CHAPITRE III
Analyse des effets produits par le bean sur l'intelligence humaine.
(Suite.)
Autres exemples : beauté d'un jeune enfant; beauté de son corps, beauté de son âme. — Beauté de la vie de Socrate. — Y a-t-il un idéal de la forme physique de l'homme ? — Discussion de cette question. Conclusion affirmative. — Beauté d'une symphonie de Beethoven. — Toutes les beautés précédemment analysées suscitent en mon esprit les mêmes idées et ont les mêmes caractères essentiels.
Quoique j'aie mis tout le soin possible à déterminer les effets produits par la beauté du lis sur mon intelligence, quoiqu'il soit déjà bien évident pour moi que loutes les belles fleurs de cette espèce susciteraient dans mon esprit les mêmes idées et me dicteraient les mômes jugements, quoiqu'enfin il me paraisse improbable que de semblables analyses puissent aboutir à des résultats sensiblement différents, je craindrais néanmoins de me tromper en faisant un trop tôt, comme dit Platon dans le Philèbe, c'est-à-dire en généralisant trop vite, si je prononçais dès à présent que toutes les choses belles, sans aucune exception, agissent sur mon intelligence de la même manière qu'un beau lis. Alin donc de procéder avec toute la rigueur de la méthode, je vais me placer en présence
de quelques autres objets beaux, d'une nature autre que celle des fleurs, et rechercher si mon intelligence en est, ou non, pareillement affectée.
Un enfant, beau comme celui qui se tient debout aux pieds de la Belle Jardinière de Raphaël, et du même âge, dort étendu dans son berceau. Les formes de son corps ont toute l'ample grandeur qu'elles doivent avoir à ce moment de sa vie. Une exquise unité rattache ses membres à son corps et son corps à sa tète. Une variété non moins ravissante divise cette unité en parties symétriquement correspondantes, et toutes ramenées à l'unité par leur similitude et par leur position à la fois inverse et pareille des deux côtés d'une même ligne centrale. Par là, tous les membres de ce corps charmant sont en harmonie. La proportion y règne aussi, non la proportion virile, — j'en serais choqué, — mais les proportions molles et rebondies de l'enfance. Le plus frais coloris anime sa peau délicate et transparente. Dans la pose de sa tète sur son bras ; dans sa poitrine alternativement soulevée et abaissée au gré de la respiration ; dans les mouvements doux et ondoyants par lesquels il change de position; dans l'abandon de toutes ses attitudes éclate une grâce naïve qui attire le regard et l' enchaîne. Enfin, dans ce berceau, comme en un cadre fait pour la rehausser, son innocente beauté reluit tout entière.
Sa beauté serait ou moindre, ou détruite, s'il y manquait un ou plusieurs de ces caractères. En puis-je douter? Maigre, petit et chétif, serait-il aussi beau? Le serait-il autant si, par une cruelle méprise de la
nature, il n'avait qu'un bras ou trois jambes? Sa beauté se passerait-elle impunément de cette parfaite harmonie qui met en lui toutes choses d'accord ? Avec un corps énorme et des jambes grêles, avec une petite tête sur un cou épais et court, c'est-à-dire en l'absence de toute proportion, aurait-il encore sa beauté? Pale et livide, l'admirerais-je tout autant? Enfin, sur un tas de fumier et de boue, sa beauté brillerait encore, mais elle y serait déplacée ; cette couche sordide la déshonorerait. Une convenance naturelle veut que sa beauté s'épanouisse sur la blancheur de ses langes ou sur le sein de sa mère. Là, elle orne ce qu'elle entoure, et elle en est ornée. Là, elle se compose avec des objets qu'elle embellit et dont la beauté l'embellit elle-même et l'achève.
La beauté visible de cet enfant apparaît donc à mon intelligence marquée des mêmes caractères que la beauté du lis.
Mais ces formes visibles de l'enfant sont-elles belles par elles-mêmes et seulement à titre de formes ? Voyons. A côté de cet enfant en est un autre, modelé en cire, et qu'un prodige de l'art a rendu tout semblable au premier. Même, un secret mécanisme imite, à s'y méprendre, le jeu régulier de la respiration. J'y suis pris et j'admire. Mais bientôt je reconnais que cette figure n'a que l'apparence de la vie. Tout aussitôt mon admiration se déplace et s'affaiblit. Maintenant, ce que j'admire surtout, c'est l'adresse consommée de l'artiste : et si je donne encore quelques éloges à ce travail, c'est que l'enfant de cire ressemble au premier. Or, pourquoi trouvais-je celui-ci beau? C'est
que ses formes étaient l'expression de la puissance idéale de la vie. il était plein de toutes les beautés de la vie en sa 116111* : voilà ce qui me ravissait en lui. Ma raison, sous les formes de son corps, avait donc, par une infaillible intuition, conçu la présence de la vie dans la plénitude de son action puissante et ordonnée.
Je n'ai que faire de répéter pour l'enfant ce que j'ai dit pour le lis. Qui ne voit que cette adorable petite créature a suscité dans ma raison les mêmes idées que le lis, et provoqué le même jugement de beauté fondé sur les mêmes conceptions ?
Mais peut-être cette seconde analyse n'est-elle pas assez concluante. Peut-être suis-je resté dans un ordre de faits trop analogues, car un enfant de cet âge et qui dort, c'est, dit-on, une fleur qui végète. Entre les deux exemples que j'ai choisis, la différence ne semble pas assez grande. — Soit. Eh bien ! agrandissons-la.
L'enfant ne dort plus. Il ouvre les yeux ; il cherche autour de lui. Sa mère est là qui épiait son réveil. Il la regarde, l'appelle, se lève, jette ses bras autour de son cou et presse de ses lèvres les lèvres maternelles. Il est bien beau ainsi, et d'une beauté nouvelle et supérieure, dune beauté que le lis ne saurait revêtir. Analysons cette nouvelle beauté.
Les formes visibles de l'enfant n'ont pas changé, et j'admire en lui quelque chose de nouveau : ce ue sont donc pas ses formes visibles que j'admire à présent. Est-ce du moins la puissance vitale ? Mais cette puissance, ouvrière des formes visibles, n'est en ce moment que ce qu'elle était pendant le sommeil de l'en-
fant. Ce qui est beau en lui maintenant, c'est donc autre chose que les formes visibles et autre chose que la puissance vitale.
L'enfant est beau évidemment à cette heure par la puissance de sa tendresse filiale. Or, cette tendresse est une de l'unité même de son cher objet et de l'unité même du petit être qui la ressent. Elle est variée aussi, car elle s'associe la volonté de l'enfant qui meut tout son petit corps vers le même objet, et l'intelligence par laquelle l'enfant a distingué sa mère de tout ce qui l'environne. Et comme tout en lui obéit au même sentiment, tout en lui est en harmonie. Sa tendresse ne va pas au delà du but et ne reste pas en deçà : il aime sa mère de toute sa force, et ce n'est pas trop, car l'excès de son affection ne fait juste que remplir la mesure. Sa puissance d'aimer est donc proportionnée. Ardente et vive, elle éclate comme un chaud rayon de soleil. Déplus, il aime sans effort, sans dessein même ; il aime comme il respire. Aussi, rien au monde n'a plus de grâce que son affection. Enfin, de tous les êtres de la terre, il nen est aucun, pas même son père, auquel son affection s'adresse aussi bien ; il n'est personne à qui sa tendresse convienne au même degré et dont le cœur réponde au sien avec une égale harmonie.
Ainsi, la puissance d'aimer que montre cet enfant est belle, et elle est belle premièrement parce qu'elle est aussi grande qu'elle peut l'être à cet âge; elle est belle secondement parce qu'elle a certains caractères dont l'ensemble compose ce que nous avons appelé l'ordre. L'enfant est donc beau en ce moment, parce
qu'il déploie une puissance de sentir et d'aimer grande et ordonnée autant que le comporte sa nature d'enfant.
Mais qui donc m'a révélé la tendresse de l'enfant, si vive, si naturelle, si belle ? C'est sa physionomie, ce sont ses regards, ses gestes, toute son attitude. Mais, autrement constitué, laid de visage, difforme de corps, la beauté de son affection eût-elle été aussi fidèlement interprétée ? Hélas ! non : sa tendresse sans doute se fût néanmoins exprimée, mais gauchement, imparfaitement, et dissimulée à moitié par son ingrate figure et ses membres disgracieux. Je le sais, j'en suis certain. Ainsi, entre la beauté visible et le beau sentiment invisible de cet enfant, ma raison découvre un merveilleux accord. Je ne puis pas ne pas reconnaître que les formes accomplies de son corps et les lignes régulières de son visage sont, dans leur ensemble, l'organe le plus fidèlement expressif de sa belle affection. Les formes idéales du corps de cet enfant ont donc une double aptitude expressive : elles sont naturellement aptes à signifier et la beauté de la vie physique et la beauté de l'affection. Mais si elles possèdent cette dernière aptitude, c'est que la beauté de l'affection, dont nous venons de saluer l'aurore dans l'enfant, est, elle aussi, une puissance grande et ordonnée qui trouve dans les formes grandes et ordonnées du corps ses interprètes les plus exacts, après la parole.
Voilà donc, dans ce troisième exemple, la beauté s'offrant encore à ma raison comme une puissance marquée du double caractère de la grandeur et de l'ordre, et rattachée par un rapport nécessaire et ra-
tionnel à des signes qui en sont l'expression visible.
Cependant, ne nous tenons pas encore pour satisfaits. Les exemples que nous avons invoqués jusqu'ici étaient simples et d'analyse facile. Des beautés moins circonscrites, plus complexes, ne se déroulant en quelque sorte que dans la longueur du temps et la diversité des lieux, présenteraient-elles les mêmes caractères et éveilleraient -elles en notre esprit les mêmes idées, suggéreraient-elles à notre raison les mêmes jugements ?
Considérons tout une belle vie d'homme, par exemple, la vie de Socrate. Quiconque a étudié cette vie dans Xénophon et dans Platon l'estime belle. Mais pourquoi ? Parce que cette vie n'est qu'une suite de belles actions. Je dois donc chercher par où chacune de ces actions est belle, et comment cet ensemble de beautés particulières forme une beauté totale. Cependant, il est inutile et il serait fastidieux de décomposer une à une toutes les actions de cette longue vie pour en démêler les caractères de beauté. Il suffira d'en analyser une prise au hasard. Ce qui sera vrai de celle-là le serait de toutes les autres.
Blessé à Potidée, Alcibiade est près de tomber entre les mains de l'ennemi. Socrate défend son ami et le sauve. Qu'y a-t-il de beau dans cette action ? On répond : l'accomplissement d'un des devoirs de l'amitié. Soit. Mais toute action conforme au devoir n'est pas nécessairement belle. Je suppose qu'Alcibiade étant fatigué d'une longue marche, Socate lui eut prêté l'appui de son bras : cette simple action eût été con-
forme au devoir; cependant, ce serait la surfaire que de la qualifier de belle action. Où donc est la différence ? C'est que risquer sa vie pour son ami, cela est difficile, rare, grand. Cette action de Socrate est donc grande. Mais elle est antre chose encore. Le devoir est aussi Tordre, l'ordre moral. Que cette action cesse d'être grande, tout en restant conforme à l'ordre ; ou bien qu'elle soit grande, mais en violant l'ordre moral, comme si, par exemple, Socrate dérobait Alcibiade h un châtiment légitime ; dans l'un et dans l'autre cas, sa beauté disparaîtra. La beauté de cette action consiste donc dans la grandeur et dans l'ordre réunis.
Et, en parlant ici d'une action ordonnée, je prends et dois prendre ce mot ordonné dans sa double signification. En effet, une chose ordonnée est, a la fois, ce qui est commandé et ce qui est en ordre. Sauver la vie à un ami, c'est faire un acte commandé par la raison ; mais c'est, de plus, réaliser en soi-même en tant qu'ami tout l'ordre possible. Considérez Socrate couvrant Alcibiade de son propre corps : dans cette action, tant qu'elle dure, toutes les puissances de son être souliennent entre elles ces rapports excellents et constants auxquels notre raison a donné le nom d'ordre. Voyez plutôt : cette action est d'abord une de l'unité même du but où elle tend : sauver Alcibiade ; mais elle est en même temps variée, parce qu'elle se diversifie autant de fois que les attaques de l'ennemi et qu'elle implique le concours des facultés diverses de Socrate : son intelligence voit Alcibiade blessé et l'ennemi qui le menace ; son cœur
est ému de ce danger ; sa volonté lutte pour le défendre. Et comme toutes les facultés de Socraîe conspirent au même but, par là même elles sont en harmonie. En outre, l'effort de chacune de ces facultés est proportionné à la difficulté du but. L'ardeur que met Socrate à accomplir son devoir fait briller son amitié de l'éclat le plus vif. Mais là, comme dans la retraite de Délium, Socrate, s'il est ému, n'est point troublé : il a l'esprit présent, l'attitude fière, le regard tranquille ; en un mot, cette aisance sereine au milieu des périls, qui est la grâce même du courage militaire. Enfin, sur le champ de bataille, ce philosophe, ce méditatif, semble n'avoir jamais fait d'autre métier que la guerre : il est là à sa place, et comme chez lui. Il convient à son rôle, et son rôle lui convient. Son action a donc tous les caractères qui constituent l'ordre, et ma raison me dit que ce sont ces caractères, avec la grandeur de l'action, qui en font l'éclatante beauté.
L'analyse des autres actions de Socrate nous y ferait découvrir constamment les mêmes traits de beauté. Je puis donc dire dès à présent que sa vie fut belle, parce qu'elle eut constamment toute la grandeur que pouvait atteindre et tout l'ordre moral que pouvait réaliser à son époque cette puissance libre qui s'appelle l'homme. Or, si j'en juge ainsi, c'est manifestement que j'ai dans l'esprit un type idéal de beauté morale qui me sert de mesure toutes ies fois que je porte un jugement de beauté sur les actions ou la vie des hommes.
La vie de Socrate fut donc belle de la beauté mo-
raie, et nous venons de voir en quoi notre raison fait consister celte beauté. Mais la laideur du visage de Socrate soulève une objection dont les empiriques se sont plus d'une fois armés pour combattre ceux qui admettent un idéal de la beauté physique. Socrate. de son propre aveu et de l'aveu de ses plus dévoués disciples, avait le visage de Silène. A l'aspect de sa figure, un certain Zopyre, habile physionomiste^ prétendit qu'il avait des penchants bas et vicieux , et Socrate confirma ce témoignage en confessant qu'il était né avec des appétits violents dont il n'avait triomphé qu'à force de volonté. Mais lorsqu'il s'animait en conversant avec ses disciples, peu s'en fallait qu'on ne le crût beau. Ne peut-on pas conclure de là que tout visage humain est beau, à la seule condition d'exprimer la vertu ou le génie, et qu'ainsi la beauté physique n'est qu'une chimère?
Il y a dans cette façon d'envisager les choses du faux et du vrai. Mais quelle part de vrai, quelle part de faux ?
Les plus obstinés adversaires de l'idéal physique concèdent pourtant que certaines difformités sont absolument choquantes et laides ; ainsi un visage borgne, ou un bec-de-lièvre, une figure sans nez ou masquée à moitié par une tache lie de vin, ou un corps bossu. Recueillons cet aveu; car de deux choses l'une : ou le jugement qu'il implique est faux et inique, ou ce jugement se fonde sur l'existence de quelque loi qu'il faut découvrir.
Mais on accorde davantage : on distingue fort bien une face grotesque, une caricature, d'un visage ordi-
naire, et on y voit, sans hésiter, une bizarrerie, une erreur, un écart de la nature physique. Mais de quoi donc s'est, en ce cas, écartée la nature, sinon de certaines lois ? Le polichinelle dont on amuse les enfants a le nez trop crochu, dites-vous, et le menton trop long et trop relevé? Qui vous en avertit? Le bon sens, n'est-ce pas ? A la bonne heure; mais puisque le bon sens vous parle de trop ou de trop peu, c'est donc qu'il a une mesure. Reconnaissez de bonne foi tout de suite que cette mesure, c'est une loi ou un ensemble de lois posées par la raison et par conséquent idéales.
Allons plus loin. Surprenons les empiriques à ces moments où, libres de toute préoccupation systématique, ils suivent tout simplement le commun chemin. Présentons-leur inopinément le buste de Socrate à côté de celui d'Alexandre, et osons dire que ces deux têtes sont également belles, et même que celle de Socrate surpasse l'autre en beauté physique. L'empirique se moquera de nous : il reprendra dans la figure de Socrate le nez court, gros, épaté, les lèvres épaisses, le front trop bombé, les yeux saillants à l'excès comme ceux de l'écrevisse; puis, d'un geste d'artiste, il relèvera dans le profil d'Alexandre l'absence de ces défauts et la présence des qualités contraires. Bref, il invoquera dix fois, sans s'en apercevoir, ces formes normales que tout à l'heure il repoussait comme une convention d'école et un préjugé académique.
Il y a donc une certaine beauté physique avouée par tout le monde, même par ceux qui voudraient la nier. Mais la question maintenant est de savoir si un t. i. 5
visage physiquement laid est un organe aussi parfait de la beauté morale que les visages réputés beaux.
Chacun reconnaît que certains états du visage de l'homme ont la propriété d'exprimer certains sentiments, certaines passions, certains mouvements de la vie morale dont ils sont les signes exclusifs. La colère a son visage à elle : autre est celui de la joie, autre celui de la tristesse, autre celui de la gourmandise savourant des mets exquis. Si un homme a l'œil en feu et la face contractée, personne ne croira qu'il soit dans un accès de bonté charitable. S'il a les traits épanouis et la bouche riante, nul ne pensera qu'il soit accablé de douleur. La raison est donc dans cette conviction que le visage de l'homme possède un langage composé de signes expressifs, dont la signification est constante. C'est la nature qui nous apprend à comprendre ces signes, et chacun, sans maître, sait les lire couramment.
Mais il arrive que chez bon nombre d'individus, telle disposition des traits du visage, au lieu d'être passagère et fugitive, et de ne se produire que sous l'influence d'un sentiment déterminé, demeure permanente et lixe, quelle que soit la diversité des pensées qui occupent l'esprit ou des passions qui troublent le cœur. Ces individus sont nés ainsi. Par exemple ceux dont les yeux sont gros, ronds, très-ouverts, ont toujours un peu l'air mécontent, fussent-ils très-satisfaits et très-heureux. Ceux dont la bouche sourit invariablement par l'effet de sa forme semblent railler tout le monde, alors même qu'ils y songent le moins. Ceux dont les narines sont naturellement dila-
tées et comme palpitantes, les lèvres grosses et la mâchoire inférieure large et lourde, sont considérés comme enclins aux jouissances sensuelles. Que si, à l'user, nous reconnaissons que leur visage est démenti par leur caractère, tout en nous félicitant d'avoir été trompés par l'apparence, nous regrettons sincèrement que leur ingrat visage dissimule à ce point leur bon naturel.
Ces faits prouvent jusqu'à l'évidence que notre raison reconnaît et ne peut s'empêcher de reconnaître dans certains traits ou certaines dispositions des traits du visage humain les signes exclusivement propres à exprimer certains états soit passagers, soit permanents de notre être intérieur. Notre raison ne croit donc pas, et personne ne lui fera croire que tous les visages soient également aptes à manifester la beauté morale. Elle croit, en outre, que les visages les moins aptes à exprimer la beauté morale sont ceux que tout le monde nomme physiquement laids, même lorsque cette laideur n'est qu'ordinaire et ne va pas jusqu'à la difformité. Et si vous l'interrogez avec soin, elle vous donnera les motifs de cette croyance. Elle vous dira qu'elle tient pour laid tout visage sensiblement irrégulier, c'est à savoir tout visage qui offre un ou plusieurs traits en dehors de la symétrie et des proportions normales, symétrie et proportions qu'elle connaît parfaitement. Elle sait si le front est trop bas ou trop haut, si les yeux sont trop petits ou trop grands, trop ronds ou trop tirés, si le nez est trop long ou trop gros, si l'une des lèvres avance trop ou trop peu, si l'ovale de la face est trop large ou trop allongé. A
chacun de ces défauts, elle rattache ou l'existence ou tout au moins l'apparence d'un défaut correspondant de l'esprit, du cœur ou de la volonté, et elle refuse d'admettre qu'un signe irrégulier, défectueux, sans symétrie ou sans proportion, sans ordre, en un mot, soit l'expression fidèle et adéquate d'un état intérieur ordonné et parfait. Elle juge donc et jugera toujours que Socrate n'avait pas le visage de ses vertus, et que si ses beaux discours firent souvent oublier ce visage de Silène, un autre visage plus en rapport avec sa sagesse, non seulement n'aurait pas eu besoin d'être oublié, mais tout au contraire aurait appelé efficacement et retenu l'attention, et serait venu en aide, par sa régularité animée, à l'éloquence du philosophé et à l'exacte manifestation de ses nobles sentiments.
On le comprend, en effet : un visage dont les traits ont la grandeur et la régularité des formes normales n'alïecle par lui-même aucune de ces expressions lâcheuses inhérentes au manque de symétrie ou de proportion de certaines parties de la face. En second lieu, un tel visage est moins apte qu'un visage incorrect ii manifester tout entiers les états désordonnés de l'être intérieur lorsque ces états viennent à se produire. Enfin, grand, proportionné et symétrique comme il l'est, le visage régulier possède virtuellement le pouvoir de signifier d'une façon exacte la grandeur et l'ordre dans les pensées, les volontés et les affections, et les manifeste effectivement mieux qu'aucun autre dès que les réalise l'être intérieur. De là l'invincible attrait des beaux visages, même dans les moments où ils sont dépourvus d'expression.
Quoique muets, ils sont pleins de promesses. 0e là vient encore que le visage qu'un noble caractère façonna dès longtemps à son image rayonne encore jusque dans la mort immobile. Il n'est aucun homme, si austère qu'on le suppose, qui, heureux d'avoir le caractère de Socrate, ne fut plus heureux d'avoir, par surcroit, le visage d'Alexandre. Le masque de Silène n'est pas fait pour Minerve. Le front pur et le doux profil du disciple bien-aimé n'est pas fait pour Judas. Ce qu'il fallait à celui-ci, c'était bien la face ignoble d'un habitant des bagnes : ainsi le comprit le génie de Léonard de Vinci.
Et maintenant, si l'on compare le visage idéal que la raison voudrait toujours voir à la vertu, c'està-dire à la vie morale, grande et ordonnée, avec celui qu'elle assigne à la puissance vitale, grande et ordonnée, on constatera qu'entre les deux il n'y a pas d'essentielle différence. Que deviennent, en présence de ces jugements de la raison, les théories empiriques qui, tout en proclamant un idéal de beauté morale, relèguent parmi les chimères l'idéal de la beauté physique?
Mais quoique Socrate eût un visage mal fait pour manifester son caractère, il n'en demeure pas moins hors de doute que son caractère était merveilleusement beau. Qu'on me raconte sa vie sans me dire un seul mot de sa figure, tout en ignorant absolument quels étaient ses traits, je saurai que son caractère était beau. Lui-même, lorsque absorbé dans la contemplation des choses d'en haut, il méditait sur la puissance de Dieu et adorait sa bouté, à ces moments
il sentait bien que sa pensée était belle, et pourtant alors il ne songeait pas à son visage de satyre. Moimême, quand je pense au Tout-Puissant et à ses perfections invisibles, je sens mon esprit s'embellir à ce penser, et pourtant j'oublie alors tellement mon visage et mon corps, qu'ils sont pour moi comme s'ils n'étaient plus. Que prouvent ces faits ? Que si, dune part, l'on ne peut nier qu'un visage idéalement régulier exprime beaucoup plus fidèlement la beauté du caractère que tout autre visage, d'autre part, la beauté invisible du caractère est, en elle-même, radicalement distincte de la forme visible, et à ce point qu'un beau caractère a, quand il le veut, dans le for de la conscience, le spectacle lumineux de son invisible beauté. Ceux-là donc se trompent qui définissent la beauté en général : l'équilibre de la forme extérieure et de l'être invisible. La beauté morale existe et se révèle a celui qui la possède, même lorsque cet équilibre n'existe pas. Tout ce que la raison peut accorder, c'est qu'en l'absence de cet équilibre, la beauté invisible se révèle moins complètement aux yeux des autres hommes. Reconnaissons-le donc une fois de plus : l'invisible seul est beau par lui-même, à Là condition de se déployer en tant que puissance grande et ordonnée, et le visible, quelque beau qu'on le dise, n'a, esthétiquement, qu'une valeur d'expression.
Jusqu'ici tous les genres de beauté que nous avons soumis à l'analyse ont, malgré leurs différences, laissé au fond de notre creuset les mêmes éléments. Je voudrais toutefois tenter une dernière expérience et m 'assurer encore uue fois que le phénomène intel-
lectuel de la connaissance du beau, décomposé sans violence, sinon sans effort, se ramène toujours aux deux idées de grandeur et d'ordre dans la puissance active. Pour dernier objet d'étude, je choisirai un morceau de musique, la seconde partie de la symphonie en la majeur de Beethoven. Ceux qui l'ont entendue n'ont pas pu n'en pas subir l'effet irrésistible ; ils l'ont sans doute présente à la mémoire et jugeront aisément si mes impressions sont ou non celles que tout le inonde éprouve à l'audition de ce chefd'œuvre.
Et d'abord, je ne serai pas contredit, je pense, si j'affirme que le chant de ce morceau est tout ensemble profond, large et élevé. C'est avouer que le style en est ample, de cette ampleur qui peut s'appeler la pleine grandeur des formes. En second lieu, j'y remarque la plus forte et la plus constante unité : l'unité s'y fait sentir dans cette mélodie qui se développe logiquement, sans changer un seul instant de caractère : l'unité s'y montre aussi dans la persistance de la même mesure et du même rhythme. Et pourtant le dessin de cette mélodie a sa variété : débutant par des notes basses et sourdes, elle s'élève à une certaine hauteur ; puis elle redescend mélancoliquement comme une voix qui tombe et expire. Le rhythme a peu de variété ; cependant il présente celle qui résulte toujours de l'emploi alternatif de notes de valeur différente. Et de même que la mélodie ne varie qu'en gardant l'unité du caractère et du dessin, de même lorsque le rhythme change, c'est à intervalles égaux et sur des temps qui se répondent symétriquement
dans des mesures différentes. Cette unité variée et cette variété maintenue dans les limites de l'unité engendrent une première sorte d'harmonie, l'harmonie ou l'accord de tous les membres successifs de la mélodie entre eux et avec le tout. A cette harmonie successive s'ajoute l'harmonie simultanée des divers instruments de l'orchestre d'accord entre eux et d'accord avec les instruments chantants. De plus, au fur et à mesure que le chante monte, il se contient en quelque sorte, il ne s'enfle que par degrés, avec proportion, de sorte qu'entre le point de départ et le milieu de sa marche ascendante d'une part, et entre le milieu et le terme de cette même marche d'autre part, il y a certains rapports qui satisfont également l'oreille et la raison. Puis, les voix des divers instruments, en se joignant les unes aux autres, acquièrent de temps en temps cette sonorité intense qui est le coloris de la musique, ou reprennent cette sonorité assourdie qui est à la précédente ce que sont, en peinture, les ombres à la lumière, ou ce qu'est, au jardin, le vert sombre des feuilles au vif éclat des fleurs. Ça et là, les sons coulés se mêlent aux sons frappés, et communiquent au chant cette sorte de languissant abandon qui met de la grâce jusque dans les épanchements de la douleur. Enfin, quoique ce morceau soit de nature à être goûté par quiconque a de .l'oreille et du cœur, l'accent en sera toujours mieux senti par les âmes profondément attristées : c'est à celles-ci qu'il convient surtout ; c'est à celles-ci qu'il découvre tout entières ses rares et pénétrantes beautés.
Mais si cette musique remue si fortement et si na-
turellement les cœurs blessés, qui ne voit que c'est -parce qu'elle est un langage composé de signes, et que ce langage a pour ceux qui le savent comprendre un sens en même temps très-vague et très-marqué ? Elle m'arrache des larmes parce que j'y entends la voix désolée d'une puissante douleur, causée par quelque malheur grand et unique ; douleur tantôt plus aiguë, tantôt moins vive, mais toujours présente et ressentie ; douleur toujours d'accord avec elle-même, recommençant sa plainte qui finissait, parce que l'angoisse, qui semblait finir, recommence ; douleur exhalant des gémissements proportionnés à l'étendue et à la profondeur de ses déchirements secrets ; parfois étouffant ses sanglots, parfois s'échappanten confidences douces et attendries où revit et brille dans sa grâce l'objet aimé, cause du bonheur évanoui et de l'irrémédiable souffrance; douleur grande, il est vrai, mais légitime cependant, conforme aux lois de notre sensibilité et à l'ordre de la nature humaine ; puissance de souffrir grande et ordonnée, car ce serait un révoltant désordre que l'âme frappée si violemment ne souffrit pas, ni à ce degré : douleur belle par conséquent , traduite par des signes sensibles puissants, grands, ordonnés, et ainsi beaux comme elle.
11 est temps de résumer en quelques lignes les résultats de toute cette première et laborieuse analyse.
J'ai placé mon intelligence en présence de cinq beaux objets dénature très-différente. Tous ces beaux objets, malgré leur diversité, ont suscité dans mon esprit un nombre constant de phénomènes absolument semblables. Ces phénomènes ont été :
1° La connaissance, au moyen des sens, de certaines formes ou signes extérieurs que j'ai appelés* beaux.
2° Un jugement de la raison affirmant que ces formes ou signes ne sont beaux qu'à titre d'expression aussi exacte que possible de l'action grande el ordonnée d'une certaine puissance invisible, conçue par la raison sous les signes extérieurs, et belle en tant que conforme, par la grandeur et par l'ordre, à une puissance normale conçue, elle aussi, par la raison.
3° Un second jugement de la raison déclarant que si la puissance invisible, grande et ordonnée, n'est adéquatement exprimée au dehors que par les signes idéaux qui lui correspondent, cependant cette puissance est effectivement belle dès là seulement qu'elle est grande et ordonnée, quelque imparfaits que soient les formes ou signes qui l'expriment : tandis que ces formes ou signes, fussent-ils idéaux, n'ont qu'une valeur esthétique purement possible, une aptitude expressive de la beauté purement virtuelle, aussi longtemps et aussi souvent qu'ils ne reflètent pas en fait la beauté invisible de la puissance.
4° Une conception rationnelle de la puissance et de l'ordre absolus dans un seul être éternel et infini, idéal vivant de la parfaite beauté. Cette conception est le régulateur suprême de tous nos jugements esthétiques en général.
5° Une conception rationnelle d'un maximum de puissance et d'ordre que chaque genre peut atteindre et qu'il ne saurait dépasser sans cesser d'être lui-
même. Cette conception est le régulateur prochain de nos jugements esthétiques relatifs à chacun des genres de la nature.
En somme, jusqu'ici, l'ensemble des phénomènes intellectuels produits par le beau sur mon intelligence se ramène au jugement général que voici : La beauté est essentiellement une puissance invisible grande et ordonnée : soit qu'elle se cache, soit qu'elle se manifeste par des signes incomplets, elle n'en est pas moins belle en elle-même et intérieurement, si elle est grande et ordonnée ; manifestée par des signes adéquatement expressifs, elle est belle à la fois intérieurement et extérieurement.
N'essayons pas, pour le moment, de préciser davantage, et passons à l'analyse des effets du beau sur notre sensibilité.