‹ La science du beauChapitre 27 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Analyse des effets produits par le beau sur l'intelligence humaine.

Premier exemple : idées que suscite en notre intelligence la vue d'une belle fleur. Part de la raison, part de l'expérience dans l'acquisition de ces idées. — Caractères de la beauté de la fleur. — Tous ces caractères se ramènent à deux : la grandeur idéale et l'ordre idéal de l'espèce.

Puisque, comme nous l'avons reconnu, c'est sur notre intelligence que le beau agit en premier lieu, commençons par analyser les effets du beau sur notre intelligence. Plaçons-nous en présence de divers objets incontestablement beaux, constatons exactement les phénomènes intellectuels produits par la beauté de ces objets, décomposons ces phénomènes, déterminons-en les caractères, et sachons à quelles facultés particulières ils doivent être rapportés. Nous apprendrons par là non pas ce qu'est le beau en lui-même, mais quels sont les caractères constants du beau en tant qu'objet de connaissance. Cette première question bien résolue préparera et rendra plus facile la solution des autres.

Un lis frappe ma vue; je le trouve très-beau. Je cherche en quoi consiste sa beauté. Il offre à mes

yeux un ensemble de formes qui sont belles. Qu'y a-t-il de beau dans ces formes ?

Les formes de ce lis sont pleines et grandes : ses feuilles se déploient, sa tige s'élève, ses fleurs s'épanouissent à souhait. L'amateur le plus difficile l'admirerait sans restriction. Tout près, un autre lis maigre et chétif s'élève à peine aux deux tiers de la hauteur du premier. Je dis que ale plus grand est aussi le plus beau des deux, et, sans hésiter, je considère la grandeur de ses formes comme l'un des caractères de sa beauté.

L'acte que vient d'accomplir mon esprit se nomme un jugement. Mais de quelle espèce est ce jugement ? Est-il particulier, général ou universel ? N'est-il vrai que des deux lis que j'ai comparés? Sera-t-il faux de deux autres choisis ailleurs? Sera-t-il tantôt vrai, tantôt faux, selon les circonstances? Non : je sens, je sais, je suis sûr qu'il sera vrai dans tous les cas, partout et toujours, qu'entre deux ou plusieurs lis celui dont les formes auront le plus de grandeur sera le plus beau. Je sens que je ne pourrai être de l'avis de quiconque affirmera le contraire. Je prononce enfin que mon jugement sera vrai, sans exception, aussi longtemps que mon entendement et la nature des êtres resteront tels qu'ils sont aujourd'hui.

Je puis donc tenir pour acquis ce premier point, que la pleine grandeur des formes est un des caractères de la beauté du lis.

Mais je ne suis pas certain que ce que j'admire dans la pleine grandeur des formes du lis, ce ne soit que cette grandeur en elle-même et pour elle-même.

Cette grandeur de formes n'est peut-être qu'une apparence, et je désire m'assurer si une apparence est ou n'est pas la beauté elle-même.

Je reviens au lis du jardin, et je le compare une seconde fois à son triste voisin, que j'ai trouvé moins beau parce qu'il est petit, maigre et chétif. Que m'a dit la forme grêle de celui-ci ? Pourquoi sa maigreur n'est-elle pas belle ? N'est-ce point parce que la maigreur est partout le signe du défaut de puissance et de vie ? Et l'autre, pourquoi l'ample grandeur de ses formes est-elle belle ? N'est-ce point parce que de telles formes annoncent toujours une vitalité riche et puissante ? C'est donc la puissance vitale que j'admire sous la pleine grandeur des formes du lis, et cette grandeur n'est belle que par la puissance qu'elle exprime.

On répondra qu'il m'arrive d'admirer telle grandeur de formes qui ne couvre que le vide complet de puissance et de vitalité, par exemple, la pleine grandeur d'un lis artificiel. J'en conviens. Mais si j'admire un peu le lis artificiel, c'est qu'il simule jusqu'à un certain point une grandeur et des formes vivantes ; et si je ne l'admire qu'un peu, et beaucoup moins que le lis naturel, c'est que je sais qu'en dépit de l'apparence, la vie ne circule pas dans une machine composée d'étoffe, de papier et de fil de fer. Le lis artificiel étale vainement à mes regards les plus grandes apparences de beauté : cette beauté factice s'éclipse devant celle d'une simple pâquerette cueillie dans un pré et qui aura passé ce soir. Depuis que la culture des fleurs s'est répandue, les personnes de goût ont exilé de leurs salons ces bouquets de taffetas que l'on mettait

sous verre, et les ont remplacés par des fleurs quelquefois très-simples, le plus souvent sans parfum, mais toujours cent fois plus belles que les fleurs proscrites. Plus belles par où, sinon par la puissance de vie qu'elles recèlent et manifestent à la fois? Cependant on croit orner un salon en y suspendant un tableau où sont peints des lis qui n'ont que l'apparence de la vie. On croit décorer un autel en y rangeant des vases pleins de lis artificiels. Mais on se garde bien de placer sur un autel ou dans un salon des lis dont les fleurs sont fanées, les feuilles flétries, la tige desséchée, des lis morts, en un mot. C'est que si la vie avec ses apparences est plus belle que les apparences de la vie sans la vie elle-même ; c'est que si les apparences de la vie sans la réalité de la puissance vivante ont encore de la beauté, la forme, même grande, qui ne contient la vie ni en réalité, ni en apparence, n'a plus aucune beauté. D'où je suis amené à conclure que la grandeur de la forme n'est qu'un signe; que ce signe a une valeur esthétique tant qu'il signifie puissance vitale ou action de la vie, mais que dès qu'il ne signifie plus à aucun degré la puissance vitale, il n'a plus aucune beauté. Donc la grandeur de la forme n'est pas belle par elle-même. Elle n'est belle que de la beauté delà puissance vitale qu'elle exprime ou qu'elle semble exprimer. En sorte que ce qui est beau dans la pleine grandeur des formes du lis, ce n'est que la plénitude delà puissance vitale, cela, dis-je, et rien que cela. Depuis quelques instants, je parle de vie et de puissance vitale. Je connais donc cette puissance. Mais comment, par quelle faculté ? La perception exté-

rieure ne la saisit pas. Le scalpel le plus délicat, fût-il manié par le botaniste le plus habile, ne saurait la mettre sous mes yeux. Personne jusqu'ici ne l'a vue, personne ne la verra jamais, et néanmoins tout le monde l'affirme, comme moi, sous les formes visibles qui la voilent. Ma conscience n'aperçoit pas cette puissance : le sens intime ne saisit que ce qui est moi ou en moi, et la vie de la fleur n'est ni moi, ni en moi. L'existence de la puissance vitale n'est pas une de ces vérités auxquelles l'esprit s'élève par l'induction, car l'induction généralise les faits particuliers, et dans aucun lis particulier je n'ai vu sa puissance vitale invisible. Il reste donc que ce soit la raison qui, à priori, en conçoive la présence et l'action nécessaires sous les formes sensibles, et cela non seulement pour tel lis particulier, mais pour tous ceux qui ont été, sont, ou seront jamais.

La raison proclame ainsi que toute fleur de cette espèce est, au fond, une certaine puissance vitale manifestée par des formes visibles qui l'enveloppent et qu'elle développe. Elle proclame, en outre, que telle grandeur de formes est le signe certain de telle grandeur de puissance vitale. Or, nous venons de nous assurer que la puissance vitale est conçue par la raison, et n'est par conséquent qu'une idée. Entre la notion de la pleine grandeur des formes et l'idée de puissance vitale conçue par la seule raison, le rapport ne peut être établi que par la raison. Ainsi, en présence de la fleur que j'ai observée, se sont produits en moi les faits intellectuels suivants : 1° la perception par les sens de la grandeur des formes

du lis ; 2° la conception par la raison d'une certaine puissance vitale exprimée dans cette pleine grandeur des formes ; 3° un jugement de la raison affirmant que la pleine grandeur des formes est le signe expressif d'un certain degré de puissance vitale, et qu'elle est belle au degré même où elle exprime celte puissance de vitalité.

Ce n'est pas tout : puisque les signes de la puissance vitale sont seuls visibles, tandis que la puissance ellemême, qui seule possède en propre la beauté, échappe à mes regards, je puis dire que, jusqu'à présent du moins, la beauté du lis est un objet réellement invisible.

Au total, la pleine grandeur des formes visibles est une des manifestations, un des signes expressifs de la grandeur idéale de la vie du lis, et la grandeur idéale de la puissance vitale est un des caractères essentiels de la beauté de cette espèce de fleur.

En relisant les lignes que je viens d'écrire, j'y vois que la puissance vitale a la vertu de rendre belles les formes qui l'expriment. La puissance vitale est belle par elle-même. Et en effet, je la trouve belle partout où je la rencontre. Mais je ne la rencontre pas belle partout au même degré. Il y a donc des degrés dans la beauté de la puissance vitale. Si je mesure ces degrés, c'est que j'en suis capable; et si j'en suis capable, il faut nécessairement que je possède un type invariable qui me serve de terme de comparaison. Ce type, c'est la puissance vitale absolue, caractère d'un être en qui la vie est au suprême degré. J'ai Tidée d'un tel être; cette idée est conçue par ma

raison. Ma raison conçoit donc une puissance d'être et de vivre absolue et idéale, absolument et idéalement belle. C'est d'après ce type idéal de vie qu'elle mesure le degré de beauté des puissances vitales bornées et finies. De là un quatrième fait intellectuel qui, comme les deux précédents, appartient à la raison.

Mais si la puissance absolue de vie est seule vraiment idéale, d'où vient que l'on dit parfois : Voilà un lis, une rose, une tulipe d'une beauté idéale? Ce langage n'est-il pas inexact ? Oui et non : oui en ce sens que la beauté d'un objet fini ne saurait jamais être la beauté idéale elle-même, puisque celle-ci est l'être infini ; non, en cet autre sens qu'une fleur qui possède et exprime plus de puissance vitale qu'une autre est moins éloignée de la puissance vitale absolue. A ce titre, on est autorisé à dire qu'elle est plus idéale parce qu'elle ressemble un peu plus à l'idéal lui-même ou en diffère un peu moins. Mais il est évident que cette idéalité finie est toute relative.

Relative à quoi ? A l'absolu d'une part , et d'autre part au genre auquel appartient cette fleur. Chacun dit et pense, par exemple, que le lis le plus beau est celui dont la forme exprime autant de puissance vitale que semble en comporter le genre de cette plante. L'idée du genre entre donc comme élément essentiel dans l'idée de beauté et dans nos jugements esthétiques.

On s'en assurerait en essayant de séparer l'idée de genre de l'idée de beauté. Je ne conteste point qu'il nous arrive de juger de la beauté d'un objet, vivant

ou non, sans le comparer aux autres objets du même genre. Mais de tels jugements n'ont rien de réfléchi. Au contraire, les jugements réfléchis et analytiques portés sur de beaux objets expriment toujours plus ou moins quelque relation de genre ou d'espèce. Il en est surtout ainsi de nos jugements comparatifs. En présence de deux objets du même genre, je décide immédiatement lequel est le plus beau dans ce genre. Bien plus : en présence de deux objets de genre différent, je sais dire non seulement quel est le plus beau des deux objets, mais quel est le plus beau des deux genres.

Au surplus, voici un fait décisif. Connaissez-vous une beauté qui ne soit celle d'aucun genre? Pas plus que vous ne connaissez aucun être qui n'appartienne à aucun genre quelconque. Tous nos jugements sur la beauté impliquent par conséquent une idée plus ou moins confuse du genre auquel appartient l'objet jugé. A vrai dire, un objet qui ne serait d'aucun genre serait en dehors de l'ordre des choses, et nous verrons bientôt que l'ordre est inséparable de la beauté.

Cette idée de genre, élément essentiel de l'idée de beauté, provoque deux questions : 1° d'où vient l'idée de genre, c'est-à-dire, à quelle faculté la doit-on? 2° en quoi consiste cette idée ? est-ce une image parfaite, invariable, fixe, d'une complète clarté? Répondons sur le champ à ces deux questions.

Quant à la première, elle a été bien souvent agitée. Depuis longtemps l'analyse a établi que l'idée du genre présuppose nécessairement la connaissance

dïm ou plusieurs individus. Là est la part de l'expérience. Mais l'idée du genre est toujours en notre esprit beaucoup plus vaste que la totalité des individus par nous connus. Cette idée enveloppe l'universalité des individus passés, présents, à venir. Elle dépasse donc l'expérience. Est-ce un motif suffisant pour la rapporter à la raison?

Oui, selon nous , mais à la condition que l'on comprenne bien ce que j'oserai appeler le principe des genres. La science la plus récente va nous y aider. Cette science enseigne que le monde, tel que nous le voyons, a eu ses commencements, ses périodes, ses progrès. Les genres n'y sont pas éternels : il y a des genres qui ont existé et qui n'existent plus. Peut-être en naitra-t-il qui n'existent pas encore. Aucun genre n'est donc conçu comme chose nécessaire, comme ne pouvant pas ne pas être; et ce n'est pas en tant qu'éternel et nécessaire que le genre rentre dans les objets de la raison. Mais voici un principe que proclame mon intelligence et que les découvertes modernes justifient pleinement : « Tout objet fini appartient a un genre. » — En d'autres termes : « La puissance créatrice procède toujours par genres. » — Si ce principe est faux, qu'on me le prouve. Il me parait à la fois plus large et plus vrai que le principe de la stabilité des lois de la nature, que d'ailleurs il enveloppe et auquel il sert de support. Or, s'il est une faculté qui pose ce principe, quelle sera cette faculté? L'induction ? Mais sans ce principe l'induction serait impossible; elle le présuppose. Un tel principe ne saurait être proclamé que par la raison.

J'enregistre donc un cinquième fait intellectuel qui, implicitement ou explicitement, entre dans nos jugements sur le beau : l'idée du genre affirmée par la raison. C'est cette idée, présente à notre esprit, qui nous porte, dans la plupart des cas, à dire non seulement qu'un objet est beau, mais qu'il est beau dans son genre.

Mais — j'y reviens — pour qu'un lis soit beau dans son genre, il faut qu'il présente une certaine grandeur de formes. Cette grandeur de formes, quoique nous soyons incapables de la déterminer mathématiquement, nous concevons et nous affirmons qu'elle serait au maximum dans le lis le plus beau de son genre. Et c'est parce que cette grandeur est, non pas connue, mais seulement conçue comme caractère de la suprême beauté du genre, que je la nomme grandeur idéale. Enfin, s'il existait quelque part un lis ayant cette grandeur idéale, il serait, en cela du moins, la vivante réalisation du type idéal de l'espèce. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que je constate l'idée rationnellement conçue d'un type idéal pour chacun des genres de la nature.

Maintenant, que répondre à la seconde question : le type de chaque genre est-iî un exemplaire, un patron aux traits invariables? En avons-nous dans l'esprit une image fixe, toujours la même pour toutes les intelligences ? Et cette image, si elle est intérieurement perçue, est-elle d'un dessin net et d'une clarté parfaite ?

Je l'ai cru autrefois : une étude prolongée et attentive des faits m'a démontré que je m'étais trompé.

Non, un pareil exemplaire de chaque genre ne se retrouve jamais au fond de notre intelligence. Je vais plus loin, et je dis qu'il ne peut y exister.

Qu'on y pense : le vrai type idéal du lis, le lis idéal, si je pouvais me le représenter exactement, devrait avoir la complète beauté du genre telle que le genre la peut revêtir non seulement à une époque donnée, mais à tous les instants de la vie de chaque individu, îl y aurait l'exemplaire du lis qui a une heure d'existence, l'exemplaire du lis qui a un jour, qui en a deux et ainsi de suite. De même pour l'homme idéal : il y aurait le type idéal de l'enfant naissant, de l'enfant à chacune des heures du premier âge, puis le type idéal de l'adolescent aux diverses phases de son développement. Il faudrait qu'il y eût autant de types idéaux que l'homme vit de journées ou même d'heures lorsqu'il accomplit une carrière complète. Car s'il est un âge où l'homme a toute sa beauté, on est bien forcé de reconnaître qu'il y a une beauté pour chaque âge. Ainsi l'idéal serait une image successive et progressive dans sa perfection, comme la réalité est une image qui se transforme constamment et se modifie de la naissance à la mort. Qui ne voit qu'une pareille image n'existe nullement? Qui ne comprend qu'elle se dérobe, par sa mobilité insaisissable, à la puissance d'imaginer? L'idéal de chaque genre n'est donc pas «à vrai dire imaginé ; ce n'est ni une image fixe, ni un patron arrêté, ni un exemplaire invariable.

Cet idéal est quelque chose, cependant, à ne le considérer que dans l'esprit. Cen'estpas une image; c'est une conception. Ce n'est point une figure; c'est rensemblede

certaines lois que la raison impose aux images vraies ou fictives, pour les rendre plus semblables à la beauté. La réalité jette sur notre chemin un être charmant, mais d'une beauté incomplète. Notre raison s'éveille et juge : elle distingue ce qui est admirable de ce qui ne l'est pas. L'idéal serait cet être, plus ce que la raison y regrette et y ajoute. Encore ne serait-ce qu'un moment de l'idéal. Mon imagination, si je suis peintre, rêve une figure ravissante ; ma main l'ébauche. Je regarde mon œuvre. Hélas ! ce n'est pas cela. Que n'est-ce point? Ce n'est point l'image que j'aurais produite si ma raison avait pu réussir à conduire mon imagination et ma main. Ainsi, ne prêtons pas à l'idéal ce qui n'est pas en lui. Ce qui est à lui et en lui, c'est, je le répète, un ensemble de lois que la raison conçoit et pose. Quant à l'idéal réalisé, à l'idéal dans chaque genre, c'est l'être tel qu'il serait s'il se soumettait pleinement à ces lois régulatrices.

Or, cet idéal du genre, s'il venait à paraître à mes yeux, aurait au plus haut degré la pleine grandeur des formes. C'est pour cette raison que la pleine grandeur des formes est un caractère essentiel de la beauté dans chaque genre d'êtres revêtus de formes visibles.

Afin de savoir si ce caractère de la beauté visible est le seul, poursuivons notre recherche.

Quoique composée de parties nombreuses, cette plante est une. C'est là un lis, et non deux, trois, quatre lis. Ses fleurs, les tiges qui les portent et les pétales qui les forment, ses feuilles grandes et petites, tout cela est une seule plante, un seul lis. Il y a donc

dans cette plante une certaine unité de forme, et cette unité nie semble être un des éléments de sa beauté. La preuve que cette unité est un élément de beauté, c'est que si je l'altère dans une certaine mesure, dans cette même mesure je vois décroître la beauté du lis. Je coupe la plante, je la hache à menus morceaux : sa beauté s'évanouit. Sans aller jusque-là, je ne laisse à ses fleurs qu'un pétale et à son pied qu'une feuille, réduisant par cette opération la plante à une plus grande unité : aussitôt sa beauté disparaît encore. L'unité de forme qui m'avait frappé d'abord était, j'en suis à cette heure tout ii fait certain, un des éléments nécessaires de sa beauté.

Toutefois, l'unité visible n'est toujours qu'une unité de forme, et la forme n'est qu'une apparence. J'ai besoin de savoir au juste si cette apparente unité est un caractère essentiel de la beauté du lis en ellemême et par elle-même, ou bien si ce caractère de beauté lui est communiqué par autre chose.

Deux lis naturels étaient également grands, également beaux. L'un, exposé au nord, a été glacé par le vent d'une froide nuit ; il esl mort, mais néanmoins il est resté debout et tout entier. L'autre, bien abrité, n'a pas souffert, et son éclat est le même aujourd'hui qu'hier. Dans l'un comme dans l'autre, la forme est une; rien n'y manque. Dans l'un comme dans l'autre, la Heur sort de la tige, la tige et les feuilles sortent d'un seul et même pied. Pourtant l'unité de celui qui est mort n'est plus belle, tandis que l'unité de l'autre a gardé toute sa beauté. Pourquoi, de ces deux unités de formes, la dernière est-elle seule belle encore?

L'évidence me dit que c'est que la dernière est une unité vivante, au lieu que la première est une unité morte. Mais qu'est-ce qu'une unité vivante, sinon la vie dans son unité ? Et qu'est-ce que la vie dans son unité, sinon une puissance une d'exister s'exerçant par une action unique? Donc, dans l'unité de la forme, ce qui est réellement et proprement beau, c'est l'action unique d'une seule et même puissance vitale. — Veuton s'en assurer une fois de plus? car ici la lumière ne saurait trop abonder. Que l'on prenne d'un côté un lis naturel très-beau, mais cassé par l'ouragan et jeté çà et là sur le sol en fragments épars, et de l'autre un lis artificiel très-beau, comme le premier, et dans toute l'intégrité de ses formes. L'unité du lis naturel paraîtra à tout le monde, sans discussion, plus une et plus belle, quoique brisée, que l'unité intacte du lis artificiel. Je m'interroge sur cette différence, et je vois clairement que l'unité du lis que le vent a mis en pièces est plus belle par l'unité de puissance vitale qu'elle manifeste jusque dans ses débris dispersés, et que l'unité du lis artificiel est moins belle de beaucoup, parce que, malgré son intégrité, elle m'offre à peine quelque ombre de la vie, bien loin d'en exprimer la présente et active réalité.

Et voilà que, de même que la pleine grandeur des formes, l'unité des formes, à son tour, est belle seulement en tant et autant qu'elle manifeste l'unité de la puissance vitale. Elle n'est donc belle, elle non plus, qu'à titre de signe : signe plein de force et de sens esthétique lorsque la vie et la puissance la remplissent d'elles-mêmes ; signe vide et muet lorsque, entre

lui et la vie qu'il doit signifier, le rapport est détruit ou n'a jamais existé.

Puisque je parle de la puissance vitale du lis à propos de l'unité des formes, comme j'en ai parlé à propos de leur pleine grandeur, il est nécessaire que je connaisse cette puissance. Comment l'ai-je connue ? Mes sens, assurément, ne me la montrent pas. Mon œil ne voit pas l'agent mystérieux qui pousse la sève de la racine à l'extrémité des feuilles et des pétales. Mou oreille n'a jamais entendu ni le bruit de cette merveilleuse opération, ni l'effort du moteur qui l'accomplit. Là-dessus, mon sens intime ne sait non plus rien m'apprendre. Si l'expérience ne m'en dit rien, l'induction, qui ne peut que répéter en le généralisant le témoignage de l'expérience, l'induction restera muette, elle aussi. Mais je sais de science certaine qu'il y a une puissance vitale sous l'unité visible de tel lis particulier. Je sais de science non moins certaine que cette puissance vitale est et sera dans tous les individus de l'espèce tant que l'espèce subsistera. C'est donc ma raison qui a conçu cette puissance, qui en a l'idée et qui affirme l'existence de cette énergie vitale sous certaines formes visibles.

De plus, si l'évidence ne m'a pas trompé, l'unité des formes n'a que la beauté empruntée d'un signe, et la beauté n'est proprement possédée que par la chose signifiée qui est, dans le cas présent, la puissance vitale. Mais la puissance vitale est invisible. Donc, jusqu'à présent du moins, mais cependant pour la seconde fois, ma raison me dit que la beauté essentielle d'une chose même visible est invisible.

En somme: l'unité des formes visibles est une des manifestations, un des signes absolument expressifs de l'unité de la puissance vitale dans le lis, et l'unité idéale de cette puissance invisible est un des caractères essentiels de la beauté de cette espèce de fleur. Et un lis est beau au degré même de puissance vitale qu'il exprime par l'unité de ses formes.

Il est beau au degré où il exprime l'unité de la puissance idéale. Il n'est donc beau qu'à un certain degré, et on ne peut dire qu'il soit absolument beau. Comment suis-je capable de juger que ce lis n'est beau qu'à un certain degré? Sans aucun doute parce que je trouve que l'unité de puissance vitale qu'il exprime n'égale pas une certaine unité de puissance vitale dont j'ai l'idée et que je déclare complète, inaltérable, absolue. Celle-ci est un type dont je me sers pour mesurer la beauté des êtres dont la puissance vitale est bornée. Et ce type, que ne m'a jamais montré l'expérience, est conçu par ma seule raison.

Maintenant, si j'énumère les phénomènes intellectuels provoqués en moi par le spectacle de la beauté de cette fleur, j'en reconnais quatre : 1° la perception au moyen des sens de l'unité matérielle du lis ; 2° la conception par la raison de l'unité invisible de la puissance vitale ; 3° un rapport établi par la raison entre l'unité invisible qui est exprimée et l'unité visible qui l'exprime ; 4° la conception par la raison d'une puissance de vivre absolument et invariablement une, que je juge idéalement belle et qui me sert à mesurer le degré d'unité et de beauté des puissances vitales finies.

Mais ce n'est pas tout. De deux lis, je juge que celui qui manifeste une plus parfaite unité de puissance vitale est aussi le plus beau. Je suis certain et j'affirme que celui qui manifesterait cette unité vitale au plus haut degré serait le plus beau du genre. L'idée du genre intervient donc dans mes jugements sur l'unité idéale comme elle est intervenue dans mes jugements sur la grandeur des formes. De là un cinquième fait intellectuel qui s'ajoute aux quatre précédents.

Le résultat dernier de ces opérations de mon esprit, c'est que la beauté de la fleur que j'ai observée a un second caractère. Le premier était la pleine grandeur de la puissance vitale exprimée par la pleine grandeur des formes visibles. Le second est l'unité de la puissance vitale exprimée par l'unité des formes visibles.

Je suis loin, je le crains, d'avoir épuisé rémunération et achevé l'analyse des caractères de la beauté du lis. Mais la question est de découvrir la vérité, non d'avoir tôt fini. Examinons donc sans nous lasser, jusqu'à ce que rien plus ne s'offre à notre examen.

En même temps qu'elle est une dans ses formes, cette fleur est de formes variées. Celle variété est-elle un des éléments de sa beauté? Tout le monde le dit; je le dis comme tout le monde. Essayons néanmoins de voir si le contraire est soutenable. Augmentons d'abord, puis diminuons cette variété de formes, et voyons ce qui en résultera. Je divise exactement en deux parties tous les pétales de ce lis, toutes les tiges de ses fleurs, et toutes les feuilles grandes et petites. Par cette division, la variété de la plante est doublée. Qu'y a gagné sa beauté ? Rien, et, ce qui est pis, elle y

a presque tout perdu. Opérons maintenant en sens inverse, et diminuons la variété des formes : arrachons un pétale, jetons au vent la moitié des feuilles. Autant de profondes atteintes portées à la beauté de la fleur. La variété native de ses formes était donc un des éléments nécessaires de sa beauté.

Mais cette variété visible des formes du lis seraitelle belle si elle n'était à aucun degré le signe expressif de Faction variée d'une certaine puissance vitale ? Les faits répondent négativement. Le lis soudainement desséché n'est plus beau, en dépit de la variété encore a peu près entière de ses formes ; ou s'il a conservé quelque beauté, ce n'est que parce que, tel qu'il est, il rappelle encore la vie qui l'animait naguère. Un lis vivant, que je viens de mutiler, est plus beau dans la variété à peine reconnaissable de ses formes dégradées qu'un lis artificiel intact dans sa correcte élégance. Enfin, celui-ci n'est beau jusqu'à un certain point que grâce à cette apparence de vie, que d'habiles mains lui ont communiquée.

La vie variée, Faction variée de la puissance vitale, voilà le troisième caractère de la beauté essentielle du lis. La variété visible de ses formes tire toute sa beauté de cette beauté vitale qu'elle exprime. El, encore un coup, cette puissance de vitalité qui échappe à mes sens est conçue et affirmée par ma seule raison.

Ainsi le troisième caractère essentiel de la beauté

du lis, c'est la variété avec laquelle agit en lui la

puissance vitale ; et les formes visibles du lis sont

belles par leur variété en tant et tout autant que celte

variété de formes manifeste l'action variée de la puissance vitale. Or, ici comme précédemment, cette puissance est tout à fait invisible en elle-même, et invisible aussi est sa réelle beauté.

Jusqu'ici donc trois caractères essentiels de la beauté du lis : 1° la pleine grandeur de la puissance vitale exprimée par la pleine grandeur des formes visibles ; 2° Y unité d'action de la puissance vitale exprimée par Y unité des formes visibles; 3° la variété d'action de la puissance vitale exprimée par la variété des formes visibles.

Que Ton veuille h présent revenir avec moi sur cette unité et sur cette variété, et les considérer plus attentivement encore. Dans la fleur en question, l'unité n'est pas toute d'un côté, ni la variété toute d'un autre. En quelque partie que j'envisage ce lis, j'y trouve a la fois l'unité et la variété ; ou, pour mieux dire, l'unité dans la variété et la variété dans l'unité. Mais cela veut être clairement expliqué, car rien n'est plus vague dans la plupart des théories que ces deux termes d'unité et de variété toujours répétés, rarement ou jamais éclaircis.

Le lis que voici est une seule plante. Mais dans cette plante il y a le pied, les feuilles,* les tiges, les fleurs, les parties des fleurs, éléments variés rassemblés tous en un seul et même objet. Ce n'est pas tout: allons aux détails. Chaque feuille est une seule feuille : toutefois, une ligne médiane la divise, pour le regard sinon effectivement, en deux moitiés dont chacune est semblable à l'autre. Cette division de la feuille varie l'unité, mais en même temps la similitude des deux moi-

tiés, de la feuille unifie la variété. La fleur est une aussi ; mais elle est divisée en un certain nombre de pétales semblables. Cette division de la fleur en pétales diversifie l'unité; mais la similitude des pétales et leur insertion autour d'un centre commun unifient la diversité. Regardons encore : chaque pétale est un seul pétale ; mais, comme la feuille, le pétale est divisé pour le regard, quoique sans solution de continuité, en deux moitiés semblables. La division du pétale par la ligne médiane varie l'unité ; mais l'exacte jonction des deux moitiés du pétale et leur similtude unifient la variété. Voila, dans les formes de ce lis, comment l'unité est variée et la variété une.

Or, cette unité dans la variété et cette variété dans l'unité sont-elles un trait de beauté? C'est l'opinion reçue. Peut-être cette opinion est-elle fausse. Eprouvons-la. Prenez des ciseaux et découpez à votre gré un seul des côtés de chacune des feuilles et de chacun des pétales : faites de celui-ci un carré long, de celui-là une manière de scie, d'un troisième une broderie aux festons arrondis, et ainsi de suite. Vous aurez singulièrement altéré l'unité et la variété des formes, et cette altération, loin de laisser intacte ou d'augmenter la beauté du lis, aura fait de cette plante la caricature d'elle-même. Or, voyez en quoi a consisté au juste l'altération des formes : en ceci manifestement que la variété y est maintenant trop variée et y manque d'unité. La variété une est donc un des traits essentiels de la beauté. Procédez, si vous voulez, en sens contraire : coupez et enlevez la moitié de chaque feuille et de chaque pétale, vous aurez encore de

l'unité, puisque toutes ces moitiés de feuilles et de pétales seront unes par leur similitude et par leur présence sur la même plante. Mais cette unité ne sera plus assez variée, chaque moitié de feuille et de pétale n'étant plus qu'une au lieu d'être deux comme auparavant. L'unité n'étant plus assez variée, la beauté de la plante en sera de beaucoup diminuée, pour ne pas dire anéantie. L'unité variée était donc un des éléments nécessaires de la beauté du lis.

Mais je remarque que l'unité variée et la variété une sont ce que tout le monde appelle harmonie. L'harmonie des formes visibles est donc un des caractères essentiels de la beauté de cette fleur. Et comme l'harmonie se ramène à l'unité et à la variété comme à ses deux seuls éléments, tout ce que nous avons dit de l'unité et de la variété doit exactement être répété de l'harmonie où elles se fondent en un seul caractère. Ainsi, une certaine harmonie de formes me parait belle. Pourquoi? Parce qu'elle exprime une certaine action harmonieuse de la puissance vitale. Il serait facile de noter dans ce cas les mêmes phénomènes intellectuels et surtout rationnels que dans les cas précédents. Il est du moins indispensable de constater que l'harmonie visible n'est belle que comme expression de l'harmonie invisible, et celle-ci comme reflet de l'harmonie absolument idéale.

Ma raison, en effet, conçoit une harmonie que tout rappelle et que rien n'égale dans les êtres finis. Dans cette harmonie idéale, l'unité et la variété sont en parfait équilibre. Elle n'est pas née, elle ne périra pas, elle ne sera jamais altérée, jamais diminuée ni

augmentée. Cette harmonie est pour moi le type de toutes les autres, et c'est par rapport à celle-là que je mesure les autres et que je les admire.

Mais, en la jugeant esthétiquement, je n'isole pas cette fleur de son genre. Nettement ou confusément, je la rattache et je la compare à ses pareilles. Pour la déclarer belle, je n'exige pas qu'elle exprime l'harmonie idéale et absolue. Je dis qu'elle aurait l'un des traits essentiels de la beauté qu'elle comporte, si je voyais briller en elle toute l'harmonie qu'admet le genre qui est le sien. Je dis qu'elle a une partie de la beauté de son genre quand elle présente à mes regards un certain degré de l'harmonie qui est celle de son genre. C'est que, sans être en état d'en marquer la juste mesure, je sais qu'il y a pour son genre un maximum d'harmonie. Ainsi, l'idée du genre s'associe, dans mon esprit, à l'idée de l'harmonie qui caractérise la beauté, comme l'idée du genre s'était déjà associée à l'idée de la grandeur et à celle de l'unité des formes.

Quoique l'harmonie ne soit que la résultante des deux caractères précédents, nous la compterons, pour plus de clarté, comme un caractère de beauté distinct des autres, et ce caractère sera le quatrième.

Comme on vient de le reconnaître, cette harmonie est double. Invisible dans la puissance vitale ellemême, elle est visible dans les formes qui expriment à nos yeux cette puissance cachée. Eh bien, cette unité variée, cette variété une des formes visibles du lis n'est autre chose que l'exacte correspondance de certaines parties semblables qui se répètent de l'un et

l'autre côté, soit d'une feuille, soit d'un pétale, soit d'une fleur, soit de la tige, soit du pied. Mais cette exacte correspondance de certaines parties semblables se désigne, en botanique comme en minéralogie, en physiologie et en architecture, par le nom de symétrie. De sorte que la symétrie, dans la fleur, est, au vrai, l'harmonie visible, expression de l'harmonie cachée de la vie, et par conséquent l'un des éléments de la beauté visible ou expressive de la fleur.

A ces quatre caractères du beau, savoir : la grandeur, l'unité, la variété et l'harmonie, s'en ajoute un cinquième non moins essentiel que ceux-là, de l'avis du sens commun aussi bien que de l'avis de la science. Ce cinquième caractère, c'est la proportion. Ne définissons pas encore la proportion ; contentons-nous, pour le moment, de bien la reconnaître et de nous assurer qu'elle est dans tout lis vraiment beau, et que là où elle manque, là aussi manque la beauté.

La masse de feuilles qui compose le pied du beau lis a une certaine largeur, une certaine hauteur, en un mot des dimensions en tous sens qui sont en rapport entre elles et avec la grandeur totale de la plante. Les tiges ont une grosseur et une hauteur qui sont en rapport avec le pied et avec les fleurs qu'elles supportent. Chaque fleur a des dimensions qui sont en rapport avec celles de sa tige, de telle sorte que la tige n'est ni trop mince, ni trop grosse pour les fleurs. Ces rapports entre toutes les dimensions de la plante, tout le monde les mesure d'un coup d'oeil sans être mathématicien, et tout le monde affirme que c'est là un des traits de beauté de la plante. Reste à savoir si

tout le monde se trompe. Consultons sur ce point l'évidence qui, même méconnue par tout le monde, aurait encore raison contre tout le monde. Changeons les rapports naturels qui existent entre les diverses dimensions de la plante. Fabriquons un lis artificiel dont la masse des feuilles au pied n'ait que six pouces de diamètre, dont la tige ait quatre pieds de haut avec la grosseur ordinaire, et dont les fleurs n'aient que la grandeur de celle d'un liseron, sans être plus nombreuses qu'auparavant. Dans cette plante étrange, personne ne retrouvera ni un lis, ni la beauté du lis. Tentons une autre expérience : agrandissons de beaucoup le pied, de façon qu'il ait deux mètres de tour ; réduisons les tiges à la hauteur de deux pouces, et que les fleurs aient des pétales de dix pieds de long. Autre monstre, autre laideur. Donc les proportions du lis sont un des caractères de sa beauté.

Toutefois, ces proportions ne sont pas belles par elles-mêmes et absolument. On va le voir. Présentez à qui vous voudrez deux lis, l'un vivant, mais de proportions un peu défectueuses, l'autre de proportions parfaites, mais artificiel. Sans aucun doute, la fleur vivante, malgré ses proportions incorrectes, sera plus admirée que la fleur artificielle, malgré ses exactes proportions. Preuve évidente que la vie, même sans la proportion des formes, est plus belle que cette proportion de formes sans la vie. D'ailleurs, lorsqu'une fleuriste renommée met en œuvre tout son art pour faire un beau lis, il quoi visent ses efforts, de son propre aveu ? A réaliser de belles proportions abstraites? Eh ! non; ce qu'elle veut, c'est nous faire croire

à des proportions animées et vivantes, dût-elle, pour y réussir, altérer çà et là, quoique peu gravement, la régularité des formes, afin d'imiter quelques-unes de ces déviations accidentelles qui sont aussi dans la nature. Ainsi ce qui est beau dans les formes proportionnées de la fleur, ce ne sont pas ces proportions par elles-mêmes, c'est l'action mesurée de la puissance vitale que manifestent ces proportions, ou tout au moins qu'elles semblent manifester. Il s'ensuit de là que les formes proportionnées de la fleur ne sont pas, à proprement parler, absolument belles en ellesmêmes, mais que leur valeur esthétique n'est que celle d'un signe. Seulement, ce signe est de tous le plus apte à manifester Faction proportionnée de la puissance vitale, et c'est pour cela que ce signe est appelé beau.

Ici, comme dans les cas précédents, la puissance vitale ou la vie, affirmée sous les formes proportionnées, est tout à fait invisible. Ma raison la lit, en quelque sorte, dans les formes ou signes expressifs, comme elle lit une pensée dans un mot. Cette puissance vil;» le proportionnée, mesurée, régulièrement répandue dans toutes les parties de la fleur, je la connais par l'idée qu'en conçoit ma raison, pas autrement. Mais dès que ma raison l'a conçue, elle affirme que cette puissance existe et que son action proportionnée est un caractère de beauté.

Pourtant, quelque proportionnée que soit l'action de la puissance vitale dans une fleur, la loi de proportion n'y paraît ni toujours, ni strictement obéie. Elle y souffre de fréquentes transgressions. Je conçois

par ma raison un être en qui cette loi s'accomplit invariablement, en qui la proportion idéale est un élément de l'idéale beauté. Je tiens cet être pour le type même de la proportion, et c'est par rapport à ce type que je mesure la proportion des êtres finis. C'est parce que le lis que j'examine renferme de la proportion que je lui attribue une part de beauté, idéale. Je puis ainsi non seulement reconnaître que la proportion est un caractère de beauté; mais, grâce au type conçu par ma raison, je suis en état de prononcer que telle fleur n'est proportionnée et par conséquent belle qu'à un certain degré.

Car, pas plus au sujet de la proportion qu'au sujet de l'harmonie, je ne juge cette plante, abstraction faite de son genre. De même que l'harmonie, la proportion doit être aussi complète que le genre le comporte pour que la fleur ait toute la beauté que peut revêtir le genre. Je ne pense pas un seul instant à y chercher l'absolue proportion ; mais je lui demande celle qu'admet sa nature, et je prononce que la fleur est belle, dans son genre, au degré où elle possède la proportion de ce genre. Ma raison voulant porter un juste jugement sur cette beauté, y ajoute donc l'idée du genre qui l'enferme dans ses véritables limites.

J'enregistre par conséquent un cinquième caractère de la beauté du lis : l'action proportionnée de la puissance vitale exprimée par la proportion des formes visibles.

Je n'ai point encore parlé des couleurs du lis. Il faut cependant savoir si la beauté de la fleur ne tire de son

coloris aucun lustre. Mais personne ne conteste que, toutes choses égales d'ailleurs, entre deux lis, celui dont la fleur est d'une blancheur plus éblouissante et les feuilles d'un vert plus pur et plus brillant ne soit en même temps le plus beau. Dès que les fleurs se fanent et que les feuilles jaunissent, on dit que la beauté du lis s!en va.

Mais cette couleur éclatante du beau lis est-elle belle seulement à titre de couleur? D'abord, que serait la couleur sans la forme ? Je hache la fleur et les feuilles du lis à morceaux ; les couleurs demeurent, mais la beauté de la fleur demeure-t-elle ? La couleur est donc belle en tant que manifestation de la forme, laquelle n'est elle-même belle que comme manifestation de la vie. On objecte que, sur la palette du peintre et avant d'être employées, les couleurs sont belles, les unes plus, les autres moins. Mais il importe de s'assurer si Ton ne considère pas déjà ces couleurs, dans leur pâte informe, comme plus ou moins aptes virtuellement à manifester certaines formes. Le lambeau de toile sur lequel le peintre essuie ses pinceaux est taché de cent couleurs différentes : ces taches d'où rien ne sortira, ni contour, ni figure, n'ont absolument aucune beauté, et pourtant ce sont des couleurs. Sur un mur blanc, un coup de pinceau isolé, du rouge le plus vif ou du bleu le plus céleste, n'est qu'une souillure. []n fabricant d'étoffes, quelque fantasque que soit son goût, ne jettera jamais au hasard et pêle-mêle sur un tissu toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Toujours il les séparera, s' étudiant à les circonscrire dans de certains contours, divers et capricieux peut-être.

mnis régulièrement capricieux et uniformément variés. Ces faits, et bien d'autres qu'il est superflu d'accumuler, attestent l'insuffisance esthétique de la couleur prise en dehors des délimitations de la forme. Je puis donc dire que ce que nous admirons dans certaines couleurs, ce ne sont pas ces couleurs ellesmêmes, mais le parti que l'artiste en saura tirer en les soumettant au dessin de la forme, que cet artiste soit la nature ou l'homme.

Mais puisque les formes elles-mêmes n'ont de valeur esthétique que comme expression de la vie, il est clair que c'est aussi comme expression de la vie révélée par la forme que les couleurs ont de la beauté.

Cependant, parmi les aspects de la vie, il en est un que les vives couleurs traduisent plus particulièrement. A la vue d'une fleur, dont les belles formes sont vivement colorées, que disons-nous? Nous disons quela sève y abonde, que la vie y est large, riche, intense. Intense : ce dernier mot rend à souhait le phénomène dont la brillante couleur végétale est le signe. C'est bien l'intensité de la vie à son apogée qu'exprime cet éclat du coloris ; et c'est bien ce que nous admirons sous le vêtement printanier de la plante. Voilà donc un sixième caractère visible de la beauté invisible du lis : la vivacité de la couleur, expression de l'intensité de la vie invisible du végétal.

On montrerait sans peine que l'intensité de la vie végétative est un trait de beauté idéale. Cependant cette intensité n'est que bornée et très-incomplète, parce qu'elle ne ressemble que peu à la vie absolue, éternelle, infinie, dont ma raison conçoit le type idéal.

Mais celte énergie vitale, bornée et intense à la fois, suffît à donner à la fleur l'un de ses traits essentiels de pleine beauté, lorsqu'elle égale la plus haute intensité de vie où puisse atteindre le genre. De sorte que cette fois encore l'idée de beauté s'éclaire de l'idée du genre dont la raison se sert pour la mieux circonscrire.

Un septième caractère est communément regardé comme inhérent à la complète beauté du lis. Ce caractère, charmant par-dessus tout, c'est la grâce. Sans définir encore la grâce par son principe interne, ce qui ne sera possible que plus tard, reconnaissons dès à présent la grâce en l'envisageant sous ses plus extrêmes dehors, et cherchons si, comme on le prétend, elle est l'achèvement nécessaire de la beauté.

Les feuilles du pied de notre beau lis montent d'abord un peu en s'éloignant de la terre; puis à une certaine hauteur, elles se recourbent, et leur pointe retombe vers le sol. Cette courbe qu'elles décrivent avec souplesse me paraît gracieuse. Les pétales de la fleur, arrondis sur les côtés, s'évasent par en haut, et ces formes arrondies et évasées me paraissent gracieuses. Si, la nuit, un peu de pluie est tombé et s'est amassé au fond du calice, cette augmentation de poids fait pencher la fleur comme une jeune tête sur un col flexible, et cette légère inclinaison me paraît encore gracieuse. Un vent frais ploie la lige et la balance sur le pied ; mais, ployée et balancée, la lige se relève toujours sans effort et reprend aisément sa position primitive. Ces mouvements faciles, cette molle flexibilité, cette élasticité de la tige, me paraissent, eux aussi,

gracieux, et cette grâce me semble être un élément nécessaire de la beauté de la fleur.

N'est-ce pas là une illusion? Le lis, privé de cette mollesse dans les lignes et dans les formes, et de cette souple mobilité, ne serait-il pas tout aussi beau ? Voyons. J'ai là un lis de fer-blanc peint, d'un travail merveilleux. Je^tords le métal maniable : je rends les feuilles géométriquement droites. Je fais de même pour les pétales dont je détruis l'évasement. Je soumets à l'action du vent la tige rigide de la plante : elle frémit et ne ploie pas, ou, si elle ploie, elle reste ployée, sans pouvoir d'elle-même se redresser. Ce lis, aux feuilles droites, aux pétales roides et à la tige inflexible, n'a pas de grâce, et, manquant de grâce, il lui reste peu de beauté.

Ainsi, la flexibilité des lignes et des formes, et la souplesse des mouvements, donnent au lis de la grâce, et cette grâce est un élément nécessaire de sa beauté.

Cette grâce n'a pu être impunément diminuée. Pourra-t-elle être accrue impunément ? Il faut le savoir. Reprenant mon lis de métal (cette expérience briserait un lis naturel), je retourne plusieurs fois chacune de ses feuilles sur elle-même, en forme de volute; j'enroule de même chaque pétale autour de son extrémité prise pour centre; j'imprime à la tige les sinuosités d'une ligne spirale. Par là, les courbes de la plante sont plus recourbées, plus nombreuses, et la plante affecte une plus grande apparence de souplesse et de flexibilité. Ainsi, j'ai exagéré ce qui en faisait la grâce. En ai-je augmenté la beauté? Tout

au contraire : je l'ai gâtée, faussée, presque détruite.

Enfonçons maintenant davantage. Ces mots : souplesse des lignes, flexibilité des formes, mobilité facile du corps de la plante, n'expriment-ils pas au fond une seule et même idée, un seul et même fait, considéré sous trois aspects différents? Pourquoi les contours de la feuille du lis sont-ils souples, sinon parce que la puissance vitale qui les dessine agit avec souplesse ? Les formes de la plante seraient-elles flexibles, si la puissance vitale qui les anime agissait avec effort et roideur ? La plante tout entière aurait-elle cette facile mobilité si la vie en était absente, ou si elle y était solide et vigoureuse comme dans le tronc du chêne ? Mais le tronc du chêne est inflexible ; mais une plante morte et desséchée ne plie pas, elle rompt; témoins ces branches vides de sève que le vent d'hiver fait pleuvoir sur la terre. Contours des feuilles et des pétales, formes flexibles, mouvements pleins d'élasticité et d'aisance, ce sont là comme les gestes expressifs de la vie elle-même, aussi mobile et souple que la mort est inerte et roide. La grâce des formes et des mouvements est donc belle comme expression des mouvements faciles de la puissance vitale. Mais la puissance vitale de la plante est sa propre et vraie beauté. Ainsi, nous pouvons définir la grâce visible de la plante en disant qu'elle est l'expression du mouvement facile de la beauté, ou la beauté exprimée par le facile mouvement des formes.

Deux sortes de grâce, par conséquent, dans le lis : la grâce visible des formes, belle comme expression

de la grâce invisible; et la grâce invisible, belle en elle-même, parce qu'elle est la vie même dans son action aisée, souple, moelleuse.

Voilà jusqu'ici sept caractères de la beauté du lis. C'est beaucoup, dira-t-on. Soit, mais ce n'est pas trop, puisqu'il n'est pas un seul de ces caractères dont l'absence ne soit au détriment de la beauté de la fleur. J'irai plus loin et je dirai hardiment : sept caractères, ce n'est pas assez, si un plus long examen en découvre un huitième, sans lequel la beauté du lis serait ou incomplète, ou incomplètement manifestée. Redoublons donc d'attention, et poussons jusqu'à sa limite cette délicate analyse.

Au moment où je considère cette fleur magnifique, le ciel se couvre, le soleil se cache, la pluie tombe, et un voile gris s'étend sur toute la nature. Aussitôt l'éclatde la fleur s'efface, les reflets nacrés de ses pétales s'éteignent, le brillant poli de ses feuilles ne reluit plus. Elle parait moins belle, parce que la lumière lui manque, et que, comme parlent les peintres, elle n'est plus dans son jour. Sa beauté, je le sais, n'est point altérée, mais elle n'est plus aussi vivement manifestée.

La belle saison est finie, l'hiver est venu. Je veux avoir des lis, même au temps de la neige. J'appelle à mon aide un habile jardinier qui force cette belle plante à fleurir en janvier. Je triomphe, mais pas tout à fait pourtant. Dans cette caisse de bois qui lui mesure un étroit carré de terre, sous ce châssis de verre qui le sépare du ciel, au milieu d'une foule de fleurs qui le coudoient et le gênent, mon lis semble manquer

d'air et d'espace : il a la mine embarrassée de quelqu'un qui est dépaysé. Sa beauté, encore cette fois, n'est point altérée, mais elle n'a pas son libre épanouissement, et est moins complètement manifestée qu'au jardin, en pleine terre, en plein air, avec le ciel pour seul abri.

Ou bien ce lis a par hasard poussé et grandi au fond d'un trou, près d'une eau verdâtre, parmi des décombres et d'immondes débris. Là, dans ce lieu indigne, il est beau cependant, beau par le contraste, d'une beauté solitaire relevée par la laideur de son entourage sordide. Néanmoins, je souffre de le voir dans cette fosse. Je sens et je dis qu'il n'est pas à sa place. Sa beauté aurait éclaté tout aussi bien ailleurs, et mieux peut-être. Je l'enlève donc et le transplante au sommet d'un tertre arrondi, où son pied s'entoure d'un triple cercle de pensées, de giroflées de Manon et de gazon fin. Ici, sa haute taille, relevée par la petitesse des fleurs qui l'encadrent, semble grandir encore ; ses vives couleurs tranchent sur celles des fleurs voisines. Il y a contraste encore ; mais il y a harmonie aussi. Le lis se compose avec les plantes qui l'accompagnent, et celles-ci se composent avec lui. Il les orne, mais il en est orné. Il couronne et achève heureusement le massif dont il fait partie, et, au faite de ce bouquet vivant, sa beauté s'étale dans toute sa splendeur.

Il y a donc des conditions de lumière, d'air, d'espace, d'association avec les fleurs et les objets environnants, qui font éclater toute la beauté du lis. 'Ces conditions, par conséquent, conviennentàcette beauté. Réciproquement, la beauté du lis convient à certaines

choses qu'elle pare et embellit à son tour. Ainsi, le lis a un huitième caractère de beauté que ma raison reconnaît et proclame, et qu'elle impose à toute l'espèce ; et ce caractère, c'est la convenance. La convenance est cette harmonie extérieure qui met la plante d'accord avec la nature et la nature d'accord avec la plante, comme l'harmonie propre de la plante en met toutes les parties d'accord entre elles et avec elle-même.

Si le lis avait un neuvième caractère de beauté, je n'hésiterais pas à l'ajouter à la liste des précédents. Mais je ne découvre pas ce neuvième caractère. Serait-ce la magnificence ? La magnificence n'est que la grandeur vivement manifestée par les couleurs éclatantes de la fleur, c'est-à-dire la réunion de deux caractères déjà comptés. Serait-ce la simplicité? La simplicité n'est que l'absence d'un luxe inutile d'ornements, que la sobre variété des couleurs et des formes, diversifiant l'unité, mais s'y soumettant et la laissant apparaître. Serait-ce l'élégance exquise? L'élégance n'est que la grâce sensible jusque dans les plus fins détails. Quant à la majesté, à l'orgueil, à la fierté, ce sont des caractères moraux que nous attribuons au lis sans qu'il les possède réellement, parce que cette même grandeur, ce port superbe et cette tète haute de la plante expriment ordinairement chez l'homme la majesté, l'orgueil et la fierté. Il sera question plus tard de ces caractères moraux, de la puissance à laquelle ils appartiennent en propre, et des formes visibles qui en sont les signes expressifs.

Puis donc que la beauté du lis ne nous offre plus aucun autre caractère à constater, considérons encore

une fois tous les phénomènes suscités par cette beauté dans notre intelligence, et voyons quels rapports ils soutiennent entre eux.

En premier lieu, ces huit caractères visibles sont l'expression d'autant de caractères invisibles, lesquels ne sont que les modes d'action d'une certaine puissance vitale invisible, modes tellement essentiels à l'action de cette puissance que, faute d'un seul de ces modes, cette puissance n'est ni tout elle-même, ni belle de toute sa beauté. Et si j'en juge ainsi, c'est que dans chaque lis particulier ma raison conçoit invinciblement une certaine puissance vitale qui le crée et s'y exprime, elle et tous les caractères qui lui sont essentiels.

Ce n'est pas tout. A mesure que je considère plus attentivement les huit caractères de la forme visible du beau lis, j'en vois trois, la grandeur, l'éclat des couleurs et la grâce extérieure, se rapprocher, composer un groupe et se ranger sous une seule et même idée. D'autre part, je vois les cinq autres, l'unité, la variété, l'harmonie, la proportion et la convenance, se rapprocher aussi, composer un groupe distinct du premier et se ranger a leur tour sous une seule et même idée distincte de la première. En effet : qu'est-ce que la pleine grandeur de la forme? C'est la forme se déployant sur une étendue déterminée. Puis, qu'est-ce que l'éclat des couleurs ? C'est la forme manifestant vivement son déploiement sur tous les points de l'étendue que cette forme circonscrit. Qu'est-ce enfin que la grâce extérieure? C'est encore la forme se déployant librement, richement, aisément sur toute l'étendue

de la plante, au moyen de contours arrondis, flexibles, et d'un développement plus grand et plus souple que ne le serait le développement de lignes droites et roides. En sorte que ces trois premiers caractères se ramènent naturellement à un seul : le déploiement de la forme, grand dans tons les sens, comme est grand en tous sens ce qui est large, énergique et aisément multiple. Ainsi ces trois premiers caractères se rangent d'eux-mêmes sous l'idée unique de la grandeur.

De même s'appellent et se réunissent sous une seule idée les cinq autres caractères de la forme visible. Voyez plutôt : l'unité de la forme visible, n'est-ce pas la forme totale se concentrant, se maintenant, se renfermant, ou, d'un seul mot, s'ordonnant dans les limites générales constamment les mêmes, qui dessinent le plan et l'unité de la forme idéale du type? La variété de la forme visible, n'est-ce pas la forme totale divisée en parties, et ces parties se maintenant et se renfermant, bref, s'ordonnant dans des limites uniformément variées comme les limites des parties du type idéal? On voit aisément que l'harmonie de la forme visible c'est, d'une part, la forme totale, d'autre part, les formes partielles, se coordonnant les unes par rapport aux autres. Quant à la proportion, ce sont les dimensions de la forme visible se coordonnant les unes par rapport aux autres. Enfin, la convenance dans la forme visible, c'est la forme du lis et les formes diverses des objets voisins, se coordonnant entre elles au profit de la plus éclatante manifestation de la forme du lis.

D'où se tire cette conclusion : que les trois premiers caractères de la beauté visible du lis se ramenant à la forme grandement déployée, et les cinq autres à la forme ordonnée, cette beauté a, au total, deux caractères : la grandeur et Y ordre.

Les caractères de la puissance invisible exprimée par la forme se rapprochent en deux groupes exactement pareils. Ainsi, la grandeur de la puissance dans le beau lis, c'est la puissance vitale se déployant avec ton le l'étendue que semble comporter cette fleur. L'intensité de la puissance, c'est la puissance vitale agissant ou se déployant sur tous les points où elle est présente avec toute l'énergie dont cette fleur semble capable. Enfin, la grâce invisible de la puissance, c'est la puissance agissant ou se déployant par des mouvements aussi aisés, aussi souples, aussi flexibles et multiples que cette fleur semble pouvoir les produire. En sorte que la grandeur proprement dite de la puissance, l'intensité et la grâce de cette puissance se ramènent naturellement à l'idée générale et unique de grandeur.

Passons maintenant aux cinq autres caractères de beauté de la puissance. L'unité de la puissance, c'est la puissance ordonnant son action totale en vue de la réalisation d'une forme unique et toujours semblable à elle-même. La puissance du lis produit toujours des lis, jamais des œillets ni des pavots. La variété de la puissance, c'est la puissance ordonnant ses actions partielles et diverses, de façon à produire des parties diverses toujours semblables aux parties diverses d'une même forme. Les actions partielles de la puissance

vitale du lis produisent toujours une tige de lis, des feuilles de lis, des pétales de lis, et non des feuilles de lis sur une tige de rosier, ni des pétales de lis sur un calice de campanule. L'harmonie de la puissance, ce sont : d'une part, l'action totale de la puissance ; de l'autre, les actions partielles de cette puissance se coordonnant entre elles de façon non à s'entraver, mais au contraire à s'aider mutuellement dans la production de la plante. La proportion de la puissance, c'est la puissance mesurant, c'est-à-dire ordonnant ses efforts de façon à atteindre le résultat, sans rester en deçà ni passer au delà. Enfin, la convenance dans la puissance, c'est l'action de la puissance se coordonnant avec les puissances voisines, de telle sorte que ces actions extérieures se composent avec l'action de la puissance comme les actions d'une même puissance, et rehaussent la beauté de la plante ou de l'objet que! qu'il soit.

Ainsi, les trois premiers caractères de la puissance du lis, la grandeur, l'intensité et la grâce, se ramenant à la grandeur; les cinq autres se l'amenant à l'ordre, nous pouvons dire qu'au total l'invisible beauté du lis a deux caractères : la grandeur et l'ordre.

Je conviens tout de suite que ni les jardiniers, ni même les amateurs éclairés, lorsqu'ils admirent un beau lis, n'invoquent expressément ces deux idées de grandeur et d'ordre; encore moins comptent-ils sur leurs doigts les huit caractères compris sous ces deux: caractères généraux, afin de s'assurer si aucun ne manque à l'appel. Mais donnez-leur à choisir entre plusieurs lis : après un rapide examen, ils choisiront

sans se tromper celui ou ceux où seront présents les caractères en question, et rebuteront sans pitié celui ou ceux où manquera un seul de ces caractères. Comment ne pas reconnaître dans ce choix l'application pratique de nos principes et la confirmation de nos analyses ?

Nous pouvons donc terminer le présent chapitre par cette conclusion : Le beau lis est celui dont la forme visible, aussi grande et aussi ordonnée que semble le comporter l'espèce, manifeste une puissance vitale agissant avec toute la grandeur et tout l'ordre auxquels la puissance idéale de l'espèce est capable de s'élever.

Telle est l'affirmation définitive de ma raison à l'égard de la beauté du lis; et l'on a vu, chemin faisant, quelle est, dans ce phénomène intellectuel, la part restreinte de l'expérience, et quelle la part beaucoup plus large de la raison.

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