CHAPITRE V
Analyse des effets produits par le bean sur l'activité humaine.
Le beau nous rend capables de produire le beau. Fécondité esthétique. Degrés de cette fécondité. Enthousiasme. Inspiration. Génie. Analyse psychologique du génie. Ses puissances diverses. Le beau imprime à notre activité le double caractère de grandeur et d'ordre dont il est lui-même marqué. — Objection : désordre de l'inspiration; vie désordonnée de quelques artistes. — Réponse.
Dès que le soleil d'été a fait paraître à l'orient sa l'ace étincelante, éveillées par ses tièdes caresses, les fleurs se meuvent et le cherchent, ouvrent leur sein humide de rosée à ses rayons vivifiants, tout le jour le suivent dans sa course, tout le jour s'enivrent de son haleine pénétrante, et ne se referment enfin que le soir, à l'heure où l'astre disparu leur dérobe sa présence et ses dons. Les âmes humaines sont comme autant de fleurs d'origine céleste, qui, de même que les fleurs de la terre s'épanouissent au soleil, pourraient s'épanouir aux rayons de la beauté. Mais ces fleurs raisonnables et libres n'obéissent pas fatalement à l'attrait du beau, dont cependant la puissance est si grande. Bien souvent, plongées tout entières aux ondes lumineuses que la beauté étend autour d'ellemême, elles méconnaissent cette splendeur, et, sans
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même l'apercevoir, se tournent aux ténèbres où sont leurs plaisirs ou leurs intérêts : oculos habent et non videbunt. C'est que la beauté véritable n'exeree point d'empire tyrannique. Elle ne veut que de libres hommages ; elle n'exige pas despotiquement notre attention : elle se contente de l'attirer par son pur et tranquille éclat ou par les harmonies ineffables de sa voix; et, pour qui saura la reconnaître en passant et arrêter sur elle un regard, elle a des récompenses toutes prêtes.
En effet, quiconque l'a vue, et a fait vers elle un premier pas, sent en lui-même une joie et une force qui l'enlèvent. Il ne marche plus, il est porté. S'il veut retourner en arrière, il le peut, il est libre : rien ne l'enchaîne. Mais il n'y songe pas. Il comprend qu'il va s'attacher, et loin de craindre les liens, il les cherche el s'y enlace. Il admire; mais son admiration n'est pas un travail. Il est actif, mais sans efforts pénibles. Il est attentif, mais sans avoir besoin de peser sur ses facultés pour les maintenir en face de leur objet. C'est là sa première récompense. La seconde, c'est qu'à mesure qu'il regarde et comprend mieux, sa sensibilité est de plus en plus émue : ce qu'il a senti d'abord, il le goûte ; ce qu'il a goûté, il le savoure ; ce qu'il a savouré, il en est ravi.
Tel est le premier degré de cette activité de l'âme excitée par le beau et que j'appellerai, pour la distinguer de toute autre, activité esthétique.
Mais si une première contemplation de la beauté suffit pour mettre en branle notre activité intellectuelle et pour répandre un premier charme d'émotion
esthétique dans lame du récent admirateur du beau, ce n'est point assez pour que cette âme en soit fécondée et produise à son tour, au dehors, quelques fruits de beauté.
La beauté n'est sentie et goûtée que si elle est connue. Connue, elle nous charme et nous aide par là à la connaître mieux. Mais comme toute connaissance un peu claire est au prix d'un effort volontaire d'attention, la beauté ne se fait mieux connaître à notre intelligence que si notre volonté y consent et s'y applique. À chaque effort accompli pour la mieux connaître, nous la découvrons plus belle ; reconnue plus belle, elle nous charme davantage. Et ainsi, le plaisir qu'elle nous cause croit dans la mesure même de la connaissance que nous en acquérons. A son tour, la connaissance accrue accroît le plaisir éprouvé, et celuici convie et aide notre attention à de nouveaux efforts. Donc, plus nous sommes intellectuellement actifs à l'égard de la beauté, plus, en récompense, la beauté excite, encourage et exalte cette libre activité par laquelle nous en obtenons une plus exacte et plus complète connaissance.
De ces faits", dont l'observation constate l'évidence, il résulte que la beauté ne produira sur une âme tous les effets que cette âme en peut ressentir que si cette âme acquiert delà beauté la plus grande connaissance possible. Que l'âme donc, par une contemplation prolongée, persévérante, déplus en plus voulue, remplisse son intelligence de toute la connaissance et sa sensibilité de tout le charme de la beauté qui s'offre à ses regards, qu'arrivcra-t-il ? Chacun peut l'éprouver par
soi-même : à ce moment, l'admiration est au comble, et ne saurait plus être refusée que par un mensonge des lèvres intérieurement démenti par la raison ; à ce moment, l'admirateur éprouve une émotion singulière qui exalte son intelligence; exaltée, l'intelligence a de la beauté une intuition plus profonde qui lui inspire des jugements dont la lucide vérité la surprend ellemême; pleine de lumière et de joie, l'âme pense avec si peu de peine, elle est tellement secourue, tellement entraînée, que tout ce qu'elle conçoit lui est comme versé d'une source cachée, comme soufflé par un esprit supérieur et invisible : c'est là le phénomène de l'inspiration. L'âme cède, s'abandonne sans résistance à cette influence secrète qui lui semble divine, vfii^, et qui se nomme l'enthousiasme. A ce degré d'exaltation, elle éprouve un sentiment inexprimable de plénitude intérieure: sa vie, qui coule à Ilots trop pressés, veut déborder au dehors. Ce tourment à la fois intolérable et délicieux, elle veut l'apaiser, et elle n'y parvient qu'en sortant d'elle-même et en éclatant. Comment éelate-t-elle? Par l'action extérieure. D'abord, et h son insu, pendant qu'il jouissait du spectacle de la beauté, peu à peu l'admirateur avait plus ou moins composé son âme et même son corps à l'image de la beauté contemplée : ce n'est plus assez maintenant, et par le regard, la physionomie tout entière, les gestes, par le mouvement de toute sa personne, il témoigne qu'il admire; des cris lui échappent, il applaudit: bien plus, il parle ; s'il est seul, il parle seul; s'il a à qui s'adresser, il exprime ce qu'il éprouve ; il trouve pour le dire des mots justes, des tours heureux ; ordinairement
médiocre peut-être, voilà qu'il a de la chaleur, de l'esprit, de la verve : il se surpasse ; écoutez-le bien, il est éloquent; regardez-le bien, son regard brille, ses traits s'animent, il est beau ; il est beau, non de toute la beauté de l'objet qu'il admire, mais de toute celle qu'il peut revêtir.
Le premier venu d'entre nous s'élève jusque-là, pour peu qu'il ait de cœur et de lumières, et accomplit sous l'influence du beau les actes que je viens de décrire. Tous, par une contemplation prolongée et une vive admiration du beau, nous pouvons recevoir la grâce de l'inspiration, le feu de l'enthousiasme, et déployer au dehors cette activité esthétique, qui est la saillie de celle du dedans, et qui, communiquée à nos semblables, les entraine irrésistiblement dans le même courant d'éclatantes conceptions et de nobles jouissances. Tandis que la sensualité égoïste cherche la nuit et la solitude, et y emporte son objet comme une proie, l'admiration avide de se partager, impatiente de se répandre, court vers les hommes, s'épanche en leur àme, et après nous avoir rendus esthétiquement actifs, presque poètes et artistes, au moins tant qu'elle dure, façonne bon gré mal gré les âmes sœurs de la nôtre à l'image du beau qu'un instant ont reflété notre àme, notre visage, notre voix.
Tel es* le second degré de l'activité esthétique, et le premier de sa fécondité.
Mais de cette fécondité les fruits sont fugitifs, périssables; fugitives aussi sont les influences que par elle nous exerçons au dehors de nous. Le souvenir en reste, il est vrai, dans notre mémoire, et ce souvenir
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est un de nos plus délicats plaisirs. Mais ni ces admirations enthousiastes, ni les effets qu'elfes produisent en nos semblables, ni le souvenir plus ou moins profond que nous en gardons, ne sont l'œuvre suprême de l'activité esthétique. Cette œuvre, une àme ordinaire ne l'accomplit pas. Il y faut d'autres grâces d'en haut, d'autres puissances innées, surtout d'autres efforts et une autre volonté.
Il y a des hommes dont toutes les facultés sont par nature en merveilleux rapport avec la beauté. Incroyablement prompts, subtils et surs, leurs sens saisissent, partout où ils paraissent, les signes matériels, les formes visibles du beau. Leur raison, sous ces enveloppes expressives, conçoit par une infaillible intuition l'admirable invisible qui s'y cache. Cet invisible, beau sans doute, mais d'une beauté imparfaite, puisqu'il ne forme le circonscrit, et que dans nul individu ne s'épuise la beauté du genre, cet invisible, leur raison l'achève, c'est-à-dire l'élève au plus haut point de puissance, au plus haut degré de proportion, d'harmonie, d'ordre en un mol que comporte son génie, dans la situation donnée. Bien plus, l'invisible étant ainsi égalé à son idéal, tout de suite l'imagination de ces hommes lui compose et lui donne la forme la plus apte à le manifester au dehors, la forme la plus digne, par ses vertus significatives, d'être appelée idéale comme lui. Enfin, l'idéal qu'ils ont conçu et imaginé, àme et corps, force invisible et forme sensible, leur puissance d'imaginer le retient tout vivant de la vie qu'ils lui ont soufflée, en face de leur esprit qui, par une hallucination énergique, mais sans folie, puis-
qu'elle est connue comme telle, a le spectacle intérieur de cet idéal, plus lumineux, plus animé, plus saisissant que la réalité elle-même. Toutefois ce tableau, visible pour eux seuls, mais de couleurs sans pareilles, ne leur est pas apparu avec une soudaineté magique. Ni l'action spontanée de leur vigoureuse nature, ni la première admiration, ni l'inspiration déjà puissante qui l'a suivie, n'ont suffi à le susciter. L'homme le plus richement doué n'est toujours qu'un homme, et libre. Il faut que sa liberté intervienne dans tous ses actes, surtout dans les plus féconds, et s'il reçoit d'abord plus qu'il n'a mérité, il doit mériter ensuite autant qu'il a reçu, sans quoi le don inné perd, en ses mains, toute son efficace. Interrogez les hommes dont je parle : tous ils vous diront que ces conceptions idéales leur ont coûté de longues nuits d'insomnie, des mois entiers, quelquefois des années entières de travail inquiet et douloureux ; que, bien souvent, l'idée par eux à grands cris appelée est restée sourde a leur voix suppliante, et que, lorsqu'elle a répondu, lorsqu'elle est enfin venue, toutes les énergies de leur âme concentrées sur l'invisible objet n'ont pas été de trop pour le retenir là, pour l'enchaîner dans l'atelier secret de l'intelligence, pour l'y corriger laborieusement et l'amener à cet état où le fixe, enfin dompté, la suprême victoire de l'inspiration et de la volonté réunies.
Est-ce assez? L'activité esthétique a-t-elle dès lors enfanté, et n'a-t-elle plus qu'à se reposer dans la contemplation heureuse et passionnée de son œuvre?
Non, car à cet instant s'allume un nouveau besoin
et commence un nouveau supplice. L'œuvre n'existe encore que dans l'âme. Ces formes, que l'œil de l'âme a seul jusqu'ici regardées, que l'imagination a seule jusqu'ici tracées, elles aspirent à prendre un corps qui puisse tomber sous les yeux des hommes. Il faut donc les rendre sensibles, et cela sans en altérer la beauté. Une seconde activité, mais matérielle celle-ci, est chargée de les traduire. Mais, inhabile, elle les faussera en y portant les mains. Habile, elle aura été achetée au prix de peines et de sacrifices sans nombre ; elle aura été le fruit amer des luîtes de la liberté contre la paresse, les difficultés de la vie, l'obscurité, la misère, la faim peut-être. Cependant, l'homme dont je parle est inspiré, enthousiaste : dans sa passion pour l'idéal entrevu dès ses jeunes années, plus tard clairement conçu, il a puisé de quoi se vaincre luimême, de quoi vaincre en silence et sans murmure les dégoûts, la misère, la faim: de quoi soutenir son courage jusqu'à l'heure solennelle que devance la vanité prétentieuse, que diffère, au contraire, l'àme éprise du beau, jusqu'à cette heure, dis-je, où l'intelligence ne moissonna que des épis murs. Alors, sûr de son esprit qui conçoit et de sa main qui exécute, l'œil fixé sur son modèle idéal, il le copie, aussi facilement qu'un autre copierait la réalité. Combien de temps y met-il? Peu importe. Mais puisqu'il a du génie, assurez- vous qu'il n'improvise pas. D'autres esquissent en se jouant leur pensée et recueillent prompteinent un facile salaire. Lui. il grave. Simple ci modeste, il efface et recommence vingt fois. 11 cherche qui le conseille et non point qui irrite encore
son orgueil par des éloges immérités. Il travaille et retouche infatigablement jusqu'au jour où, pouvant enfin se rendre à lui-même ce témoignage qu'il a mis d'accord la sensibilité et la raison, l'admiration et la réflexion patiente, l'inspiration et la méditation obstinée, la pensée et la main, l'invisible et la forme, il se présente au tribunal des hommes, non point certain du succès, qui lui manquera peut-être, mais la conscience tranquille, ei s'il est sage, le cœur satisfait.
Tel est le troisième degré de l'activé esthétique, et le second et dernier de sa fécondité.
Cependant, cette fécondité de son âme, celui dont nous parlons l'a, en partie , transmise à son œuvre, s'il y a mis le beau, lequel ne fut jamais stérile. Quelquefois méconnues pendant quelques ingrates années, les belles œuvres sont habituellement glorifiées soit dès leur apparition, soit du vivant au moins de leur auteur. L'étincelle qui y fut déposée et qui ne cesse jamais d'y briller tant qu'elles durent, échauffe et guide l'activité esthétique des admirateurs bien doués ; de là, pour l'auteur, une fécondité indirecte et une seconde paternité, sans oublier cette paternité immédiate qui groupe des disciples et crée une école autour de la personne même de l'homme de génie.
Donc, et en résumé, la loi qui préside aux rapports du beau et de l'activité de l'homme est celle-ci : lorsque le beau et l'âme humaine sont en présence, le beau agit sur l'intelligence d'abord; par l'intelligence sur la sensibilité: e( enfin, par l'intelligence et la sensibilité, sur l'activité elle-même; et à sou tour. L'âme
réagit sur le beau pour le connaître, le goûter et le reproduire. L'admirateur léger et peu capable d'une attention prolongée recueille une première joie de sa société avec le beau, et s'en tient là. L'admirateur plus patient et plus recueilli reçoit volontairement l'influence du beau dans toute son âme : il s'en inspire jusqu'il l'enthousiasme, et dans sou exaltation, il peut arriver jusqu'à reproduire dans son attitude, dans sa physionomie et dans ses discours quelque chose de la beauté qu'il a contemplée, ^lais des facultés puissantes, maîtrisées par une volonté virile, peuvenl seules s'élever jusqu'à celte inspiration supérieure qui, devant la réalité, conçoit l'idéal avec sa forme, et fait ensuite passer l'un et l'autre dans une œuvre immortelle.
Toutefois, dans cet enfantement, le génie n'a véritablement rien créé, au sens rigoureux de ce terme. Le génie ne produit de son fonds ni l'idéal ni ses formes: il les retrouve seulement aux sommets derniers delà pensée où ils sont éternellement. Sa force a été de monter jusque-là : sa libre originalité est d'avoir choisi, entre plusieurs idéaux el entre plusieurs formes, ce à quoi il pouvait le mieux communiquer les apparences de la vie puissante et ordonnée; son habileté a été de s'aider discrètement des formes réelles comme d'échelons, pour atteindre ce qui surpasse toute réalité; son adresse, d'exécuter matériellement tout ce qu'il avait conçu. Que si, après cela, nous lui conférons le surnom de divin, ce n'est pas qu'il ail, comme Dieu, tiré quelque chose de rien; mais c'est qu'il a entrevu et reproduit le type qu'égaleraient les
hommes ou les choses, si la liberté et la nature parvenaient un jour à exprimer toute la pensée divine.
Le beau produit sur l'âme humaine bien d'autres effets. J'ai dû ne décrire ici que les actes qui, directement suscités par le beau, retournent directement au beau. Ceux-là seuls sont l'épanouissement et la vie propre de l'activité esthétique. Considérons-les encore une fois, et ramenons-les, en terminant, à leurs éléments psychologiques.
Au premier degré de l'activité esthétique, l'attention ayant été attirée par le bel objet, aussitôt la volonlé s'est ajoutée à cette force attentive spontanée et l'a rendue plus grande ; en même temps, la volonté, au lieu de laisser l'attention s'égarer sur les objets voisins, Ta concentrée tout entière sur le bel objet, et l'a dirigée successivement sur toutes les belles parties qui le composent, la retenant et circonscrivant dans les limites précises et harmonieuses où s'enferme la beauté : ainsi cette première attention a été l'acte d'une puissance de vouloir déjà grande et se déployant avec ordre.
Au second degré de l'activité esthétique, cette puissance de vouloir regarder et comprendre a été plus grande encore et conduite encore plus régulièrement. Mais ce n'est pas tout : l'activité est devenue féconde. En quoi? 1° en ce qu'elle a produit intérieurement une notion intellectuelle plus adéquate au bel objet. c'est-à-dire plus semblable à cet objet parla grandeur et par l'ordre; 2° en ce qu'elle a produit extérieurement des mouvements de la physionomie, des gestes, des attitudes, des paroles, des discours, des habitudes
même, en un mot, des signes reflétant d'autant plus vivement la grandeur et l'ordre des puissances du bel objet que l'enthousiasme de l'admirateur a été plus ardent; 3" en ce que, par ces actes ou signes, elle a communiqué l'enthousiasme de l'admirateur à ceux qui en ont été témoins et a provoqué de leur part des actes semblables, c'est-à-dire marqués pareillement des caractères du beau lui-même.
Au troisième degré de l'activité esthétique, l'enthousiasme causé par la beauté étant arrivé à ce point suprême qui est l'inspiration, et l'idéal étant apparu aux regards de l'intelligence: 1° l'âme de l'artiste a agi pour retenir l'idéal invisible en présence de l'esprit et le concevoir tout entier; el cette action, quoique secondée par l'inspiration, a été nécessairement énergique, et régulière ou méthodique, c'est-à-dire grande et ordonnée; 2° l'âme de l'artiste a agi pour concevoir les formes idéales de l'invisible beauté, et cette seconde action, bien qu'inspirée comme la première, a été encore énergique et patiente, régulière et méthodique, c'est-à-dire, elle aussi, grande et ordonnée, faute de quoi les formes idéales, conçues sans précision et sans clarté, seraient dépourvues, dans l'œuvre, de netteté, d'harmonie, de proportion el de naturel : 3° lame de l'artiste a agi pour conduire sa main et a produit au dehors des formes ou plastiques, ou musicales, ou poétiques, semblables par la grandeur et l'ordre à la bea u lé représen t ée .
Ainsi, il faut le croire, puisque les faits eux-mêmes le proclament : sous l'influence du beau, les facultés actives de notre âme s'exercent avec grandeur el
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ordre, et par cet exercice fécond produisent des œuvres grandes et ordonnées.
Contre les conclusions de notre analyse de l'activité esthétique, on élèvera peut-être cette objection que l'inspiration est accompagnée habituellement d'un certain désordre qu'on nomme, pour ce motif, le désordre de l'inspiration, et qu'ainsi l'activité esthétique n'est pas un état de 1 àme aussi ordonné que nous l'avons cru et affirmé. Nous demandons en quoi consiste au juste le désordre en question, à quel mo • ment précis il se montre, quelles en sont les conséquences. En elle-même, l'inspiration n'est, ce nous semble, ni égarée, ni extravagante, ni furieuse. Ce phénomène est l'épanouissement le plus large, le jeu le plus facile des puissances les plus actives de l'àme. Ce mouvement intérieur, spontané, heureux, ailé en quelque sorte, n'a rien à violenter, rien à renverser, rien à détruire pour s'accomplir : par conséquent sa fécondité n'est au prix d'aucun désordre. De quoi donc veut-on parler ici ? Est-ce de l'agitation inquiète, est-ce des efforts douloureux par lesquels l'artiste est ordinairement obligé de préparer cet état privilégié ? Mais cette volontaire excitation n'est nullement l'inspiration elle-même, car celle-ci n'arrive quelquefois que longtemps après qu'a cessé le travail qui la prépare, et, dans tous les cas, dès quelle est venue, elle coule de source, comme on le dit, et s'épanche sans plus d'obstacle qu'un fleuve dont le lit est profond et libre. Si son éducation est complète, s'il possède a fond l'expérience du métier, s'il a enfin longuement mûri son sujet, quand l'inspiration s'allumera en lui.
l'artiste modèlera, peindra ou écrira comme l'oiseau chante et comme le venl souffle. J'accorde que la main, moins prompte que la pensée, ne la suit pas toujours à pas égaux et (pie le premier jet demande toujours des corrections et des retouches ; mais est-ce à dire pour cela que ce premier jet soit une œuvre désordonnée? Oui, si l'artiste a exécuté avant d'avoir pensé ; oui, si c'est un malheureux condamné à se battre les flancs pour n'enfanter à la fin que des compositions avortées : mais ni l'exécution prématurée n'est de l'inspiration, ni la composition pénible et manquée n'est un jet de verve. Dans l'inspiration, le cœur est chaud, la pensée nette, la main sûre : toutes les puissances de l'artiste, disciplinées et mises d'accord, marchent au but d'un même élan; elles négligent momentanément les détails et le fini : mais elles trouvent et tracent ces lignes générales et ces indications essentielles d'où dépend l'ordre du sujet ou plutôt qui sont cet ordre même.
Il reste qu'on entende par désordre de l'inspiration l'aspect même de la personne du poète ou de l'artiste, son visage troublé ou enflammé, ses habits dérangés, que sais-je ? Encore une fois, l'inspiration sincère el véritable ne bouleverse rien, pas plus le corps que l'âme. En pleine verve, l'homme de génie aura peutêtre l'œil plus brillant, le front plus éclairé, le teint plus animé, la physionomie plus mobile : mais de là à du désordre, il y a toute la distance du beau au laid. Ce n'est que sur les théâtres du mélodrame que le génie se montre éehevelé, fiévreux, haletant, convulsif. L'histoire ne dit pas que Phidias ou Sophocle.
Raphaël ou Racine, Poussin ou Mozart aient eu, en travaillant, des visages de possédés. Elle dirait plutôt le contraire. Quant a un autre genre de désordre, celui des mœurs et de la maison, celui de la conduite et des affaires privées, celui des croyances et du cœur, ce serait calomnier l'inspiration que de l'en rendre responsable. Ces tristes elïets ont des causes qui leur sont pareilles : ici la vanité prodigue, là le jeu et la paresse incurable, ailleurs la sensualité brutale et insatiable, ailleurs toutes ces causes à la fois : or, ces causes n'ont rien de commun avec l'inspiration, parce qu'elles n'ont rien de commun avec le beau. Et si l'inspiration n'engendre pas par elle-même le désordre, le désordre non plus ne crée pas l'inspiration, quoi qu'on en puisse dire : en revanche, il l'a maintes fois tuée.