CHAPITRE II
Rcaitto (le rhomme
(Suite .
Beauté du corps humain : beauté purement physique ou physiologique ; ce que manifeste cette beauté; type de cette beauté. — Beauté expressive; rapport de cette beauté avec l'âme ; identité de cette beauté et de la beauté physique. — Idéal de l'homme ; en quoi consiste cet idéal.
Les précédentes beautés de l'âme sont réalisées et existent effectivement dès qu'est accompli l'acte qui en est le principe. Le silence du désert, les plus épaisses ténèbres, l'absence de tout spectateur, ne les empêchent pas d'être belles. D'ailleurs, il est deux témoins qui ne sauraient leur manquer jamais, Dieu et la conscience de celui dont l'âme vit avec puissance et selon la loi. Bien plus, une intention généreuse, un élan de brûlante affection, sont beaux ; un excès de haine injuste, un projet détestable, sont laids, alors même que nul mouvement extérieur n'en est la conséquence et qu'aucun état du corps ne les manifeste. Le héros et le scélérat qui meurent avant d'avoir consommé le premier son sacrifice, le second son forfait, ont lame belle et laide d'une beauté et d'une laideur (oui intérieures. C'est doue une erreur que de consi-
dérer l'acte extérieur ou la manifestation extérieure de la force comme un élément nécessaire de toute beauté. Mftis il y a dans l'homme telle beauté qui n'existe réellement que par la complète production de son effet physique: telle aulrc qui. bien que complète avant (ou(e manifestation au dehors, ne jette son éclat aux yeux des autres hommes. n'en esl comme et n'en esl admirée que grâce aux mouvements corporels quirexprimenl. Il nous reste encore à examiner la beauté humaine sous ces deux derniers aspects.
Il est en nous une force donl on ne peut nier l'existence sans absurdité : force mystérieuse qui , au moment de la conception, s'empare du germe, le développe, l'enrichit d'une partie de la substance maternelle, l'informe, le sculpte selon u\\ modèle certain jusqu'à la naissance: le développe encore, le nourrit, le sculpte, l'achève, le conserve de la naissance à la mort, avec une énergie réglée et infaillible, avec un art incomparable et conformément à un plan, à un ordre, à une loi dont l'esprit le plus simple aperçoit l'invariable constance. Cette force esl essentiellement une : l'unité et la parfaite harmonie de son œuvre l'exigent impérieusement. Elle est immatérielle, sans quoi elle ne serait plus une et indivisible. Sur ces deux points, le doute n'est pas possible, et la science spirilualiste n'hésite plus. Mais cette force, appelée tantôt force vitale, tantôt principe vital, tantôt âme végétative, est-elle substantiellement identique à l'âme intelligente, libre et sensible, et dans cette âme n'est-eîle qu'une faculté comme les autres, avec celle seule dit-
férenee que l'àme n'a qu'une conscience très-confuse ou à peu près nulle de son action, sans que] celte inconscience soit un motif de la séparer du principe psychologique? C'est là une question singulièrement délicate, à la solution de laquelle la science moderne n'a pas encore appliqué toutes les ressources de la méthode expérimentale. Il nous déplairait autant qu'à (pli que ce soit de multiplier les êtres sans nécessité et d'affirmer la présence de deux aines là où une seule àme peut suffire à expliquer tous les phénomènes. Il nous répugnerait d'enlever à l'âme l'une de ses énergies, inférieure aux autres en dignité, il est vrai, mais active et féconde. Nous sommes prêt à rendre au principe pensant tout ce qui lui appartient. Mais, disciple fidèle de Descartes, nous n'accepterons et ne proclamerons comme certain que ce qui aura été mis en pleine évidence. Eh bien! sur la question de l'identité de l'àme pensante et du principe vital, les plus habiles et les plus clairvoyants sont encore trop loin de l'évidence pour nous avoir convaincu. Deux points seulement, je le répète, nous semblent hors de contestation; le corps humain est l'œuvre d'une force unique; cette force est immatérielle \ Nous parlons
1 Après dix années de réflexion, après la publication de l'ouvrage considérable de M. F. Bouillier : Le principe vital et l'âme pensante; après la polémique suscitée par ce grand travail, polémique à laquelle j'ai pris part moi-même (V. mes Études de philosophie grecque et latine, lre étude, Paris, 1864, Aug. Durand), je me retrouve exactement au même point qu'en 1860, et je n'ose, sur la force vitale, affirmer un mot de plus que dans la première édition de ce traité d'esthétique. Mais je n'affirme pas un mot de moins.
î28G DEUXIÈME PARTIE.
de là pour continuer notre analyse el noire explication des beautés de la nature humaine.
Tous nous reconnaissons qu'il existe de belles âmes. Qu'entendons-nous par un beau corps, à le considérer indépendamment de la beauté de 1 àme? Demande/ au premier venu ce que c'est qu'un beau corps, il vous répondra infailliblement que c'est un corps sain, vigoureux, proportionné et bien conformé. Or. que son! la santé et la vigueur du corps, sinon les signes visibles de l'action puissante de la force vitale? El que sont la proportion et la correcte conformation du corps, sinon la force vitale, respectant dans son action puissante le plan, le modèle, le type, ou, d'un seul mol qui les résume tous, l'ordre du corps humain? Celte fois encore la beauté s'est expliquée par l'action puissante et ordonnée de la force. Réciproquement, demandez au premier venu ce que c'est qu'un corps laid: il vous répondra que c'est un Corps malsain ou mal conformé. Mais la mauvaise santé, c'est la force vitale ou incomplète, ou impuissante, ou même trop puissante; et la mauvaise conformation, c'est la force vitale encore, n'ayant pas agi primitivement selon la loi du type, el continuant à marcher dans la voie fausse où elle est entrée, et dont elle ne peut sortir. Ici comme précédemment, la laideur s'explique par l'action désordonnée de la force. Et que l'on n'objecte pas que l'œuvre n'est jamais l'exacte manifestation de la nature de l'ouvrier. Cela est vrai, dans une certaine mesure, d'une œuvre d'art que l'artiste quitte, une fois terminée, et qui n'exprime qu'un moment de sa vie intellectuelle el <iu'une phase de son talent. Mais
LA. NATjURË ET DifcL. 287
il n'eu va plus ainsi du corps humain, statue animée et vivante, que le sculpteur ne quitte pas, à laquelle il est incorporé, et que, du dedans où il est placé, il travaille et modèle sans cesse, partout et en même temps, partout présent, partout agissant, et conséqueniment partout et toujours manifesté dans toute son œuvre. Buffon a dit, et tout le monde répète avec raison que le style est de l'homme même, quoique après avoir écrit l'homme ait pu changer. N'est-il pas cent fois plus exact de dire que le corps humain, c'est la manifestation sensible de la force vitale, puisque toutes les variations, toutes les défaillances, tous les efforts les plus grands comme les plus petits du principe physiologique retentissent immédiatement dans toute l'étendue du corps et s'y traduisent avec une rapidité et une fidélité également prodigieuses ? La raison, tant soit peu développée, nomme beaux physiquement tous les corps humains que la nature ou force vitale a formés en obéissant à une certaine loi, en suivant un certain type, en respectant un ordre idéal dont nous affirmons tous l'existence. La même raison nomme laids tous les corps formés par la nature ou la force vitale agissant de façon à violer gravement cette loi et a ne reproduire qu'une image vicieuse de ce type. Fussent-ils seuls de leur avis sur ce point, les philosophes devraient néanmoins maintenir cette doctrine, imposée par l'évidence rationnelle. Mais, quoi qu'on en puisse dire, le grand nombre pense comme eux, et tout l'effort en cette occasion est de surprendre l'aveu sincère du grand nombre ou de le lui arracher.
288 DEUXIÈME PAltTIE.
Plaçons-nous donc tous, philosophes ou non. eu présence des faits: regardons-les attentivement, sans part] pris, et écoulons bien ce ou en dira notre raison
livrée à sa droiture et à sa franchise naturelles. EL
eoinnie on est plus Seneralement d'accord à l'égard de la laideur physique nu'à lézard de la beauté du corps, faisons d'abord passer sous nos yeux la laideur, en commençant parla [dus repoussant*1 et en
montant lentement et graduellement de la laideur a
ii'
Nous ne pouvons voir sans un violent sentiment d<' dégoiitl et sans les proclamer affreusement laids, les monstres humains nui consistent soit en drux corps inséparablement unis par le liane ou par les reins, oii par la tète: soit en un seul tronc surmonté de d<ii\ tètes, soit en un tronc ayant deux, trois et même quatre bras. Au spectacle de ces désordres où s égare la force vitale, nous frémissons d'horreur et nous savous clairement, nous disons hautement oue ce sont des désordres. Même impression, même jugement, quand nous examinons des monstres par défaut, c'est-à-dire des corps humains juives de certains membres, sans bras, par exemple, comme le peintre Ducornel, ou n'ayant pour jambes que d'informes moignons, hideux dans leur grimaçante mobilité, hideux encore dans leur immobilité et dans leur impuissance. Nous n'eussions pas hésité davantage il appeler monstrueusement laid cet infortuné JJorghini. né à Marseille, dont la tête avait trois pieds de circonférence sur un pied de hauteur. Dans ces exemples, la force vitale se montre évidemment fourvoyée, le
désordre est flagrant, la laideur incontestable. Mais comment en jugeons-nous tous, sinon en pensant aux lois qu'aurait dû respecter la nature et qu'elle a cléplorablement méconnues et transgressées ?
Mais prenons des faits plus ordinaires. Chez les bossus, chez ceux dont l'un des bras surpasse l'autre en longueur, chez les boiteux, les pieds bots, chez ceux dont les jambes sont arquées en dehors ou dont les genoux se touchent pendant que les pieds se séparent par un excessif écarlement, nous raillons dans notre enfance, sans pitié, nous plaignons dans un âge plus sérieux la laideur naturelle du corps, et nous reconnaissons aisément qu'elle est causée par un défaut de proportion, ou de symétrie, d'ordre en un mot, c'est-à-dire par une violation de la loi du type. Et lors même que le squelette, qui règle le plan du corps, est correct et symétrique, si trop ou trop peu de graisse l'enveloppe, si le corps est obèse ou réduit à l'extrême maigreur, nous y voyons un défaut choquant de proportion et une laideur incontestable. Pourquoi ces jugements sont-ils portés par tous, acceptés et approuvés par tous ? Pourquoi ne sont-ils ni arbitraires, ni faux, ni injustes, sinon parce qu'un même ensemble de lois, présent à la raison de tous et que nous imposons à ce qui s'appelle le type, les provoque et les rend légitimes ?
Qu'ils soient bien ou mal pris dans leur taille, les géants et les nains nous semblent au-dessus ou audessous de la mesure vraie et en dehors des conditions de la beauté. Rien que sur la forme extérieure, nous jugeons qu'en eux la force vitale a mal procédé
et que sa puissance est atteinte de quelque vice secret. En quoi notre raison ne nous trompe pas, car la science constate que les géants sont, pour la plupart, médiocrement actifs, mous, lents, quelquefois même énervés, prématurément voûtés et d'une longévité au-dessous de la moyenne. « 11 arrive presque toujours, ditBuffon, que les géants sont trop minces... Us ont communément la tête petite, les cuisses et les jambes trop longues. Le géant disséqué eu Prusse avait une vertèbre de plus que les autres hommes '. » « Les nains, dit-il au même endroit, sont trop épais ; ils ont surtout la tête beaucoup trop grosse, les cuisses et les jambes trop courtes. » Mais à l'autorité un peu surannée de Million, ajoutons celle d'un éminent zoologiste français, aussi prudent à conclure qu'il es! habile à observer. Dans son beau Traité de Tératologie, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir raconté dans le plus grand détail, et d'après des preuves authentiques, l'histoire des nains et des géants les mieux connus delà science, aboutit à des conclusions que nous devons reproduire littéralement, paire qu'elles prêtent à notre théorie l'appui le plus solide. Laissons parler M". 1. Geoffroy Saint-liilaire :
« On voit par les observations précédentes combien les nains varient entre eux au physique et au inoral. Quelques-uns passent de l'enfance à la vieillesse, et meurent, déjà caducs et infirmes, avant vingt-cinq ans; d'autres poursuivent une longue carrière, et conservent leur bonne santé dans un âge très-avancé.
1 (JEiirrrï ckwsies tir Bnff'ofr, édition F. Bidet, t. I,M\ p. Î37.
LA KATUltE ET DIEU. 291
Les uns, comme Bébé *, sont presque idiots ; d'autres, au contraire, connue Borwilaski, montrent une intelligence peu commune. Cependant, malgré les nombreuses et importantes différences qui peuvent exister entre les nains, il est quelques conditions organiques qui sont ou constantes à leur égard, ou du moins communes à un grand nombre d'individus et qui méritent d'être indiquées avec soin. — Les nains sont en général irascibles. — On a remarqué depuis longtemps que les nains ont ordinairement les jambes courtes, la tête proportionnellement volumineuse, et que l'expression de leur physionomie a quelque chose de désagréable. La plupart présentent des traces évidentes de rachitis, soit dès leur première enfance, soit à partir de l'époque de leur puberté. — Un fait plus général encore, c'est que les nains sont impuissants..., comme le prouvent les expériences tentées par Catherine de Médicis et par rélectrice de Brandebourg (Borwilaski est, du moins à ma connaissance, dit l'auteur dans une note, p. 159, le seul qui fasse exception ace fait général). Les plaisirs... les énervent promptement, et le plus souvent leur deviennent funestes. C'est en partie a celte cause que, d'après quelques auteurs, il faut attribuer la vieillesse anticipée et la mort de Bébé... J »
1 Bébé ou Nicolas Ferry, célèbre nain du roi Stanislas Lecziuski, devenu duc de Lorraine.
8 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l 'organisation chez l'homme et chez les animaux, t. 1er,
<( Les géants, de même gué les nains, sont pour la plupart d'une intelligence très-bornée ; quelques-uns sont même presque idiots. Bien différents des nains sous ce rapport, ils sont d ailleurs sans activité, sans énergie, lents dans leurs mouvements, fuyant le ira-
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vail. fatigués presque aussitôt qu'occupes, en un mol
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aibles de corps aussi bien que d esprit. Chanceux
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îite, d après (jiu-Patm, un tait assez singulier nu il ne
cite,
sera pas hors de propos de rapporter ici. À Vienne, où l'on avait réuni des nains et des géants pour l'amusement de la cour impériale, les premiers, bien loin de céder et de se soumettre à leurs compagnons. ne craignaient pas de les provoquer par des moqueries, de les insulter, et de commencer ainsi des disputes dont l'issue semblait devoir èire si redoutai».*pour eux... »
« Les géants sont ordinairement d un tempérament lymphatique et d'une complexion très-délicate. Un grand nombre sont même mal conformés, et surtout mal proportionnés, ainsi que l'ont remarqué quelques auteurs... »
(( Mais le point par lequel les géants se rapprochent le plus des nains et justifient le mieux ridée de Cbangeux , c'est qu'ils sont ordinairement impuissants comme ceux-ci, et sont Irès-promptenient énervés par les plaisirs... Ce défaut ne saurait, au reste, étonner chez des êtres épuisés par la rapidité et l'excès de leur accroissement, et s'explique beaucoup mieux à leur égard qu'au sujet des nains H »
1 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des
Ainsi les jugements esthétiques que la raison porte à priori sur les êtres humains dont la forme transgresse la loi ou Tordre du genre, ces jugements sont non-seulement justifies par la science, mais encore exj Piqués par elle comme par nous au moyen d'une action désordonnée delà force vitale, soit que ce désordre vienne d'un obstacle. qui l'entrave, soit qu'il ait
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sa cause dans un développement excessif qui 1 épuise
avant le temps .
anomalies de l'organisation chez V homme et chez les animaux, t. 1er, p. 182. ûmsiq •
1 En tenant ce langage, je ne prétends pas que, quand la nature crée des monstres, elle procède absolument contre l'ordre et en dehors de tout ordre. Ce serait là une erreur complète. J'ai déjà dit dans mon chapitre sur le laid et le ridicule, première partie de cet ouvrage, que le désordre absolu c'est la suppression de toutes les conditions de l'être et de la vie, et, par conséquent, la mort ou le néant. Même pour faire un monstre, il faut que la force vitale obéisse dans une certaine mesure à ses lois ordinaires. Mais il faut aussi qu'elle les viole jusqu'à un certain point, sans quoi elle produirait non un monstre, mais un être régulier, correct et beau. Ces principes sont confirmés par la science zoologique qui a reconnu dans les monstruosités du règne animal l'accomplissement des lois constantes de la vie, sauf toutefois une déviation plus ou moins considérable dans la marche ordinaire de la force physiologique. De là une science récente appelée Tératologie, qui classe les monstres d'après des caractères constants, mais qui avoue, en même temps, que des états ordinairement successifs, l'état embryonnaire et l'état fœtal, se conservent ensemble jusqu'à la naissance dans les monstruosités, et engendrent, par cette simultanéité anormale, des êtres entravés dans leurs développements. C'est confesser que la monstruosité, tout en étant un désordre ordonné, est néanmoins un réel désordre. — Voir dans le Dictionnaire universel d'histoire naturelle dirigé par M. d'Orbigny, l'article Tératologie, dont l'auteur est M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire lui-même; voir aussi le grand ouvrage déjà cité du même naturaliste : Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation chez l'homme et chez les animaux, t. ï°r. — -
294 DEUXIÈME PAIITIE.
(fournie la laideur du corps, celle du visage est toujours un désordre, une aberration extérieure de la force vitale, laquelle souvent, sinon toujours, correspond à quelque secrète impuissance qui se trahit tôt ou tard. Une tète de moyenne grosseur, mais trèsallongée et fuyante par" le haut, ou très-large, aplatie sur le front et à pommelles saillantes ; des yeux tout à fait ronds, ou longs, lires et relevés à leur angle externe, comme ceux des Chinois, ou presque clos comme l'étaient ceux de M. de Talleyrand, ou placés sur une ligne oblique, ou très-rapprochés de la racine du nez, ou louches ; un nez fort long, ou fort large et épaté ; des lèvres grosses et ('paisses, ou minces et serrées jusqu'à disparaître quand elles sont fermées: la mâchoire proéminente, ou par sa partie supérieure ou par sa partie inférieure, ou par Tune et l'autre à la fois: une lèvre fendue en bec de lièvre; une bouche démesurée ou très-petite; un menton saillant et recourbé comme celui de Polichinelle; un visage de femme couvert de barbe, lous ces caractères particuliers sont des traits de laideur, et tous sont des défauts ou d'unité ou de proportion, ou de symétrie ou de convenance, c'est-à-dire d'un seul mot, des infractions commises par la force vitale contra sa loi. contre l'ordre qui est le sieu.
Le génie d'Aristote avait déjà compris que la nature, lorsqu'elle produit des monstres, suit encore ses lois, mais non toutefois sans quelque déviation causée par un obstacle qui vient à la traverse. Cet obstacle lui paraissait être tantôt le défaut, tantôt l'excès de matière. — Voir mes Étude* de philosophie qreeque et latine, p. 101, Paris, Aug. Durand, 1801.
Partout où nous rencontrons ces désordres dans la conformation du corps ou dans celle du visage, nous disons sans hésiter qu'il y a laideur physique plus ou moins grande, totale ou partielle. Un homme de bon sens et qui ne subit le joug d'aucun système, s'il voit un Hottentot, éprouvera vivement le sentiment de la laideur, et s'écriera que l'être qui est devant lui est positivement laid. Pourquoi et de quel droit? Parce que dans le Hottentot des deux sexes, la nature ne sait pas ou ne peut pas se conformer aux lois physiologiques de l'espèce. « Les Hottentots, dit M. A. Maury, se distinguent par leur petite taille, leur peau d'un jaune sale^ leur physionomie repoussante. Leur tête est plus longue que celle du nègre, leur front proéminent, leur œil petit, enfoncé et exprimant la ruse. Leur nez est extrêmement aplati, leurs lèvres sont épaisses et saillantes, leurs pommettes très-proéminentes. Les femmes, surtout en vieillissant, prennent un aspect dégoûtant, à raison de la flaccidité de leurs mamelles et de l'abondance de graisse dont la partie postérieure de leur corps est recouverte * . »
Voilà certainement le portrait fidèle de la laideur physique. Cependant ceux qui nient l'existence au moins rationnelle d'un type de beauté physique objectent qu'un Hottentot n'est pas laid , puisqu'un autre Hottentot le trouve beau, et puisqu'il s'aime ainsi lui-même. Voici ce que nous répondrons :
Premièrement, la raison sévèrement consultée dans
1 La Terre et l'Homme, par M. Alfred Maury, chap. vu, p. 410, 3« édition, Paris, 1869.
le silence et hors de tonte querelle d'écoles ou de systèmes, déclare expressément, sur la foi de l'évidence que le Hottentot, corps et visage, est laid, parce ({n'en lui ne s'aperçoivent ni la régularité, ni la correction, ni les justes proportions de la forme humaine. Ce jugement de notre raison est décisif et irrécusable. Contre la voix d'un tel juge, nulle autre voix no /saurait prévaloir. Dans la constitution du Hottentdt; la nature agit d'une façon anormale ci désordonnée.
Eh quoi! réplique-t-on, la nature infaillible peutelle se tromper? Ne procède-t-elle pas toujours selon les lois les plus sages et les meilleures, et n'ètes-vous pas bien orgueilleux d'estimer votre raison plus sage et plus clairvoyante qu'elle? ;>l*r»dil ni 9upg
La nature est sage, il est vrai: la nature est par elle-même en ordre, j'en conviens. Mais il faut, pour qu'elle produise tout son eiïet. qu'elle agisse dans les conditions mêmes de son développement, et non au milieu d'obstacles qui l'entravent ou l'arrêtent. Or. les Hottentots « demeurent dans défi huttes basses, imparfaitement construites, où ils ne se glissent qu'en rampanl. Leur seul vêlement de jour et de nuit se réduit au caross, sorte de peau de mouton jetée sur leurs épaules *. » — « Ils ont la tête' grosse, le corps maigre, les membres menus. Ils ne vivent guère passé quarante ans; la malpropreté dans laquelle ils se plaisent et croupissent, et les viandes infectées et corrompues dont ils font leur principale nourriture, sont sans doute les causes qui contribuent le plus au peu
1 La Terre et l'Homme, par M. A. Maury, chap. vu, p. 411.
de durée de leur vie \ . » Ainsi la nudité, l'infection et l'ordure, voilà, sans parler du climat, les conditions dans lesquelles la nature pétrit et sculpte la Vénus hottentote. La nature est bien puissante et bien babile sans doute ; mais elle ne peut que le possible. Ce possible, elle le fait en conduisant jusqu'à l'âge de quarante ans ces êtres abjects et stupides. Mais l'impossible, ce serait de les rendre beaux, sains, robustes: la nature n'y réussit pas, parce que la beauté, la santé, la vigueur sont dans l'homme le fruit de la nature aidée par un commencement au moins de civilisation et de raison. La nature et l'instinct ne sont infaillibles que chez l'animal. Ils se fourvoient chez l'homme, lorsque la liberté ne sait ni les comprendre, ni les secourir, ni les contenir, ni les diriger, et les gêne, au contraire, autant qu'il est en elle. Cessons donc de parler vaguement de la nature et d'aller disant que toutes ses œuvres sont belles. Oui, ses œuvres sont belles quand la nature est tout elle-même. Or, la nature humaine n'est tout elle-même que si tout est puissant en elle. Et comment aurait-elle toute sa puissance quand la lumière lui manque, et avec la lumière la volonté? La raison et la volonté sont-elles donc hors de notre nature ?
Parmi ceux qui, de bonne foi et en conscience, ne peuvent admettre un certain type de beauté physique, il n'en est pas un, j'imagine, qui osât sérieusement soutenir qu'entre la forme humaine et celle de la bête,
1 Buflbn, OEuvres, choisies, De l'Homme, édition citée, t. 1er, p. 376-
il n'y a aucune différence par rapport à la beauté. Tous sont convaincus que la face de l'animal est de beaucoup inférieure à celle de l'homme. Qu'ils y songent donc : lequel des deux, de l'Européen aux traits réguliers ou du Hotlentot décrit tout à l'heure, ressemble le plus à l'animal ? Chez le Hottentot, le front et le nez tendent à fuir et à s'effacer, tandis que la bouche, les mâchoires et le menton s'avancent et s'allongent. De là un profil analogue à celui du singe, et quelque chose dans toute la tête d'essentiellement bestial. Chez les hommes de la race caucasique, rien de pareil, en général, mais au contraire une disposition du front, du nez, de la bouche et du menton, et, comme l'on dit, un angle facial, qui appartiennent en propre à l'humanité. Et chose très-remarquable, et qu'on ne devrait jamais oublier, ce type, de tous le plus humain et le moins animal, est celui vers lequel la nature se hâte de s'acheminer ou de revenir aussitôt qu'elle est placée sous une zone tempérée, sur un sol fécond, et dans des conditions biologiques plus heureuses. Ne nous enseigne-t-elle pas ainsi qu'il existe une forme qu'elle préfère et qu'elle aspire à retrouver? N'est-ce pas là comme un langage dont elle se sert pour nous avertir que le type rationnel étant celui qu'elle produit lorsqu'elle agit dans toute son énergie et dans l'ordre le plus complet, ce type est nécessairement l'expression la plus parfaite de sa force et le cadre où sa vie s'étend et se déploie avec la plus riche harmonie? Que ceux qui se font les défenseurs et les interprètes de la nature consentent d'abord à l'interroger, à l'écouter et à la bien comprendre : ils verront quel
accord admirable il y a toujours entre les nettes indications de la nature et les intuitions irrésistibles et lumineuses de la raison scientifique.
Enfin, c'est peut-être se trop hasarder que d'invoquer d'un air de triomphe le témoignage des nègres et de nous les représenter comme uniquement charmés par des pommettes saillantes, de grosses lèvres et un nez épaté. « Les nègres Yolofs, dit Buffon, ont les mêmes idées que nous sur la beauté ; car ils veulent de beaux yeux, une petite bouche, des lèvres proportionnées et un nez bien fait t » Ce n'est pas tout : « Leurs femmes ont du goût pour tous les hommes, et particulièrement pour tous les blancs, qu'elles recherchent avec empressement 2... Les femmes des nègres de l'île de Gorée marquent aussi du goût pour les blancs 3. » De ces faits, auxquels on pourrait opposer des faits contraires, je ne veux rien conclure de trop décisif. Mais si, en général, il y a chez les femmes plus de spontanéité que de raison réfléchie, surtout en matière de laideur ; si, d'autre part, on remarque quelle répugnance les noirs inspirent ordinairement aux femmes de l'Europe, à l'exception de quelques créatures perverses qui ne choisissent plus, on reconnaîtra que la nature spontanée, non moins que la raison esthétique des philosophes, tend à considérer le type caucasique comme l'idéal de la forme humaine.
Nos jugements sur la laideur et la beauté physique sont si peu dictés par le caprice et le préjugé, ils sont,
1 Buffon, De l'Homme, édition citée, p. 366.
2 Ibid.
r> Ibid., p. 368,
au contraire, tellement imposés par la raison, qu'un Éthiopien ou un Abyssin, en dépit de sa peau noire. est considéré par nous comme beaji, parce que, dans ce rameau \p plus élevé du (ype noir, les traits oui une régularité tout européenne, et une correction quelquefois irréprochable. O n'est pas que la couleur nous soit indifiereule; mais c'est par la forme que se manifeste surtout lu force vitale, et nous admirons la forme toutes les fois qu'oljo reproduit a un liant degré l'ordre idéal du génie.
Au résumé, à priori et en principe, la raison alîirme que le corps de l'homme est beau, lorsque la force vitale agit puissamment et avec ordre; en outre, elle déclare qu'un certain type, quelle nomme idéal, esi le signe fidèle de cette action puissanle <t ordonnée. A posteriori et en fait, on observe que la nature ou force vitale, placée dans des conditions favorables et se développant avec aisance et liberté, se rapproche de plus en plus de ce type, et que, tout au rebours, elle s'en éloigne et réalise» un type plus animal, plus bestial, lorsqu'elle agit péniblement sous un ciel inelément et dans des circonstances où ses énergies sont non-seulement mal secondées, mais encore comprimées. Ainsi, il est bien constaté que notre définition du beau trouve dans l'analyse de la beauté physique chez l'homme une nouvelle confirmation.
Mais si le corps humain, conforme aux lois conçues par la raison, est beau par ce premier motif qu'il manifeste puissamment et avec ordre une force vitale puissante et bien ordonnée, il est beau par un autre motif encore. Quel est ce motif? Nous touchons ici à
un point délicat et fort controversé. Il s'agit pour nous de résoudre la question des rapports de la beauté physique avec la beauté psychologique.
Une âme belle de toutes les beautés, n'aimant, ne voulant, n'affirmant que le beau, le bien et le vrai, peut vivre dans un corps difforme et se cacher sous un laid visage. Une âme laide de toutes les laideurs, îPfeFsË^/iiaJSfe et corrompue, peut être unie h un corps charmant et avoir reçu de ia nature la plus admirable tète. Rien de plus certain; rien même de plus fréquent. En outre, la première de ces deux âmes parvient souvent à se manifester au moyen de son corps disgracié et de sa figure ingrate, et à embellir l'un et l'autre par l'habituelle expression de ses nobles qualités; tandis que la seconde finit par gâter et enlaidir son front, ses yeux, sa bouche, sa personne tout entière, en y faisant passer tout ce qu'elle recèle de difformités morales. Aussi, faut-il être dépourvu d'expérience ou ébloui par l'esprit de système, pour juger, au premier aspect et sans autre renseignement, de l'àme par le corps et le visage. Conséquemment, entre la laideur du corps et celle de l'âme d'une part, et de l'autre entre la beauté physique et la beauté morale, il n'y a pas, dans les faits, de relation nécessaire. Mais peut-on conclure de lit que la haute intelligence de Platon eût été aussi bien exprimée par une figure de Hottentot que par son noble visage, ou que la sagesse de Socrate n'eût pas mieux paru sous les traits de Minerve que sur sa face de Siiène ? Reprenons avec détail ce point déjà théoriquement traité '.
1 Dans la première partie, chap. ni, p. 68-75. — J'obéis à la né-
La beauté physique n'est pas, à vrai dire, la beauté du corps, mais seulement la beauté de la force vitale s'expriment par le corps. Il y a une forme du corps par laquelle la force vitale se manifeste mieux que par aucune autre, et par laquelle on peut dire qu'elle se manifeste exactement. En ce sens, il y a une beauté physique, bien que le corps ne soit physiquement beau que par son rapport avec la beauté invisible de la force vitale. Le corps n'est donc beau que relativement à la force vitale qu'il exprime. Mais en tant qu'il est en complet rapport avec elle, et qu'il l'exprime autant qu'il peut l'exprimer, il a toute la beauté qu'il comporte. C'est ainsi qu'il n'y a nulle contradiction à dire à la fois et que la beauté du corps est purement relative à la force vitale qu'il exprime, et qu'il y a un type de beauté corporelle. En effet, lorsque nous affirmons qu'un corps accompli n'est beau que relativement à la force vitale exprimée, nous entendons par ce mot que, la force vitale otée, sa beauté s'évanouirait à l'instant même: et lorsque nous prétendons qu'il y a une beauté du corps, cela signifie que la forme idéale du corps humain exprime exactement et parfaitement la force vitale, et que nulle autre forme ne l'exprime au même degré. De la même façon, quoique le corps ne possède par lui-même ni beauté sensible, ni beauté intellectuelle, ni beauté morale, et quoique, lorsqu'il brille de ces diverses beautés, ce soit uniquement en vertu de son l'apport
cessilé scientilique qui m'oblige de répéter la théorie que j'éprouve au moyen des faits. Mais ici comme ailleurs, en la répétant je la développe, je la complète, j'en varie et j'en multiplie les applications.
avec* l'âme, cependant il y a une certaine tonne du corps et surtout du visage, qui, mieux et plus complètement que toute autre, exprime la beauté de F âme, et qui, pour ce motif, mérite le nom de beauté expressive. Nous allons prouver que cette beauté expressive, laquelle est le plus parfait organe de la beauté de l'âme après la parole, n'est pas autre que la beauté physique elle-même, et que son type achevé ne fait qu'un avec l'exemplaire idéal de la race humaine.
A la vue de tel visage ou de tel trait du visage, notre raison prononce que ce trait ou ce visage est le signe de telle faculté ou de tel étal de l'âme. Que si, néanmoins, l'âme a des facultés fort différentes de celle-là, ou bien est dans un état contraire à celui qu'annonce le visage, nous disons sans hésiter qu'il y a désaccord entre l'intérieur et l'extérieur. Que si les facultés et les habitudes de lame répondent exactement aux traits du visage, notre raison en décide et affirme qu'il y a accord entre la personne invisible et sa physionomie. Notre raison sait donc quel visage convient à chaque espèce d'âme, quels traits à chaque caractère, quelle expression à chaque passion. Demandons-lui, en conséquence, quels sont les traits, quel est le visage qui expriment le mieux l'âme humaine dans toute la richesse de ses facultés et de son développement, et nous verrons ensuite si celte figure n'est pas précisément celle que produit la force vitale, alors qu'elle agit puissamment et régulièrement. Sans nous égarer ni sur les traces de Lavater, ni sur les pas de Gall, ne tenons compte que de ces corrélations entre l'âme cl la face, dont tout le monde tombe d'accord.
Le front, quand il est déprimé, dénote uu esprit borné; fuyant, il exprime la stupidité; plus large qu'élevé, la ténacité; haut et droit, il est le signe de l'intelligence et de la noblesse du caractère. Quelques plis profonds entre les deux sourcils annoncent l'habitude de la réllexion. Le sourcil froncé indique la colère; arqué et arrondi, rétonnement.
Mais l'expression du sourcil se lie le plus souvent à celle de l'œil. On a dit de l'œil que c'est le miroir de lame. Chacun en sera convaincu, s'il considère de combien de forces expressives est destitué le visage d'un aveugle. Cependant il ne suffit pas que l'œil soit sain pour que l'âme y paraisse tout entière. S'il est trop ouvert et très-rond, il n'exprime qu'un étonnement niais: si trop tiré et demi-clos, le regard en est incertain ou invariablement dédaigneux. On sait combien est douteux et difficile à interpréter le regard des personnes myopes. Les yeux trop saillants nous paraissent sans esprit; les très-petits yeux, sans noblesse. Nous appelons surtout intelligents les yeux ovales, assez grands, senfonçant sous le sourcil, de façon à en être comme ombragés, obéissant docilement aux mouvements de l'âme, posant sur les objets leur vue aisée et sure, les connaissant sans effort, et témoignant par une lueur dont ils s'éclairent qu'à chaque regard, ils font pénétrer un jour nouveau dans l'intelligence qu'ils servent. De tels yeux, quelle que soit leur couleur, savent mieux que tous les autres être tristes ou joyeux, impérieux ou suppliants, rayonnants d'espérance ou éteints par le découragement, remplis des menaces de la haine ou chargés des enivrantes pro-
LA NATURE ET DIEU. 5d5
inesses et des molles langueurs de l'amour. Les acteurs eonsommës en possèdent à fond le muet et éloquent langage: mais ce langage, nul au monde ne le parle comme la jeunesse et la passion.
A mesure que Ton s'éloigne du Iront et des yeux, et que l'on descend vers le bas du visage, on voit diminuer l'expression intellectuelle et l'expression sensuelle s'augmenter. Le nez est de moitié dans l'accomplissement des fonctions préparatoires de la nutrition. M est chargé d'avertir le palais et la bouche de la qualité de certains aliments, plus ou moins reconnaissables à l'odeur qu'ils exhalent. Si donc les narines sont très-larges et très-ouvertes, si le uez est très-épaté ou très-long, l'organe de l'odorat devient un indice trèsprononcé de sensualité. A voir comme il s'avance et s'épanouit , il semble qu'il soit perpétuellement en quête de senteurs et d'émanations. Au contraire, un nez fin, droit comme celui du type grec, ou légèrement recourbé, aux ailes plutôt serrées qu'arrondies, et, en tout, de formes légères et mobiles, est (appelé nez spirituel. Dans celui-ci, rien de brutal, mais tout au contraire d'imperceptibles froncements, des battements discrets et des dilatations presque insensibles qui, bien loin de signifier quoi que ce soit de grossier, ne manifestent que les délicatesses du goût le plus exquis, ou le dédain le plus imperturbable, ou le sentiment contenu du ridicule, ou la froide et tacite ironie, plus humiliante en son silence que les rires et les sarcasmes bruyants. Rarement un nez lourd et charnu peut affecter ces expressions subtiles, et quoique les yeux soient doubles, quoique, la bouche ait
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infiniment plus de mobilité que le ne/, si ce dernier organe est difforme, vainement les yeux sont beaux et la bouche charmante: le visage demeure gravement compromis.
Et pourtant, (pie de ressources dans la forme et dans les mouvements de la bouche ! Mais que l'on y prenne garde, la bouche a deux fonctions : l'une toutintellectuelle et divine, la parole; l'autre toute corporelle et animale : le manger et le boire: et selon qu'elle exprime plus vivement la première ou la seconde de ces deux fonctions, le visage se relève ou s'avilit. Deux mâchoires proéminentes, terminées par deux lèvres longues et épaisses, paraissent chercher la nourriture avec avidité, el qui pis est. avec une avidité constante. L'excessif avancement <\v la mâchoire supérieure donne à l'homme une ressemblance peutèlre plus frappante encore avec ranimai. Le même défaut dans la mâchoire inférieure rend la parole embarrassée et détruit les proportions et le dessin de la bouche. Ces trois sortes iU' bouche ne peuvent ni s'ouvrir, ni se fermer, sans faire voir une grimace : mobiles ou immobiles, elles manifestent toujours plutôt et plus facilement la faculté de mâcher et d'avaler que celle d'articuler des sons pour traduire la pensée. On peut être éloquent, malgré cette sorte i\r laideur, mais on l'est bien mieux .et bien davantage avec la beauté contraire. Démosthènes pensait avec raison qu'un orateur bègue est inférieur à celui dont la langue est libre. Mozart estimait que la même musique ressort mieux sur un bon clavecin que sur un mauvais. Il était réservé à certains penseurs et même
à certains autistes de notre temps de soutenu' que ce qui est nécessaire à une aine d'homme pour se bien exprimer, ce n'est pas précisément un visage d'homme, mais qu'une face d'animal y suffirait parfaitement, ii une seule condition : c'est que la nature en fût l'ouvrière. La raison en juge autrement : elle sait que si l'homme est en même temps homme et animal, il est bien moins animal qu'homme, et que s'il est condamné à manger, ce n'est là que sa plus basse destination, tandis que son but est de grandir par l'intelligence et de manifester au dehors, le mieux possible, le progrès de son âme libre : d'où la raison conclut avec sagesse que la bouche la plus intelligente, et par exemple celle que les artistes ont prêtée à Minerve, est bien la bouche qui convient au visage de l'homme.
Nous avons implicitement parlé du menton en traitant de la forme de la bouche. Ajoutons qu'il doit avoir des proportions moyennes que tout le monde connaît. Quelques-uns y souhaitent une fossette; mais à quoi bon, et qu'y gagne l'expression? Les autres parties du visage et delà tèle ont moins d'importance esthétique. Cependant les oreilles, les cheveux et la barbe contribuent [jour une certaine part à déterminer le caractère de la physionomie. Une oreille petite et correctement ourlée n'a rien à nous apprendre de lame qui la possède. Toutefois, large, longue, mal dessinée et très-écartée du crâne, l'oreille a l'inconvénient de prêter à notre face quelques traits de celle de l'animal. Nul ne conteste que les cheveux ne soient aux femmes une couronne naturelle qui
pare leur Front mieux que toute autre et qu'aucune autre ne remplace. Mais encore faut-il la savoir poser. Des boucles flottantes ou des bandeaux ajoutent à la douceur de leur pnvsïonomïe. Ce son! comme des voiles modestes jetés a moitié sur leurs tempes, en signe de réserve et de timidité, el a une grâce aussi décente que se montre effrontée une coinùre violemment tirée en arrière. Les hommes reconnaissent que là chevelure est un ornement même sur une tète virile, et bien peu la font tomber sous le rasoir. Ils respectent également leurs sourcils, qui seul le complément nécessaire des lignes légèrement arrondies
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de lœil. Quanta La barbe, ils semblent croire gene-
i » h ^-.iii. • i 'ii
paiement qu elle est inutile. Il csi vrai que forsqu elle
est abondante! elle dissimule certains (rails el oie ainsi quelque chose «à l'expression mobile de la physionomie; mais en compensation, elle donne à l'âge mùrunemàle gravité, el à la vieillesse l'air de majesté vénérable qui lui sied toujours.
D'après l'analyse précédente, il n \ a pas de différence entre le visage qui exprime le mieux l amie humaine et le visage que sait modeler la force vitale dans son action pleine et harmonieuse.. El comme c'est principalement par le visage que 1 àme humaine se lait connaître, la question que nous agitons esl en grande partie résolue. Cependant elle ne 1 est pas absolument, parce que le resté du corps participe dans une certaine mesure à la manifestation de nos facultés et de nos étals psychologiques. Quel est donc le corps, quel est le torse et quels sont les membres qui concourent le plus efficacement avec la physionomie;» révéler
l'homme invisible? Le christianisme et la philosophie spiritualiste, qui placent légitimement au premier rang la beauté de lame, nous ont rendus moins sensibles (jue les anciens aux avantages extérieurs. D'ailleurs, sous nos climats et dans nos mœurs, le visage seules! découvert : le corps s'enveloppe, se cache, et est pour nous comme un inconnu auquel nous avons rarement affaire. Cependant, il est des cas nombreux où la forme du corps nous intéresse, et alors notre raison évoque instantanément un certain modèle idéal auquel nous le souhaiterions semblable. La mère à laquelle est né un fils difforme ne se console pas de cette disgrâce en contemplant la tête régulière et charmante de cet enfant. L'amour, tout aveugle qu'il soit, ne laisse pas d'apercevoir à travers son bandeau les imperfections physiques de 1 être que Ion propose à son choix. Quelquefois, nous le savons, il passe outre; mais que l'on fasse le décompte, et l'on constatera que plus souvent encore il tient que des yeux magnifiques et un profil admirable ne compensent ni une taille déviée, ni une démarche inégale et chancelante. Un bossu à cheval sera toujours ridicule, eut-il la tète d'Antinous. Dans les professions où l'homme travaille solitairement, ces discordances sont peu remarquées et n'ont qu'une importance fort mince. Dans les fonctions publiques, le talent, le génie même a besoin d'un corps irréprochable, et, à facultés d'ailleurs égales, l'àme qui dispose d'organes corrects et complets a d'avance un avantage assuré sur celle qui n'a pas reçu les mêmes dons de la nature. Plus la personne doit paraître, plus nos usages sont sévères sur ce point. Lu ministre de
l'Église^ obligé de monter à l'autel ou en chaire, el de traverser lentement en habits sacerdotaux la foule des fidèles, n'aurait pas impunément un corps rachitique et difforme. L'État se garde bien de mettre à la tête d'un régiment, et encore moins dune armée, un Thersite ou mf Ésope. Lorsqu'un général harangue ses troupes, il faut que tout en lui tienne le même langage, la voix sonore, le visage martial, le corps droit, vigoureux, ferme et prêt à combattre. Nous sommes ainsi faits que lorsqu'un souverain est mal constitué ou infirme, son autorité en souifre toujours quelque peu. Mais c'est au barreau surtout, ou dans les assemblées publiques, que le corps, le geste, l'attitude, la noblesse des formes doivent être d'accord avec le visage et porte* puissamment au dehors l'âme tout entière. On a vu, dansées derniers temps!, un illustre poêle, devenu soudainement le premier citoyen de son pays, modérer, contenir, apaiser, enchanter des masses innombrables et déchaînées, par l'irrésistible ascendant de sa pensée et de sa parole; C'est sa grande âme évidemment qui opérait ce prodige. Mais qui osera soutenir (pie son front élevé, que ses yeux expressifs, que son profil si pur, que sa haute taille, que son geste inspiré n'y furent pour rien, et qu'avec un corps disgracié, ridicule, ou seulement moins beau, il eut aussi sûrement remporté d'aussi difficiles victoires ?
Ainsi le type par lequel se manifeste l'action puissante et ordonnée de la force vitale est aussi l'organe le plus exact et le plus parfait de lame, c'est-à-dire de la force raisonnable et libre, de ses énergies et de ses
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états divers. L'ethnologie confirme ee résultat de nos études. Généralement, sur notre globe, le type physique s'abaisse ou se relève comme l'intelligence et la civilisation elles-mêmes. Dans l'état sauvage, l'âme et le corps demeurent l'un et l'autre informes et grossiers. Les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la race caucasique est supérieure aux autres par l'intelligence et la moralité, comme par la beauté de la tête, des traits et du corps tout entier h: Dans l'état d'excessive civilisation, le corps surmené par l'âme, fatigué par le travail ou de bonne heure épuisé par les passions, diminue, s'appauvrit, s'altère dans ses formes et dans les traits du visage. L'âme en équilibre et la force vitale, dans d'heureuses conditions physiques, se font ensemble un corps digne d'elles. D'où l'on voit qu'il y a vraiment un certain type de la race. Ce type, nous le répétons, n'est pas beau par luimême ; il n'est beau que par la force ou l'âme qu'il manifeste. En ce sens, on peut dire que sa beauté est relative, conditionnelle, empruntée. Mais ce type est
1 Voir La Terre et l'Homme, par M. A. Maury, chap. vu, p. 456.
Voici sur cette question le témoignage d'un voyageur qui a reconnu dans les belles jeunes filles du Caucase une âme et des facultés dignes de leur admirable visage. « Pendant notre séjour dans ces contrées, nous avons pris à tâche d'étudier sous toutes ses faces le moral de la femme dont nous admirions chaque jour la perfection physique ; nous avons été étonné au plus haut point de la facilité de compréhension qui brillait dans ces jeunes intelligences.... A peine a-t-on émis devant elles quelques aperçus tant soit peu élevés, qu'un horizon caché semble s'ouvrir à leurs yeux, et bientôt on est frappé des notions exactes qu'elles ont, simples paysannes, de choses dont nos femmes de la eampagne ne soupçonneraient jamais l'existence. » (Etudes sur Je Caucase, par Ch. Fourier, Journal des Débats, 6 nov. 1858.)
de tous le plus apte à manifester la force et lame de l'homme. Par ce type exprimée, la belle ame l'ait paraître toute sa beauté. Exprimée par un type moins régulier, elle parait encore, mais moins évidemment, et, pour éclater au dehors, elle est contrainte de lutter contré l'imperfection de sa forme el d'en triompher avec effort. Admirons les belles âmes, quelque laids que soient leurs corps; mais sachons reconnaître et confesser (pie les corps réguliers, corrects, proportionnés, accomplis, sont l'expression la meilleure et. qu'on nous passe le mot, la forme adéquate des belles âmes.
Mais (pie Ton nous comprenne bien. Ainsi (pie nous lavons expliqué dans un de nos premiers chapitres, l'idéal n'est pas une image lixe (pie l'esprit porle en lui-même (ouïe prête, et qu'il n'a qu'à appeler, quand il lui plail. pour la copier el la reproduire. Ce n'est pas là ce que constate l'analyse psychologique. L'idéal de beauté, pour chaque genre d'êtres, c'est le maximum d'ordre el de puissance que chaque genre comporte. La raison croit que l'être le [dus beau du genre serait celui en qui ce maximum serait atteint; Est-ce à dire que l'intelligence se donne ;» volonté la représentation intérieure d'un tel être/ Nullement; mais entre deux êtres du même genre, elle sait quel est celui qui approche le plus de cet idéal. C'est assez pour que nos jugements esthétiques aient une base : c'est assez pour que l'artiste, en partant du spectacle positif de la réalité, soit capable de corriger celle-ci. de la redresser et. tranchons le mot. de l'embellir. Ses veux, ses oreilles lui fournis-
sent la matière et le dessin grossier des êtres; sa raison lui en révèle les lois et les formes achevées. De ces deux éléments combinés, il compose une image plus semblable à l'idéal que le modèle réel qu'il a consulté. Donc, évoquer l'idéal c'est, selon nous, regarder le réel, reconnaître par la raison ce qui lui manque et y ajouter le surplus d'ordre ou de puissance qui, en complétant sa beauté, lui imprime les caractères d'un type.
En professant notre croyance, précédemment justifiée, à un certain type idéal de la race humaine, nous n'ignorons pas que, par là même, nous acceptons la doctrine qui attribue à la beauté un caractère essentiellement général. Partant, nous nous exposons à tous les traits de la cohorte militante qui a écrit sur son drapeau : « Les formes générales sont monotones, vides et mortes: il n'y a de vérité, de vie, de flamme, de beauté réelle, que dans les formes individuelles. »
Entendons-nous. La science ne prétend plus (si toutefois elle Fa jamais prétendu) que le type rationnel de l'homme existe effectivement el ail plus de réalité que les individus qui en sont les images plus ou moins fidèles. La science sait mieux que personne qu'il n'y a de vie positive que dans l'individu. Mais à quelle condition l'individu est-il aussi vivant que possible? N'est-ce pas lorsque, possédant toutes les facultés de son genre, il les exerce puissamment et conformément à l'ordre de sa nature générique ? Celui-là vit-il pleinement et richement, chez lequel deux ou plusieurs des énergies du genre languissent ou dorment dans la torpeur? Donc celui qui serait
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de tous le plus semblable au type achevé du genre serait en même temps le plus beau, le plus divers dans sa vie harmonieuse, et le plus énergiquement vivant. L'homme beau par excellence serait celui qui aurait toutes les beautés de l'âme, et, en outre, le corps le plus apte à les exprimer toutes. Croit-on qu'un tel être fut languissant ou que sa vie fut monotone et uniforme?
Mais peut-être s'imagine- t-on que l'homme idéal. tel que le conçoit la science, a un âge déterminé, trente ans, par exemple, avec toutes les qualités physiques et psychologiques que cet âge comporte, et que ni avant, ni après, l'idéal ne saurait briller en nous.
Pour éclaircir ce point, ordinairement laissé dans l'obscurité ou dans le vague, distinguons encore une fois trois sortes de beauté idéale dans l'homme : la beauté physique ou physiologique; la beauté psychologique ou de l'âme; et enfin la beauté expressive ou l'exacte manifestation de la belle âme par le corps.
Le corps n'est pas immortel comme l'âme; il ne vit qu'un temps, et ce temps se divise en trois périodes : l'âge de la croissance, l'âge stationnaire où son développement est complet, et l'âge du décroissement. C'est à l'âge moyen qu'il a toute sa force et par conséquent sapins haute beauté. Pendant le premier âge, il s'y achemine: pendant le dernier, il s'en éloigne. Cette loi de la nature est fatale : l'homme n'y peut échapper. L'hygiène et la tempérance réussissent, il est vrai, à retarder de quelques années les ravages de la vieillesse ; mais elle arrive tôt ou tard, et chacun des pas qu'elle fait est marqué par quelque ruine : les che-
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veux tombent ou blanchissent; les dents s'altèrent et se brisent; les joues se creusent ; des rides profondes sillonnent les tempes et le front ; le corps s'incline en avant ; toute la machine se penche vers la terre qui bientôt la saisira comme une proie qui lui est due. Le moment de la parfaite beauté des corps régulièrement constitués est donc très-court. Cependant, chaque âge, chaque année, chaque mois, chaque heure de notre vie physique a sa loi qui lui assigne tel degré de développement et non tel autre. Chaque âge a, par conséquent, sa beauté physique idéale que le corps revêt lorsque à chaque âge la force vitale le fait tel qu'il doit être. Ainsi, il y a la beauté physique idéale de l'enfance, celle de l'adolescence, celle de la jeunesse, celle de l'âge mûr, celle de la vieillesse. La raison les distingue et accorde à chacune le degré d'admiration qui lui revient. Les vrais artistes, eux aussi, connaissent ces diverses beautés ; nous le montrerons : ils savent et prouvent que l'idéal physique n'est pas plus uniforme que l'existence terrestre de l'homme.
Nous avons dit que la beauté psychologique, c'est lame exerçant toutes ses facultés avec puissance, conformément à l'ordre, et avec harmonie. Cette définition, dira-t-on peut-être, nous présente un idéal impossible, ou, tout au moins, fâcheusement uniforme. Aucun âge ne réalisera, même à peu près, cet idéal : ni la jeunesse, parce quelle est trop passionnée et trop peu instruite des choses de la vie; ni l'âge mur, parce qu'il a trop de volonté et pas assez de sensibilité et d'onction; ni la vieillesse enfin, parce qu'elle en sait trop long et que ses désenchanlements la rendenl
irrésolue et parfois égoïste. Je réponds : quant à la question de possibilité, chacun n'est tenu qu'à l'effort : le succès n'est imposé à personne. En ce qui touche l 'uniformité que l'on redoute trop ici comme précédemment, a chaque âge de sa vie l'àme a de quoi réaliser l'harmonie de ses facultés dune façon particulière et diverse : chez, le jeune homme, l'amour du bien et du beau ('lèvera l'intelligence et réglera la volonté : la passion donnera le ton peut-être, mais il y aura harmonie néanmoins; chez l'homme mûr, la volonté fera léchant: mais la sensibilité et l'intelligence sauront accompagner cette mâle mélodie ; enfin, chez le vieillard, la raison disciplinée par une rude expérience aura surtout la sagesse en partage : mais cette sagesse indulgente et douce parlera pour conseiller, non pour gourmander. conseillera par tendresse, non par orgueil : abdiquera tout rôle au-dessus de ses forces, et sa voix calme aura le charme suave des derniers bruits d'une belle journée. La perfectibilité de l'àme humaine garantit à sa beauté des diversités d'un autre genre. \e peut-elle pas ajouter chaque jour quelque chose à ses amours, à sa vertu, à sa science, et reverdir jusqu'au dernier moment par les nouveautés inépuisables de l'affection, de la bonté et du savoir ?
La beauté physique a été par nous définie : un corps et un visage aptes au suprême degré à exprimer toutes les beautés de.l'àme. Tant que cette beauté exté Heure demeure à l'état d'instrument tout à fait propre à manifester l'àme. mais sans rien exprimer, elle ne mérite pas encore le nom de béante expressive. Les
visages corrects et réguliers, mais insignifiants, n'ont que la beauté physique. Si la pensée, la passion, la volonté, le désir, les viennent animer, aussitôt ils ont la beauté expressive, et ils l'ont comme jamais ne la pourront avoir les visages naturellement laids, quelle que soit l'âme que ceux-ci manifestent. On veut qu'à la régularité des traits s'attache une certaine froideur : oui, si l'âme est froide ; non, si elle est ardente. On prétend aussi que lajrégularité est monotone : oui, si lame est paresseuse et sans mouvement ; non, si l'âme est active. On n'y pense pas : des traits corrects et réguliers ne subissent de la nature aucune expression fixe; ils sont souples, mobiles, admirablement libres, prêts à tout exprimer. Pourquoi donc leur vertu expressive leur serait-elle précisément un obstacle lorsqu'ils ont quelque chose à traduire au dehors? Au contraire, la laideur est une forme tixe. tranchons le mot, une grimace infligée d'avance par la nature : l'âme qui veut paraître à travers ce masque est forcée d'abord d'effacer cette malheureuse expression, puis, et avec effort, d'en imposer une autre à ses traits rebelles. De quel côté est la variété ? Est-ce sur le visage net, pur, habile et libre, merveilleusement docile à toutes les impulsions, ou sur celui que son irrégulière conformation gène et fait ressembler à un instrument imparfait, vainement placé sous les doigts d'un grand virtuose ? Si la monotonie, à âmes égales d'ailleurs, se rencontre sur un visage, ce sera bien moins sur celui qui se rapproche du type que sur celui qui s'en éloigne. Concluons donc que la beauté idéale, malgré son caractère gêné j'ai, ou plu-
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tôt à cause même de ce caractère, est de toutes la plus une et la plus diverse, la plus riche et la plus harmonieuse, et (que les réalistes le sachent hien) la plus naturelle, la plus vivante et la plus individuelle.
En traitant de la beauté physique dans ce chapitre, nous n'avons rien dit de la couleur. C'est que le type physique de l'homme tient principalement des lignes, des contours, des proportions, en un mot de la forme, sa constitution essentielle. Certains noirs de la cote d'Afrique ou de l'Ethiopie ont des formes dignes de l'antique. Cependant, ainsi que nous l'avons ailleurs remarqué, la couleur hlanche a sur la halte cet avantage incontestable qu'elle laisse plus clairement apercevoir les mouvements des traits les plus déliés et les frissons de la peau les plus imperceptibles. Puis l'éclatante blancheur de l'œil et des dents donne it la physionomie des nègres quelque chose de rude, d'étrange même; l'harmonie des couleurs n'y est pas possible: lien n'y est fondu, et leur meilleur sourire, découvrant cette mâchoire étiucelante. ressemble encore à une menace.
Mais de toutes les forces expressives de l'homme, il n'en est aucune dont la puissance approche de celle du langage. Les diverses beautés de l'àme ont là leur organe sincère, incomparable. Au chapitre de la poésie, nous insisterons sur les vertus esthétiques de la parole ; au chapitre de la musique, sur celles du chant. Quelques mots sur la voix sont ici à leur place. Les animaux ne sont pas moins inférieurs à l'homme par la voix que par les facultés de L'âme. La voix humaine, à ne la prendre que comme instrument s<>-
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noue, a une beauté ravissante. Mais toutes les voix ne se valent pas. Les unes n'ont que la beauté physique, les autres n'ont que la beauté morale, ou intellectuelle, ou sensible. Les voix vraiment belles ont en même temps la beauté physique et l'expression : ce sont les voix expressives ; expliquons-nous :
Un imbécile peut avoir un superbe timbre de voix, doux, velouté, sonore; mais il ne dit que des pauvretés ; n'éprouvant rien d'élevé, rien de noble, aucun sentiment ne communique à son organe ses magiques vibrations : la voix de ce niais n'a que la beauté physique, c'est-à-dire une aptitude très-grande à exprimer par des sons la beauté de i'àme, si l'âme était belle. Tout au rebours, un homme doué des plus rares qualités du cœur et de l'esprit a une voix grêle? et cassée, une mauvaise voix d'enfant. La voix de celuici a la beauté psychologique, mais n'a pas la beauté physique. Que l'homme plein des plus beaux sentiments et possédant de belles connaissances dispose de la voix parfaitement timbrée de l'imbécile dont il a été parlé, ses émotions et ses pensées retentiront dans les notes de son langage, et sa voix aura la beauté expressive. Chaque âge a sa voix, et aussi chaque sexe. Celui qui a la voix de son âge et de son sexe a une puissance de plus, et il est dans l'ordre une fois de plus. Il a un moyen de plus d'exprimer les puissances et l'ordre de son âme. Il a un Irait de beauté de plus.
L'homme est le plus beau des animaux de la terre, parce qu'il a reçu d'en haut les puissances de l'âme les plus nobles; parce (pie, avec ces puissances, il a
reçu la faculté d'en connaître la loi ou l'ordre, et de les exercer selon cet ordre et celle loi : l'homme esl enfin le plus beau des animaux de la terre, parce que nul autre n'a, au même degré que lui, la puissance d'exprimer toute son âme par son corps. — Les astres, les piaules, les animaux se meuvent ou agissent naturellement selon l'ordre; mais cet ordre, ils l'ignorent; cet ordre, ils ne sont pas mailres de le violer. Leur beauté ou leur laideur n'est jamais leur ouvrage. L'âme libre de l'homme connaît sa loi. Elle peut à son gré accomplir celle loi ou la fouler aux pieds. Mais si elle l'aceomplil librement, elle es! la plus belle des créatures que nous connaissions, après Dieu, parce que sa beauté esl alors son ouvrage. La puissance suprême, dans l'être fini, esl celle qui mené, exerce et soumet les autres puissances. L'homme possède celte puissance : c'est la liberté. L'âme se conformant à l'ordre par l'énergie de sa liberté : voilà la définition de l'idéal de l'homme. Kl plus 1 individu esl son propre maître, plus, étant son maître, il sait imposer des bornes à sa liberté; plus, étant libre, il sait se développer largement et néanmoins se maintenir dans les limites de l'ordre, plus il est noble, plus il est beau. Il en faut dire autant des peuples : composés d'individus humains, les peuples sont beaux ou laids par les mêmes caractères et aux mêmes conditions que ces individus eux-mêmes.
LA NViUIlK ET DIEU. 321