CHAPITRE III
De la beauté dans les étre> intérieurs à l'homme.
i" De la beauté dans l'animal. Facultés ou forces des animaux. Ces forces oui un principe immatériel. Ame des bêtes. Beauté de l'âme chez les animaux : beauté sensible, beauté intellectuelle, beauté des actes, beauté physique, beauté expressive. Différence radicale entre la beauté de l'homme et celle des animaux. — 2° De la beauté dans les végétaux. Forces des végétaux. Principe immatériel de ces forces. Beauté sensible des végétaux : douteuse. Beauté physique des végétaux : beauté expressive, beauté symbolique. Différence radicale entre la beauté de l'animal et celle de la plante. — 3° De la beauté dans les corps inanimés. Forces de ces corps.— Principe immatériel de ces forces. Corps solides, — liquides, — gazeux. — Beauté des spectacles complexes de la nature.
Descendons maintenant de l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante aux corps inanimes, et à chaque degré de l'échelle de la vie et de l'être, arrêtons-nous et tachons d'éprouver la vérité des principes que nous avons cru devoir poser.
Les animaux ont leur beauté. D'où leur vient-elle ? Comme à l'homme, elle leur vient de l'action puissante de la force s'exerçant conformément à son ordre propre, et de l'expression de cette force par la forme physique. Et chez l'animal, comme chez l'homme, la force, source de toute heauté, est un principe immatériel et invisible.
Mais, clés ce premier pas. deux grandes et respec-
tables autorités nous arrêtent. « L'âme des brutes, dit Descartes, n'est rien autre chose que leur sang, à savoir, celui qui étant échauffé dans le cœur, et converti en esprit, se répand des artères par le cerveau en tous les nerfs et tous les muscles K » — « Comme la substance spirituelle, dit Bulïon, n'a été accordée qu'à l'homme, et que ce n'est que par elle qu'il pense et qu'il réfléchit, que l'animal est. au contraire, un être purement matériel, qui ne pense, ni ne réfléchit, et qui cependant agit et semble se déterminer, nous ne pouvons pas douter que le principe de la détermination du mouvement ne soit dans l'animal un effet purement mécanique, et absolument dépendant de son organisation. » Et plus bas, Buflbn dit encore : « Le sens intérieur de ranimai est, aussi bien (pie ses sens extérieurs, un organe, un résultat de mécanique, un sens purement matériel. » Lutin, toujours Jkilfon : « Le cerveau de l'animal est donc un sens interne, général et commun, qui reçoit également toutes les impressions que lui transmettent les sens externes, etc., etc. .
Voilà donc l'àme refusée aux animaux par le père de la métaphysique moderne et par le plus illustre promoteur de l'histoire naturelle dans ces derniers temps. Quoi qu'en ait pensé M. Flourens, en son livre De l'instinct et de l'intelligence des animaux \ et comme l'a montré M. F. Bouillier, dans son Histoire
1 Descartes, édition Ad. Garnier, t. IV, p. 213, lettre Ll\. - Buftbn, De la nature des animaux. Œuvres choisies, édition F. Didot, t. K p. 473-474.
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de la philosophie cartésienne ', Descartes est absolu sur l'automatisme des bètes, et l'animai maehine est une conséquence nécessaire de ses principes métaphysiques. Bulî'on est moins rigoureux, et aussi moins d'accord avec lui-même. Il concède aux animaux tout ce que Descaries leur enlève : « Si je me suis bien expliqué, dit-il, on doit avoir déjà vu que, bien loin de tout ôler aux animaux, je leur accorde tout, à l'exception de la pensée et de la réflexion ; ils ont le sentiment, ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne l'avons; ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle, mais ils n'ont pas celle de leur existence passée: ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de les comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées ; car les idées ne sont que des sensations comparées, ou pour mieux dire des sensations de sensations 2. »
Laissons de coté les sensations de sensations qui n'existent pas et qui ne sont qu'un mot inintelligible : mais recueillons soigneusement cet aveu par lequel fiuffon attribue aux animaux le sentiment et la conscience de leur existence présente. Rendons, de plus, ;i certains d'entre eux la mémoire qu'il leur ote, la faculté de comparer qu'il leur dénie, le pouvoir direct de se mouvoir, qui, aux yeux de Bulfon, n'est qu'un ébranlement mécanique, et faisons voir qu'avec l'insliuct ils ont l'intelligence, et avec toutes ces facultés une àme sans laquelle toutes ces puissances son! impossibles.
1 Tome Io>-, p. 154-155.
- Buiïon, édition citée, t. I(l, p. 4#4.
Que les animaux se meuvent el agissent, et eela autrement que par un ressort mécanique, tout le monde le croit aujourd'hui: aussi bien faudrait-il une Force pour pousser le ressort, et nous Fa vous établi, toute force est simple. Que les animaux sentent, c'està-dire souffrent, jouissent, aiment, désirent et craignent, on n'en doute pas non plus, el il serait inutile d'en apporter la preuve. Mais ils font davantage : certains d'entre eux se souviennent, comparent el généralisent. F. Cuvier l'a reconnu. Parmi les faits qu'il a observés, nous n'en citerons qu'un seul, mais qui est décisif. Nous le trouvons dans l'ouvrage de M. Flourens déjà mentionné par nous. '< Le jeune orang-outang de F. Cuvier se plaisait a grimper sur les arbres età s'y tenir perdu1. On fit un jour semblant de vouloir monter à l'un de ces arbres pour aller l'\ prendre, mais aussitôt il se mit à secouer l'arbre de toutes ses forces pour effrayer la personne qui s'approchait; cette personne s'éloigna, et il s'arrêta: elle se rapprocha, et il se mit de nouveau à secouer l'arbre.— De quelque manière, dit F. Cuvier. que 1 on envisage l'action qui vient d'élre rapportée, il ne sera guère possible de n'y pas voir le résultai d'une combinaison d'idées, el de ne pas reconnaître dans l'animal qui en est capable la faculté de généraliser. » — « D'une circonstance particulière, ajoute F. Cuvier. l'orang-outang se faisait une règle générale. En effet, observe M. Flourens. l'orang-outang concluait évidemment ici de lui aux autres: plus d'une fois l'agitation violente des corps sur lesquels il s'était trouvé placé l'avait effrayé; il concluait donc de la crainte
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qu'il avait éprouvée à la crainte qu'éprouveraient les autres '. »
De ce fait et d'une foule d'autres semblables, il résulte ({lie certains animaux ont non-seulement l'instinct, mais encore Y intelligence. Effectivement, l'instinct procède toujours de la même façon, quelles que soient d'ailleurs les circonstances où il agit, témoin ce jeune castor de F. Cuvier, qui, placé dans une cage grillée, lâchait de s'y construire une butte comme il l'aurait fait au bord des eaux et en liberté. Au contraire, l'intelligence discerne Jes lieux et les temps et varie ;i propos ses démarches. L'orang-outang de F. Cuvier avait de l'intelligence en même temps que de l'instinct. Ainsi l'animal se meut, sent et connaît. Mais il n'en demeure pas moins fort au-dessous de l'homme, parce qu'il est incapable de réflexion, et que s'il compare et généralise quelquefois, il ne s'élève jamais jusqu'aux vérités universelles et n'a pas l'intuition du vrai, du beau et du bien.
Reste maintenant à savoir si l'animal peut agir, sentir et connaître sans avoir en lui-même un principe spirituel, une âme immatérielle. Buflbn l'a pensé. Il s'est trompé.
Il est des analogies dont le résultat dépasse tellement la simple probabilité qu'il équivaut à une certitude. En dépit des différences profondes qui séparent la nature animale de la nature humaine, le sentiment éprouvé par l'animal est un fait essentiellement semblable au sentiment éprouvé par l'homme.
1 P. Flourens, De Vimtincl et de l'intelligence des animaux, p. 40-41 .
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i\ en faut dire autant de l'action de mouvoir des organes tels que la main ou les jambes, et de la connaissance des objets extérieurs. Or. nous savons de science certaine, sur le témoignage de notre sens intime, que c'est par notre Ame invisible que nous senions, agissons et connaissons. Nous savons non moins certainement que ces trois sortes de phénomènes sont des états, non point de trois âmes différentes, mais d'une seule et même Ame. La loi des analogies, plus forte ici que jamais, nous oblige à croire que des faits marqués dans l'homme d'un caractère manifestement psychologique ont de toute nécessité le même caractère chez les animaux.
Mais à ne prendre l'animal que par le dehors, h ne le considérer que dans ses actes extérieurs, sans aucune comparaison avec nous-mêmes, tout dénonce en lui la présence d'une force unique et indivisible. Tu chien menacé du fouet baisse les oreilles, se tapit en tremblant sous une table, n'ose bouger et regarde son maître d'un œil suppliant. L'animal a vu le fouet et a compris ce qu'il en pouvait attendre: phénomènes de connaissance; il a eu peur: phénomène de sensibilité: il s'est blotti sous la table : phénomène d'activité. Le sujet de ces trois phénomènes peut-il être triple? Non. évidemment. L'animal ne s'est caché que parce qu'il a eu peur; il n'a eu peur que parce qu'il a vu et connu le fouet. C'est donc un seul et même être qui a fait les trois choses. Mais le cerveau est une masse matérielle et multiple. Si ce sont trois parties distinctes du cerveau qui ont la première connu, la seconde senti. la troisième agi, comment se sont-elles enten-
dues? Comment s'est opérée entre elles la communication sans laquelle les trois faits ne se seraient pas enchaînés ? Il faudra supposer qu'elles se sont comprises, c'est-à-dire mettre de l'intelligence dans chacune d'entre elles, et tomber dans l'absurde. Qui ne voit que cette série de phénomènes admirablement reliés exige que l'être en qui ils se sont accomplis soit une force une, simple, par conséquent immatérielle?
Allons encore plus au dehors. Une araignée tisse sa toile aux lattis d'un berceau de verdure. Elle dispose d'abord un certain nombre de fils se coupant tous à un même point central, comme les diamètres d'un cercle ; puis commençant par le milieu et s'en éloignant graduellement, elle tourne, filant toujours, et forme un certain nombre de polygones réguliers concentriques. C'est de l'instinct, un instinct infaillible, et, je le crois, aveugle. Mais dans quel travail de l'homme trouver plus d'unité que dans ces lacs légers; et celte unité manifeste dans l'œuvre ne trahit-elle pas, aux yeux du sens commun comme à ceux de la science, l'action d'une force unique, simple, et par conséquent immatérielle ?
Enfin, le corps de l'animal, comme le corps de l'homme, ne saurait être créé que par une force unique et simple, que dans l'animal comme dans l'homme nous nommerons force vitale, sans décider encore si cette force est ou non identique à l'âme.
Voilà donc que nous rencontrons dans l'animal l'âme, force maîtresse douée de forces secondaires analogues aux nôtres, et la force vitale, principe for-
ma Leur et conservateur du corps el propagateur de l'espèce. Chez les uns, la force maîtresse possède l'intelligence, l'activité et la sensibilité: chez d'autres. l'intelligence parait à peine: chez d'autres, c'est l'aetivite motrice qui est absente; chez tous, il y a de la sensibilité, quoique à des degrés fort différents; chez tous, dès là qu'ils sont des corps vivants, il y a un principe vital ; enfin chez tous, des formes, des organes physiques servent d'instruments et d'expression aux forces internes. De là. dans les animaux, de la beauté-, ou plutôt des beautés d'espèces diverses el toujours proportionnées au nombre, à la puissance, à l'ordre et à l'expression des forces en action. *
L'admiration commune proclame certains gemvx d'animaux beaux entre tous. Elle va plus loin : elle trie dans chaque genre certains individus qu'elle appelle beaux entre tous ceux de leur genre. Suivons pas à pas cette admiration, tantôt spontanée, tantôt plus ou moins réfléchie: peut-être, sous les vagues expressions ou sous les termes plus précis dont elle use pour se faire connaître, verrons-nous se dessiner notre propre formule.
Parmi les animaux domestiques, nous admirons surtout le chien et le chenal: parmi les animaux sauvages, le lion et l'éléphant.
Dans le chien, qu'admirons-nous? Sa forme? Rarement. Abâtardie par des croisements fortuits, ou naturellement cachée par une épaisse toison, la ferme du chien est souvent sans proportion et sans grâce. Certaines races, comme les bassets, sont positivement laides. Non: le chien n'est pas admiré pour sa beauté
physique, mais pour son attachement sans bornes, sa fidélité à garder la maison, son habileté à conduire le troupeau, son adresse de chasseur. Son attachement inaltérable, et qui survit souvent à F obj et de son affection, c'est de la beauté sensible ; et la sensibilité du chien est belle, parce qu'elle est vive, forte et instinctivement conforme à ce que l'homme appelle les devoirs de l'amitié. Ce serait de la beauté morale si le chien était un être libre. Sa fidélité à garder la maison, son courage à la défendre, c'est à la fois de la beauté sensible et de la beauté dans les actes. Son adresse de chasseur, c'est de l'intelligence, docile aux leçons du maître, fertile en ressources, souvent plus forte (pie l'appétit qu'elle contient et qu'elle empêche de chasser pour son compte personnel. Cette intelligence a une certaine beauté, parce qu'elle a une certaine puissance et qu'elle se soumet à une discipline et à un ordre nécessaires. Nous admirons le plus abominable caniche qui guide religieusement un pauvre aveugle à travers les détours d'une immense cité ; et nous l'admirons parce qu'il a quelques beautés dans l'âme. Nous admirons beaucoup moins, quand nous ne le méprisons pas, un lévrier niais et superbe, qui traîne sur de magnifiques tapis son oisiveté et sa stupide élégance. Preuve nouvelle de cette loi que la forme n'est vraiment belle que lorsqu'elle reflète la beauté de l'invisible.
Et le cheval, pourquoi Y admirons-nous? Toutes ses beautés sont des forces puissantes et réglées. Dans le cheval sauvage, tel qu'il se voit au milieu des pampas de l'Amérique espagnole, les puissances indomp-
tées de cet animal, l'énergie, la légèreté, la rapidité, la joie de bondir sans entraves, brillent de tout leur farouche éclat; mais l'instinct le règle, et, quoique indépendant, il suit l'ordre de la nature. Le cheval apprivoisé n'a pas les mêmes beautés ; mais il en a d'autres qui valent celles-là. Au service d'un maître bon, doux et brave, il ne s'avilit pas : bien loin de là, il s'élève, s'ennoblit, s'instruit, s'attache, et montre aux yeux de tous les qualités excellentes qu'il avait à un moindre degré ou qu'il cachait dans la vie sain âge. Intelligent, il comprend l'homme ; affectueux, il l'aime, entend sa voix et est sensible à ses caresses : courageux, il se précipite avec lui dans la mêlée : patient, il marche encore quoique blessé et tout sanglant. Ainsi, comme le chien, il a la beauté sensible, la beauté intellectuelle, la beauté de l'action, autant qu'un être sans raison peut avoir ces beautés de l'àme.
En tant qu'animal et quadrupède, et abstraction laite de ses qualités psychologiques, le cheval est d'une remarquable beauté corporelle. Après la forme humaine, celle du cheval est le chef-d'œuvre de la force vitale, cette ouvrière des corps animés. Ce dos légèrement creusé, cette croupe arrondie terminée par les crins touffus et flottants de la queue, ces jambes musculeuses et fines, ces jarrets élastiques, ce sabot solide et bien posé, ce large poitrail, cette encolure aux mouvements souples et moelleux, cette tète dessinée avec un soin si curieux, ces oreilles mobiles qui, avec la crinière, couronnent le front, cet œil ouvert et brillant, ces naseaux frémissants, cette bouche aux lèvres palpitantes, ces membres si habilement attachés au tronc.
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ces proportions exactes, cette correspondance si intime entre tontes îes parties que le mouvement de Tune est ressenti par toutes les autres, cette peau ferme et pourtant singulièrement flexible sous laquelle les veines, les muscles et les os paraissent juste assez pour manifester la vie, tout dans le cheval compose un ensemble harmonieux, plein d'unité, de variété, de force et de grâce.
Tous les chevaux n'ont pas au même degré la beauté physique du genre. Mais nous distinguons du premier coup d'oeil ceux qui Font au plus haut point. Nous connaissons donc les lois qui s'imposeraient au type du genre. Et c'est par cette raison que Rossinante et tous ses pareils sont à nos yeux des chevaux laids et ridicules. Comme dans l'homme, la beauté physique dans le cheval est le plus fidèle organe du caractère et des qualités de l'âme. Rossinante n'avait que la beauté du caractère; son corps efflanqué et son long cou n'exprimaient pas ses vertus. Si son corps eut été parfait, avec la beauté de l'àme il aurait eu celle des formes, et cet accord aurait produit en lui la beauté expressive.
Si le lion est le roi des animaux, c'est parce que à de grandes forces psychologiques il réunit de grandes forces physiques qui servent merveilleusement son caractère et l'expriment fidèlement. On a prêté au lion beaucoup de verdis, trop peut-être; mais on ne prête qu'aux riches, et, tout compte fait, il lui reste encore la sensibilité, la reconnaissance, l'intrépidité, de la douceur parfois envers les faibles, et un cœur très-capable de s'attacher. Sur ces points, M. Flou-
rens et F. Cuvier ' sont d'accord avec Buffon. Ces qualités sont dignes d'admiration. 31ais ce qui fait l'extraordinaire beauté du lion? c'est qu'il possède de quoi traduire fortement au dehors ee qu'il éprouve au dedans ; c'est, en un mot. qu'il est doué d'une magnifique beauté expressive. « L'extérieur du lion, dit Billion , ne dément poinl ses grandes qualités intérieures : il a la figure imposante, le regard assuré, la démarche fièro, la voix terrible ; sa taille n'est pas excessive comme celle de l'éléphant ou du rhinocéros; ellenesl ni lourdecomme celle de l'hippopotameou du bœuf, ni trop ramassée comme celle de l'hyène ou de Tours, ni trop allongée, ni déformée par des inégalités comme celle du chameau: mais elle est. au contraire, si bien prise et si bien proportionnée, que le corps du lion paraît èfre le modèle de la force jointe à l'agilité: aussi solide que nerveux, n'étant chargé ni de chair, ni de graisse, el ue contenant rien de surabondant, il est (oui nerfs et tout muscles. Celle grande force musculaire se marque au dehors par les sauts el les bonds prodigieux que le lion fait aisément; par le mouvement brusque de sa queue, qui est assez forte pour terrasser un homme : par la facilité avec laquelle il fait mouvoir la peau de sa face, ce qui ajoute beaucoup à sa physionomie, ou plutôt à l'expression de la fureur2. »
Parmi les animaux, l'éléphant serait le premier, si l'accord était plus grand entre ses puissances psycho-
1 M. Flourens, De l'instinct et de l'intelligence des animaux, p. 52. - Buffon, Morceaux choisis, édition Didot, t II, p. -2r>7-258.
logiques et les organes ou signes corporels chargés de les révéler. Nous ne disons point que lélepliiail soit une erreur de la Providence divine. Le Créateur ne commet pas d'inadvertances. En son genre, en tant qu'éléphant, l'éléphant est une merveille. Mais à! l'envisager comme animal, et dans sa forme extérieure, nous disons que son corps traduit, exprime imparfaitement son ame, et qu'il ne la porte point sur son visage. Tout le monde connaît, au moins par les écrits des voyageurs et des savants, et beaucoup d'entre nous pour les avoir vues à l'œuvre, les facultés éminentes de l'éléphant, sa mémoire, son intelligence, sa docilité, son adresse, sa vive affection pour son conducteur, sa reconnaissance, ses rancunes, ses colères terribles quelquefois suivies, dit-on, de touchants regrets. On sait aussi combien, malgré sa masse, il est vite à la course. Et pourtant, il n'est personne qui ne le trouve laid, personne qui puisse admirer son corps à l'égal de son caractère. « C'est que, dit Buffon, l'éléphant est en même temps un miracle d'intelligence et un monstre de matière : le corps très-épais et sans aucune souplesse ; le cou court et presque inflexible; la tète petite et difforme; les oreilles excessives et le nez encore beaucoup plus excessif; les yeux trop petits, ainsi ([lie la gueule et la queue ; les jambes massives, droites et peu flexibles; le pied si court et si petit qu'il parait être nul ; la peau dure, épaisse et calleuse : toutes ces difformités paraissent d'autant plus désagréables à l'œil que la plupart n'ont point dcxempledans le reste de la nature ' . »
1 Butïon, édition citée, t. II, p. 293.
Donc, premièrement, défaut de puissance expressive ; secondement, défont d'harmonie entre l'âme et le corps de l'animal, et par conséquent défaut d'unité et d'ordre suffisant dans sa nature, voilà comment s'explique la laideur de l'éléphant. Mais que l'on prenne hicn garde que ce défaut d'harmonie ne constitue pas un désordre par rapport au genre lui-même, car tous les genres et toutes les espèces d'animaux sont et restent daus leur ordre propre, à l'exception des monstruosités. L'éléphant, irréprochable en son genre, comme toutes les œuvres de Dieu, n'est laid que parce que nous le comparons avec noire idée rationnelle de heauté absolue!, laquelle enferme dans sa compréhension l'idée d'harmonie entre les puissances d'un même être. C'est ainsi que sans porter atteinte au principe de contradiction, on a le droit de dire du même animal qu'il est correct et laid : correci par la conformité rigoureuse de sa constitution avec le type de son genre : laid par la faiblesse ou la médiocrité de ses facultés, ou par le peu d'étendue de ses puissances expressives, ou par ces deux choses à la fois.
Aussi, accorderons-nous sans difficulté à un penseur qui a su regarder la nature et en comprendre les beautés, qu'il y a de quoi admirer dans une portée de petits cochons'. Ces animaux sont l'œuvre régulière et relativement admirable de la force vitale agissant avec puissance et fécondité dans un genre particulier. .Mais qu'on ne nous demande pas de confondre tous les
1 Essais de philosophie américaine, par Ralph Emerson, traduction de E. Montégut, p. 43.
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êtres animés dans une admiration égale et eommune. Nous voulons bien croire, par exempte, puisque les naturalistes l'affirment ', que le cochon n'est pas trèsinférieur à l'éléphant par l'intelligence. Mais cette intelligence, sa forme épaisse, lourde, gauche, disproportionnée, ses petits pieds chargés d'un corps trop gros, sa tète voilée en haut par les oreilles, son groin allongé, la manifestent peu, tandis que tout le monde voit du premier coup d'œil la malpropreté naturelle, la luxure furieuse et la gourmandise brutale de l'immonde animal *.
Notre définition du joli nous parait expliquer naturellement la gentille beauté des animaux de petite taille. L'écureuil est charmant; par où? Bu (l'on et nos yeux nous le disent : « Il est propre, leste, vif, trèsalerte, très-éveillé, très-industrieux: il a les yeux pleins de feu, la physionomie fine, le corps nerveux et les membres très-dispos : sa jolie figure est encore rehaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tète et sous laquelle il se met à l'ombre. » Voilà un animal de petite forme et de petites forces ; mais ces forces sont vives, actives, toujours prêtes au mouvement et l'exécutant avec une rare aisance : en outre, tous les traits de cette gracieuse créature font connaître dès l'abord ce qu'elle est en dedans. C'est l'absence de ces qualités variées et promptes qui rend la marmotte sinon laide, au moins disgracieuse et peu agréable à voir.
1 F. Cuvier, cité par M. Flourens, De l'instinct et de V intelligence des animaux, p. 39.
- Buftbn, édition citée, t. H, p. 95.
356 DEIXIOIL PARTIE.
Cependant Ja marmotte esl en elle-même correcte Êi très-bien constituée en vue de sa destination propre, et cette remarque nous démontre que la beauté s'apprécie sans aucun regard de la raison à la finalité, ou, comme le dit Kant. à la perfection téléologicjùé. Les oiseaux sont moins beaux psychologiquement que les mammifères, parce qu'ils ont des facultés inférieures et moins nombreuses1. Ils ne sont ni plus ni moins libres que les mammifères, puisque aucun animal n'ayant la notion i\u bien ou du devoir ne possède la liberté à un degré quelconque; mais Qs ont moins d'intelligence el sont plus étroitement enfermés (buis les limites invariables de l'instinct. Toutefois les oiseaux ont une certaine beauté sensible, et nous ne pouvons ne pas admirer les angoisses mater nelles et les efforts courageux de la poule défendant sa niebée contre les attaques de Fépervier. Mais ce qui donne aux oiseaux leur beauté la plus grande et la plus caractéristique, ee sont leurs facultés de locomotion. Voler est une puissance que l'homme attaché à la terre leur envie avec raison. C'est à cause de la forée de ses ailes et de l'étendue de son vol que l'aigle est appelé le roi des airs. Celte légèreté sans pareille des oiseaux nous charme toujours :
Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes -,
et ce sentiment nous le fait admirer. Cependant tous n'ont pas la démarche ('gaiement belle. Le coq esl
1 M. Flourens, De l'instinct et de l'intelligence des animaux, p. 33. a Lemierre, Fastes, chap. ie>'.
LA NATUltE ET DIEU. OO i
superbe lorsqu'il va lentement, la tête haute, la gorge eu avant et gonflée, repliant et déployant alternativement ses doigts souples et nerveux. Le héron au long bec emmanché d'un long cou, tel que l'a peint La Fontaine, trop haut monté sur ses longs pieds, comme sur des échasses, est gauche. Hors de l'eau, le cygne boite lourdement ; mais quand il nage, quelle grâce majestueuse et vraiment royale! Cette grâce, il en doit une grande part aux justes proportions de son corps, à ses ailes doucement enflées, surtout à la courbe de son col. L'oie, qui nage aussi bien que le cygne, a l'air sot, parce que son cou se dresse roide et vertical, et forme avec la ligne de la tète et du bec un angle droit. C'est que les lignes courbes, même immobiles, expriment encore le mouvement, tandis que les lignes droites, même en mouvement, semblent être fixes et immobiles. La forme souple est donc un signe plus exact de la force animée que la forme massive ou dure. Aussi, le bec des oiseaux, formé d'une corne dure, les prive-t-il de ces traits de la physionomie qui résident dans la mobilité de la bouche et du nez. L'œil y supplée quelquefois par sa flamme, comme chez l'aigle, ou la crête comme chez le coq. Mais rien ne saurait compenser des énormités semblables à celle du bec du pélican, dont la poche peut contenir plus de vingt pintes de liquide, et où un homme cacherait presque sa tête.
La forme qui, par son dessin et ses mouvements,
manifeste l'âme et la vie, est à son tour manifestée par
les nuances plus ou moins riches de la couleur. Comme
pour les dédommage!' de la privation de certaines
facultés, la nature a prodigué sur le plumage des oiseaux les trésors de sa palette inépuisable. Par ce moyen aussi, elle nous a rendu visibles à distance ces objets fugitifs de notre poursuite intéressée ou de notre admiration contemplative. Ces teintes uniformes ou variées, ces nuances changeantes, ces reflets chatoyants, reçoivent les rayons du jour, les réfléchissent, et sur le bec de l'oiseau, sur sa tête, sur sa gorge, sur ses ailes, sur sa queue tantôt traînante, tantôt déployée, font étinceler puissamment à la fois la lumière1 et la vie. Par ces prestiges de la couleur, les plus minces détails de la structure apparente, les contours les plus fuyants deviennent perceptibles, quelquefois même brillants et radieux. Il n'est pas un seul des mouvements de l'oiseau qui ne se redouble, qui ne se multiplie en quelque façon par ces jeux mobiles de la lumière, tout en conservant l'unité que lui impose le plan invariable de la forme. Sur l'enveloppe la plus extérieure de l'animal, comme au foyer même de son être, la vie agit et se montre partout présente, partout resplendissante, partout admirable ou charmante. Mais une sage économie a fait des forces expressives de l'âme et de la vie un équitable départ. La voix, cet organe si énergique du sentiment, de la joie, de l'amour, la voix, qui porte l'âme sur ses invisibles ailes, est rarement agréable chez les animaux. Cependant, c'est chez les oiseaux que se rencontrent les voix les plus aimables et les plus significatives. Elles marquent non seulement leurs passions, mais encore certains moments précis de la durée et le retour de certaines saisons. Le coq chante le lever du
jour ; le rossignol nous annonce le printemps et la douce époque du renouveau en toute chose ; les corbeaux, en novembre, crient au-dessus de nos têtes que l'hiver n'est pas loin ; le hibou ne se fait entendre que la nuit; le rouge -gorge vient jusque sur nos fenêtres siffler sa petite chanson transie. Ces animaux nous racontent ainsi non-seulement leur propre vie ordonnée par les lois fatales de l'instinct, mais encore le mouvement régulier du monde et l'ordre universel de la nature.
Chez les reptiles et chez les poissons, les forces psychologiques et expressives sont moindres que chez les oiseaux : l'intelligence a disparu ; la sensibilité et les affections sont moins évidentes, les mouvements plus difficiles et plus bornés : la nature y conserve de l'ordre, de l'unité, de la variété même : mais l'ordre y est moins distinct, l'unité moins variée, la variété moins proportionnée et moins harmonieuse. Le corps gagne ou en grosseur ou en longueur, par rapport aux organes de la locomotion, et aux dépens de ces organes qui deviennent petits, par exemple dans les batraciens et les sauriens, plus petits encore dans les poissons, absents ou du moins invisibles dans les serpents. Ces animaux sont donc moins beaux, aux yeux de tout le monde, que les habitants de l'air. Cependant quelques-uns nous paraissent plus particulièrement dépourvus de beauté, et nous inspirent un sentiment de répulsion qui va quelquefois jusqu'au dégoût. Tel est le crapaud. On ne lui connaît point d'intelligence. Quant à sa sensibilité, les naturalistes affirment qu'il <\u a : soit; mais, à le voir, qui le soupçonnerait? Ce
(|ue nous savons le plus clairement dû crapaud, c'est qu'il se meut par soubresauts pesants : c'est que son ventre et tout son corps forment une masse confuse, dont la tête se détache mal et se distingue peu; c'est que son crâne écrasé, ses yeux gros, écartés et slupides, ont une expression vague et fixe, qui ne nous dit pas du tout à qui nous avons affaire: c'est que sa couleur est celle de la boue la plus sale, avec laquelle se confond sa plate personne; c'est qu'enfin il se plaît dans les trous les moins propres, et qu'en résumé, quoi que nous fassions, nous ne pouvons le considérer sans un frisson particulier. La rainette verte, qui lui ressemble pourtant, nous désagrée moins ; nous finissons même par la regarder avec plaisir, parce qu'elle est plus élancée, plus leste, parce (pie sa couleur est franche et vive, sa peau propre et lustrée, son œil moins hébété, et qu'elle habite volontiers l'herbe humide de rosée et les buissons fleuris. La vue du serpent nous glace : sa tête aplatie, son regard oblique et sa langue à double dard n'annoncent rien de bon. Cependant, maîtrisons notre premier effroi : nous admirerons la flexibilité de son corps, la rapidité de sa marche, malgré l'absence de pieds, et les couleurs quelquefois très-brillantes, dont l'éclat manifeste tous ses mouvements. Condamné à ramper, mais alerte autant que souple, se glissant aisément dans les fourrés les plus épais, s'enroulant au tronc et aux branches des arbres comme un lierre animé, se suspendant, se balançant, s'élançant même, il est beau au moins par cela que la force motrice agit en lui avec une puissance originale, variée et riche en ressources.
Chez les mollusques, la puissance psychologique est très-faible. A peine se trahit-elle par quelques mouvements exécutés sur place, comme le bâillement de l'huître. Mais si leur puissance est peu sensible, la nature, toujours artiste, n'a pas laissé de les marquer de son empreinte. Les coquilles bivalves de certains mollusques, par leurs fines sculptures, par leurs rayures habilement fouillées comme celles d'un bijou, par leurs proportions exactes et leur symétrie, en un mot par l'ordre pour le moins matériel de leur forme, dénoncent cet art discipliné et infaillible que la force vivante déploie dans ses plus infimes ouvrages pour se donner à connaître et se faire admirer.
Les insectes ne manifestent guère à nos regards que leurs forces motrices; on sait par quelle diversité d'organes et quelquefois par quelle magie de coloris. Quelle charmante fleur ailée que le papillon ! Quel beau joyau voltigeant que la libellule, amie des roseaux et aimée des enfants ! Mais même chez les insectes, il faut distinguer soigneusement la force interne de ses signes expressifs. Si la force est belle et son expression insuffisante, notre raison reconnaît la beauté de la force, mais elle nie que les signes physiques soient aptes à la révéler, et refuse à l'animal cette beauté expressive qui est l'accord de la force et de sa forme. Ainsi l'araignée est au nombre des plus habiles ouvriers. Nous admirons et déclarons belle la force savante, quoique aveugle, qui tisse sur les arbres de nos jardins ces réseaux qu'argenté la rosée; mais le corps confus de l'araignée, ses pâlies longues et nombreuses sont une chose qui s'explique mal à nos
yeux, dont l'ordre, quoique certain, est peu net et peu distinct, et qui n'exprime pas, en dehors de sa loile, les facultés industrieuses de cet insecte. De là les répugnances qu'il inspire quelquefois. Du désaccord qui existe entre sa force ei sa forme, s'ensuit-il que l'araignée n'ait aucune beauté? Eh! non: il lui reste la beauté relative de son instinct de {Meuse, dont nous avertissent ses travaux.
Les beautés et les laideurs des animaux nous servent à donner, par comparaison, une plus frappante idée des beautés et des laideurs de l'homme. Ces comparaisons ne sont qu'exactes lorsque l'animal possède réellement à un plus haut degré que l'homme les forces que nous voulons désigner- Du moins ne prétol-on rien à l'animal quand on dit de l'homme qu'il est fort comme un taureau, ou courageux comme un lion, ou léger comme1 un faon, ou timide comme un daim. Mais il est de ces comparaisons où sont sciemment exagérés tantôt les mérites, tantôt les défauts de l'animal. Lu homme prudent l'est plus qu'un serpent: un homme fin l'est plus qu'un renard : l'épicurien le plus consommé n'est pas si grossièrement sensuel que le porc; nulle ingénue n'est aussi simple qu'une colombe, et en revanche, toute personne aimant à causer est plus bavarde que tel oiseau jaseur, dont le caquet passe pour infatigable. Dans ce dernier cas, la beauté ou la laideur de l'animal n'es! pas une mesure, ni un type vrai : c'est seulement un symbole sous lequel, sans en être dupes, nous plaçons plus de sens qu'il n'en enferme au juste. Quels que nous soyons, nous demeurons libres, par conséquent maîtres et capables
de réaliser plus d'ordre et plus de désordre que ranimai; et s'il est vrai que l'homme laid de naissance soit plus bel encore que le plus beau des animaux, il est certain aussi que les égarements de notre liberté peuvent nous rendre plus laids que les plus laides bêtes, de même que les triomphes de la vertu et de l'esprit ne laissent plus apercevoir en nous, au moins par instants, que l'essence de l'ange.
Les forces psychologiques manquent absolument au végétal. Comme le végétal n'a ni intelligence, ni sensibilité, ni puissance locomotrice, il n'a pas non plus les beautés qui répondent à chacune de ces forces. Mais il a la force de naître d'un germe, de grandir, de se reproduire. Que cette force soit une et immatérielle, nous n'avons plus à le démontrer. Tout ce que nous avons dit de la force physiologique dans l'homme est vrai de la force végétative dans les plantes, et pour les mêmes raisons. Mais nous avons à faire voir que notre définition du beau s'applique aussi bien aux végétaux qu'aux animaux et à l'homme.
Toute plante fraîche, bien nourrie, vigoureuse, est déjà belle par cela seul ; la même plante rabougrie, étiolée, languissante, desséchée, est par cela seul beaucoup moins belle, sinon laide. Donc, en premier lieu, la beauté du végétal est en raison directe de la puissance avec laquelle agit en lui la force vitale. Cependant ce n'est point assez : si la force fougueuse de la plante s'épanche au hasard, si elle surabonde et passe toute limite, la beauté de la plante est désordonnée, et, qu'on me permette le mot, ce n'est qu'une espèce de beauté du diable. Notre raison ne reconnaît comme
vraiment belles que les plantes dont la force réglée respecte et réalise l'ordre que nous jugeons être celui de leur type. Entre deux chênes également robustes, mais dont l'un est écourté et se ramasse confusément sur lui-même, tandis que l'autre laisse voir un tronc solide, portant haut ses branches librement étendues et sa tête majestueuse, nous n'hésitons pas à décider que le plus beau, c'est le second. La beauté du végétal se ramène donc, elle aussi, à l'action puissante cl ordonnée de la force.
Plus l'ordre est évident dans le végétal, mieux sa force est exprimée, et plus, par conséquent, est complète sa beauté. Or l'prdre, répétons- le ici, comprend l'unité et la variété, l'accord de l'unité avec la /variété, c'est-à-dire l'harmonie et la proportion par laquelle toute force se mesure à son effet. Que l'on considère les arbres appelés beaux par tout le monde, on y verra éclater tous ces caractères, lesquels constituent essentiellement la forme régulière. Un chêne qui, à partir du sol, se divise eu cinq ou six tiges, n'a pas assez d'unité, et sa beauté en souffre. Vn chêne dont la tige est tout à fait émondée et nue, et se dresse comme un mat de cocagne, à peine couronnée par une houppe de feuillage, n'a pas assez de variété, et nous choque par son aspect maigre et efflanqué. In sapin, auquel on retrancherait la moitié du triangle allongé que forme sa silhouette, n'aurait plus l'harmonie que lui composent les deux parties symétriques de son branchage; car, de même qu'en musique on n'obtient pas d'harmonie au moyen dune seule note, de même, la symétrie, qui n'est que l'harmonie plas-
tique, exige le rapprochement et la juste correspondance de deux parties semblables, quoique inversement disposées. Enfin la nature sait bien que le tronc ne doit être ni trop mince ni trop faible par rapport aux rameaux dont il porte le poids, et la raison, qui le sait aussi, reconnaît et admire la proportion avec laquelle la force végétative construit tous ses ouvrages.
Tous ces caractères de l'ordre et de la beauté sont présents et visibles non-seulement dans l'ensemble de la plante, mais dans tous ses détails. La feuille, la fleur, le fruit, dans les végétaux les plus modestes, ont à des degrés divers, sans doute, mais toujours à un suffisant degré, l'unité, la variété, l'harmonie ou symétrie, et la proportion. Les plantes grimpantes, qui n'ont pas l'unité du port et la puissance de la tige, ont reçu, en compensation, des feuilles remarquablement belles, tantôt par la netteté, tantôt par la richesse et l'harmonieuse variété de leurs découpures. La feuille du lierre, triple et une, pare tous les arbres dont elle festonne l'écorce. La feuille de la vigne, si hardiment dessinée, est charmante à regarder, soit dans sa verte fraîcheur, soit lorsque le soleil d'automne l'a teinte de sa pourpre éclatante. Ces chaudes nuances que la troisième saison de l'année répand sur toute la nature végétale donnent une valeur d'aspect extraordinaire à tout ce que les premiers froids n'ont pas encore emporté; par cette manifestation énergique des dernières formes de la vie végétative, nous sommes consolés de leur croissante rareté, et si nous avons laine pieuse, nous admirons
avec quoi art l'auteur de toute chose sait embellir la fin des plantes, comme il avait décoré leur naissance au printemps, et, en été, leur florissante vigueur.
Les fleurs de la plupart de nos grands arbres, du chêne, de l'ormeau, du platane, du peuplier, du tilleul, sont peu apparentes ; exceptons-en les magnifiques bouquets pyramidaux du châtaignier, et les grappes mobiles que l'acacia suspend coquettement à ses branches épineuses. Les fleurs de nos vergers, celles du pêcber, de l'abricotier, du prunier, du poirier, de l'amandier, sont fines, délicates, tendres, pleines de promesses; mais comme elles manquent de tige, parce que le fruit qu'elles préparent doit tenir de près au bois, elles produisent plus d'effet en masse qu'individuellement. De plus, elles ont le désavantage de ne se point marier aux feuilles qui se développent plus tard. Les belles fleurs de nos climats ne promettent ni ne donnent de fruits véritables : elles naissent sur d'humbles arbrisseaux ou sur des plantes presque aussi éphémères qu'elles. Mais leur beauté est éclatante, et il est facile d'en noter les brillants caractères. La rose n'a point usurpé son titre de reine. Elle ne redoute ni les regards critiques de l'analyse, ni les comparaisons. Sa forme est de tout point achevée : une, par sa rondeur légèrement sphérique: variée, par le nombre de ses pétales; harmonieuse et symétrique sans roideur, par la façon dont ses pétales se superposent les uns aux autres et s'enveloppent mutuellement; une, encore, variée et harmonieuse par les nuances exquises de sa couleur, qui est celle-là
même de la jeunesse à son plus frais printemps ; enfin posée comme par la main d'une fée à l'extrémité de sa tige flexible dont le feuillage foncé rehausse son éclat, elle a, avec la majesté fière, la grâce aisée, élégante et souple, et, par-dessus tout, la distinction et la noblesse. Tout superbe qu'il est, le lis, moins riche de couleurs et de formes, ne vient qu'après elle. Le pavot, avec sa forte tête où resplendit la vie, et ses feuilles largement scupltées, serait le second, si le lis n'existait pas, ou s il avait autant de grâce que de puissance. Le dahlia magnifique leur serait peut-être à tous un rival redoutable ; mais quoi ! il est d'une trop exacte géométrie, et sa toilette rigoureusement soignée laisse désirer un peu de négligence et quelque abandon. Les fleurs que l'on n'appelle que jolies ne manquent ni d'unité, ni de variété, ni de proportion, ni d'ordre, ni de puissance; seulement la puissance qu'elles expriment est moins grande, et leurs formes plus simples offrent moins de richesse. Les plus petites, comme le myosotis, et d'autres encore que leur exiguité dérobe à notre vue, sont d'un travail qui surprend, et" mignonnes à ravir. En est-il de laides? Je l'ignore; bien plus, j'en doute. Depuis que j'ai vu le vulgaire artichaut ceindre sa tête d'un diadème d'azur, je n'ose plus me méfier de la nature végétale et ne la crois capable d'aucune laideur.
Les fruits et même les légumes ont des beautés qui approchent de celles des fleurs. Il n'en est pas un qui ne trahisse et n'exprime l'action d'une force féconde et généreuse. Tous sont formés selon des lois consentes et d'irréprochables modèles. Les plus remar-
quables, comme l'orange, la pèche, le raisin, la cerise, ont à la fois la forme et la couleur. Cependant leur solidité compacte et massive, les lignes fermées de leur contour, ou, comme disent quelques-uns, de leur galbe, les privent de cette diversité de traits qui est la physionomie des fleurs. Ils nous attirent encore plus qu'ils ne nous parlent, et notre palais est encore plus sensible à leurs amorces que nos yeux.
Les poëtes et les amoureux, et même d'autres encore, attribuent à certains arbres et à certaines (leurs une sorte d'expression psychologique. Chacun sait que ce n'est là qu'une fiction fondée sur des analogies plus ou moins vagues que l'on a saisies entre la figure et les mœurs de l'homme. Mais cette fiction prouve à quel point les signes matériels, où qu'ils se rencontrent, réveillent l'idée qu'ils n'expriment exactement que sur le visage humain. Mais ce qui démontre aussi que ces signes n'ont leur véritable force expressive que dans leur rapport avec l'invisible, c'est que le plus simple d'entre nous sait parfaitement que le saule pleureur ne pleure pas plus que les autres saules, que la violette n'est pas plus modeste que le pavot, et que le pavot n'est pas plus orgueilleux que la violette. L'expression morale des végétaux est donc purement symbolique.
A mesure que nous descendons l'échelle des êtres, la vie diminue par degrés, et avec elle la beauté, cette splendeur de la vie. Peu à peu, notre marche nous a conduits en présence des corps inanimés. Moins beaux que les plantes, ces corps ont pourtant de la beauté. Oserons-nous expliquer encore par la force invisible
et son action ordonnée et puissante les beautés matérielles de ce qui ne vit pas? N'est-ce pas là un excès de doctrine, et ne devons-nous pas craindre de révolter le bon sens ou de scandaliser certains sages, en disant qu'il y a de l'àme jusque dans les pierres?
Ne considérons ici que les corps sans vie universellement admirés comme beaux. Nous trouverons peutêtre que leur beauté s'explique, ainsi que celle des précédents êtres, par l'action puissante et ordonnée de la force, ou de plusieurs forces.
Parmi les corps solides, nous admirons les rhomboèdres que l'on obtient en frappant avec un marteau un fragment de spath d'Islande; nous admirons le diamant et l'or ; nous admirons certaines montagnes ; nous admirons la beauté éblouissante du soleil, la beauté plus modeste de la lune, et celle de tous les astres.
Parmi les corps liquides, l'eau limpide, tranquille ou courante, ou suspendue en gouttes aux feuilles et aux fleurs, nous paraît belle et digne d'admiration.
Parmi les corps gazeux, nous admirons la flamme vive du gaz éthylène ou oléfiant, la flamme pourpre du cyanogène, etc.
Enfin, parmi les fluides impondérables, nous trouvons belle l'étincelle électrique, soit qu'elle sillonne la nue, soit qu'elle brille concentrée en un foyer permanent formé par l'art du physicien.
Or, qu'il y ait des forces dans tous ces corps, et des forces agissantes, les physiciens n'en doutent pas. Écoutons et enregistrons sur ce point l'aveu de la science :
« Les corps, dit M. Pouiilet1, n'auraient aucune des propriétés dont ils jouissent, si les éléments de la matière étaient libres et indépendants: il n'y aurait alors ni solides, ni liquides, ni gaz; le globe entier de la terre ne serait qu'un immense monceau de poussière, sans liaison, sans consistance, chaque parcelle opposant seulement son impénétrabilité à la parcelle voisine. Les éléments de la matière sont donc enchaînés par des actions mutuelles, par des forces attractives et répulsives qui s'exercent incessamment pour les maintenir dans de certaines limites de dislance, pour déterminer la forme, la structure et la constitution des corps. Ces forces sont les actions moléculaires... Le caractère des corps solides est donc dans la stabilité de leurs molécules: celui des liquides, dans leur mobilité relative; celui des gaz, dans leur expansibilité 2. »
Reste à savoir si ces forces actives sont matérielles
1 Notions générales de physique et de météoroloqie, par M. Pouiilet, deuxième édition, Paris, 1853, p. 28.
- On pourrait croire qu'à l'heure qu'il est, en 1870, et après tant de progrès extraordinaires, la science a réussi à se passer de la notion métaphysique de force active. On se tromperait. I>eaucoup de savants reconnaissent franchement aujourd'hui l'existence dans l'atome de certaines forces physiques et chimiques. D'autres sont obligés de parler et surtout de raisonner comme s'ils les admettaient. Quant à la théorie mécanique, qui prétend expliquer tous les phénomènes de la nature par des mouvements, elle a obtenu un grand succès. Cependant, l'enthousiasme qu'elle a excité commence à se refroidir, et les difficultés insurmontables qu'elle soulève paraissent de plus en plus. (Voyez, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juin 1869, notre étude sur l'Atome et l'Esprit, et dans la Revue des Cours littéraires du 7 mai 1870, une leçon sur la nouvelle Philosophie scientifique.)
ou immatérielles. Les physiciens n'ont pas à se poser cette question. La métaphysique se la pose. Bien plus, elle la résout. Leihniz déclare que ces forces sont des nomades, c'est-à-dire des substances essentiellement simples. Leibniz a-t-il raison? Pour notre part, nous avons heau faire, notre raison se refuse absolument à comprendre qu'une force active soit composée. En effet, qu'elle le soit, et aussi peu que possible : par exemple, de deux éléments sans plus; puisque ces éléments de la force sont deux, ils sont distincts. Cela posé, de deux choses l'une : ou bien toute la force réside dans l'un des deux éléments, et, dans ce cas, le second élément n'est pas partie intégrante de la force; ou bien la force réside à la fois dans les deux éléments, et, dans ce cas, les éléments sont distincts : il y a deux forces actives distinctes et non plus une seule. Dans l'un comme dans l'autre cas, la force est nécessairement immatérielle. Que si vous supposez l'un des deux éléments multiple à son tour et divisible en deux, le même raisonnement reparait et ramène la même conséquence. Toute force active est donc simple, indivisible et immatérielle.
Il y a donc dans la matière des forces actives et immatérielles. Il y a de l'ordre aussi, puisque les corps sont soumis à des lois constantes. Mais l'action de ces forces n'est pas également puissante dans tous les corps; l'ordre suivant lequel ces forces agissent n'est pas dans tous les corps, également riche, varié, harmonieux, ni également manifesté. Et c'est a leurs degrés divers de puissance active, d'ordre interne et
d'ordre manifesté, que nous mesurons la beauté des corps inanimés.
Les corps solides inanimés ne sentent, ne pensent, et ne se meuvent pas eux-mêmes ; il ne croissent, ni ne se propagent, ni ne décroissent, ni ne se développent en sens divers sur place, comme la plante. En quoi donc consiste leur puissance? Uniquement dans la résistance qu'ils opposent aux forces extérieures. Plus leurs parties adhèrent énergiquement les unes aux autres, plus il faut de force pour en détruire la cohésion, plus nous les estimons solides et forts; mais ce qui prouve une fois de plus que la puissance ne suffit pas à constituer la beauté, c'est que le fer, par exemple, est très-résistant et très-fort, sans être un beau métal pour cela, l'ne autre condition est donc nécessaire. Vainement les forces d'un corps, par leur action puissante, constituent et maintiennent la forme de ce corps, la beauté n'y est pas. ou n'y est que très-petite, si la forme naturelle et primitive, ou si la forme des parties séparées par la division n'a pas celte unité variée, cette variété harmonieuse, cette régularité géométrique en un mol, qui est aux yeux de la raison Tordre même de la matière solide. Enfin, si la forme existe ordonnée et régulière, si elle se maintient dans les parties du tout une fois brisé, le corps a de la beaulé ; mais il en a bien davantage, lorsque par la vivacité de la couleur celte forme s'exprime et éclate tout entière, jusque dans ses lignes les plus ténues et dans ses moindres détails.
Ainsi, action puissante des forces internes, ordre
de cette action, c'est-à-dire unité variée ou régularité de la forme, et, en dernier lieu, couleur lumineuse manifestant la forme el par la forme la force, tels sont les trois caractères de la beauté des corps solides. Tels sont aussi les trois caractères que l'observation reconnaît et constate dans les corps généralement admirés comme beaux.
Le spath d'Islande a par lui-même, dans la nature, une forme régulière qu'il garde en vertu de ses forces actives internes ; c'est un hexaèdre régulier dont les deux bases sont des losanges ou rhombes égaux. De plus, sa couleur, quoique peu éclatante, rend sa forme très-visible. Voilà un cristal que tout le monde trouve beau, et dont la beauté se ramène évidemment it l'action puissante des forces réalisant un ordre riche et manifeste. Frappez ce cristal avec un marteau; il se divisera, mais chacune de ses parties sera encore un rhomboèdre semblable au premier; et si vous répétez l'expérience, vous rencontrerez toujours la même force agissant avec la même puissance, le même ordre géométrique, et reproduisant constamment les mêmes rhomboèdres de plus en plus petits, mais toujours réguliers.
Le diamant est l'objet de l'admiration universelle. Cependant, brut, vous ne lui accorderiez pas un regard. Mais lorsque le lapidaire l'a péniblement taillé, lorsqu'il lui a donné des formes régulières, le diamant garde invariablement ces formes. C'est sa dureté, c'est-à-dire sa force interne de résistance qui lui conserve ses faces si nettes et ses arêtes si fines. Mais ce qui ajoute infiniment à sa beauté, c'est que par son t. i. u23
pouvoir de réfracter et de réfléchir la lumière, il jette des feux brillants et mobiles qui expriment sa forme avec splendeur, et qui fout l'illusion d'une vie dans la pierre.
Une pépite d'or n'a que des formes confuses. Fondu et travaillé, l'or est susceptible de revêtir les formes les plus variées et les plus parfaites. Quand il a revêtu ces formes, il les garde en vertu de sa force de résistance et de la cohésion de ses molécules. De plus, sa blonde couleur est superbe; des couleurs du prisme, il absorbe toutes celles qui ne sont pas le jaune, et ne réfléchit que celle qui, par son éclat et sa chaude énergie, ressemble le plus à celle du soleil . Donc sa force est grande, sa forme empruntée est conservée par sa force, et sa couleur manifeste à la fois sa forme et sa force. De la toute sa beauté.
Venons-en à des corps plus grands et plus bruts. Toutes les montagnes ne sont pas également belles. La masse de ces corps n'est pas toujours, ou plutôt n'est jamais un titre suffisant à notre admiration. Il est des voyageurs auxquels le Pentélique semble incontestablement plus beau que l'Hymette; d'autres rient de cette distinction; laissons-les rire; cela est plus aisé que de penser, mais ne résout aucune question. Assurément le Pentélique et l'Hymette n'ont été construits que par des forces singulièrement puissantes, et ce sont des forces très-puissantes qui les maintiennent tels qu'ils sont depuis tant de siècles. L'action de forces très-puissantes parait donc dans l'un et dans l'autre. Mais où réside la différence, c'est que, tandis que la masse de l'Hymette est lourde et
confuse, privée de cime, et dessinant des contours indécis, au contraire, la forme du Pentélique manifeste sa force harmonieuse avec plus de couleur et de charme, et que les teintes rousses des flancs décharnés de riïymelle n'éveillent que des idées de dévastation et de stérilité. Pour décorer et animer un peu ce colosse gisant, informe et nu, il ne fout rien moins que la vaillante lumière du midi, ou que la prestigieuse magie du soleil couchant, transformant ces roches désolées en immenses et ravissantes améthystes.
Mais levons la tète, et d'un rapide coup d'œil considérons le soleil lui-même. D'où cet astre tire-t-il sa beauté, plus grande cent fois que celle des autres astres et des autres corps inanimés? Comptons ses forces. A ne le prendre qu'en lui-même, il a la force de planer dans l'espace infini sans support et sans chute ; il a la force de retenir toutes ses parties autour de son centre et de conserver invariable sa forme sphérique, de toutes les formes matérielles la plus parfaite; il a la force d'éclairer sa forme d'une lumière incomparable, une par sa couleur, variée par l'infinie multitude de ses rayons, harmonieuse par la direction symétrique de ses rayons qui, partant tous du centre, ne se coupent ni ne se mêlent en aucun point : et cette lumière, il ne la tient, après Dieu, que de lui-même. Voilà déjà la force agissant, s'ordonnant et se manifestant avec une puissance magique. Mais ce n'est pas assez. Au soleil, comme à un aimant prodigieux, sont suspendues les planètes qu'il attire et repousse à la fois, qu'il maintient ii leurs distances respectives, et
5o6 DEUXIÈME PAHTIE.
dont il compose, par l'ascendant de sa force dominatrice, un concert harmonieux, un chœur d'astres fraternels, exécutant sans heurt, sans désordre, leur course périodique. Ces astres, il les éclaire de sa splendeur; il éclaire et échauffe le notre, et sur le notre, toutes ses forces agissent avec puissance et mesure, de façon à produire l'action des forces physiologiques et fécondes, à manifester toutes les formes et à rendre visibles et brillantes toutes les expressions diverses de la vie physique et morale : puissance immense et immensément ordonnée ; puissance immensément helle, et pointant moins belle que le dernier d'entre les hommes, parce que, privée du rayon divin de la liberté, elle ne peut ni se tromper jamais, ni jamais mieux faire.
Dépouillée de rayons, ne brillant que d'une lumière empruntée, souvent cachée en partie par l'ombre de la terre, la lune est moins belle (pie le soleil. Mais elle a, elle aussi, sa force d'équilibre et de mou veinent ; elle a sa forme régulière et moins dangereuse à contempler ; elle a son doux éclat que nos yeux saluent toujours avec joie, et qui nous donne des plaisirs tranquilles. Les autres astres, lancés dans l'espace, plus ou moins étincelants, plus ou moins visibles, plus ou moins errants, nous sont un spectacle toujours nouveau et toujours admirable, parce qu'ils composent, par leur réunion, un ensemble de forces puissantes et ordonnées, rassemblées selon les lois de la plus savante harmonie ; et celui-là est bien à plaindre qui, à l'aspect de cette œuvre qui décèle tant de puissance el de raison, ne conçoit pas l'ouvrier
sublime de cette merveille, et ne tombe pas à genoux pour l'adorer.
La laideur, dans les corps solides inanimés, n'est que l'absence des précédents caractères ou leur présence à un degré si faible, qu'il en devient insaisissable. Quiconque a gardé son bon sens accorde, sans discussion, que la boue est laide, et, quoique vaguement, il sait pourquoi. A coup sûr des forces se cachent sous ce tas de matières confondues. Mais ces forces n'agissent pas ou agissent sans aucune puissance. Là, aucune solidité, aucune résistance : rien qui se tienne ou demeure. De forme, il n'y en a pas ; et si cette ordure reçoit une empreinte d'un pied qui passe, cette empreinte disparaît bientôt ou sous le poids même de la masse flasque, ou sous la pression d'un autre pied. Enfui, les plus riches rayons du soleil, et les plus enflammés, ne tombent là-dessus que pour s'y éteindre, et n'éclairent, dans tous les cas, rien qui ressemble à un ordre quelconque.
Entre les corps liquides, l'eau est le plus abondant et celui dont les beautés sont le plus admirées. Les molécules de l'eau sont fort mobiles : cependant elles ne laissent pas d'avoir une force réelle de cohésion, Cette force cachée, retenant ensemble les parties fugitives du liquide, en fait parfois un tout qu'elle sculpte, en quelque façon, et auquel, de concert avec la pesanteur, elle donne un modelé charmant. Une goutte de rosée suspendue aux lèvres épanouies d'une rose y adhère par un imperceptible lien, et ce lien est assez fort pour que la perle transparente se balance là sans tomber jusqu'au moment où un baiser plus chaud du
soleil viendra l'aspirer. Et pendant tout ce temps sa forme est ovale, régulière et vivement manifestée par mille petits éclairs. L'eau pure d'un lac immobile est belle par cette même force d'adhérence qui en fait un tout parfaitement un où ne parait pas la moindre solution de continuité. Elle est belle encore parla nettefé avec laquelle elle suit et dessine les contours sinueux des rives. Elle est belle surtout parce que, réfléchissant avec une puissante fidélité le ciel et le paysage d'alentour, elle répète et redouble les beautés de la nature, agrandissant ainsi et multipliant à nos yeux les spectacles toujours aimés de la vie physique.
L'eau courante ou agitée par le vont n'offre pas ces tableaux à nos regards : mais elle a deux des plus frappantes apparences de la vie, le mouvement et le bruit. Séduits par son activité^ multiple et infatigable, facilement attentifs aux mille notes de sa voix tantôt aiguë, tantôt grave, tantôt tonnante et terrible, nonseulement nous attribuons à l'eau elle-même sa mobilité dont la pesanteur est la cause, mais encore nous lui prêtons volontiers une âme semblable à la notre : nous disons que la source chante dans son bassin sonore; que le ruisseau sourit, babille, murmure; que le fleuve gronde : que le torrent mugit : que la mer se courrouce et que, dans sa fureur, elle menace le ciel : moins spiritualistes et plus épris de la forme plastique, nous glisserions sur la pente que suivit l'imagination grecque, et moitié poètes, moitié' dupes. complices heureux de notre erreur, nous peuplerions sans effort ces claires ondes de naïades blanches voilées de leur seule beauté, de blondes reines des
mers voguant sur des conques nacrées, de tritons chevelus, aux yeux glauques, aux membres athlétiques, roulant sur les vagues leurs queues de dauphins, et faisant cortège à tout une dynastie de divinités ruisselantes. Erreur, fiction, rêve, sans doute; mais fiction favorable aux beaux-arts ; rêve désormais reconnu pour rêve ; erreur enfin moins dangereuse peut-être que celle qui fait de chaque vague des mers une parcelle et comme une palpitation de la substance divine elle-même.
Souvent invisibles, les gaz sont dilatables, pondérables, inflammables aussi quelquefois. Nous admirons déjà leur active énergie, lorsque la science nous en montre et nous en explique les effets. Cependant, cette admiration est plus vive, plus sentie, je dirais plus esthétique, lorsqu'un corps gazeux se manifeste et s'exprime par une forme visible. Le feu qui brûle dans l'âtre ne nous réchauffe pas seulement, il nous est une société et un spectacle. Ces belles flammes qui captivent nos regards, et que nous ne nous lassons pas d'admirer, ces formes blanches, rouges, bleues, violettes, orangées, qui jaillissent du brasier pétillant, qui montent en pyramides, s'enroulent en spirales, s'allongent en fer de lance, rampent, glissent, lèchent le bois comme des langues souples de monstres cachés, ce sont des forces agissant puissamment selon les lois constantes du calorique et de la pesanteur.
Quant aux fluides impondérables, qui ne les a pas admirés? C'est une belle force, encore qu'invisible, que celle qui dirige vers le pôle l'aiguille du compas des marins. C'est une belle force, singulièrement ac-
tive et merveilleusement ordonnée, que eelie qui en quelques secondes porte sur son aile notre pensée au delà des mers. C'est une force, belle jusqu'au sublime, que celle qui, pendant l'orage, trace sur le ciel noir son zigzag enflammé, avec une soudaineté terrible. Force ordonnée encore celle-là, quoiqu'elle nous trouble, puisque les phénomènes qui la révèlent obéissent à l'empire de lois invariables, dont la science seule pose la formule, mais dont le simple bon sens connaît la stabilité.
Ainsi toutes les beautés de la nature inanimée sont des forces actives et puissantes à des degrés divers, ordonnées dans leur action, ordonnées dans leur expression, et d'autant plus belles qu'elles sont plus actives, plus puissantes et plus richement ordonnées. Os forces, nous les admirons, nous les proclamons belles et immatérielles en elles-mêmes ; mais nous ne les exaltons pas. Nous les savons inférieures à la plante dont les actions sont celles d'un être organisé et vivant, susceptible d'accroissement et capable de se reproduire: nous les savons inférieures à l'animal en qui se rencontrent la locomotion, la sensibilité, beaucoup d'instinct et quelque intelligence; nous les savons surtout inférieures à l'homme libre, perfectible, raisonnable, connaissant, lui, son propre idéal et y marchant comme et quand il le veut. Nous les savons surtout inférieures à Dieu et distinctes de lui autant que le fini le plus fini esl distinct de l'infini lui-même.
Mais rien n'est isolé dans la nature : chaque être particulier esl place au milieu d'autres êtres qui for-
ment groupe avec lui. Or, ces groupes d' êtres, c'està-dire de forces, sont beaux aux mêmes conditions que chaque force particulière prise séparément. La beauté d'un groupe de forces naturelles s'explique par la puissance et par l'ordre du tout et des parties, par l'unité et la variété de l'ensemble, par la diversité, la proportion, la convenance réciproque et l'harmonie des détails. Le désert étendant à perte de vue ses plaines de sable brûlant a une grandeur imposante : mais il est plutôt sublime que beau, parce que l'ordre y disparait dans l'immensité et que la variété de la vie en est absente. La pleine mer a le même caractère, quoique la puissance y paraisse davantage dans le mouvement des vagues dont le repos n'est jamais qu'une moindre agitation. Les pins et les genêts épineux répandent sur les landes quelque variété et quelque vie ; mais cette variété est uniforme, cette vie est maigre ; l'une et l'autre n'ont de beauté que celle de la tristesse et de la mélancolie. D'autre part, un frais bocage, abrité par une colline, au fond d'une vallée, et égayé par le murmure d'un petit ruisseau, réunit des forces naturelles variées et riantes ; mais la puissance y manque, et il n'est que joli. Autres sont les beautés célèbres de la nature que recherchent et admirent les amis des merveilles incontestées ; autres les spectacles qui attirent les regards du monde entier. Celui qui, du haut de Saint-Pierre de Rome, dirige sa vue vers le sud, du coté d'Albano, par delà les collines qui portent la ville sainte, aperçoit devant lui la plaine fuyant vers les marais pontins : à sa gauche et au-dessus des collines de Tivoli, la ligne de
l'Apennin; à sa droite la mer. C'est là un ensemble vraiment beau par la vaste harmonie qui y réunit les trois plus grandes formes de la nature terrestre, la montagne, la plaine et la mer. Mais au couchant, la mer s'allonge vide, sans îles, nue et plate comme la surface d'un inétal poli : au midi, la plaine se déploie jaune, aride, malsaine, sillonnée par des aqueducs rompus, parsemée de ruines; à Test, l'Apennin borde l'horizon de sa masse rude et sombre. L'âme admire ce tableau grandiose; mais elle se sent oppressée en face de cette nature sévère où la variété est froide, l'harmonie4 morne, et où le sol, couvert des cendres infécondes du passé, ne s'échauffe des. rayons d'un soleil puissant que pour produire, au lieu de l'abondance et de la vie, des miasmes mortels.
A Naples, sur ces champs phlégréens, tout gonflés de tempêtes souterraines, la nature est belle d'une autre beauté; mais cette beauté se ramène encore à la puissance et à l'harmonie des forces physiques : seulement c'est une composition différente d'éléments et, qu'on nous permette le mot, une autre architecture. Parvenu sur le sommet du Vésuve et au pied du cône qui forme la bouche du cratère, il m'a élé donné d'assister au plus magnifique concert des puissances physiques les plus diverses. Le volcan en fureur vomissait à intervalles rapprochés, avec un fracas formidable, sa charge enflammée qui retombait en grêle de pierres ; à son flanc, une large ouverture livrait passage à un ruisseau de lave incandescente aux flots sanglants, lourds, inégaux, traînant sur leur dos des scories accumulées; quand ce tonnerre se taisait, on
n'entendait plus que le souffle d'un vent froid sous lequel tourbillonnaient les flocons d'une neige épaisse. Au loin, sur la ville, le soleil étincelait ; le golfe illuminé de ses feux arrondissait gracieusement la courbe de son rivage ; les îles bleues lui souriaient de loin ; et les balancelles, l'aile tendue, rasaient la mer tranquille, semblables à des goélands. Profondément ému, je contemplais en silence cette scène spiendide. En de pareils moments, on ne réfléchit pas : l'âme éblouie ne peut guère que sentir le charme supérieur qui l'envahit, et dont la cause précise lui échappe. Mais, cherchant aujourd'hui le secret de mon admiration d'alors, serais-je trop loin de la vérité en disant que le spectacle auquel j'eus le privilège d'assister était beau par l'action puissante, simultanée, harmonieuse, ordonnée et énergiquement manifestée du feu, de la neige, du vent, du soleil, du ciel, de la terre, en un mot de toutes les forces de la nature physique?
Mais c'est assez parler de la beauté créée. Recueillons-nous maintenant avec piété ; fermons les yeux et les oreilles. Plaçons-nous en esprit en face de la beauté éternelle et incréée. Aurions-nous ce bonheur que notre définition de la beauté s'appliquât rigoureusement à la beauté elle-même, à la beauté parfaite? Aurions-nous ce malheur que la beauté, telle que nous l'avons comprise, ne fut pas, à son degré suprême, identique à la première beauté?