seconde partie, nous vérifierons nos affirmations en les comparant avec les beautés variées qu'offrent l'âme humaine et le corps auquel elle est unie, la nature et Dieu. — Nous chercherons dans une troisième partie si le beau, tel que nous le comprenons à ses divers degrés, est bien le même que celui qu'ont réalisé dans leurs chefs-d'œuvre universellement admirés les plus grands artistes et les plus grands poètes de tous les temps. — Enfin, dans une quatrième partie, nous ferons l'examen critique des plus célèbres théories philosophiques du beau, tant anciennes que modernes, afin de contrôler une dernière fois les résultats de nos recherches.

16 l'Iil Mli.iu: PARTIE.

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