‹ La science du beauChapitre 36 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Beauté de l'homme.

Beauté de l'âme humaine. — Beauté sensible. — Beauté intellectuelle. — Beauté des actes non marqués du caractère de moralité. — Beauté de la liberté, ou beauté morale. — La beauté morale, c'est le bien. — Comparaison du bien et du beau : en quoi ils diffèrent; en quoi ils se ressemblent.

Si les définitions auxquelles ont abouti nos précédentes analyses sont justes, elles doivent expliquer aisément et clairement toutes les beautés de la Nature, toutes celles de l'Art, et même les infinies beautés de Dieu. Confrontons-les avec ces trois sortes de beautés : fausses, elles succomberont à cette épreuve, et nous serons désabusés; vraies, elles y résisteront, et notre théorie aura trouvé sa meilleure confirmation.

Commençons par les beautés de la Nature, qui ont précédé les beautés de l'Art, et dans la Nature eonsi-

dérons d'abord l'homme, que le plus ignorant d'entre nous ignore encore moins que (ont le reste. Enfin, dans l'homme, envisageons d'abord la beauté de l'âme, qui, de toutes, nous est la plus présente et la plus familière, puisque chacun, fut-il aveugle, en a le spectacle dans sa conscience et la mesure dans sa raison . comme il en a la cause dans sa liberté et l'instrument dans sa conduite.

Aux termes de noire théorie, lame tout à fait belle est celle qui développe toute sa force conformément ii tout l'ordre de sa nature. Mais, quoique simple et une dans sa substance, l'âme humaine est douée de plusieurs forces, la force ou faculté de sentir, c'està-dire d'aimer, de haïr, de jouir, de souffrir, la force ou faculté de connaître, la force ou faculté de vouloir libremenl ses propres actions. Chacune de ces facultés a son but particulier qu'elle doit atteindre, et son ordre particulier ou sa loi, c'est-à-dire des conditions iixes dans lesquelles il faut qu'elle s'exerce sous peine de manquer son but. En abusant de l'abstraction et du raisonnement, en perdant les laits de vue. on pourrait croire que chacune des facultés de lame a en elle-même de quoi poursuivre et atteindre sûrement son but en dehors de tout concours des autres facultés, et que par conséquent lame a trois sortes de beautés radicalement distinctes et indépendantes les unes des autres : la beauté sensible, la beauté intellectuelle et la beauté morale. Celte conclusion ne serait pas fausse, mais elle ne serait vraie qu'en partie. La sensibilité ou lame sensible, bien loin de pouvoir se montrer belle dans l'inaction des deux autres facultés.

ne s'exercera réellement pas. De même, ni l'intelligence n'agira sans quelque coopération de la volonté et de la sensibilité, ni la volonté sans quelque coopération de la sensibilité et de l'intelligence. L'âme ne saurait se démembrer : elle vit tout entière avec toutes ses puissances principales, ou ne vit pas.

Lors donc que nous reconnaissons une beauté sensible, une beauté intellectuelle et une beauté morale, nous l'entendons d'une autre façon.

L'àme n'étant belle que par l'harmonie de ses forces composant ensemble une force unique, la beauté sensible se produira, non lorsque la sensibilité s'exercera seule et exclusivement, chose impossible, mais lorsqu'elle jouera le rôle de force prédominante, imprimant aux autres le mouvement, de façon à les rendre actives et ordonnées, et à tourner ensuite à son profit leur activité et l'ordre qu'elles auront établi dans l'âme. A son tour, la beauté intellectuelle se produira, non lorsque l'intelligence s'exercera seule et exclusivement, ce qui ne se peut, mais lorsque, force première et prépondérante, elle communiquera son propre essora l'amour et à la liberté, s' échauffant ensuite des ardeurs du premier et acceptant le joug salutaire de la volonté directrice. Enfin, la beauté morale paraîtra dans l'âme, non lorsque la liberté agira seule, auquel cas son ordre demeurerait inobéi, mais lorsqu'elle choisira le but à la lumière de la raison et y volera portée sur les ailes d'une passion noble et pure. Ainsi, chacune des beautés diverses de l'âme implique l'alliance de toutes les facultés de l'âme, sous l'impulsion première et permanente de l'une d'entre

elles ; et elle prend son nom de la force qui a donne l'élan, qui l'a continué, qui a prédominé en un mot du commencement de l'acte jusqu'à son parfait accomplissement.

Nous étudierons en premier lieu la beauté sensible, laquelle est, non la beauté perceptible au moyen des sens, mais la beauté dont l'âme se revêt en tant qu'elle aime ou liait, jouit ou sou lire.

Mais une difficulté se présente au sujet de la sensibilité. On a coutume de la considérer comme une faculté passive qui reçoit le mouvement sans le donner, qui souffre ou pâtit, comme le dit son nom. mais ne possède aucune énergie active. Il est certain que par elle-même et directement la sensibilité n'accomplit aucun des phénomènes auxquels s'applique le nom d'acte, et c'est par où elle diffère essentiellement de la volonté et même de l'intelligence, qui a ses modes d'agir. Mais quand la sensibilité tend vivement vers son objet, elle aiguillonne l'intelligence el la liberté, elle les entraîne dans le sens où elle se précipite ellemême. Sans accumuler les exemples, nous n'avons qu'à rappeler ici quel épanouissement imprévu d'imagination, d'esprit, de prudence, de ruse, et quel déploiement surprenant de fermeté quelquefois inébranlable s'opèrent dans les jeunes âmes envahies par un grand amour. Tout, en elles, est emporté au courant de la passion, raison, mémoire, liberté, et tout se fortifie, tout s'accroît dans ce mouvement impétueux des puissances de l'être. Ainsi lancées, il est rare que les facultés maîtresses, la volonté et le jugement, puissent ni arrêter le cœur, ni s'arrêter elles-

LA NATURE ET DIEU. Z4o

mornes; niais il leur reste assez de prise sur l'âme pour modérer du moins et gouverner ces élans, pour mettre à profit toute cette chaleur et toute cette richesse, pour établir entre les facultés un heureux concert d'efforts, enfin pour produire cette harmonie qui est la beauté elle-même.

On pourrait nous objecter que cette harmonie dont nous parlons est à une condition expresse : c'est que toutes les facultés de lame soient parvenues à cet égal degré de développement où elles sont en mesure de se suivre, de s'accompagner, de se contenir l'une l'autre : que cet heureux équilibre est le privilège du seul âge mûr; qu'il constitue, en dernière analyse, la beauté morale; qu'ainsi, même à nos yeux, et quoi que nous en ayons dit, il n'y a qu'une sorte de beauté de lame, la beauté morale ou la vertu cherchée et voulue, et qu'avant l'âge où elle est pleinement maitresse d'elle-même, ou en dehors des rares instants où elle se domine, rame n'a point de beauté.

Xous avons dès longtemps pressenti cette objection, qui a sa gravité, et notre réponse est prête.

La même Providence qui nous a donné la liberté savait bien qu'elle nous la donnait bornée et sujette à mille défaillances. Elle savait aussi que cette liberté ne se développerait et ne s'affermirait que tard, et que, avant ce développement et cet affermissement, comme pendant ses défaillances, l'àme, devant toujours marcher à son but, aurait besoin de secours et de grâces de surcroît. C'est pourquoi des penchants, des affections, oies amourset des répugnances, instinctifs ou plutôt spontanés, si l'on préfère ce dernier

terme, nous portent sans cesse, ou tout au moins nous poussent où nous devons aller. Souvent, pour entrer dans l'ordre et pour nous y maintenir, point n'est besoin d'effort ni de courage : il suffît que nous cédions à l'impulsion efficace de notre nature. Sans doute alors nous n'avons ni le mérite de la lutte et de la victoire, ni le brillant éclat de la vertu: mais enfin nos puissances sont vives à ces moments et bien ordonnées, et des là notre àme est belle. Avertis d'ailleurs et par le témoignage de notre conscience el par l'approbation de nos semblables que nous sommes dans la voie droite, il dépend de nous de refaire librement ce que nous avions accompli spontanément et d'imprimer à nos actes la marque du bien qui les scelle, les achève et les consacre. Ici apparaît avec clarté la nuance délicate qui sépare le beau du bien, le point précis où ils se distinguent, se touchent et peuvent heureusement se confondre. Une force qui accomplit toute la loi de sa nature en déployant toute sa puissance est belle; et pourtant, en agissant ainsi, elle n'a pas encore l'ait le bien, le bien moral, si elle n'est pas encore libre, ou si, l'étant, elle n'a eu ni l'idée du devoir, ni l'intention d'en remplir un. Cependant son acte, qui n'est pas encore un acte moral. n'est pas immoral non plus; il est réellement dans l'ordre, et il a cela de commun avec l'acte moral, que la liberté s'y ajoutant, aussitôt il deviendrait moral. Réciproquement, un acte conforme au bien moral, et moral par là même, n'est pas nécessairement beau, il ne l'est certainement pas si, en accomplissant cet acte, la force n'a déployé qu'une faible puissance el

na réalisé qu'en partie l'ordre qui est le sien. Si le beau était rigoureusement, partout et toujours identique au bien moral, c'est-à-dire au devoir librement et sciemment accompli par la liberté, les animaux, qui n'ont pas de libre arbitre et qui n'accomplissent aucun devoir, ne seraient donc jamais beaux. Si tout ce qui est bien était beau par cela seul, l'homme fatigué qui se met au lit pour dormir ferait une belle action, car c'est là un devoir envers son corps. Dans l'être libre, la beauté sans doute ne s'achève que par son complet accord avec le bien. Mais dans l'être libre, lors même que la volonté ne fait que suivre un penchant légitime, sans choix et sans regard aucun au devoir, ou dans l'animal dépourvu de toute liberté, du moment que l'ordre existe par l'action vive et puissante des forces en harmonie, dès ce moment, et autant qu'il dure, la beauté existe aussi.

Que la sensibilité humaine, sous l'une quelconque de ses formes, agisse vivement et réalise spontanément tout l'ordre qui lui est propre, l'àme à l'instant est belle de la beauté sensible; que cette même faculté agisse vivement, mais avec réflexion et liberté, et poursuive son but non-seulement pour se satisfaire, mais par devoir, l'àme est belle alors à la fois de la beauté sensible et de la beauté morale, et la sensibilité touche la borne de sa propre beauté. On va voir que là est le critérium avec lequel nous jugeons esthétiquement les sentiments de notre âme et ceux de l'àme d'autrui.

De tous les sentiments qu'éprouve l'àme humaine, il n'en est assurément aucun qui l'emporte en force et

en spontanéité sur l'amour do la vio. Ce sentiment, à le prendre en lui-même, est essentiellement égoïste. Pourtant il peut être beau et embellir l'âme, s'il remplit les conditions que nous avons déterminées. Une jeune fille, ornée de tous les dons, parée de toutes les grâces, innocente et pure, est condamnée à mort par des forcenés. Un immense regret de la vie remplit son cœur, sans l'abattre toutefois, et cette douleur suprême lui inspire de nobles supplications, d'éloquentes prières. Le désir qui l'enflamme brille dans ses regards, dans tous ses traits, dans ses paroles : son âme s'illumine d'une surprenante beauté. C'est qu'en aimant la vie, à son âge, clleesl dans son droit, elle est dans l'ordre: c'est qu'en l'aimant fortement, son âme s'élève et acquiert la puissance de vaincre la cruauté de ses bourreaux.

Voulez-vous voir, au contraire, ce même amour de la vie couvrir l'Ame de laideur? Lisez Plutarque : « Persée vaincu, dit-il, donna un humiliant spectacle; il se prosterna le visage contre terre : il embrassa les genoux de Paul-Émile et descendit à des prières si basses que Paul-Émile ne put ni les souffrir, ni les entendre1. » Persée est laid dans cette posture: son àme de guerrier n'est plus debout; elle est par terre comme son corps, clleesl impuissante à soutenir le poids de sa destinée ; elle est en grand désordre, puisqu'elle préfère une vie désormais misérable à sa dignité et à son honneur.

Dans l'un et l'autre exemple, l'amour de la vie a un

4 Plutarque, Vie âe Panl-Emile, traduction Al. Pierron, t. îï, p. 7(i.

caractère plutôt spontané que réfléchi. Donnons-lui la persistance et la réflexion ; qu'il aiguillonne l'intelligence et en multiplie l'activité et les ressources; qu'il nourrisse et féconde la volonté comme dans Robinson Crusoé. En ce cas il embellit l'âme de toutes les puissances qu'il y crée, de l'harmonie qu'il y répand et de l'ordre qu'il y établit.

L'amour-propre est pour l'âme tantôt une source de beauté, tantôt une cause de laideur. Quand et comment? Chacun de nous le sait. C'est un beau sentiment que celui qui empêche ïhémistocle de dormir au souvenir des lauriers de Miltiade. C'est encore un beau sentiment que celui qui suggérait à Alexandre ces paroles fièrement mélancoliques : « Mes amis, mon père prendra tout ; il ne me laissera rien de grand et de glorieux à faire un jour avec vous \ » Une légitime confiance en soi-même communique àl'àme cette énergie sans laquelle, loin de rien accomplir de grand, elle ne fournit jamais sa mesure. Celui qui doute de lui-même n'aura jamais tonte sa beauté, parce que jamais il n'étendra ses puissances jusqu'à leur limite, et qu'il restera en deçà de son but et de sa loi.

Oui, nous admirons à juste titre cette estime de soimême en vertu de laquelle chacun devient tout ce qu'il peut être et prend dans le monde la place qui lui revient. Cette estime, nous la proclamons noble et belle. Mais va-t-elle jusqu'à l'ivresse de l'orgueil, elle excite en nous le sentiment de la laideur. Je défie les

* Plutarque, Vie d' Alexandre, traduction AI. Pierron, t. III, p. 442.

admirateurs les plus enthousiastes de J.-J. Rousseau de ne pas ressentir l'impression de la laideur morale à la lecture de ces lignes bien connues : « Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus : j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.... Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton troue avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cel homme-là '. » Tout dans cette incroyable tirade est désordre et déraison. Rousseau se croit seul de son espèce. La nature est sortie pour lui de ses habitudes : elle a fabriqué un moule particulier tout exprès pour l'y jeter, et après l'y avoir coulé, lui, rien que lui, elle a brisé le moule, à la façon de ces maîtres qui ne veulent tirer leur chef-d'œuvre qu'à un seul exemplaire. Au pied du troue de Dieu, personne n'osera dire : Je fus meilleur que Rousseau. Quoi! Jean-Jacques, personne? Pas même Socrate? Pas même saint Vincent de Paul ? Il est vrai : ils ne l'oseront pas, malgré le cri de leur conscience qui les proclame tels ; mais ce sera uniquement de peur d'infliger à leur belle àme rien qui, de près ou de loin, ressemble aux difformités de l'orgueil en délire. Toutes nos alfeclions spontanées ou réfléchies sont

1 J.-J. Rousseau, Confessions, première partie, livre 1er, au commencement.

belles ou laides, à la double condition d'être vives ou puissantes et ordonnées, que l'ordre leur vienne de la nature ou de la liberté. Il serait trop long d'en faire une revue complète. Nous nous contenterons de citer autant d'exemples qu'il est nécessaire à notre objet. Les plus vulgaires seront parfois aussi concluants que les plus illustres.

Un journal racontait naguère qu'une petite fille de dix ans avait, au péril de sa vie, sauvé sa sœur tombée dans un étang, où elle était près de se noyer. Courage, présence d'esprit, sang-froid, oubli de soi-même, rien n'avait manqué à la beauté de son action. Une vive affection fraternelle avait tout à coup porté au plus haut point toutes les forces naissantes de cette âme naïve et avait réalisé en elle l'ordre moral avant l'âge de la liberté et de la vertu. Mais l'amitié entre frères et sœurs, lorsque la volonté s'y ajoute pour la fortifier et en faire sortir des trésors de dévoùment, est un des plus ravissants spectacles que puisse oifrir l'âme humaine. Le lecteur admire dans Plutarque la tendresse de Timoléon : « qui couvrait les fautes de son frère Timophane, en atténuait aux yeux la gravité, et qui relevait, qui faisait valoir les bonnes qualités qu'il avait reçues de la nature '. »

Mais où se manifeste avec éclat la beauté des affections spontanées, puissantes et ordonnées à la fois, c'est dans le sacrifice que les mères font à leurs enfants de leurs plaisirs, de leur gloire, de leur santé, de leur vie même. Nous n'avons point à refaire ici le livre du

1 Plutarque, Vie de Timoléon, traduction citée, t. Il,

Mérite des femmes. Rappelons seulement quelle belle figure est, dans l'antiquité, celle de Cornélie, mère des Gracques. Chez elle, la volonté et la vertu achevèrent le miracle de l'affection, car elle fut, a elle seule, la mère, l'institutrice et le père de ses enfants orphelins. « Elle montra tant de sagesse, tant de grandeur d'àme et de tendresse maternelle, qu'il parut que Tibérius avait sagement fait de préférer sa propre mort à celle d'une femme d'un tel mérite. » Elle refusa un diadème et le titre de reine. « Elle éleva ses (ils avec tant de soin que, bien qu'ils fussent, de l'aveu de tout le monde, les Romains les plus heureusement nés pour la vertu, leur excellente éducation parut avoir encore surpasse'' la nature '. » Puissance prodigieuse de l'amour maternel qui non-seulement conserve, mais complète encore, agrandit et embellit l'oeuvre la plus belle delà nature!

Je dirai cependant, au risque d'encourir un blâme redoutable, que l'affection paternelle n'a pas moins de beauté que la précédente, car les devoirs des pères sont plus nombreux et leur vie plus compliquée. Aussi leur tendresse ressemble-t-cllc moins à un instinct, et plus ii une vertu que la tendresse des mères. Un père faible et dont le cœur s'égarerait jusqu'à louer les défauts et payer les vices de ses enfants, sous l'absurde prétexte de les rendre heureux, présenterai! aux veux ()u monde l'une des formes de la laideur. Admirateur emphatique et béat de leurs plus petits mérites, il tomberait dans le ridicule. Aussi une eer-

1 Plutarque, Tibérins et Cûïm Gfacchtos, traduction citée, t. IV, p. 74-

laine gravité, douce et sévère à la fois, sied au caractère paternel. Mais il y a loin de là a la dureté et à la sécheresse. Vantera qui voudra Anaxagore répondant avec calme à ceux qui lui annoncent la mort de son fils : « Je savais que je l'avais engendré mortel *. » Anaxagore est roide dans cette attitude : le père n'y paraît pas assez ; le bruit d'un gémissement étouffé manque à l'harmonie de cette âme. Périclès fut philosophe, il fut grand et ferme, pendant la peste d'Athènes, aussi longtemps qu'il vit tomber autour de lui ceux qui lui étaient chers, sans faiblir ni pleurer. Mais lorsque, ayant perdu Paralus, le dernier de ses enfants légitimes, sa douleur l'emporta, que ses sanglots éclatèrent, et qu'il versa un torrent de larmes % à ce moment il fut homme, il fut père, il fut beau.

Que n'avons-nous le loisir de développer longuement dans ce chapitre l'esthétique de l'amour filial î Les poètes se sont chargés d'en exprimer toutes les beautés. Mais nous entendrons plus tard les poètes. Laissons, pour le présent, la parole à la nature.

Quelque charmant que soit un enfant, il le devient davantage encore, et nous disons qu'il ressemble à un ange aussitôt que, le front éclairé par un rayon de tendresse filiale, il jette ses bras autour du cou de sa mère ou donne naïvement à son père le baiser du matin. Mais aussi, quelque charmant qu'il soit, la moindre révolte contre les auteurs de son être répand sur son visage je ne sais quelle ombre de laideur, tant

Diogène de Laërte, Anaxagore, liv. Il, chap. ni. Plutarque, Vie de Périclh, Induction citée, t. 1er, p. :{8G

ce genre de malice est contraire à l'ordre de la nature, en attendant qu'il soit contraire à l'ordre moral. Plus le fils est avancé en âge, plus il est devenu maître de son cœur, plus aussi l'affection filiale met de beauté dans son âme. Jamais Alexandre, beau comme Minerve, jamais Alexandre, conquérant de l'Asie, et dans le faste de ses triomphes, fut-il aussi beau que le jour où Anlipater lui ayant écrit une longue lettre contre Olympias, il dit après l'avoir lue : « Anlipater ne sait pas (pie dix mille lettres sont effacées par une larme de mère ' ? » Enfin, (pie l'amour filial aille jusqu'aux derniers sacrifices, qu'il l'emporte sur l'amour de la vie et sur les plus invincibles dégoûts, qu'il passe, en un mot, les forces humaines, il resplendit à cette hauteur des clartés éblouissantes du sublime, comme dans l'héroïque MUc de Sombreuil. Ce sentiment est si énergique, si infaillible, si bien lancé par la Providence' dans les voies de l'ordre naturel et moral. qu'à le suivre on risque rarement de s'égarer, et qu'on ne voit guère comment la sainte piété filiale pourrait s'y prendre pour être ridicule.

Déjà nous avons dit un mot des beautés qui éelosent dans l'âme au souffle de l'amour. Nous pouvons sans inconvénient y revenir encore. Et d'abord, gardons-nous de confondre ce noble penchant avec l'instinct tout sensuel qu'il sanctifie, mais qui sans lui n'est plus qu'une aveugle brutalité. L'amour a dans l'âme son origine et son aliment. Mais ce sentiment est-il fatal ? On le prétend. On veut que l'amour s'im-

1 Plutarque, Vie d'Alexandre, traduction citée, t. III, p. 492.

pose à rame malgré la liberté, qu'il la frappe comme la foudre, à l'improvisle et irrémédiablement. C'est à quoi nous ne pouvons consentir. L'âme dans son printemps, l'âme en fleur a de vives clairvoyances, de soudaines intuitions; elle devine à des signes à peine perceptibles pour d'autres qu'elle-même, elle saisit à travers des voiles impénétrables pour d'autres regards que les siens, les mérites, les grâces, les charmes par lesquels s'annonce à elle l'âme qui doit la compléter. Sur ces indices elle choisit, et son choix est aussi prompt que son intuition fut rapide; mais elle choisit enfin, bien, si elle a été éclairée à l'avance et exercée à discerner le beau de son apparence ou de son contraire ; mal, si elle est ignorante ou corrompue. Et certains psychologues, qui excellent dans la délicate analyse des plus délicats sentiments, en même temps qu'ils nient le choix en amour, instruisent la jeunesse à s'en rendre capable, démentant ainsi leur théorie par leur conduite. Oui, en amour, comme en toute autre démarche de l'âme raisonnable, chacun est responsable de son choix, selon le beau mot de Platon, et Dieu est innocent. Que l'âme donc, s'éclairant soigneusement des conseils d'une famille sage et de ceux d'une amitié sure et dévouée, choisisse l'âme en harmonie avec elle i ; il faut qu'elle la cherche long-

1 « Nos jeunes filles sont inconnues de l'époux qui les choisit ; je ne sais dans la société aucun marché qui se fasse si complètement sur parole ; les inconvénients en sautent aux yeux ; le seul remède serait dans la faculté donnée aux contractants de choisir un peu plus à leur gré. » (Mme de Rémusat, Essai sur l'éducation des femmes, édition Charpentier, chap. ix, p. 137.)

temps pour la mériter. Nous n'avons pas à mériter d'avance notre père ou notre mère, notre frère ou notre sœur. Mais très-souvent, heureux ou malheureux, ou n'a que la femme qu'on mérite. Les âmes qui ont bien choisi l'objet de leurs amours, celles-là auront de meilleures chances de revêtir tout entière la beauté de l'amour, elles en auront toutes les forces harmonieuses : l'ardeur constante et inépuisable, la patience, la prudence aimable qui conseille sans gourmandcr, la raison ('mue, l'exquise abnégation, le dévouement sans faste et sans fracas. Cherchez bien de telles âmes, vous en trouverez peut-être, et vous apprendrez peut-èlre aussi que, volontairement réunies et comme confondues, elles on! leur cœur agrandi, leur intelligence augmentée, leurs puissances décuplées. Et la vie leur fût-elle d'ailleurs rude, amère, ingrate à l'excès, comme en réalité chacune d'elles vaut deux belles âmes, vous les entendrez dire que la vie est néanmoins belle et qu'elles sont heureuses. Vous les reconnaîtrez à cette marque (pie. non à toui propos, mais quelquefois, quand il conviendra. <i discrètement, elles paraîtront hères lune de l'autre, et mettant lune dans l'autre Doute leur joie, toute leur gloire. « Une Ionienne vint un jour voir la femme de Phoeion, qui ('tait son amie, et lui montrait ses bijoux d'or, ses pierreries, ses colliers et ses bracelets. « Pour moi, dit la femme de Phoeion, mon unique parure, c'est Phoeion '... » Voilà l'amour méritant et mérité, dont il est vrai de dire « que tous les autres

1 Plutarque, Vie de Phocion, traduction cilôo, t. III, p. 638.

plaisirs ne sont pas dignes de ses peines '. » Voilà le seul amour fécond et beau, puisque seul, de deux belles âmes Tune par l'autre embellies, il peut faire naître de jeunes âmes, d'abord belles de naissance, plus tard belles par l'exemple et par l'éducation. Mais plus l'amour ardent et pur, gouverné par l'être libre qui le ressent, est puissant et tout rayonnant de splendeur, plus le masque en est laid, cachant une âme froide, ou libertine, ou cupide, plus la grimace en est slupide et ridicule.

Il faudrait des livres nombreux pour analyser les beautés sans nombre de l'âme sensible vivant de toute sa vie au sein de l'ordre qui est le sien. Que n'aurionsnous pas a dire encore de la puissance que suscite et des harmonies que crée l'amitié dont se lient les hommes vertueux : de l'amour de la patrie, qui donne au cœur la trempe de l'acier et à la voix humaine l'accent magique et terrible du clairon ; de l'amour de l'humanité qui, étendant sur le monde entier l'invisible réseau de la charité fraternelle, mêle les peuples, les force à se connaître et à s'entr'aimer, et prépare peu à peu cette unité, ce concert, ce chœur des nations, plus harmonieux cent fois que le chœur des sphères célestes, car il aurait pour guides l'amour et la liberté, inconnus aux astres les plus éclatants î Est-

1 Mot cité par Emerson, Essai de philosophie américaine, traduction

d'Emile Montégut, p. 91. Le mot est du poète Charleval, du XVlIe siècle :

Amour, tous les autres plaisirs Ne valent pas tes peines.

Voir M. E. Géruzez : Histoire de la liUérature française, nouvelle édition, t. Il, p. 64.

il besoin d'aller plus loin et d'enfoncer davantage, et ne sommes-nous pus présentement assurés que si l'amour de la science et de la vérité, l'amour de la poésie et des arts, l'amour du bien et de la vertu, l'amour de Dieu, enfin, <jui domine et résume tous les autres amours, embellissent l'âme, c'est qu'ils y allument le feu de la vie active et puissante, c'est qu'en même temps ils précipitent et retiennent les flots de cette vie frémissante dans les cercles immenses mais inflexibles, distincts mais concentriques, de l'ordre naturel, de l'ordre sensible, de l'ordre moral ' ?

Ainsi que la sensibilité, l'intelligence a sa puissance et son ordre, par lesquels sa beauté est constituée cl expliquée. A priori, notre théorie s'applique à lame intelligente ; à posteriori, les laits montrent que la beauté intellectuelle se ramène aux éléments qui nous ont paru être ceux de toute beauté.

Je dis d'abord qu'à priori notre théorie explique tout naturellement la beauté intellectuelle.

En effet,1 au premier coup d'œil, il est évident pour tout le monde que l'être sensible est plus beau de sa nature que l'être qui ne Test pas, par cette seule raison que la sensibilité est une force et que l'être qui la possède est force et puissance à un titre de plus que celui qui en est dépourvu. De même, il est évident que l'être intelligent est de sa nature plus beau que l'être qui ne l'est pas, par cette raison que l'être doué d'intelligence est force vivante à un litre de plus

1 Voir, sur les sentiments de Pâme étudiée au point de vue psychologique, le grand ouvrage de M. Ad. Garnier : Traité des facultés de Came, t. 1er, Hv. IV.

que celui qui est privé de connaissance et surtout de raison.

Mais toute force, tant qu'elle n'est que virtuelle, n'est puissante et belle que virtuellement et non réellement. Elle sera belle si elle s'exerce avec plénitude et régularité : jusque-là elle n'est pas belle encore. Quoi qu'en dise une gracieuse et poétique légende, les abeilles de l'Hy mette cherchaient vainement sur les lèvres de Platon au berceau un miel que son âme et sa parole n'y devaient distiller que plus tard. Depuis longtemps éveillée par le spectacle des choses et des hommes, constamment aiguillonnée par la curiosité, disciplinée par l'éducation, l'intelligence qui agit avec ardeur et qui poursuit le vrai partout où il se manifeste, n'est encore que sur le chemin de sa beauté propre. Cette beauté est à un prix encore plus élevé et à des conditions plus difficiles. Être en acte, cela est nécessaire à l'esprit pour devenir beau : cela n'est pas suffisant.

L'action de l'esprit n'est tout à fait puissante que du jour où il atteint le vrai, car là est son but, et la vertu de toute force est de toucher son but. Mais saisir et comprendre la vérité connue et vulgaire, la vérité qui est dans tous les livres, dans toutes les bouches et comme répandue dans l'air, une intelligence ordinaire en est capable. Tous les écoliers le font, et tous ne sont pas de belles intelligences. Il est plus malaisé de découvrir un fait ignoré, un livre oublié, un texte enfoui dans quelque bibliothèque; cependant l'instruction et la sagacité y suffisent; ni le génie, ni même le talent n'y sont nécessaires. Quelles sont

donc les vérités qui témoignent d'une certaine puissance de la part de celui qui les cueille sur l'arbre où elles croissent? Ce sont les vérités éclatantes, répondrons-nous. Mais encore, qu'est-ce qu'une vérité éclatante? C'est celle qui, dès qu'elle paraît, éclaire aussitôt et rend visible une foule de vérités qui, sans cet éclat et cette lumière, seraient demeurées plus ou moins longtemps ensevelies dans les ténèbres. Telles sont ces vérités générales, ces grands principes scientifiques, dont l'ample sein, dès qu'il s'ouvre, laisse tomber sur nous, comme une pluie d'or, cent vérités fécondes, cent conséquences variées, lesquelles, principes à leur tour, s'ouvrent comme les premières, <it à leur tour s'épanouissent en une lignée de conséquences et de vérités. Ces vérités fécondes, mais dune fécondité purement virtuelle, attendent que le génie les éclaire, les réchauffe, et fasse sortir de leur sein des principes nouveaux et des sciences nouvelles. Puissants sont ces principes à instruire le monde; puissant fut le génie qui les a mis au jour.

Tant que l'intelligence humaine ne va pas jusque-là, si elle se dit belle, elle se vante, elle s'aveugle ; sa beauté demeure à venir, car sa plus haute puissance n'est encore que possible, si toutefois elle l'est.

D'ailleurs, pour parvenir à celte hauteur, la puissance toute seule serait sans effet certain. La vérité n'est point au coin des rues, attendant les passants désœuvrés et toute prête à leur découvrir son lumineux visage. Elle n'est pas non plus, ainsi que l'avancent d'aucuns, une coquette qui fuit ceux qui la cherchent et vient à ceux qui la dédaignent. Non : l'homme

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le mieux doué, reniant Le plus gâté de la nature, sil se contente de promener au hasard ses facultés paresseuses, pourra bien de temps à autre jeter quelques étincelles de talent dans un salon, dans un journal, dans un livre même; mais ce sera tout. La grande vérité ne va qu'à ceux qui la cherchent. Encore tous les chemins n'y mènent-ils pas. Pour chaque vérité, il n'y en a qu'un, sans plus ; il faut prendre celui-là, non un autre. Ce n'est pas tout: au bout de cette route, et autour de la vérité, voltige un essaim d'erreurs, séduisants fantômes. Un signe, un seul, presque invisible. est au front de la vérité et la distingue de ses décevants satellites. Il faut savoir reconnaître ce signe, et à ce signe, la vérité. Puis de la route, du signe et de la vérité, il faut garder mémoire, savoir retourner sur ses pas, revenir quand on voudra, sans s'égarer; être capable d'indiquer aux autres la voie qu'on a suivie : plus tard, devenir assez fort pour arracher à la vérité qu'on a surprise, et enchaînée, et conquise, toutes les vérités qu'elle cèle en son sein ; enfin être assez habile pour traduire ces vérités en un langage vif, limpide, attachant, harmonieux. Or, tout cela se nomme la méthode. Sans la méthode, le génie le plus vigoureux voit avorter ses plus magnifiques entreprises, parce que la méthode, c'est son ordre à lui, c'est sa voie, c'est par quoi il établit un rapport exact entre sa force et son but. Aussi, dès qu'il suit Tordre de sa nature, l'ordre de son action et de son développement, toute sa puissance se déploie: il découvre alors des vérités nouvelles, il crée des sciences; maître, il euiànte des maîtres héritiers dune partie au moins de sa force et

de son autorité; l'univers le reconnaît, le salue, suit son brillant sillage et le proclame beau de sa beauté à lui, qui est la beauté intellectuelle. Voilà donc que la beauté intellectuelle s'explique, elle aussi, par la puissance et l'ordre. Elle est la force de connaître la vérité, agissant avec sa puissance suprême et conformément à la méthode, c'est-à-dire à l'ordre qui lui est propre.

Merveilleuse harmonie de l'esprit humain et du monde ! Il n'y a au monde que deux sortes de choses : des forces et des lois; de la puissance et de l'ordre; des êtres qui sont des forces, puisqu'ils sont, persistent et agissent, et des lois selon lesquelles sont, persistent et agissent les êtres. Les vulgaires intelligences n'aperçoivent que les faits, c'est-à-dire les résultais de l'action régulière des forces. Pour comprendre le monde dans sa constitution intime et dans sa vaste beauté, l'intelligence lui doit être semblable autant qu'elle le peut: elle doit être de son côté force et puissance : c'est là le génie; ordre et loi : c'est là la méthode.

L'épreuve de notre formule est donc faite par rapport à la beauté de l'intelligence. Passons maintenant à la contre- épreuve : voyons si la laideur de l'intelligence s'expliquera inversement par les mêmes principes que sa beauté.

Volontaire ou non, l'ignorance est laide, avec cette différence qu'involontaire elle fait pitié, et que volontaire elle dégoûte. On plaint l'ignorance involontaire comme un malheur, mais on ne peut ne pas la trouver laide, parce qu'elle est le triste état dune force

intelligente dont la puissance n'exerce pas, n'atteint pas son but et reste en dehors de l'ordre. L'ignorance volontaire excite le dégoût, et on la repousse sans pitié comme une des pires laideurs, parce que c'est un état d'impuissance et de désordre où la force intelligente se maintient librement et obstinément, à rencontre de ses plus nobles tendances. C'est celle-ci, non l'autre, qu'il est juste de représenter avec un épais bandeau sur les yeux et des oreilles velues, sourdes et démesurées comme celles de l'animal têtu et stupide par excellence.

Mais volontaire ou involontaire, l'ignorance passerait inaperçue si elle consentait a se taire. Par malheur c'est à quoi elle ne se résigne pas. Il faut qu'elle parle, qu'elle juge, qu'elle affirme, qu'elle tranche; et autant de paroles, autant d'erreurs. Et de même que la vérité est une exacte conception de l'ordre qui préside à telle ou telle action, à telle ou telle existence, et peut légitimement s'appeler l'ordre dans l'intelligence, de même l'erreur est une image fausse, inexacte, défigurée de ce même ordre des choses, et peut à bon droit se nommer le désordre dans l'esprit, lequel produit le désordre dans les discours. Encore si ce désordre, œuvre de l'intelligence mal soumise à la vérité et à la volonté, s'arrêtait à l'intelligence et aux paroles ; mais non : il aspire à pénétrer dans la vie active, il y pénètre en effet, il se fait chair et corps, et le poison de l'erreur, après avoir infecté et gâté l'intelligence, corrompt bientôt la liberté. Ainsi va l'âme, dans sa cécité volontaire, de l'ignorance à l'erreur, de l'erreur h la faute, quelquefois de In faute au crime,

emportant partout avec elle et mettant dans tout son impuissance et son désordre, et faisant tout ce qu'elle touche à la ressemblance de sa laideur. Cette laideur est l'une des plus insupportables. Elle nous révolte d'autant plus qu'elle dit que c'est nous qui sommes ignorants et laids. « D'où yient, dit Pascal, qu'un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite? à cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons, sans quoi nous en aurions pitié et non colère *. »

On le voit, l'analyse de la laideur intellectuelle y découvre comme éléments de cette laideur lame d'abord, force intelligente el libre, agissant énergiquement, c'est-à-dire affirmant obstinément, quoique ignorante et impuissante, ce qui, au lieu d'être la vérité et l'ordre, n'est que le désordre de l'erreur. Lorsque Terreur est petite et ne porte (pie sur un mince sujet, l'intelligence ne descend pas jusqu'à la laideur; elle s'arrête au ridicule, parce que le désordre où elle tombe est sans gravité. Un homme débauché, qui a fini par croire et qui soutient que la satisfaction de nos appétits physiques est Tunique régie1 de noire conduite, a l'intelligence laide. Un maître à danser qui voit sincèrement dans son art le fondement de l'harmonie civile et politique est un esprit ridicule.

Arrivons maintenant aux exemples de beauté intellectuelle que nous offre l'histoire de l'esprit humain.

1 Pascal, Pensées, publiées par E. Havet, ^ ériit., in-8°, Paris, 1866, t. ïer, § 10, art! 5, p. 63.

Grâce à Dieu, je n'ai que le choix, et, bien que le génie ne coure pas les rues, il a sa phalange immortelle, moins nombreuse, mais plus forte que celle des ignorants et des égarés, que souvent il guide et sauve à leur insu. Dans cette glorieuse troupe, nous ne considérerons que quelques chefs, ceux qui mènent les chefs eux-mêmes.

A nos yeux la belle intelligence est celle qui, naturellement forte et harmonieuse, procède librement avec puissance et méthode, découvre dans chacun des objets qu'elle étudie la puissance de ces objets et les lois de cette puissance, et qui enfin, pour exprimer ses découvertes, emploie le langage le plus puissant et le plus harmonieux. L'intelligence qui est habituellement telle est aussi habituellement belle; celle qui n'est telle que par instants n'est belle que par instants.

En philosophie, un seul génie a mérité et gardé le nom de divin. Ce beau génie, le plus beau de tous, de l'aveu de tous, c'est Platon. Je ne puis exposer ici sa philosophie. Mais quelques traits bien connus nous apprendront en quoi il fut si beau. Lorsque Platon applique sa pensée à l'étude de Dieu, il démontre, au moyen d'une méthode merveilleusement ordonnée, la dialectique, que Dieu est une âme, que cette âme, vivante et royale, possède une intelligence royale comme elle, qu'elle est cause ordonnatrice de tout ce qui est, qu'elle a formé le monde à l'image d'un ordre d'idées qu'elle avait éternellement conçu, que le monde est beau parce qu'il ressemble à son principe, que Dieu le créa parce qu'il était bon et exempt d'envie, et que, l'ayant créé, il s'en réjouit.

je le demande, n'est-ce pas là saisir, au moins dans leurs traits les plus saillants, par une raison vraiment en équilibre, la forée divine de l'être absolu et l'harmonie ineffable de ses infinis attributs, agissant diversement, mais ensemble et d'accord, l'intelligence pour concevoir, la cause pour créer, la bonté pour donner l'être, la beauté et la vie, et jouir du bien qu'elle fait?

Veut-on maintenant savoir en quoi une belle intelligence diffère d'une intelligence qui, grande comme la première, n'a pas la même harmonie, ni par conséquent la même beauté? Qu'on lise le douzième livre de la Métaphysique d'Aristote. Dieu est là encore, puissamment conçu comme principe de mouvement et de vie, comme intelligent, comme immatériel, éternel, désirable, toujours actif, toujours tout lui-même. Mais où est la causalité en un Dieu qui ignore son effet, la bonté en un Dieu qui ne connaît que luimême, l'harmonie divine en un Dieu qui n'a qu'un seul attribut, la pensée de sa propre pensée? Enfin comparez, tout grand et ferme qu'il est, le langage d'Aristote à celui de Platon. Où est la plus haute beauté ? là sans doute où est l'art le plus consommé, la plus éclatante couleur, la chaleur la plus inspirée et la plus inspiratrice. Et où tout cela brille-t-il, sinon dans les Dialogues? Je ne déprécie pas Aristote; je ne surfais pas Platon; j'aime et j'admire Aristote et la vérité; mais qu'il me soit permis d'aimer quelque chose plus encore qu' Aristote et la vérité, je veux dire la vérité dans sa splendeur éclatante.

En physique, personne ne saurait citer une plus

belle intelligence que celle de Newton. Or, à quoi s'est tournée cette intelligence que l'on voulait d'abord retenir dans de vulgaires occupations ? Échappant à toutes les entraves, elle se porte avec énergie à la recherche des lois des nombres et des lois qui président à la marche des corps célestes et à la composition de la lumière. La théorie de la gravitation, qui explique si simplement l'ordre astronomique, la théorie de F arc-en-ciel et des anneaux colorés, voilà de ces vérités dont la science peut se nourrir pendant des siècles sans en épuiser la substance. Ces magnifiques doctrines tombent sur le monde comme des faisceaux de lumière. Cependant jusque-là l'intelligence de Newton ne montre encore ni toute sa puissance ni toute son harmonie. L'une et l'autre se manifestent dans leur grandeur lorsque des effets et des lois, ce pieux génie, s élançant jusqu'à la cause par qui sont toutes les forces et toutes les lois, professe sa croyance en Dieu dans les termes suivants : « L'origine de toutes ces choses ne saurait être attribuée qu'à l'intelligence et à la sagesse d'un être puissant, toujours existant, présent partout, qui a pu ordonner suivant sa volonté toutes les parties de l'univers, beaucoup mieux que notre àme ne peut, par un acte de son vouloir, mouvoir les membres du corps qui lui est associé l. » Atteindre jusqu'à la source même de l'ordre et de la puissance, tel est pour l'intelligence le comble de la beauté. Que Newton eût nié Dieu, il resterait à nos yeux un génie

1 Newton, Optique, liv. III, question 31 ; Dictionnaire des sciences philosophiques, article Newton.

vigoureux et grand, mais ii perdrait sa couronne. Il serait semblable à Jérôme de Lalande concluant de ses méditations sur Dieu qu'on ne le comprend pas, qu'on ne le voit pas, qu'il n'y en a pas de preuve directe, et qu'on explique tout sans lui *. Sa doctrine serait dégradée 2 et son intelligence enlaidie, autant que peut l'être cette étoile de lame, lumineuse encore même lorsqu'à plaisir elle s'enfonce dans les ténèbres de l'athéisme.

Descartes, en métaphysique notre plus grande gloire, en géométrie l'une de nos plus solides, a la beauté du génie, puisque par sa profondeur et son indépendance il en montre la puissance, puisque par sa méthode, sa clarté toute française, sa simplicité imposante et je ne sais quelle naïveté de style pleine de grâce, il en a Tordre et la calme harmonie. Bossuet est une belle intelligence, quoiqu'il n'ait rien découvert, parce que tout ce qu'il répète soit en religion, soit en philosophie, il le repense et le retrouve, en quelque façon, l'énonce sous une forme saisissante et hardie qui n'est qu'à lui, et garde le plus souvent un équilibre où la passion et la raison, l'imagination et la logique, la mémoire et la réflexion personnelle se conlre-pèsent mutuellement : rare concert des facultés les plus contraires pour lequel est trop petit le nom de bon sens qu'on lui a quelquefois donné, le bon sens n'étant, au vrai, que la barrière, et, osons le dire, le garde-fou du génie, propre toujours à le rete-

1 Mémoire sur Naigeon et accessoirement sur Sylvain Maréchal et Jérôme de Lalande, par M. Ph. Damiron, p. 104. - Ibid., p. 111.

air, jamais à l'enlever à ce degré, où par toute sa grandeur il devient beau. L'insuffisance de ce terme, évidente lorsqu'il s'agit d'expliquer les beautés de Bossuet philosophe et historien, l'est bien autrement encore lorsqu'on l'applique à l'orateur chrétien qui, d'un vol sans égal, plane au-dessus de la tête des rois, oppose leur néant à la toute-puissance de Dieu, parle du plus sublime des êtres avec sublimité, el mérite le nom d'aigle que la postérité lui conserve.

J'ai dit que le joli ou le charmant est la puissance moyenne delà force, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle agisse encore avec ordre et atteigne son but. Dans la sphère del'intelligence, cette puissance moyenne, cette force de second degré, c'est le talent, c'est aussi l'esprit; le talent, qui découvre les vérités secondes; l'esprit, ce héraut brillant, sonore et rapide qui promulgue les vérités soit premières, soit secondes, qui les rend aimables et populaires, qui les transporte avec un sur instinct là où elles doivent le mieux germer et porter tous leurs fruits. Du talent et de l'esprit les genres et les degrés sont nombreux et divers. J'en voudrais apporter ici un exemple au moins, et assez frappant pour que notre théorie y parut manifestement vérifiée.

Affirmer que Voltaire n'est qu'un homme de talent ou qu'un homme d'esprit, ce serait scandaliser beaucoup de monde, chose de quelque gravité; mais ce serait en même temps blesser la vérité, chose beaucoup plus grave. Il ne faut pas que l'esprit étincelant de Voltaire, pas plus que ses écarts, pas plus que les indécences de sa polémique, nous fasse méconnaître

sa puissance souvent extraordinaire. Contre les athées, notamment contre Maupertuis !, il a été original et éloquent jusqu'au génie. C'est qu'alors il concevait la puissance divine et l'ordre merveilleux qu'elle a mis dans le monde, et que cette conception magnifique agrandissait, ordonnait, embellissait son intelligence. Ce grand esprit est bel encore, dans sa croyance à l'âme, dans son amour de la justice et dans les accents que lui inspire la destinée des opprimés. Mais si nous reconnaissons en Voltaire ces mérites précieux et cette noble force, personne ne nous y fera voir ce qui n'y est pas, nous voulons dire la vertu créatrice des œuvres maîtresses. En philosophie, rien ne lui appartient en propre. Pnbliciste, ce n'est qu'être juste que de le mettre au-dessous de Montesquieu, que, comme historien, et quoique narrateur éminent, il n'atteint pas non plus. Poëte tragique, il descend pour le moins au deuxième rang; poëte épique, il serait un peu plus haut, si la Henriade, dictée par un patriotique sentiment, pouvait faire oublier la Pucelle, où la conscience nationale n'est pas moins froissée que la pudeur. Où il se relève, c'est dans la critique. Là il est maître et chef, et il engendre des chefs et des maîtres. Ses romans, dont les personnages vivent peu pour leur propre compte et manquent d'ailleurs de ce degré

1 Mémoire sur Maupertuis, par M. Ph. Damiron, p. 127-128. — Voir aussi Ernest Bersot, La Philosophie de Voltaire, liv. I, De Dieu, p. 74-87 ; Paris, 1848. Voir encore de M. E. Bersot, Études sur le dix-huitième siècle, t. II, p. 9 et 10 : « Il y a eu des gens qui m'ont appelé athée, c'est appeler Quesnel moliniste. » Lettre de Voltaire à M. Contant d'Orville, 1766.

d'idéal que demande et comporte ce genre de composition, ses romans sont des verges à flageller certaines doctrines, d'ingénieuses machines de guerre à battre en brèche quelquefois des erreurs, quelquefois aussi des vérités qu'il comprend mal : c'est de la critique déguisée. Mais quelle verve, quel style, quel mordant, quel entrain ! Ses commentaires sur Corneille et sur Racine sont souvent des modèles. Toutefois, quelque admirable que soit la critique, l'esprit humain n'y reconnaît pas sa force principale. Les plus excellentes louanges d'un chef-d'œuvre ne sauraient valoir ce qu'elles louent. Quoique utiles, nécessaires même, les plus justes et les plus fins jugements portés sur un défaut de goût ou de mesure chez un grand homme, ne valent pas une belle page ou quelques beaux vers. Les belles intelligences créent et jugent : témoin Corneille. Le taleut et l'esprit créent et jugent aussi ; mais ou ils ne créent qu'au second rang, ou bien ils jugent plus encore qu'ils ne créent, et sont ainsi plus ingénieux que profonds, plus habiles que puissants, grands et féconds. Si cela est vrai de Voltaire, l'homme d'esprit qui se soit le plus souvent haussé jusqu'au génie, cela est vrai à cent fois plus forte raison des intelligences qui n'ont que de l'esprit. Que celles-ci se consolent cependant du lot qu'elles ont obtenu ; il est encore assez beau. D'ailleurs on ne voit guère qu'elles aient besoin d'être consolées. La défiance de soi et la mélancolie ne sont pas leurs maladies ordinaires. Rarement elles jettent au feu leurs œuvres, même inachevées et légères. Pourquoi? Parce que l'opinion leur est presque toujours favorable et complaisante, tan-

270 DEUXIÈME PAKT1E.

dis qu'elle se montre sévère à l'égard du génie, duquel elle exige d'autant plus qu'il a reçu davantage d'en haut, marquant par cette conduite différente son estime différente et son inégale admiration.

Si nous ne sommes point abusé, la théorie et les faits nous découvrent au fond de la beauté intellectuelle, dans l'homme, les mêmes éléments. De ces deux éléments, le second, c'est-à-dire la méthode ou l'ordre, implique visiblement l'action énergique de la liberté sans laquelle l'esprit ne connaît ni frein, ni règle. De celte intervention nécessaire de la volonté libre dans le développement de la force intelligente, s'ensuit-il que la beauté intellectuelle soit toujours identique à la beauté morale ? Nous ne le croyons pas. Assurément la vraie beauté intellectuelle qui ne va qu'au vrai ne saurait, en y visant, tomber dans le mal et devenir par là immorale. Mais plus d'un grand esprit cherche le vrai surtout par amour du vrai, ou pour le plaisir relevé qu'il y trouve, ou pour conquérir la gloire. Dans chacun de ces cas, s'il rencontre l'objet de sa poursuite, son intelligence est belle, et pourtant il n'a songé ni au devoir, ni à la vertu, ni par conséquent au bien. La beauté intellectuelle est donc distincte de la beauté morale; mais elle s'y peut allier, par exemple, lorsqu'il la recherche passionnée du vrai se joint le dessein arrêté, la ferme intention de s'en servir comme d'un (lambeau pour éclairer les autres et s'éclairer soi-même dans la roule du devoir. D'ailleurs, l'intelligence n'a toute sa haute beauté que lorsque dans le vrai elle aperçoit le bien, parce que tout Je vrai n'est pas connu tant qu'il n'est pas connu

à titre de bien. Cependant, le bien n'est objet de connaissance que parce qu'il est vrai. Il est donc exact de dire que la beauté intellectuelle existe dès que lame atteint autant qu'elle la peut atteindre la grande vérité, n'eût-elle d'ailleurs aucune intention morale. La beauté intellectuelle se mesure à la grandeur de la vérité découverte, exprimée, répandue; la beauté morale se mesure à l'effort de volonté libre accompli en vue du devoir. Aussi le succès est-il indispensable à l'éclat de la beauté intellectuelle, tandis que pour produire la beauté morale, c'est assez d'avoir grandement voulu quelque grand acte de justice ou de charité, eût-on d'ailleurs échoué dans l'exécution.

Tout à l'heure nous reviendrons à la beauté morale, quand il s'agira delà beauté des actions. Sur la beauté intellectuelle un mot encore nous reste à dire.

Lisez la vie de ceux qui, aux diverses époques de l'histoire, ont agrandi le champ des connaissances humaines, vous verrez qu'ils ont non-seulement cherché la vérité, mais encore qu'ils l'ont aimée ardemment, éperdument, pour elle-même, non pour euxmêmes, ainsi que font les âmes vraiment éprises. Anaxagore abandonne à ses proches l'héritage paternel pour se livrer sans réserve à la contemplation de la nature1. Abîmé dans l'étude de la Providence et de l'âme, Socrate reste d'un lever de soleil à l'autre sans mouvement, sans nourriture 2. Platon n'accorde

1 Diogène de Laërte, liv. II, chap. il.

2 Platon, Banquet, traduction de M. Cousin, t. VI, p; 337.

Je nom de philosophes qu'à ceux que possède là passion des divins spectacles du vrai : t«j<s ^ èfadcfac (pàoQsûy.ovuç 1 . Afin de découvrir le vrai, Descartes abandonne le monde et ses amis, et « vit aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés -. » Le premier regard de la vérité philosophique ébranle le cœur de Malebranche et le fait battre violemment 3. Tout entier aux vastes problèmes qu'il agite, Newton se met à table, et en sort sans avoir touché aux aliments qu'on lui sert, mais qu'il ne voit pas. Feu sacré, flamme généreuse de la science, sans lesquels languirait l'intelligence et faiblirait le courage; harmonie admirable des puissances de l'àme, sans laquelle l'àme ne revêt jamais tout entière aucune de ses beautés, paire que chacune de ces beautés s'achète au prix de tous ses efforts réunis, de toutes ses Vertus conjurées.

Cette force libre qu'ori nomme lame humaine agit donc par sa sensibilité et par son intelligence, et dans cette action elle est belle, aux conditions qu'a déterminées notre théorie. Mais elle agit encore d'une troisième façon par son corps, lorsqu'elle le meut, lui commande, lui résiste, soit spontanément, soit après résolution. Ce troisième développement de sa puissance l'embellit-il comme les précédents, et aux mêmes conditions? C'est ce que les faits vont nous apprendre.

1 Platon, République, liv. V, traduction de M. Cousin, t. IX, p. 310, Steph. 475 E.

* Discours de la méthode, 3e partie, éd. Ad. Garnier, t. 1er, p. 29. 5 Damiron, La Philosophie au dix-septième siècle, t. II, p. 359.

Considérons l àme humaine agissant sur son corps d'abord spontanément, sans réflexion aucune, puis avec réflexion et pleine liberté, mais sans intention morale: enfin avec réflexion et en vue du devoir.

In jeune enfant, riche de santé, au frais visage, aux cheveux flottants, aux membres élastiques et souples, bondit dans un jardin, comme une balle bien lancée, à la poursuite d'un insecte avec lequel il lutte d'agilité. Ses mouvements multiples, sa course tantôt précipitée, tantôt ralentie, ses gestes, ses cris joyeux, (out en lui est charmant, et je me surprends à admirer sincèrement la ravissante créature qui s'agite, heureuse, devant mes yeux. Ce qui en elle captive mes regards, est-ce la fleur de son teint, la régularité et la naissante vigueur de son corps et de ses membres? Oui, je l'avoue, c'est cette brillante constitution toute pleine de promesses. Mais ce n'est pas cela seulement. Ce corps accompli, qui le meut, qui l'enlève, qui l'emporte, qui déploie ainsi ses premières forces, qui les accroît en les exerçant, sinon l'âme, qui sous la vive impulsion du désir agit puissamment et obéit aux ordres salutaires de la nature? voilà le vrai principe de sa beauté. De prudentes personnes, plus éprises des charmes d'une plante que de ceux d'un enfant, trouvent qu'il ravage le parterre, et l'admireraient davantage immobile et inerte sur une chaise, écoutant leur conversation qu'il ne comprend pas ou qu'il comprend trop, mais ne cassant rien et conservant immaculée la propreté de ses habits. O ineptie !

Cet enfant a grandi ; c'est aujourd'hui un jeune homme. Il nage à merveille: ses amis disent que c'est t. i. 18

un beau nageur. Jl moule parfaitement à cheval, cl les juges compétents rappellent beau cavalier. Il excelle dans les exercices du gymnase, à tel point que, dans l'antiquité, il eut été beau entre les plus remarquables athlètes. Lorsque sans effort et sans l'aligne il se joue au sein des eaux, semblable à quelque divinité marine, et que pendant plusieurs heures il remonte avec aisance le rapide courant d'un fleuve, par quoi est-il beau? Par son corps élégant et fort? J'en tombe d'accord : estropié ou difforme, il aurait peut-être de la vigueur néanmoins, mais il serait sans grâce. Cependant, ce n'est pas son corps qui nage : c'est son aine qui se sert de son corps pour nager. Au début, son corps tremblant s'attachait à la rive: il souffrait de la fraîcheur de l'eau; il s'épuisait en mouvements désordonnés et stériles. L'âme] l'a contraint à se risquer dans l'élément inconnu: elle l'y a maintenu malgré ses frissons et ses résistances 5 elle a appris aux membres à se mouvoir lentement et en mesure, à ménager leurs forces, à se reposer par des changements opportuns d'allure et de position. Eu ce moment encore, elle les meut et les gouverne. Privé de ce pilote, son corps, tout beau qu'il soit, périrait dans un naufrage certain Des deux puissances du nageur, l'âme et le corps, c'est donc lame qui est la principale. C'est l'âme qui déploie la puissance physique, qui la met vivement en action, la règle et l'ordonne. Le nageur est donc beau, en tant qu'il nage, par la puissance et par l'ordre, et l'une et l'autre sont surtout l'œuvre de son âme. Nouvelle beauté de l'âme, petite, il est vrai, inférieure, de troisième degré, j'en conviens, mais

beauté enfin', qui complète heureusement les précédentes, et qui, réalisée saris aucune intention morale, mais avec étude, calcul et réflexion, enrichit l'homme et le pare dune puissance de plus. Autant en faut-il dire du cavalier, beau par l'empire habile qu'il exerce d'abord sur sa propre volonté et sur son propre corps, puis sur les instincts et sur le corps de l'animal qui le porte. De même s'explique encore la beauté de iathlète, trop souvent impuissant et imbécile ailleurs que dans l'arène, mais là, du moins, intelligent et hardi, et montrant cette beauté de rame qui consiste à maîtriser ses organes et à les manier avec succès, comme de dociles instruments. Les hommes de grande intelligence dédaignent trop ce genre de beauté, dont la possession les rendrait moins gauches parfois et moins ridicules, plus respectes, plus admirés même, et plus capables à l'occasion de cette énergie physique qui soutient et aiïermit si efficacement l'énergie morale.

D'ailleurs, les actions dont nous venons de parler, et dans lesquelles, quoique libres et voulues, le corps intervient pour une part considérable, ces actions peuvent recevoir une haute consécration quand elles sont faites en vue de quelque difficile devoir, et devenir comme l'étoffe ou la matière de la beauté morale elle-même.

Arrivons donc enfin à la beauté morale qui peut, bien plus, qui doit s'ajouter à toutes les précédentes, mais qui se distingue de toutes les autres, et les surpasse toutes.

Nous définissons la beauté morale en ces termes :

la beauté morale dans l'homme, ceàt lame agissant puissamment pour aeeomplir son devoir, advienne que pourra, c'est-à-dire même au prix des plus grands sacrifices. Plus l'intérêt à fouler aux pieds esl eher, plus le sacrifiée en est difficile, plus, par conséquent, est grande la puissance déployée par lame en vue de l'ordre, et plus évidemment lame est belle <î<i

la beauté morale.

Que chacun ici s interroge sincèrement : voici ce

que lui répondra sa conscience. Travailler courageusement, sans nuire à personne,, légitimement', honnêtement, à conquérir pour soi-même la Fortune, l«' bien-être, les honneurs et la gloire, cela est permis, cela n'est pas mal, c'est même bien. Mais est-ce beau ? Xon, disent la conscience et la raison. Pourquoi? Parce que dans ce labeur, encore que difficile ei pénible, l'âme est soutenue par son intérêt propre, que le moi ne se sacrifie qu'au moi. qu'il profile largement de tous ses sacrifices, et qu'après tout celle conduite n'est (pie la forme la plus élevée de f égoïsme. Travailler bravement pour sa famille, lui fournil* abondamment la nourriture du corps et celle de Pâiiie, c'est déjà mieux. Un certain égoïsme y trouve son compte; mais le pur égoïsme en souffre par moments. Cependant, si tout surabonde au logis, fortune, serviteurs et loisirs, mince est la difficulté et petits sont les sacrifices. Mais que les ressources soient restreintes, que le père et la mère portent tous les fardeaux à la fois, celui du service domestique, celui de l'éducation, celui de la profession honorablement exercée; qu'ils aient l'un cl l'autre à se priver sou-

vent et qu'ils se privent en effet de nourriture, de repos, de sommeil, de jouissances délicates, qu'ils jouent leur santé, qu'ils risquent leur vie, quoique la nature les y pousse et que l'amour les y aide, la difficulté est rude, les sacrifices continuels et multipliés, l'àme se montre puissante, et l'ombre mystérieuse de la maison s'éclaire des rayons de la beauté morale.

Le dévouement à la patrie est d'une grande beauté morale, parce que celui qui se donne pour son pays renonce à la fois à lui-même et h sa famille, double et crue] déchirement! Cependant, dans cette immolation de soi-même, il y a divers degrés d'héroïsme, de vertu et de beauté, parce qu'il y a diverses espèces de sacrifices, diverses espèces de dangers, de secours ef d'espérance. C'est sans doute un beau courage que celui du jeune soldat qui, avec tout son bataillon, cbarge intrépidement l'ennemi ; mais il est entraîné par l'élan de ses camarades, exalté par une musique guerrière, enivré par le bruit du canon et par l'odeur de la poudre; puis il peut n'être que blessé, sans mourir, et s'il revient, la gloire l'attend. Mais la sensuelle perdue qui seule, loin du camp, dans le silence, dans la nuit, les pieds dans la neige, en proie aux cuisants regrets de la famille absente, lutte contre son cœur, le fait taire, prête l'oreille, entend venir l'ennemi, sait qu'elle est morte si elle jette le cri d'alarme, et crie néanmoins, s'arrète-t-elle à la beauté morale? Non: elle va plus haut; en elle l'homme a vaincu et surpassé l'homme, et d'Assas est sublime. Eustache de Saint-Pierre le fut également, car en se rendant à la tente d'Edouard III il croyait marcher à

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une nioiï certaine : plus sublime encore peut-être fut son compagnon Jean d'Aire, qui. prèl à partir, dut s'arracher des bras de ses deux filles ('perdues et l'adjurant de ne pas mourir.

Et pour se dévouer à l'humanité, cette patrie des patries, ne faut-il pas quelquefois s'oublier soi-même, ouhliei' sa famille, et même oublier son pays? Xe l'an t-il pas fermer les yeux à tous les intérêts et ne consentir à voir que la justice? Puissance raie cl suprême, qui donne à la me humaine la hauteur et le rayonnement d'un astre : « Thémistocle ayant déclare ii Aristide (pie son projet consistai! à brûler lous les vaisseaux des Grecs, parce qu'alors les Athéniens n'auraient plus de rivaux, et seraient les maîtres de la Grèce, Aristide rentra dans l'assemblée, et dit qu'il n'y avail rien qui fui plus utile que le dessein formé par Thémistocle, mais aussi rien qui fut plus injuste, Les Athéniens, sur cette assurance, ordonnèrent à Thémistocle d'abandonner son projet : tant le peuple aimait la justice ' ! tant Aristide avait la confiance et l'estime du peuple! » D'être un Aristide, d'être un ami de la justice cl de l'humanité au même point que lui : d'être charitable comme saint Vincent de Paul, tout le monde n'en a pas l'occasien ou le pouvoir. Mais que d'âmes s'imaginent facilement atteindre à la beauté morale, moyennant quelques deniers jetés en passant dans la sébile d'un pauvre! Consultez encore une fois ici votre conscience. Vous distribuez chaque année aux malheureux une faible

1 Plutarque, Aristide^ Irnduolion ritro, t. II, p. 221.

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portion de votre superflu ? N'en parlons pas : c'est trop aisé. Tout votre superflu ? Ah ! voilà qui est mieux, et cette fois je vous honore. Une part de votre nécessaire ? soit; à mon estime se mêle quelque admiration. Une grande part de votre nécessaire ? Dès ce moment vous entrez dans la voie difficile du sacrifice, votre àme devient puissante à se priver, puissante à se vaincre, puissante à réparer les injustices de la fortune et les désordres de l'indigence. L'ordre matériel et moral, la santé et la lumière, la foi et le courage, l'apaisement et la patience naissent sous vos pas. Je vous admire enfin. Mais quoi! plus vous avancez, moins vous faites état de mes éloges et de mon admiration ; vous n'y aspirez pas; vous n'y pensez pas. Vous vous dévouez seul, le soir, sans témoins; tout le monde l'ignore: nul ne le sait, excepté Dieu et ceux que vous soulagez ? Écoutez maintenant votre conscience ; regardez dans votre cœur : il y brille quelque chose du ciel.

Et pourtant ce n'est pas encore là le sublime de la vertu céleste qu'on nomme charité. Il y a parmi les trésors dont nous disposons librement un trésor qui, par sa valeur, l'emporte sur tous les autres. Le jeter au hasard, c'est un crime. C'est un devoir de charité, sinon de justice, de le risquer et même de l'abandonner, lorsqu'à ce prix on peut sauver d'autres trésors semblables : je veux parler de notre vie. Celui qui la donne pour le salut de ses frères, quels qu'ils soient, consomme le sacrifice suprême. Mourir pour son pays est difficile. Mais mourir, ou seulement en courir le danger, pour des inconnus, pour des étrangers, pour

des ennemis même, fque] ell'ort et quelle puissance ! Nos soldats l'ont fail maintes fois : nos sœurs de charite Font fait ; nos missionnaires le font tous les jours, libres victimes, mourant a mille lieues de la patrie, afin d'enseigner à des barbares ignorants qu'il faut s'aimer les uns les autres. Paroles d'harmonie ei d<* paix, puissantes entre toutes à répandre dans l'univers l'ordre moral, source de loin ordre : actions sublimes; sublimes vertus.

Comme l'intelligence, la liberté a son degré moyen de développement et d'énergie. .Moins éclatante, cette force moyenne est d'un [Jus fréquent Usage, et i exercice constant n en est ni sans difficulté, ni sans mérite. Nu] n'ignore combien il tant être mailre de soimême pour pratiquer ces vertus de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute, qui se rangent toutes sous le titre modeste el charmant de bonté. La patience qui ne consent jamais à s'irriter, l'aimable douceur qui pénètre, amollit el gagne les cœurs les plus farouches, la bienveillance dont la joie est d'obliger autrui, la clémence qui souffre de haïr et de punir et qui se plaît à pardonner, la bienfaisance qui aime mieux faire cent ingrats que de manquer à nue seule infortune, la politesse elle-même qui5 gracieuse à tous, a pour chacun sa juste part d'attention ou d'égards, voilà quelques-unes de ces milles formes de la bonté jalouse d'accomplir l'ordre moral dans les moindres choses, ingénieuse et discrète dans l'emploi des puissances secondaires de la liberté, n'éblouissant pas, mais jetant une lueur égale et continue, semblable à ces lampes de nos sanctuaires qui pâlissent au grand jour.

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s'éclipsent à dota des flambeaux allumés aux fêtes solennelles, mais ne s'éteignent jamais.

Ainsi la liberté est .-l'ouvrière principale de la beauté morale. Mais l'amour et la raison y doivent travailler avec elle et y apporter l'un la cbaleur et l'onction, lautre la proportion et la mesure. Il y a des bontés déplacées, intempérantes, inopportunes, des politesses excessives, obséquieuses, fatigantes, sans dignité: il y a des vertus sèches, acariâtres, dures; des dévoûments honorables, mais aveugles et nuisibles à leur objet ; il y a un héroïsme ardent, sans frein, impitoyable, qui ne voit que son but, qui ne marchande pas sa vie, mais qui fait trop bon marché de celle d'autrui, et qui, sous le nom mérité de fanatisme, verse le sang, accumule les ruines, épouvante le monde. Dans chacun de ces cas, la liberté, quoiqu'elle y ait visé, manque la beauté morale, parce qu'elle a dédaigné d'écouter ses deux conseillers naturels et indispensables, la saine raison et la sensibilité, ou bien parce qu'elle a suivi la passion toute seule. La force active, livrée à sa seule énergie, ou déchaînée par quelque violent désir, s'est déployée sans mesure, hors de proportion, et au lieu de l'ordre qu'elle cherchait, elle n'a atteint que le désordre ou le ridicule, qui apparaissent inévitablement toutes les fois qu'entre nos facultés l'harmonie est rompue.

L'élude à laquelle nous venons de nous livrer sur les diverses beautés de l'âme humaine nous a appris quand et comment le beau et le bien se ressemblent, et aussi quand et coin ment ils diffèrent. Le beau, d'une part, étant défini la force agissanl avec puis-

sauce et conformément à l'ordre qui est le sien; le bien, d'autre part, étant défini la force libre agissant conformément à Tordre qui est le sien ; il en résulte que pour que le beau devienne le bien, il faut que la force qui agit puissamment et selon son ordre propre soit une force libre, agissant en vertu de sa liberté ; il en résulte secondement que pour que le bien devienne beau, il faut que la force libre qui agit conformément à l'ordre qui est le sien agisse non-seulement, mais se déploie avec puissance. Ainsi c'est la liberté poursuivant le devoir qui égale le beau au bien, et c'est la puissance, F éclat, qui égale le bien au beau. En sorte qu'il n'y a qu'une seule beauté qui soit ' à la fois le beau et le bien : c'est la beauté morale. Les autres espèces de beauté ne sont nullement contraires à la beauté morale, mais elles ne l'égalent pas : elles sont seulement en voie de l'égaler et l'égalent en effet du moment où, par l'adjonction de l'acte libre et de l'intention vertueuse, elles réalisent le bien en même temps que le beau. On comprend maintenant pourquoi nous n'avons distingué le bien du beau que dans cette seconde partie. Ici cette distinction est facile et opportune; plus tôt, elle ent été prématurée, dépourvue d'une suffisante clarté et telle enfin qu'il eût fallu, en ce chapitre, la répéter et reprendre à frais nouveaux .

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