CHAPITRE IV
Analyse des effets produits par le beau sur la sensibilité humaine
De l'émotion esthétique. Cette émotion n'est pas la sensation. — Cette émotion ne peut être confondue avec aucun autre sentiment de l'âme. — L'émotion esthétique est à la fois délicieuse et affectueuse. — Analyse du phénomène de l'admiration. — Le beau imprime à notre sensibilité le double caractère de grandeur et d'ordre dont il est lui-même marqué. — Objection : le beau nous fait souffrir. — Réponse à cette objection.
Aussitôt que L'âme humaine a reconnu le beau, elle le sent, elle le goûte, elle en reçoit une joie secrète oL délicieuse. Ce second phénomène du fait esthétique., qui succède au premier, mais dans le même instant indivisible, se nomme le sentiment du beau. Distinct du jugement du beau, le sentiment du beau se distingue aussi de tous les phénomènes de la sensibilité, auxquels j] ressemble en ce qu'il est une émotion, mais dont il diffère en ce qu'il est marqué d'un caractère proprjiJQaiel es! ce caractère? Sous allons essayer de le déterminer.
Une première remarque à faire, d'une extrême importance, c'est que la raison ne comprend pas comment l'âme pourrait aimer ou goûter une beauté qui lui serait inconnue. Goûter la beauté que l'on ne connaît pas, voilà qui implique. Goûter en tant que beau
un objet connu, mais dont on ignorerait la beauté, voilà qui n'implique pas moins. Toute beauté goûtée ou sentie est donc une beauté connue. De plus, telle la beauté est connue, telle elle est sentie. L'âme qui la connaît, comme elle connaît tout invisible, la sent et la goûte, comme elle sent et goûte tout objet invisible et immatériel. L'invisible n'agit immédiatement ni sur les nerfs, ni sur les sens : il ne peut être cause directe d'aucune sensation. Donc le beau, qui est connu en tant qu'invisible et immatériel, n'agit immédiatement ni sur les nerfs, ni sur les sens, et n'est cause directe d'aucune sensation.
Cette coiiséguence toute rationnelle delà façon dont ie beau nous est connu est confirmée pleinement par l'analyse de l'émotion esthétique. Les faits disent, comme le raisonnement, que le sentiment du beau se distingue radicalement de toute sensation agréable. S'ils le disent hautement du sentiment agréable causé par la beauté revêtue de formes sensibles, on n'en pourra douter du sentiment causé par la beauté purement invisible.
Il n'est pas une seule espèce de sensation agréable \ qui puisse être légitimement confondue avec le sentiment exquis que nous fait éprouver la beauté, même cette beauté que l'on nomme physique. Une revue de nos sensations diverses, comparées avec le sentiment esthétique, va nous en donner la certitude.
De nos cinq sens, il en est trois qui n'ont rien à démêler avec le beau. Ils ne nous servent pas à le connaître; les sensations qu'ils nous apportent ne sont pas des signes de la beauté; ils ne nous servent pas à
la goûter : les sensations qu'ils nous causent auraient bien plutôt pour effet de nous en distraire. Ces trois sens sont l'odorat, le goût et le toucher.
J'entre, par une nuit profonde, dans une chambre où règne la plus complète obscurité, et j'y respire une senteur enivrante, qui m'est d'ailleurs inconnue. Du plaisir que me procure cette senteur que puis-je conclure? D'où s'exhale ce parfum? Est-ce d'un flacon d'essence demeuré ouvert ? est-ce du calice de quelque fleur exotique? Je l'ignore. L'odeur elle-même, tout exquise qu'elle soit, je ne la nomme que bonne ; ma raison se refuse à l'appeler belle. S'il existe quelque part une belle odeur, qu'on me la montre. Qu'on me montre un seul objet laid au monde qu'une bonne odeur ait eu la vertu d'embellir. Je sais telle fleur magnifique dont la senteur empeste l'air ; j'en sais de ravissantes auxquelles la nature a refusé tout parfum, et de très-simples qui embaument nos jardins. Pour bien respirer l'odeur d'une fleur belle à la fois et parfumée, je ferme instinctivement les yeux, ou je les détourne de sa beauté. Quelle est, je vous prie, l'odeur de l'Iliade, ou celle des marbres de Phidias, ou celle de la Transfiguration de Raphaël? Et une main profane eût-elle à dessein répandu sur ces chefs-d'œuvre quelque infect amalgame, sans les altérer en eux-mêmes, quel dommage en souffrirait leur beauté ? L'admiration qu'ils m'inspirent en serait-elle moindre?
Même différence entre l'émotion esthétique et la sensation de saveur. Mâchez, dans les ténèbres, une fleur inconnue, et tirez, si vous pouvez, de la saveur de ses pétales quelque lumière sur sa beauté. Quand
vous voulez jouir du charme de quelque belle statue antique, mettez-vous sur votre langue un fragment du marbre dont elle est formée ? Quoi de plus insipide que ce marbre? Quoi de plus amer ou de plus nul que la saveur de certaines fleurs admirables ? Connaissezvous au monde rien de plus laid, de plus informe ou de plus difforme que les viandes les plus succulentes servies sur nos tables ? La faim seule ou la gourmandise en aiment l'aspect ; mais regardez-les après dîner. La bouche est au nombre des plus mortels adversaires du beau. Il faut, pour lui complaire, défigurer, déformer, détruire. Il n'est pas un de ses plaisirs qui ne coûte une charmante forme à la nature et quelque secrète peine à notre amour du beau.
Le tact n'est juge que de la solidité et de la température à leurs degrés divers. Mais ces propriétés de la matière, prises en elles-mêmes et isolément, ne furent jamais des signes de beauté. Dira-t-on que le tact est juge de la forme? Cependant, si la forme est vaste, le tact ne l'appréciera que successivement et en additionnant à la fin ses impressions partielles ; or, la forme n'est belle que par l'unité et l'harmonie, par l'ordre des parties, lequel ne peut être saisi que d'ensemble. Si la forme est exiguë, le tact n'en jugera que confusément ; et, cette fois, s'il peut réussir à embrasser l'ensemble, les détails lui échapperont. Ainsi le tact nous renseigne fort mal sur le beau. Comment nous en donnerait-il les jouissances ? Ce n'est pas la température glacée d'une statue qui m'en fera goûter la beauté, si j'ai chaud, ou qui m'empêchera de l'aimer, si j'ai froid. Un marbre très-rude au loucher et qui blesse la
délicatesse de ma main, peut me ravir par la richesse et l'expression de ses formes ; un autre du plus beau poli n'excitera que ma répugnance par son indécence ou sa laideur. Certaines personnes ne sauraient manier sans un frisson particulièrement désagréable le velours dont elles se parent néanmoins, ou les fruits, au duvet court, dru et rêche, dont elles sont fières d'orner leur table.
Ces divergences frappantes et ces contradictions rendent toute confusion impossible entre les sensations de l'odorat, du goût et du toucher d'une part, et l'émotion esthétique de l'autre. Quoique moins facile à saisir peut-être, surtout pour un esprit médiocrement attentif, la différence n'est pas moins tranchée entre le sentiment du beau et les sensations de la vue et de rouie.
La beauté extérieure, autre que celle de Dieu et celle de notre âme propre, nous est connue par des signes matériels que deux seulement de nos sens, la vue et l'ouïe, peuvent directement atteindre. Nul doute à cet égard : les voix de la nature et la voix de l'homme, la musique et la poésie, doivent prendre, pour arriver à notre âme, le chemin de l'oreille ; les formes linéaires, la lumière, les couleurs, toutes les œuvres des arts du dessin ne pénètrent jusqu'à notre esprit que par nos yeux. Ces deux sens nous font entrer en société avec toutes les puissances qu'enveloppent des formes physiques, et en communication avec la beauté de celles qui sont belles. De là Terreur serait d'induire que les jouissances que nous causent les objets dont nous apprécions la beauté sur le témoi-
gnage de la vue et de l'ouïe sont de pures sensations de l'œil ou de l'oreille.
Le prétendre, ce serait affirmer que la lumière nous charme à titre de belle chose, en elle-même et par elle-même, indépendamment de tout objet éclairant et éclairé, ou quel que soit l'objet qu'elle éclaire; c'est affirmer, en second lieu, que le son nous plaît esthétiquement en lui-même et par lui-même, indépendamment de toute chose exprimée et quelle que soit la chose qu'il exprime. Examinons de près l'une et l'autre proposition.
Avant toute réflexion, il semble qu'il suffise que l'œil sente la lumière pour que l'âme la goûte en tant que belle et que, par conséquent, la sensation lumineuse soit identique au plaisir esthétique de voir la lumière. Mais la réflexion dissipe promptement cette illusion. Entre les faits qui démontrent le contraire, je n'ai que le choix. Regardé en face, le soleil nous cause une sensation douloureuse, et en même temps un plaisir esthétique très-grand et de l'ordre le plus élevé. La lune, qui caresse bien plus doucement nos organes visuels, est très-loin de produire en notre âme une émotion pareille. Or, comme le principe de contradiction ne nous permet pas de rapporter des effets contraires, simultanément produits, à une seule et même cause, il implique que la sensation lumineuse causée par le soleil nous blesse et nous charme à la fois. C'est là un de ces faits décisifs qui ont la propriété de présenter les phénomènes sous l'aspect par lequel ils diffèrent le plus. Je pourrais donc m'en tenir à cette première remarque. Mais sur un point si délicat.
le péril n'est pas d'être surabondant. Varions donc l'expérience.
Si la lumière est belle en elle-même et par ellemême, il est surprenant qu'aucun peintre ne s'en soit encore aperçu et que nul n'ait tenté de nous offrir le plus beau sans doute de tous les tableaux, le portrait de la lumière toute seule. On répond : Mais la chose est physiquement impossible. Je le sais et j'en prends acte. Du moins pouvait-on nous offrir un tableau où le soleil, cette lumière des lumières, aurait régné seul et dans sa gloire. Mais non : on a jugé l'idée absurde, et l'on a eu raison. L'incomparable peintre de la lumière céleste, notre Claude Lorrain a voulu que ses beaux soleils éclairassent tous quelque chose et surtout quelque être vivant, homme ou animal. Que l'on mène quelqu'un, à l'improviste, dans une chambre peinte en noir de tous côtés, nue et vide, mais éclairée d'en haut par une lumière éclatante, liltrée à travers un vitrage dépoli, et qu'on lui dise : Admirez! Je gage, et à coup sûr, qu'il répondra : Eh ! que voulez-vous que j'admire? Il vous faudra lui souffler qu'il est inondé d'une lumière magnifique. S'il n'est pas peintre, il trouvera qu'éclairé ou non, un cachot est toujours un cachot. S'il est peintre, il souhaitera d'avoir cette chambre et d'en faire son atelier ; c'est-à-dire qu'il appréciera cette lumière comme favorable à ses tableaux et utile à son métier. En ellemême, il n'en fera nul cas. Qu'est-ce à dire ? C'est que la lumière tire son prix de ce qu'elle éclaire. La même lumière me ravit, tombant sur un beau visage, et me dégoûte tellement, tombant sur un squelette, que
j'aime mieux les ténèbres, puisqu a cet aspect je porte instinctivement ma main sur mes yeux. Je suis réjoui parla lumière grise de décembre éclairant un baptême ou un mariage, le soleil de mai, répandant ses feux les plus purs sur un convoi funèbre, me rend ce spectacle plus triste encore, et son éclat m'afflige. Et tout ce que je viens de dire de îa lumière, on le peut appliquer à la couleur. Si l'émotion esthétique n'est que la sensation agréable, pourquoi la pâleur d'un marbre antique maculé par les siècles vous touche-t-elle au fond de laine, tandis que vous dédaignez l'habit d'Arlequin? Le Parthénon était peint, dit-on, de couleurs variées, où dominaient le rouge et le bleu : en face de ces nobles ruines, est-ce le fond rouge des métopes que vous regrettez, ou les frontons brisés et les membres de ce beau corps disloqués et répandus ça et là sur la roche nue de l'Acropole?
Non : la lumière et la couleur ne valent que par les choses qu'elles manifestent ou peuvent manifester. Isolées, sinon de tout objet, au moins de tout objet dessiné et plastique, si elles nous charment quelque peu, c'est que, par l'expérience, nous les savons puissantes à rendre clairement visibles les formes qui s'en revêtiront. Ce n'est pas par elles-mêmes qu'elles nous émeuvent esthétiquement, c'est comme manifestation des belles formes. A leur tour, les belles formes, nous l'avons déjà montré, ne nous causent l'émotion du beau que parce qu'elles sont les signes sensibles de la beauté invisible.
Faisons maintenant sur les sensations de l'ouïe le
travail que nous venons de faire sur les sensations de la vue.
Qu'un habile pianiste me joue une sonate de Mozart sur une misérable épinette, au son maigre et grinçant; j'éprouverai une émotion esthétique délicieuse et une sensation de l'ouïe pénible. Qu'un pianiste médiocre me fasse entendre un morceau vulgaire, platement exécuté, mais sur un admirable piano d'Érard ; la sensation physique de l'ouïe sera agréable, l'émotion esthétique nulle ou pénible. Voilà deux faits décisifs où la sensation et l'émotion esthétique se séparent profondément. Cependant, il est incontestable que sur l'épinette, le morceau vulgaire serait encore plus plat ou plus désagréable et que, d'autre part, la sonate de Mozart, exécutée sur le piano d'Érard, paraitrait plus belle encore. La raison en est simple: c'est que les sons qu'on nomme beaux ont une aptitude virtuelle à mieux exprimer les sentiments que les sons criards ou sourds. Mais un beau sentiment bien rendu fait oublier à l'auditeur la médiocrité de l'instrument, tandis que le meilleur instrument, de quelle qualité qu'en soit le son, ne m'empêche pas de souffrir d'une musique mauvaise. Donc le son, quoi qu'il vaille, vaut si peu néanmoins, comparé à la valeur de l'idée ou du sentiment exprimés, que la belle chose expri mée embellit le son, et qu'au contraire, le beau son n'embellit pas l'idée musicale, lorsqu'elle est par ellemême dépourvue de beauté. Ce qu'on nomme la beauté du son n'est, on le voit, que son aptitude à manifester la mélodie, laquelle n'est, de son côté, que la manifestation ou le signe d'un sentiment de l'âme
invisible. Toute la beauté du son n'est donc au fond que le pouvoir qu'il a ou qu'il aura de refléter la beauté de ce qui ne s'entend point. D'avance, et vide de toute expression actuelle, il peut nous émouvoir esthétiquement lorsque, d'avance, nous le jugeons apte à devenir l'écho fidèle d'un cri ou d'une parole de l'âme. Entendu pour lui-même, à l'exclusion de tout rapport passé, présent ou futur avec l'invisible , il pourra nous faire ressentir telle ou telle sensation de l'ouïe; mais d'émotion esthétique, point.
Enfin, puisqu'il faut épuiser cette démonstration toujours à renouveler, parce qu'elle est toujours oubliée, qui de nous ignore que des attraits vulgaires, équivoques même, d'où s'est retirée toute beauté, même celle qui n'est que santé, fraîcheur ou jeunesse, et que l'on tient en mépris, ont cependant de quoi troubler le cerveau et les sens que laissent muets, calmes, apaisés les plus ravissantes et les plus goûtées perfections de la beauté idéale? Comme une impure vapeur , ceux-là obscurcissent l'intelligence ; de celles-ci rayonnent de limpides clartés qui illuminent la raison ; aux premiers le triste pouvoir d'enflammer le sang, d'irriter les nerfs et de nous faire rougir de nous-mêmes : à la vraie beauté, la vertu de verser en nous, avec l'admiration, un flot de pures voluptés.
Non seulement le sentiment du beau est distinct de nos sensations de toute espèce : il diffère aussi, par essence, de tout autre sentiment de l'âme, quelque noble d'ailleurs et honorable qu'il soit.
Le sentiment du beau n'est pas identique à l'amour de nous-mêmes : nous admirons comme beaux une
86 PREMIÈKE PARTIE.
multitude d'objets qui ne sont pas nous-mêmes, et quels que nous soyons, beaux ou laids, nous nous plaisons à nous-mêmes par cela seul que nous sommes nous. La joie de voir les personnes de notre famille et l'affection qu'elles nous inspirent ne sont pas non plus ni l'émotion esthétique, ni l'amour du beau. Le devoir nous commande d'aimer nos parents, beaux ou laids. Dieu n'a pas dit : Tu aimeras ton père s'il n'est pas laid, et ta mère si elle est belle. Il nous a commandé de les aimer, simplement; et, afin de nous y aider, il a mis dans notre cœur un amour aveugle pour ceux dont nous tenons la vie, comme pour ceux qui la tiennent de nous. Mais on ne reconnaît à cet amour aucune compétence en esthétique. Quant à l'amour proprement dit, le sentiment du beau le peut précéder et produire; il le peut même suivre et soutenir une fois produit. Mais mille objets sont par nous admirés que nous n'aimons point d'amour. Puis, à l'égard de l'objet aimé lui-même, autre est notre émotion esthétique, autre rémotion de l'amour. Le sentiment du beau s'arrête à la contemplation delà beauté : l'amour veut passer outre et aller jusqu'à la possession, dût la beauté en être atteinte dans sa Heur et y perdre son auréole. Le sentiment du beau ne souffre pas du culte enthousiaste rendu par d'autres à son objet : loin de là, il s'en réjouit, parce qu'il y trouve une approbation de lui-même qui l'encourage et le fortifie ; l'amour, lui, est plein de jalousies et d'ombrages ; et, dans sa méfiance égoïste, il privera les autres, pour plus de précaution, de la vue même respectueuse et désintéressée de ce qu'il aime. Enfin, il ne
serait pas fort malaisé de découvrir quelque cœur trèsépris, et à toujours, d'un être en qui lui seul au monde a eu le don de découvrir une ombre de beauté. De ce cœur, on peut dire non qu'il aime parce qu'il admire, mais qu'il admire parce qu'il aime. Si vous le rencontrez, ne contestez pas avec lui, et gardez- vous de le vouloir confondre en lui demandant les motifs de son idolâtrie. Le sérieux admirateur du beau a toujours des raisons d'admirer, quelque embarras qu'il éprouve à les expliquer et déduire : l'amoureux n'a souvent nulle raison d'aimer, quoi qu'il soit toujours prêt à vous en fournir ses mains pleines.
On n'a jamais songé, croyons-nous, à confondre l'amitié avec le sentiment du beau. Sans doute la véritable amitié n'existe qu'entre gens de bien ; mais l'estime réciproque suffit à en former le lien ; l'admiration n'y est pas nécessaire et rendrait trop rares les pures amitiés déjà si peu nombreuses. De l'amour de la patrie comparé au sentiment du beau, il faut répéter ce qui a été dit des affections de famille : l'amour de la patrie est, en matière de beauté, un juge prévenu dont il faut bénir l'aveuglement et décliner la compétence ; on aime sa patrie telle qu'elle est : bien plus, une loi mystérieuse a voulu que les pays les plus tristes et les plus disgraciés de la nature fussent les plus admirés de leurs enfants. Comment , après cela, confondre le patriotisme et le sens de la beauté?
Une méprise très-fréquemment commise est celle qui consiste à appeler du nom de beau tout ce qui excite notre pitié jusqu'aux larmes ou notre sympathie jusqu'à l'épouvante. A ce compte, toute forte
émotion serait une émotion esthétique. Cependant, tout ce qui est pathétique n'est pas nécessairement beau. Un idiot défiguré, souillé, inerte ou s'épuisant en mouvements convulsifs, muet ou poussant des cris inarticulés, excite au plus haut degré ma compassion; je ne puis le regarder sans que mon cœur se brise. Mais il est difforme, laid, hideux même. J'ai beau faire : à le voir, je suis dégoûté : je n'admire pas. Un homme tombe du faite d'un édifice et se brise le crâne. Ce spectacle me navre ; mais c'est en vain que j'y cherche quelque trait de beauté, et, en moi, quelque chose qui ressemble à l'émotion esthétique. Chacun le sait : les plus belles pièces de théâtre ne sont pas celles où l'on frémit le plus; et j'en ai vu, du dernier médiocre, où l'on ne cessait de pleurer.
Le sentiment du beau n'est pas non plus ce vif intérêt de curiosité qu'excite ce qui est dramatique. Toute scène est dramatique où les puissances actives, c'est-à-dire les personnages, sont en conflit. Est-ce à dire que tout conflit soit beau ? Deux crocheteurs ivres s'entre-déchirent au coin d'une rue : je m'arrête là, et j'attends, même avec un certain intérêt, l'issue de la lutte. Mais bientôt je me reproche cette curiosité vulgaire qui ne m'a montré aux prises que deux êtres dégradés. Si ce qui est surtout dramatique est beau par-dessus tout, fermons nos grands théâtres, relevons les arènes, retournons aux gladiateurs, ou, faute de mieux, cherchons nos plaisirs esthétiques dans les combats de chiens ou de coqs. Ni le Jupiter olympien, ni la Minerve du Parthénon n'avaient rien de dramatique, et ceux qui les voyaient étaient aussitôt
pénétrés jusqu'au fond de l'âme du sentiment de la beauté. L'intérêt que provoquent les choses dramatiques s'associe fort bien a l'émotion esthétique et contribue même à l'accroître ; mais, quoique associés, ces deux sentiments sont toujours et demeurent distincts.
Arrivons à des distinctions plus importantes encore. Plus bas, à l'article de la beauté morale, je tâcherai cle marquer le point précis où le bien s'identifie avec le beau. Sans trop anticiper, je puis montrer à l'heure même que le sentiment du bien n'est pas l'émotion esthétique. Tout le monde comprendra, avec quelque attention, que le bien a des degrés. Il y a le bien qui est admirable et le bien qui n'est qu'estimable. Vous donnez aux pauvres une partie de votre superflu : voilà qui est bien, et je vous en estime. Mais je ne puis encore ni applaudir ni admirer. Votre action est bonne : elle n'est pas encore belle. Votre action est à la beauté morale ce que la pièce de vingt francs que vous venez de donner est au denier de la veuve, mis sans hésiter dans la main d'un plus pauvre qu'elle. Un ouvrier a travaillé pour vous ; vous lui payez son salaire : cela est juste. Vous attendez que je vous admire? Je ne le puis. Pour me transporter, ou seulement m'émouvoir esthétiquement, il vous manque quelque chose. Vos deux actions sont conformes à l'ordre ; mais ce n'est pas assez : où en est la grandeur ?
Enfin, le sentiment du beau n'est pas le sentiment du vrai. Il y a des vérités qui ne sont que vraies, sans être ni belles, ni grandes. Il y en a d'autres qui sont vraies d'abord, et. de plus, grandes, belles, éclatantes,
fécondes. Les premières me laissent froid; les secondes m'impriment un sentiment de joie profonde et grave. On me dit que deux et deux font quatre : j'y souscris, mais je demeure indifférent. C'est vrai, ce n'est que vrai. Un savant consacre beaucoup de temps à déterminer, à un jour près, la date de la naissance d'un grand homme : il y réussit et me convainc ensuite de la vérité de sa trouvaille. Je suis très-loin d'en faire fi, mais puis-je en être esthétiquement ému ? C'est là une vérité exacte, utile, estimable : soit. Mais quelle admiration en puis-je ressentir ? Un génie survient, qui, après y avoir toujours pensé, proclame cette vérité que tous les corps de la nature s'attirent mutuellement, en raison directe des masses et en raison inverse du carré de la distance. Ah ! pour le coup, je suis ému, j'admire. J'admire aussi et je suis ému, quand je lis ces paroles de Descartes : « Je doute, donc je pense ; je pense, donc je suis une àme. » Voilà des vérités qui sont plus que vraies : elles sont, en outre, éclatantes, grandes; elles enferment mille autres vérités dans leurs vastes flancs. Les mots qui les expriment sont les signes brillants de lois où éclate l'ordre du monde et la puissance qui l'a établi. Elles n'ont pu être découvertes que par l'énergie d'esprits vigoureux, agissant avec toute leur puissance et selon l'ordre de l' humaine intelligence.
On le voit : l'émotion esthétique est un phénomène de la sensibilité tout à fait à part, et, comme l'on dit. de son genre à lui-même. Ses caractères négatifs nous sont présentement connus. Je voudrais, en terminant ce chapitre et par un dernier effort, mesurer au juste
l'intensité et déterminer les modes positifs de cette émotion exquise.
L'âme ne peut goûter, aimer, subir, en un mot, le beau que tel qu'elle le connaît. Or, elle le connaît en tant que puissance d'agir grande et ordonnée : il est donc naturel qu'elle le goûte, l'aime, le subisse, en un mot, comme on goûte, on aime et on subit une puissance grande et ordonnée, c'est-à-dire grandement et avec ordre. C'est, en effet, ce qui arrive. L'atteinte que l'âme reçoit du beau est puissante et profonde. Par ce coup, elle se sent vaincue, mais vaincue comme elle aime à l'être et comme elle ne rougit point de l'être. Ce n'est pas une défaite, à vrai dire, c'est un envahissement délicieux, une étreinte ravissante, dont elle ne cherche ni à se défendre, ni à se dégager. Rien, dans les voluptés sensuelles les plus permises et les plus modérées, rien ne se rencontre d'analogue à cette volupté. Ce n'est pas non plus une extase, car lame n'y perd pas la nette conscience d'elle-même. C'est une palpitation intime et suave, où, sous le rayon de l'objet admiré, toutes les forces de notre vie spirituelle se dilatent et se montent à leur ton le plus haut. Ces moments où le beau déploie sur l'âme son influence souveraine sont de ceux dont rien jamais n'efface le souvenir.
Pourtant, entre cette émotion intense et un trouble, ou une secousse violente, ou un bouleversement de nous-mêmes, il n'y a rien de commun. C'est que la beauté qui est puissance est ordre en même temps, et que, de ce même regard dont elle a échauffé notre cœur, elle avait d'abord éclairé et elle éclaire encore
notre raison. Éveillée et illuminée, la raison reste de moitié dans tout le phénomène. Pendant que l'àme s'abandonne à la joie dont l'emplit la puissance, la raison contemple l'unité, la variété, l'harmonie, la proportion, l'ordre, en un mot, qui circonscrivent cette puissance et l'empêchent de déborder. Comment donc l'âme serait-elle troublée, comment bouleversée? N'est-elle pas en société étroite et exclusive avec l'ordre, avec l'harmonie, avec la mesure? Tout en elle se coordonne et s'équilibre. Aussi, dans sa jouissance du beau, nulle inquiétude, nulle crainte, surtout nul remords, nulle honte. Cette émotion céleste, l'admiration, n'est pas la passion ardente et déchainée; ce n'est pas le désir irrité et violent; ce n'es! pas le délire de la possession éperdue ; c'est cependant une sorte de passion, mais noble, mais pure, mais heureuse, mais puissante, et qui, loin de dévaster l'âme qu'elle échauffe, la féconde, comme féconde la terre le feu du soleil au printemps. L'admiration est le soleil de l'âme. Elle en développe les germes les plus riches et les plus cachés. Par cette grande et bienfaisante passion, l'activité est échauffée à son tour : à son tour elle fleurit et fructifie. Comment? Nous le verrons bientôt.
Mais le coup d'œil que nous venons de jeter sur l'émotion esthétique ne saurait nous suffire. Ce premier aperçu était nécessaire ; toutefois, il n'a pu nous faire embrasser le sentiment du beau que dans la marche rapide de son riche développement et dans l'ensemble un peu confus de ses caractères positifs. Maintenant il importe de le ramener sous le regard
de la conscience, de l'y retenir, et de le décomposer avec toutes les lenteurs et la rigoureuse attention de la méthode.
Premièrement, il est évident que dès que j'ai connu un objet beau de toute la beauté que comporte l'espèce à laquelle il appartient, cet objet me plaît, c'està-dire qu'il agit agréablement sur ma sensibilité; ensuite j'aime cet objet, c'est-à-dire que je réagis affectueusement sur lui. L'émotion esthétique est donc à la fois délicieuse et affectueuse ou sympathique : délicieuse en tant qu'elle apporte à l'âme une joie délectable, affectueuse en ce que l'àme, délectée par le beau, lui donne en retour affection et sympathie. Ce ne sont pas là deux faits, à vrai dire ; mais ce sont bien pourtant deux moments distincts d'un même fait; ce sont bien deux mouvements d'un même phénomène, l'un d'incidence, l'autre de réflexion, pour parler comme les physiciens. En conséquence, afin de mettre dans cette délicate analyse toute la clarté possible, nous distinguerons le plaisir esthétique de l'affection esthétique, et nous étudierons séparément les caractères de l'une et de l'autre.
Le plaisir causé par un bel objet est certainement un plaisir élevé; la preuve en est qu'il remue exclusivement les nobles côtés de l'âme; que tant que l'âme l'éprouve, elle n'a aucun regard pour ce qui est vil ou bas, et que si elle se fait de ce plaisir une constante habitude, elle se déshabitue ou se dégoûte par cela seul des jouissances honteuses. En second lieu, le plaisir du beau est complet; il satisfait l'âme tout entière : en même temps qu'il dilate le cœur, la rai-
son l'approuve, et la conscience, loin d'en gémir, s'en réjouit comme d'un progrès de l'àme. Enfin, ce plaisir est profond : il n'effleure pas seulement la surface de l'âme, comme le plaisir des sens ; il y pénètre au contraire, s'y fixe intimement, et de temps en temps, réveillé par le souvenir, il y verse des délices toujours abondantes et fraîches. Le plaisir du beau est donc élevé, complet, profond : c'est dire, en trois mots, qu'il est grand.
De son côté, l'affection que j'éprouve pour le beau qui m'a touché est, elle aussi, élevée. Elle aime son objet non par égoïsme ou grossièrement, mais d'un amour désintéressé, respectueux, dévoué même, et qui, pour cette raison, a reçu le nom très-significatif de culte. En second lieu, cette affection est complète et entière, et parce que l'âme ne la marchande jamais à la vraie beauté, et parce que dans un objet tout à fait beau, il n'est rien que notre âme n'aime. Enfin, l'amour voué à un tel objet ne passe pas comme la sensation fugitive : comme il s'est établi au plus secret de l'âme, il y demeure, y prend racine et devient solide et durable ; et l'on sait que la solidité et la durée sont les deux caractères essentiels de tout sentiment profond. L'amour du beau est donc élevé, complet et profond : en un mot, son premier caractère, comme le premier caractère du plaisir esthétique, c'est la grandeur.
Le plaisir du beau a un second caractère : l'unité. Expliquons-nous. Si un bel objet, le lis par exemple, ou un beau tableau, peut être embrassé d'un rapide regard, le plaisir que j'en ressens est éprouvé pareil-
lement dans un instant rapide, et produit sur moi une impression totale et unique. Si le bel objet se déroule dans le temps, comme un morceau de musique, le plaisir éprouvé est le même et ne forme qu'un seul plaisir pendant toute la durée du morceau. Si je reviens de temps en temps au Louvre pour contempler la Vénus de Milo, à chaque visite le plaisir causé par ce chef-d'œuvre se répète toujours semblable à lui-même par l'essence, sinon par le degré : première espèce d'unité. Mais en voici une autre. La joie de l'avare est mêlée de terreur ; celle de l'amoureux, d'inquiétude et quelquefois de jalousie; celle du débauché, de honte et de remords; celle de l'ambitieux, de haines secrètes et de colères comprimées : le plaisir du beau est sans aucun mélange d'émotions contraires ou troublantes ; il est pur, et la pureté est, elle aussi, une sorte d'unité. Cependant l'unité de ce genre de plaisir n'est pas celle d'un point mathématique : elle admet la variété. Les parties diverses du bel objet sont belles, sans quoi le tout ne serait pas beau. Or, à mesure que je considère en détail chacune de ces parties, chacune a autant de quoi me plaire qu'elle possède de beauté. Mais ces émotions particulières, loin de se contrarier ou combattre, s'unissent et s'accordent comme sont unies ef conciliées toutes les parties de l'objet, et par cette intime alliance, par cette fusion, si je puis le dire, elles engendrent une seule émotion totale, rigoureusement homogène. Le plaisir du beau est donc un d'une unité variée et varié d'une variété une. De ce parfait accord entre l'unité de mon plaisir esthétique et sa variété,
naît ce qu'on nomme l'harmonie : l'émotion du beau est donc essentiellement harmonieuse.
Se pourrait-il que mon amour du beau fût dépourvu de cette unité, de cette variété, et de l'harmonie qui naît de l'une et de l'autre ? Je ne le pense pas. Lorsqu'un bel objet m'a délicieusement ému, je l'aime en retour, mais c'est lui seul que j'aime en lui, d'une affection unique et comme d'une seule et unique effusion de cœur. Que si, après en avoir été éloigné ou distrait, je reviens à l'aimer, ce sera de la même affection, plus profonde peut-être à mesure que je comprendrai mieux sa beauté, mais toujours de même nature. Ce n'est pas tout; la plupart de mes autres affections sont mêlées de quelque affection différente : avare, si je le suis, j'aime mon trésor, mais en l'aimant je suis égoïste; père, j'aime mon enfant, mais je m'aime en lui ; l'ambitieux aime la puissance, mais en tant qu'elle est incarnée en lui; tout au contraire, mon amour du beau est sans égoïsme, je l'ai déjà remarqué; mais il faut remarquer, de plus, qu'il est généreux. En effet, qu'un profane tente, devant moi, de mutiler une belle statue, si j'aime vraiment le beau, je m'exposerai, au besoin, pour protéger ce chef-d'œuvre. Un père, répondra-t-on, en ferait autant pour son enfant et un avare pour son trésor : soit; mais un enfant est à son père, son trésor appartient à l'avare, tandis que cette statue n'est ni de mon sang, ni au nombre de mes biens. D'ailleurs, un père ne donne pas son enfont à tout le monde, ni un avare son trésor : or, que fera un véritable ami du beau, s'il possède un tableau de maître? ïl l'enverra au nia-
sëe <ie son pays, s'il est assez riche pour s'en priver; ou si ce tableau est toute sa fortune, il permettra du moins aux amateurs de le venir librement admirer et copier, et regrettera sincèrement de ne pouvoir faire davantage. Je n'ignore pas qu'une telle abnégation et de tels regrets sont rares, mais cela ne prouve qu'une chose, c'est que rare est le véritable amour du beau. Quiconque en est enflammé aime le beau en lui-même, pour lui-même et rien que pour lui-même ; or, c'est là aimer de l'amour le plus pur : et cette pureté d'affection est assurément une sorte d'unité, puisque ce qui est pur ne contient absolument que ce qui est luimême. Cependant cette unité n'exclut par une certaine variété. De même que j'ai goûté la beauté de toutes les parties d'un bel objet, j'en aime toutes les parties : mon affection est par là variée. Mais toutes ces affections particulières, au lieu de se nuire entre elles et de nuire à l'affection totale, se fortifient mutuellement, se réunissent, s'accordent et produisent une seule affection, un seul amour, celui du bel objet tout entier. Ainsi, comme mon plaisir esthétique, mon amour du beau est un dans sa variété, varié dans son unité, partant harmonieux.
En continuant cet examen, d'autres caractères me frappent encore dans le plaisir comme dans l'amour du beau. Lorsque je contemple successivement la beauté d'un lis, la beauté d'un enfant et la beauté de ia vie de Socrate, le plaisir que me causent ces diverses beautés est toujours le même quant à l'essence; mais il varie par le degré. Le plaisir que j'éprouve à lire la vie de Socrate est plus grand que celui que j'é-
prouve à l'aspect d'un bel enfant, et ce dernier plaisir est plus grand que celui que je goûte à voir le beau lis. Je reconnais que le plaisir esthétique croît dans la même proportion que les beautés qui l'excitent. Mais, sans quitter le même bel objet, la fleur du lis me fait plus de plaisir que ses feuilles ; l'amour filial de l'enfant me fait plus de plaisir que sa belle figure : Socrate mourant pour la vérité me charme plus grandement encore que Socrate protégeant Alcibiadeblcssé. Donc, le plaisir esthétique croît ou décroît dans la même proportion que les beautés du même objet qui l'excitent. Le plaisir esthétique a donc encore ce caractère qu'il se mesure et se proportionne naturellement à la beauté' qui le cause. Voyez, au contraire, la plupart des autres plaisirs ; ils sont presque toujours en deçà ou au delà de la valeur de leur objet: par exemple, le plaisir inespéré de recueillir un héritage rend certains hommes fous, en tue même certains autres. Le plaisir d'être riche vaut-il d'être à ce point senti ? Le libertin, le voluptueux néglige pour un indigne objet sa famille, sa considération, sa santé même: les jouissances des sens valent-elles d'être si ardemment goûtées? La plupart de nos plaisirs se dérèglent bien vite d'eux-mêmes, si la liberté n'intervient énergiquement: le plaisir du beau se règle et se mesure comme de lui-même ; ou plutôt, c'est le beau qui a l'éminente vertu d'ajuster à sa propre mesure le plaisir qu'il cause et de le régler à ses proportions. Pareillement, mon affection ou sympathie esthétique croit ou décroît exactement comme la beauté des divers objets beaux qui la font naître : ma sym-
patine esthétique pour Soeratc ou saint Vincent de Paul est plus grande que pour un bel enfant, et plus grande pour un bel enfant que pour une fleur. Mon affection esthétique est plus grande pour la vertu de Socrate que pour ses discours, pour la tendresse filiale de l'enfant que pour les traits réguliers de son visage, pour la fleur du lis que pour son feuillage. Toujours proportionné au mérite de son objet, l'amour du beau ne va jamais jusqu'à la fureur, et ne tombe jamais dans le ridicule. Il y a la folie de l'or, la folie du plaisir, la folie des livres, la fureur du jeu : toutes ces passions sont aveugles et excessives. Mais s'il y a un amour du beau, une passion du beau, il n'y a ni folie, ni manie du beau. Quiconque prétend aimer le beau jusqu'il la folie se méprend sur la nature aussi bien que sur l'objet de son affection. Il aime certainement quelque autre chose à côté du beau ou à l'occasion du beau. Celui, par exemple, qui a la manie des tableaux, aime à faire montre de sa collection de chefs-d'œuvre souvent apocryphes, et de copies médiocres qu'il prend pour des originaux : c'est l'amourpropre qui le mène et non l'amour désintéressé des belles choses. L'ami du beau est essentiellement homme de goût : or, le goût est sagesse et non manie ; le goût pèse, apprécie, mesure, discerne, choisit; le goût juge avant d'aimer, et il aime comme il a jugé, avec choix et mesure. Ainsi, de même que le plaisir du beau, l'amour du beau est proportionné, et c'est de son objet même qu'il reçoit ses justes proportions.
Toutefois, quoique le plaisir du beau soit soumis à la proportion et à la mesure, chacun sait que ce n'est
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point une jouissance fade ou tiède. Loin de là, cette pure volupté se fait vivement sentir ; elle remue l'âme, elle Féchauffe. Mais si elle la pénètre, c'est sans la blesser ; si elle l'émeut, c'est sans l'ébranler ; si elle Féchauffe, c'est sans la consumer. Dans l'atteinte du beau, tout est fort et doux, énergique et bienfaisant, puissant et délectable. L'âme en reçoit un surcroit de vie qui l'emplit et qui bientôt se fait jour au dehors. C'est un plaisir ardent, intense, éclatant, qui non-seulement exalte toutes nos facultés psychologiques, mais qui, passant de l'âme au corps, accélère le cours du sang, rend les mouvements du cœur plus rapides, et vient enfin animer le visage d'une pourpre légère et pure comme celle de la santé 5 telle la pleine puissance vitale palpite dans la fleur, en gonfle tous les tissus et brille dans la richesse de son coloris.
Bien que mesuré, l'amour du beau est, lui aussi, ardent, intense, éclatant. Dès qu'il naît, il jette des flammes; voyez comme la jeunesse aime le beau, quand elle l'aime! Plus lard, à l'âge où tout se refroidit, le corps, le cœur et la pensée, si le souvenir des anciennes admirations se réveille soudain dans l'âme du vieillard, c'est aussitôt en lui comme un feu qui parcourt tout son être et étincelle dans ses regards.
Ce n'est pas tout : je crois qu'il n'y a ni raffinement ni subtilité à dire que la grâce du beau se communique à l'âme qui en goûte vivement le charme. La délectation du beau rend l'âme qui l'éprouve heureuse, et, comme tout ce qui est heureux, aimable et souriante. Plongée à cette douce ivresse, elle se plait à elle-même autant qu'elle se déplaît quand elle a eu la
faiblesse de rechercher quelque grossier plaisir. Et cette grâce dont la revêt la jouissance du beau, se répandant bientôt dans toute la personne, devient un charme visible qui attire et séduit. Les plaisirs du riche excitent l'envie; ceux du débauché, le dégoût ; les joies triomphantes de l'orgueil nous humilient et nous blessent ; la vertu elle-même doit cacher ses satisfactions intimes pour ne nous point froisser ; au contraire, les joies de l'admirateur passionné du beau nous agréent; elles nous sont un attrayant spectacle, et comme elles se transmettent de lui à nous par la plus ravissante contagion, nous lui savons gré et l'aimons sincèrement de les avoir le premier goûtées.
Mais l'amour du beau a aussi sa grâce, plus vive encore et plus pénétrante. La grâce, on s'en souvient est essentiellement un mouvement doux, facile, harmonieux, exempt d'effort et de peine. Eh bien î tous les mouvements par lesquels l'amour du beau se tra hit ou s'affirme sont doux, faciles, naturels, harmonieux. Et peu à peu, si l'amour du beau est profond et dure, cette aisance harmonieuse devient l'état habituel de la personne tout entière. On a souvent décrit les transformations produites par l'influence magique et subite de l'amour du beau. Que chacun regarde autour de soi, et peut-être plus près encore : il aura bien du malheur s'il n'en découvre pas quelque vivant exemple. Tel jeune homme, pur et honnête, était timide, lourd et gauche. On citait ses maladresses ; on plaignait sa sauvagerie. Mais tout à coup, il a rencontré la beauté, l'a reconnue et en a subi le charme. Voyez, en lui, quelle soudaine métamorphose: sa démarche
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s'assure, ses manières s'assouplissent.sa tenue devient élégante, son esprit s'ouvre, sa langue se délie, sa voix a des vibrations nouvelles. Quel enchanteur l'a donc changé ? Chacune le sait ou le devine. Quoi qu'il en soit, la grâce lui est venue, cette grâce exquise dont les mères redoutent à la fois et appellent l'aurore, cette grâce simple, candide et noble qui est une parure et un honneur, que bien peu gardent longtemps dans sa fleur première, qu'envient quelquefois, que raillent plus souvent, mais à laquelle cessent de pouvoir atteindre, quoi qu'ils fassent, ceux chez lesquels une dépravation précoce et persévérante a fermé, sinon tari, les sources sacrées de l'admiration.
C'est que pour être sentie et aimée aussi bien que pour être aperçue, la beauté exige certaines conditions. Sans doute tout homme naît capable de la sentir et de l'aimer ; mais chez telles âmes, l'aptitude esthétique reste sans culture; chez telles autres, de funestes excès en étouffent le germe. Les premières, qu'il faut plaindre et non blâmer, restent fermées à la beauté par la seule fatalité de leur condition misérable; les secondes ne savent plus s'ouvrir pour en recevoir les bienfaits. La lumière de la beauté perce malaisément l'épais bandeau de l'ignorance; elle vient s'amortir dans les vapeurs de la corruption comme l'éclat du jour dans un brouillard d'hiver. Sa douce chaleur n'amollit guère les pauvres et rudes cœurs qu'a pétrifiés l'indigence : elle pénètre peu et rarement ceux que la débauche a glacés. Les âmes où elle se complaît, ce sont les âmes pures et jeunes, ou celles qui, malgré les années, ont su conserver leur jeunesse et leur pureté.
Voilà ses amies de choix ; voilà ses confidentes préférées. A celle-là elle livre ses plus précieux secrets: elle les emplit de ses délices et les décore de ses grâces. Ainsi, entre l'àme et le sentiment du beau, comme entre le beau et les objets qui l'encadrent dans la nature, il y a d'intimes convenances sans lesquelles le beau reste toujours beau en lui-même, mais n'est plus aussi beau pour l'âme, parce qu'elle ne peut plus ni le sentir ni l'aimer tout entier.
En résumé, lorsque j'analyse le sentiment esthétique sous la double forme qu'il affecte, à savoir la délectation et l'amour, j'y découvre une série de caractères qui sont : la grandeur, l'unité, la variété, l'harmonie, la proportion, l'intensité, la grâce et la convenance. Or, ce sont là précisément les caractères que j'ai constatés dans l'idée du beau. Mais tous ces caractères se ramènent naturellement à deux : la grandeur vivante et gracieuse dune part, c'est-à-dire la grandeur agissant avec énergie et facilité: — d'autre part un ensemble de rapports excellents et constants, savoir l'unité, la variété, l'harmonie, la proportion et la convenance, qui, lorsqu'ils sont réunis, constituent ce que la raison appelle d'un seul mot : l'ordre. Enfin, le sentiment du beau est évidemment une puissance de jouir et d'aimer.
Donc l'effet du beau sur ma sensibilité est d'y développer la puissance de jouir et d'aimer dans le sens de la grandeur et de l'ordre, ou, si l'on veut, de rendre essentiellement grande et ordonnée ma puissance de jouir et d'aimer.
Et pourtant je ne saurais oublier que le beau sein-
ble traîner avec lui tout un cortège de peines. Nous n'approchons pas impunément nos lèvres de cette coupe de délices, et tout parait amer après ce breuvage si doux. Plus nous y goûtons souvent, et plus la nausée du laid nous est acre et insupportable. Plus nous contemplons assidûment l'idéal, et plus les objets d'où il est absent ou qui le reflètent mal excitent en nous de regrets ou de tristesses. Enfin, il n'est que trop certain que les âmes ardentes qui ont successivement savouré les ravissements de tous les genres de beauté contenus en ce monde tombent, au moins par instants, dans une langueur rêveuse et mélancolique, et comme dans une peine d'amour à laquelle rien ne peut être comparé, parce que cette nostalgie du ciel, ainsi qu'on l'a quelquefois nommée, est l'immense désir d'un bonheur incomparable. Ces faits contredisent-ils nos conclusions précédentes, ou bien les confirment-ils? Examinons-les un à un.
De ce que l'homme qui vit en société fréquente avec les belles choses éprouve pour la laideur une aversion croissante et en est de plus en plus péniblement affecté, s'ensuit-il de là que le beau soit une source de chagrins et de répugnances? Mais ces déplaisirs, ces nepoussements, ce n'est pas le beau qui en est la cause. Cette cause, c'est la laideur et rien que la laideur : tellement que quand la laideur n'est pas là, nous n'éprouvons aucune des impressions qu'elle apporte avec elle, et que l'effet du beau est précisément de rejeter bien loin de nous ces fâcheuses impressions. D'ailleurs, par la vertu attrayante qui est en lui, le beau nous appelle dans sa sphère de joies.
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nous y retient et nous met ainsi a l'abri de la laideur et des dégoûts qui raccompagnent. On répondra sans doute que la laideur est partout, qu'à vouloir l'éviter il faudrait fuir les hommes et les choses, et que, par conséquent, la passion du beau qui développe en nous d'excessives délicatesses nous prépare plus de désenchantements qu'elle ne nous assure de jouissances. Prenons garde ici de grossir les faits, et réduisons-les à leur juste mesure. Incontestablement la culture persévérante de nos facultés esthétiques nous rend tellement clairvoyants à l'égard du laid et tellement disposés a en souffrir que, partout où nous le rencontrons, fût-ce sous les dehors de la beauté physique ou sous le fard et le luxe de la richesse, nous le reconnaissons, et son aspect nous blesse. Mais incontestablement aussi cette même culture nous rend tellement clairvoyants à l'égard du beau et tellement sensibles à son exquise influence que, partout où nous le rencontrons, fut-ce sous le masque de la laideur physique ou sous des haillons, nous le reconnaissons, et son aspect nous charme. Or, l'Ame que le beau et le laid frappent avec une force égale, quoique contraire, n'a-t-elie pas l'immense avantage d'être bien avertie et de pouvoir faire un libre choix? Ne peut-elle s'ouvrir à la beauté et se fermer à la laideur? Est-elle condamnée h se repaître de celle-ci en lui accordant une attention prolongée? Réciproquement, est-elle contrainte de fuir le beau ou d'en détourner la vue? Le devoir, je le sais, semble parfois aller à l'encontre de nos penchants esthétiques : le médecin doit soigner de dégoûtantes plaies, la sœur de charité panser de
hideux ulcères et entendre des blasphèmes encore plus hideux, le prêtre assister des mourants laids de corps et d'àme ; chacun de nous a quelquefois d'aussi pénibles devoirs à remplir dans sa famille, ou chez ses amis, ou dans la rue, à l'égard d'êtres qui ne lui sont rien. Mais c'est chose reconnue que l'habitude, que la passion de la science, ou l'ardente charité, ou l'affection vive, ou l'amour de l'humanité, surmontent les plus violents dégoûts, les dissipent même, et, dérobant à l'àme le spectacle de la laideur qu'elle secourt. ne lui laisse d'autre vue et d'autre sentiment que la vue et le sentiment dune pieuse tache à remplir. Si donc nous pouvons, très-souvent sans obstacle, fuir la laideur et contempler la beauté: si, dans d'autres cas. la laideur disparaît presque à nos regards tournés du coté du devoir et ne visant que là, n'est-ce pas comme s'il y avait dans le monde plus de beauté que de laideur, et, en réalité, quand nous le voulons bien, la beauté na-i-elle pas pour nous plus de plaisirs que la laideur de peines ?
Mais sans parler de la laideur, sans sortir du cercle des belles choses, on doit avouer qu'ici-bas l'idéal est rare dans tous les genres d'êtres. La plupart des belles réalités sont encore loin de la beauté dont elles éveillent la pensée. De là pour les âmes avides d'idéal des illusions d'abord, plus lard des mécomptes. Cependant, qui ne voit que ce qui nous mécontente dans les objets ou les êtres incomplètement beaux, ce n'est pas ce qu'ils ont d'effective beauté, mais ce qui leur <mi manque? De sorte que nous sommes affligés non certes par la beauté présente, mais par l'absence d'un
certain surplus de beauté; ce surplus, s'il venait à paraître, comblerait noîre espérance et contenterait notre cœur. Donc, et encore un coup, nos peines esthétiques, loin de naître du beau, naissent de son absence ou de son contraire, diminuent à mesure que le beau nous découvre un peu plus de lui-même, et s'évanouissent s'il brille tout entier à nos yeux. — Oui, répliquera-t-on, mais qu'importe, puisqu'il se cache encore plus qu'il ne se montre, et qu'il allume plus de désirs par ce qu'il refuse qu'il n'en satisfait par ce qu'il donne? Encore une fois n'enflons pas les choses. Nos illusions sont fréquentes et nos mécomptes cruels. Mais quelle est l'origine de nos illusions, et, partant, de nos mécomptes ? Est-ce la beauté effective des choses ou des personnes ? Non : c'est la précipitation qui nous pousse à admirer avant de connaître et qui nous condamne, l'expérience faite, à souffrir de la privation de tout ce que notre cœur s'était inconsidérément promis. N'admirons qu'à bonnes enseignes, et nous ne serons pas déçus. Mais quoi, dit-on, la beauté réelle est au-dessous de son idéal, et nous sommes moins ravis par l'éclat dont elle brille qu'attristés par les ténèbres qui l'obscurcissent. — On oublie que dès là qu'un objet est positivement beau, quoique incomplètement, il a de toute nécessité avec son idéal plus de ressemblance que de dissemblance, sans quoi il serait laid. Ainsi tout bel objet a beaucoup plus de quoi nous plaire que de quoi nous affliger, et la joie qu'il nous donne l'emporte tellement sur celle qu'il nous refuse, qu'habituellement pleins de cellelà. nous songeons à peine ou ne songeons pas du tout
à regretter celle-ci. Enfin, parmi les œuvres de la nature, comme parmi les œuvres de l'art, il en est d'éclatantes qui réalisent presque leur idéal. Présentes, elles nous ravissent: éloignées, leur souvenir reste en nos âmes et les enchante. Elles sont rares, mais il en existe, et leur nombre est plus grand qu'on n<* croit. Qu'on les cherche donc1, qu'on en jouisse largement, et que l'on dise après si la vraie beauté est ou non une source de joies, et si ces joies ne sont pas pures de toute peine.
Nous l'avons fait, répliquent les âmes poétiques, impatientes de ce qui est, altérées de ce qui sera ou pourra être. Nous avons, disent-elles, contemplé tout ce qui est beau à quelque degré; nous avons épuise les trésors de l'admirable. Qu'y avons-nous gagné. sinon d'avoir surexcité en nous la soif de l'idéal, el multiplié nos souffrances ?
H est vrai : la splendeur même à peine entrevue, même à peine rêvée de l'infinie beauté, fait pâlir les plus grandes beautés (inies, et les joies que l'on se promet des spectacles divins effacent toutes les joies terrestres. Mais ceux qu'enflamme à ce point l'amour de l'idéal croient évidemment, et de la foi la plus ferme, que cet idéal existe. S'ils y croient avec tant de force, ils espèrent non moins fermement le posséder un jour. Or, l'espérance est, non point par manière de parler, mais à la lettre, réellement et scientiliquement. *a jouissance actuelle d'un bonheur à venir. Celui-là donc qui, dès aujourd'hui, a l'espoir assuré de jouir plus tard des délices de la beauté infinie, en jouit dès à présent dans une certaine mesure; et quelque faible,
quelque incomplet que soit ce bonheur anticipé, il nen est aucun autre qui l'égale, et il n'est aucune misère qu'il ne puisse contre-peser. — Mais au sein de l'obscurité dont s'enveloppe la vie mortelle, ces éclairs sont bien rares et bien rapides î — Ils sont plus fréquents et plus prolongés dans les âmes qui, d'un vouloir religieux et énergique, méditent chaque joui' sur les perfections de l'infini. — Eh ! nesavez-vous pas que ces efforts sont vains et que le parfait invisible se dérobe par sa perfection même à toutes nos intuitions ?
— Pas à toutes assurément, puisque nous le concevons , l'aimons , le désirons. D'ailleurs , s'il vous échappe en lui-même, contemplez et admirez ce qu'il verse de sa lumière propre sur ses œuvres. Faites plus : ne vous cantonnez pas dans la vie contemplative qui a ses dangers, ses stériles langueurs, et, osons le dire, ses vertiges. Agissez au lieu de rêver. Accomplissez une tâche difficile et noble où l'idéal prenne une forme visible et se reflète quelque peu. Les beautés dont nous devenons les auteurs à la sueur de notre front, par l'exercice viril de nos énergies personnelles, font jaillir de nos cœurs des joies plus grandes et plus intenses que les beautés dont nous ne sommes que les contemplateurs immobiles et passifs.
— Y pensez-vous ? tout le monde n'est pas artiste ! — J'y pense, et je soutiens que chacun de nous est né artiste, non comme Phidias ou Raphaël, mais par cela seul que chacun de nous est homme, c'est-à-dire raisonnable et libre. Actif et libre, tout homme peut entreprendre d'embellir son âme par la vertu et y réussir, il peut, selon une magnifique expression de
Plotin. sculpter sans cesse en lui sa propre statue à l'image de l'idéale beauté. S'il le fait, il prendra goût à la vie; il allumera en lui-même un flambeau dont les clartés au dehors projetées embelliront devant lui sa route; les joies bornées, il est vrai, mais vives pourtant, qu'il puisera dans le sentiment de sa propre beauté morale, le rafraîchiront, le réconforteront et lui donneront le courage d'aspirer patiemment aux immortelles joies. Bien plus : dans les satisfactions intimes de sa conscience, il reconnaîtra un acte rémunérateur infailliblement et divinement juste; il sentira par conséquent en lui-même la présence effective et agissante de la suprême justice, laquelle n'est autre que la suprême beauté'. Ainsi, il aura pour quelques instants fait descendre l'idéal dans son âme; il aura mis dans le présent même cet avenir où tendent ses douloureuses aspirations; il aura pris un à-compte sur les félicités idéales de la vie future.
Si tout cela est difficile à tous, rien de tout cela n'est impossible à personne. Le beau, quand nous le voulons, a donc pour nous plus de joies que de peines. Ou plutôt il n'a point de peines : nos peines esthétiques viennent ou de son contraire, ou de son absence, ou de nous-mêmes ; jamais de lui. Par luimême, comme nous l'avait appris notre analyse, il ne fait qu'agrandir, régler, ordonner et satisfaire cette double puissance de jouir et d'aimer, qui est la sensibilité.