CHAPITRE VI
Poésie.
Vérification des principes du beau par les beautés de la poésie. Vue générale de la poésie : ses forces expressives; combien supérieures à celles des autres arts. La poésie agrandit la nature ; elle agrandit le langage : comment ? Différence entre la poésie et la versiflcation. — Examen des prineipsax chefg-d'œnvre de la poésie.-* Poésie épique : VlUade.^ Poésie lyrique: David, Piudare, Sapho. — Poésie dramatique: Eschyle, Sophocle^ Euripide. ' ~ Drame moderne : Shakspeare. — Tragédie moderne : Corneille et Racine. — CSomédie : Aristophane et Molière. -*• Batire ; esthétique de la satire; sources oii la satire puise ses beautés. — Fable : La Fontaine. — Roman : en quoi il appartient à la poésie. Sa définition. — 11 n'y a pas de type achevé du roman. — Examen des romans les plus connus ou les plus admirés. M"« deLafayette, M^'« de Scudéry, Daniel de Foé, Cervantes, Bernardin de Saint-Pierre et son Paul et Virginie, Visiter Scott et Ivanhoè. — Romans sans idéal : Jacques le Fataliste, de Diderot. Le réalisme à la fois pratiqué et condamné par Diderot. — Fin de Texamen delà poésie.
La poésie est le premier des arts : elle a des forces expressives plus grandes, plus nombreuses, plus variées, plus flexibles que la sculpture, la peinture et la musique. Si donc notre théorie du beau est vraie, la poésie devra la confirmer plus pleinement encore que la musique et que les arts du dessin.
Rappelons ici ce qui a été déjà établi : que Tobjet de l'art est la belle interprétation de la belle âme ou de la belle force, et que le but de l'art est d'élever et d'embellir l'âme de l'homme en la délectant par la contemplation du beau. Mieux que tous les autres
arts, la poésie réalise cet objet et atteint ce but. Elle est par excellence l'expression puissante et ordonnée de l'âme et de la force puissantes et ordonuées; elle est par excellence la puissance qui élève et règle l'âme par la délectation que procure le beau.
L'instrument de la poésie, c'est la parole ou le langage articulé ; et des signes expressifs dont l'art se sert, il n'en est aucun qui traduise l'âme au même degré que la parole. La parole porte au dehors l'âme tout entière. Non-seulement elle exprime le sentiment, mais elle le précise, elle en détermine les formes et les nuances ; elle en marque la naissance, les développements successifs, les décroissements et les recrudescences, les abattements et les violences. Non-seulement elle exprime l'action sous tous ses aspects, mais elle en reflète, comme un miroir fidèle, tous les progrès et tous les effets. Non-seulement elle traduit la pensée, mais, en vertu de sa puissance d'analyse, elle la décompose jusque dans ses derniers éléments, sans toutefois en altérer l'unité. Ne pouvant parler aux yeux, elle s'adresse à l'imagination et lui présente des spectacles que la vue n'embrasserait jamais. Elle rit, elle pleure, elle dessine, elle peint, elle décrit, elle énumère, elle raisonne. Tel est l'incomparable organe de la poésie. Au moyen de cet instrument, elle fait passer dans ses œuvres le visible et l'invisible, l'âme et la matière, le fini et ce qui est sans bornes, l'univers et Dieu.
Voilà la puissance dont la poésie dispose. Voyons comment elle en use. La parole peut tout dire : cepen-
dant la poésie ne dit pas tout. Elle veut bien être vraie; bien plus, elle le doit; mais elle se sert de la vérité selon son génie propre. La chronique raconte, enregistre tous les faits et gestes d'un roi : c'est sa façon d'être exacte et vraie; l'histoire rapporte les grands événements de la vie des nations, puis elle en tire certaines conséquences et auissi certaines lois : c'est une autre façon d'être dans la vérité et dans TeXactitude; la science démontre, analyse, dissèque, observe ; dans les phénomènes et dans les individus scrupuleusement étudiés, elle cherche la loi qui régit leur existence, et cette loi est encore de la vérité; l'orateur essaye de prouver que l'intérêt de l'Etat est dans la paix ou dans la guerre, ou dans quelque grande mesure administrative; ou bien que l'accusé est innocent; et s'il y réussit, il pense avoir fait triompher la vérité. L'objet de la poésie est-il d'exprimer l'une de ces vérités diverses ou toutes ces vérités à la fois ? Non, car la poésie n'est ni la chronique, ni l'histoire, ni la science, ni l'éloquence. La poésie n'exprime qu'une seule vérité, la vérité idéale, c'est-à-dire l'âme ou la force arrivée par la puissance et l'ordre à ce degré d'éclat qui est la beauté. Le poète ne rencontre dans la nature ni cette vérité idéale, ni les formes qui l'expriment : il les conçoit. Cette conception est donc une sorte de création,etdelà le nom de créateur ou poète, Holt^tioç. Toutefois cette vérité, c'est en prenant la réalité et la vie pour point de départ que le poète s'élève à la concevoir, car c'est la vérité même de la vie, celle que réaliserait la vie si elle remplissait sa mesure. Aussi rien
SOS TROISdWE PARTIE.
de plus réel, rien de plus naturel, rien de plus vivant que la vérité idéale.
Voilà pourquoi, mécontente de ce qu'elle trouve dans la nature ou dans Thistoire, la poésie agrandit tout oe qu'elle représente au moyen de la puissance et de l'ordre. Si c'est un sentiment qu'elle exprime, elle y met une chaleur et une force supérieures, et le rend conforme à l'ordre moral, ou bien l'y ramène tôt ou tard; si c'est une action, elle y met, avec plus d'énergie, plus de variété, et la soumet à l'unité d un but poursuivi et atteint; si c'est une pensée, elle s'efforce de lui donner des ailes et de l'élever à cette hauteur où elle s'éclairera des rayons de la vérité ellemême «
La poésie agrandit tous les caractères ; entre ses mains le brave devient vaillant, le prudent devient sage, le disert devient éloquent, le guerrier un héros, le héros un demi-dieu. Les femmes des poètes grecs sont belles comme des déesses; celles des poètes chrétiens parfaites comme des anges. Voilà pour la puissance. Mais ces caractères agrandis, la poésie les soumet à la loi de l'ordre : tant qu'ils sont en scène, elle les veut semblables à eux-mêmes, et divers seulement dans les limites et les habitudes de leur humeur et de leur nature propre. Est-ce à dire qu'elle ne crée que des caractères sans défauts? Non: ils ne seraient plus vrais; mais tout en les faisant peccables et pécheurs, comme le sont les hommes, elle s'arrange de telle sorte que leurs qualités soient plus évidentes que leurs vices, ou qu'ils maudissent eux-mêmes leurs égarements, et
qu'en fin de compte Tordre ait raison, sinon dans les actes mêmes du personnage, au morns dans Tesprit du lecteur ou du spectateur.
Mais rhomme n'est pas seul ici-bas. Il naît, vit et meurt au milieu de ses semblables, et c'est en face ou à rencontre du caractère de ceux qui l'entourent que son caractère se déploie. Ainsi, dans la nature ou dans la vérité, les caractères vont par groupes; ces groupes, la poésie s'en empare et en exprime la vie complexe; mais elle les traite comme elle a traité l'individu , c'est-à-dire qu'elle les idéalise et leur impose le joug de l'ordre. Dans ses groupes, elle réunit des hommes meilleurs qu'ils ne le sont de coutume ; mais elle ne compose pas ses groupes seulement de bons et grands caractères : ce ne serait plus vrai ; ni seulement de mauvais : ce ne serait que laid; or, c'est à l'expression du beau qu'elle aspire. La poésie admet donc les caractères méchants et laids, mais en plus petit nombre que les beaux, et en les elSaçant dans l'ombre; à moins que le très-prochain voisinage de ces basses natures ne contribue efficacement à rehausser la grandeur des autres. Ce n'est pas tout : elle rattache les personnages d'un même groupe par des liens si serrés, elle les mêle si bien les uns aux autres que tous paraissent emportés comme un seul et même être dans un seul et même mouvement. Par là elle obtient l'unité et l'harmonie. Enfin, sans abonder en sèches maximes de morale, elle s'y prend avec une habileté si consommée que, soit que les méchants qu'elle a groupés entre eux ou avec les bons soient vaincus dans le poëme ou
qu'ils y soient vainqueurs, peu importe, ce sont toujours les bons ou ceux qui savent le redevenir qui obtiennent exclusivement nos sympathies et notre admiration.
Tous ces personnages agissent, et avec puissance ; il le faut pour qu'ils soient beaux, chacun dans toute sa mesure. En agissant ensemble, ils produisent des événements, des actions, des épisodes. Ces événements, ces situations, ces épisodes, la poésie les veut grands, pour qu'ils soient dignes des caractères qui y figurent. Puis, elle les fait tous conspirer à une fin commune, à un même dénoûment. Elle en forme un seul événement, un seul tout, continu dans son développement, et de parties tellement connexes qu'un seul fait n'en puisse être ôté sans que l'unité soit brisée. Toujours, que soi^ œuvre soit étendue ou qu'elle soit de courte haleine, la poésie y met l'unité, la proportion, l'harmonie ; toujours son œuvre est un être qui a un commencement,un milieu, une fin ; une sorte d'animal vivant plus ou moins, mais fournissant une existence complète.
Nous avons dit que la poésie peint au moyen des mots. Sans aucun doute, elle peint les corps, les âmes, la nature : mais elle se souvient que ses couleurs n'ont d'autre fond que la mémoire, d'autre fixité que celle des paroles ailées et fugitives. En conséquence, elle peint brièvement; et comme elle ne peut employer que quelques traits, elle les choisit essentiels, parlants, frappants, indélébiles. Elle fuit donc les longs portraits et les descriptions sans fin, qui s'eflEacent dans l'esprit
à mesure qu'ils se déroulent. Quant à la nature, c'est un cadre où elle place l'homnie, et elle fait ses cadres à la mesure de ses tableaux. D'ailleurs, la poésie a an moyen de rendre plus saisissants les portraits et. les descriptions, et de les retenir en présence de l'esprit sans trop les prolonger : c'est de redoubler l'image en montrant l'objet une seconde fois dans un autre objet qui lui est semblable, par la comparaison proprement dite ou par la comparaison abrégée qu'on nomme métaphore. On n'a pas assez compris le rôle de la métaphore et de la comparaison, lorsqu'on n'y a vu que des ornements : ces figures sont, pour la poésie, des forces expressives et pittoresques de la plus réelle utilité; ce sont encore des procédés dont elle use avec succès pour agrandir les* caractères des personnages et amplifier les aspects des choses.
Quand, au lieu d'exalter les vertus, la poésie blâme et châtie les vices, elle agrandit encore, elle idéalise encore par la puissance et par l'ordre. Il lui faut des adversaires et des victimes dignes d'elle. Elle s'attaque donc aux grands vices, ou aux vices des grands, ou aux vices de ces êtres grands par le nombre, qui s'appellent des peuples. Elle réunit dans un même individu et sur un seul visage les traits du même vice, épars dans la réalité. Si elle descend à railler de petits travers, elle les place dans tout leur jour, et les anime de tout le mouvement de la vie. Mais ici, plus que jamais, il faut que l'ordre ait raison. La poésie oppose donc au langage de la folie et du vice le langage du bon sens et de la vertu; mais ce n'est pas assez : elle
206 TRoissiaiE partie.
fait tomber le vice dans les pièges qu'il avait luimême tendus; elle montre la force puissante pour le mal, manquant son but et se blessant de ses propres armes, non pas au point d'en mourir, mais au point d'en recevoir la saignante égratignure du ridicule. Plus audacieuse et plus terrible, parce qu'elle parle directement au nom de la justice outragée, la satire représente le vice dans toute sa laideur, mais en même temps elle le déchire de son fouet. Que l'on regarde de près, que Ton cherche bien, on reconnaîtra que dans tout poëme digne de ce nom, d'une manière apparente ou cachée, directe ou indirecte, l'ordre a toujours le dessus.
Non-seulement la poésie agrandit la puissance et l'ordre des idées, des sentiments, des actions, des âmes et des choses, des événements et des situations, des portraits et des images; elle agrandit encore la puissance et l'ordre delà parole humaine. Du langage ordinaire, elle ne retient que la plus pure matière, et à cette matière elle imprime une forme éclatante, puissante, expressive au plus haut degré. Le vers existe, comme la musique, et comme la musique est accepté en vertu du droit qu'a l'idéal de se créer à lui-même des formes idéales. C'est une musique qui tient le milieu entre la parole ordinaire et le chant. Le vers agrandit la parole par l'accent, la cadence et la césure qui font monter, descendre et slarrêter la voix. Il soumet les mots à un ordre régulier au moyen de la mesure, du rhythme, de la strophe, du refrain, des accouplements de mesures variées; et à tous ces effets
il ajoute, dans certames langues, Teffet de la rime. Ainsi resserrée dans les fermes limites du vers, la yoix humaine retentit comme au sortir d'un instrument de métal, frappe d'xm coup plus sûr roreille et la pensée, et laisse d'elle-même dans la mémoire un éoho du** rable. -
Mais des idées plates, des sentiments vulgaires, des détails techniques s'enveloppent en vain de ce riche yêtement Sous lample draperie se devine la mai* greur ou le vide. Levers n'est donc pas plus à lui seul la poésie que l'habit n'est l'homme. Quelquefois môme le poëte se contente d'une prose brillante et nombréf qu'élèvent assez haut le souffle de l'inspiration et la grandeur des^ images, Platon est poëte en prose; De*lille est prosaïque en vers. La prose est la forme na^ turelle du roman; et cependant, quoique distinct de tous les genres de poëmes, le roman doit contenir une part notable d'idéal, sous peine de n'exciter nul intérêt et de n'avoir aucun caractère. Si le romancier n'est que le greffier de la vie de tous les jours, j'aime mieux la vie elle-même, qui est vivante et où je ne regarde que ce qui me touche. Le romancier est donc tenu d'être un peu pûëte; mais il peut l'être sans écrire en vers.
Ainsi, quelque divers qu'ils soient, et quelles que soient les convenances d'étendue, de temps, de lieu, d'appareil extérieur auxquelles chacun est astreint par sa nature propre, tous les genres de poésie se proposent d'exprimer la beauté idéale, et tous, pour y parvenir, agrandissent par la puissance et par l'ordre d'abord Tâme et la force, puis ia parole, expression
208 TROISEfilEE PARUE.
de rftme et de la force. Une vue d'ensemble Tient de nous rapprendre; l'examen analytique des grands chefs-d'œuvre de la poésie adièvera de nous en con* vaincre. Nous tâcherons d'être bref sans èire sec et de tenir le milieu entre la métaphysique et le cours de littérature.
Commençons par le poème épique, et prenons ï Iliade qui en est le modèle achevé. Tous les principes de la science du beau que la raison nous a paru poser comme évidents, Homère les a appliqués dans toute leur rigueur, guidé par un instinct de génie le plus sûr qui fut jamais.
Il y a dans la grande épopée grecque des dieux et des déesses, des héros et des héroïnes : tous ont un caractère admirablement dessiné, un caractère à la fois plein de vie et idéalement beau.
Parlons d'abord des dieux et des déesses. A ce sujet, une première remarque doit être faite : c'est qu'il n'y a pas, à proprement parler, de merveilleux dans V Iliade; il n'y a que du surnaturel. Le merveilleux, c'est le surnaturel auquel le poète ne croit pas, et qu'il n'emploie que comme machine de théâtre. Ce merveilleux est toujours froid et factice, quel que soit l'art du poète. Le vrai merveilleux n'est autre chose qu'une croyance religieuse, La foi est au fond : elle l'anime et le vivifie. Les dieux d'Homère sont vivants, parce que Homère est un croyant sincère et qu'il est dupe de ses dieux.
Homère n'invente donc pas ses dieux : il n'en a pas besoin, et il n'eût pas osé. Mais l'élasticité des mythes
et le vague où les traditions diverses laissaient encore de son temps flotter les dogmes, lui permettaient de choisir dans chaque caractère divin les traits les plus propres à composer, par leur réunion, un type à la fois religieux et poétique. Dans les mythes sacerdotaux, Jupiter était d'une part le fils de TEther, un fils du Ciel, une puissance élémentaire en un mot*, et de l'autre, une puissance protectrice des cités, un être intellectuel et moral. De cette conception Homère néglige le côté purement physique et ne conserve que la puissance par laquelle Jupiter règne sur les dieux, sur les hommes et sur les éléments. A cette puissance il joint la bontés et entre ses mains Jupiter devient un Dieu non point infini, non point parfait, mais grand et sublime. Tel il nous le peint au premier chant de V Iliade, exauçant une prière, et d'un simple mouvement de sa tête ébranlant l'Olympe immense. Evidemment c'est là choisir et agrandir : c'est donc idéaliser. Cette puissance n'est nullement désordonnée : elle est soumise au destin, c'est-à-dire aux lois éternelles de l'ordre, et il ne manque au Zeus d'Homère que d'être lui-même la raison de ces lois qu'il respecte. Nous savons que Zeus est un époux tantôt infidèle, tantôt enflammé pour Junon d'une ardeur trop humaine. C'étaient là de grossières erreurs; mais si Homère a le tort de les avoir acceptées, il a le mérite d'avoir recueilli de beaux commencements de vérité. Ainsi, à Zeus il associe étroitement Athéné, sa
* Cicéron, De natura deorum, III, 21. — Creuzer et Guigniaut, MigUm de f antiquité, t. II, p. 532. -- Ibifi.y 564 et suiv.
tlO TROISI&nS PARTIE.
fille, la fille de sa tète et la sagesse même. Zeus a pour cette personnification admirable de rintelligence le plus paternel, le plus complaisant amour : tellement que lorsqu'il menace et terrifie les autres dieux, il n'a pour Athéné que des paroles de tendresse : « Rassure-toi, fiUô chérie, si je tiens maintenant un langage sévère : je veux toujours être doux pour toi*. » Et tandis qu'Athéné complète en quelque sorte Jupiter, elle s'oppose à Ares, ce type de la force brutale. Dans rOlympe, comme aux yeux de la raison, Tintelligence est au-dessus delà passion violente et aveugle; bien plus, elle la maîtrise, et si le farouche Ares s emporte, et, de colère, frappe sur sa cuisse, Aihéné est là pour le gourmander et le punir en lui ôtant son casque, son bouclier et sa lancée Lorsque Phidias eut à chercher les types idéaux de la puissance et de la sagesse, il se contenta d'ouvrir V Iliade, et là il trouva ses modèles.
Les héros de r Iliade sont vivants et vrais. Ils sont dt)nc imparfaits, car tout honune est imparfait ou n'est pas. Quoi de plus vivant qu'Achille ? Que de force , que de jeunesse ! quelles passions bouillantes, quelle ténacité indomptable, quelles fureurs et quelle prodigieuse énergie I C'est la nature dans sa plus spon^ tanée vitalité. Tout palpite en lui, le cœur et les sens,
' Iliade^ ch. yni^ 25-38.
* /bid., ch. XV, V. 125.
Tcû S'kko pkèv xeçaXfk xopuô' eiXsTO xai oocxoç âp.ttv^
la contoitise et régoisme. A la vue de sa pfoie qu'on lui enlève, il a le parler brutal et cru d'un soldat. « Ivrogne, aux yeux de chien , au cœur de cerf, dit-il à Agamemnon, au début du poëme, jamais tu n'as eu le courage de t'armer pour la guerre en même temps que le peuple, ni d'aller en embuscade avec les plus braves Achéens; cela te semble la mort même*. » Ce n'est point là de la rhétorique; ce ne sont point 4es phrases, et celui qui parle ainsi n'est ni un mannequin, ni une abstr.action.il a tort, nous en convenons; mais ce tort, c'est le point de départ de tout le poëme ; puis cet emportement terrible, Achille se rendant aux avis de Thétis le désavouera plus tard. Et avec quelle naïve et sincère émotion il regrettera ses fureurs insensées : a Atride, cette réunion eût été meilleure pour nous deux, le jour où cédant à notre chagrin et animés par la dévorante colère, nous nous livrâmes à de terribles fureurs pour une jeune fille 1... Hélas I les Grecs garderont longtemps le souvenir de nos dissensions funestes I... Aujourd'hui je renonce à ma colère : il est indigne de moi de la garder toujours*. » Achille furieux était un homme; Achille repentant est un héros* Autant il a été prompt à sortir de l'ordre , autant à cette heure son âme se montre puissante à y rentrer. La poésie a le droit de peindre de telles fautes, quand elle doit les faire suivre d'aussi magnanimes retours*
* ih'ade, eh. 1", V. 225 etsuiv.Je cite tantôt les fragments traduits par M. AI. Pierron dans son Histoire de la lUtéralure grecque, tantôt la traduction de M, P. Giguet, tantôt enfin je modifie Tune ou l'autre interprétation.
* Ibid., ch. XIX, V. ^ et suiv.
212 , TROISIÈlfE PÀRnS.
Cette double face du caractère si profondément un et naturel d'Achille paraît encore dans sa lutte contre Hector et dans son entrevue avec Priam. Lorsqu'il a terrassé Hector et vengé Patrocle, ivre de la joie du triomphe, tout plein de la rage du combat, la tète en feu, la bouche ardente, n'écoutant plus que ses plus sauvages instincts, il s'oublie jusqu'à insulter un cadavre : « Eh bien! Hector, tu te flattais, en dépouillant Patrocle, de préserver ta vie; tu ne me craignais pas, parce que j'étais absent. Insensé I je lui restais, moi, dans les profonds navires, moi son vengeur tout prêt, plus fort que lui, puisque je t'ai couché par terre. Les chiens et les oiseaux de proie te déchireront honteusement ; et lui, les Achéens lui feront des funérailles 1 » Voilà comment il parle quand il a encore l'épée à la main et les pieds dans le sang. Hais qu'il rentre dans sa tente, qu'il dépose ses armes, et avec ses armes ses fureurs, qu'il voie à ses genoux un vieillard pleurant et lui demandant le corps de son fils; qu'il sente sa main pressée sur la bouche vénérable de Priam et mouillée de ses larmes, son cœur s'attendrira, son âme revêtira toutes les pathétiques beautés de la vraie douleur; il sera sublime.
Tous les caractères tracés par Homère ofifrent cette réunion de la nature vivante et de la nature idéale, de l'instinct et de la raison conciliés en une merveilleuse harmonie. Achille est, en ce point, l'effort suprême et le plus éclatant triomphe du génie. Rien , pas même dans Homère, n'égale cette création ; mais beaucoup en approchent parmi celles dont le héros de Y Iliade
est entouré. Priam est, en son genre, uîi autre chefd'œuvre. Priam, c'est l'idéal du père dans une société primitive, du père avec toute l'énergie de sa tendresse et tout le courage de ses plus pénibles devoirs. A la nouvelle de la mort d'Hector, Priam ne se roidit pas comme un stoïcien ; il ne répond pas comme Anaxagore : Je savais que mon fils était né mortel. Non, ce n'est pas là le premier mouvement de la nature. Un père vivant et aimant commence par pleurer. Ainsi fait Priam. Le premier choc de cette épouvantable douleur le renverse ; « Le vieillard se roule dans son manteau, la tête et les épaules couvertes de la fange qu'il a répandue à pleines mains :
Ô ^'£v [Uaooiai fspatoc KoTTpoç Iyiv xeçaXti t8 imX aùxsvt toÏo -jflpovTOç *..., x. t. X.
La puissance de la sensibilité agit d'abord conformément à l'ordre de la sensibilité; mais trop prolongé, cet ordre serait bientôt un désordre. Il faut que l'âme de Priam, encore que déchirée, se relève et se tourne à remplir ses devoirs , c'est-à-dire à passer de l'ordre naturel et purement sensible dans l'ordre moral, où la volonté, maîtresse enfin de la douleur, accomplit sa tâche sacrée. Priam écoute Iris, la messagère des dieux, et, malgré la résistance d'Hécube, malgré le poids des années qui l'accable , il part , il traverse le camp des Grecs, il va trouver le meurtrier de son fils, et pour
* Iliade^ ch. xxiv> y. 462 et suiv.
en obtenir les restes chéris d'Hector , il humilie son orgueil de roi, il fait taire sa haine, et il baise les mains homicides d'Achille : « Eh bien! respecte les dieux, Achille, et aie pitié de moi, au souvenir de ton père. Je suis plus à plaindre que lui, car j'ai eu le courage de faire ce que n'a jamais fait aucun autre mortel sur la terre : j'ai approché de ma bouche la main de l'homme qui a tué mes enfants*. » Quand la science philosophique a rappelé cette scène sans égale dans les œuvres de l'esprit humain, et qu'elle s est écriée, comme la littérature : Cela est beau 1 la science n'a pas achevé son office; au fond de ces beautés, elle doit découvrir les principes qui en sont la source. Or, qui ne voit que le principe de ces beautés c'est l'âme sensible et libre d'un père, souffrant et agissant avec puissance et conformément d'abord à l'ordre de la nature qui veut que le père souffre de la mort de son fils, puis à l'ordre moral qui veut que le père surmonte sa douleur et rende à son fils les honneurs funèbres? Si notre définition du beau était fausse , comment trouveraitelle dans les plus éclatantes beautés de r Iliade une aussi complète confirmation?
Il j^'était pas aisé de faire du caractère d'Hélène un idéal de beauté morale. Homère a cependant résolu ce problème poétique; mais il ne s'y est pas pris comme un sophiste : il n'a pas essayé de donner au mal les couleurs du bien et de la vertu. D'abord son Hélène est belle de cette beauté divine qui, semblable au so-
♦ Iliade, ch. xxiv, v. 427 et suiv.
leil d'été, réchauffe même le cœur des vieillards. A son approche, les anciens du peuple, saisis d'admiration, se disent entre eux : « Il ne faut pas s'indigner que les Troyens et les Achéens à la forte armure souffrent tant de maux depuis si longtemps pour une telle femme : elle ressemble étonnamment de visage aux déesses immortelles ^» Toutefois cette beauté n'excuse rien : elle explique seulement le rapt de Paris et la guerre qui en fut la conséquence. Hélène n'en demeure pas moins une femme adultère, qui a abandonné sa fille et son vaillant époux Ménélas pour suivre Paris, aussi lâche que beau. Mais qui le lui dira? qui le lui leprochera? Elle-même. Priam et Hector l'oilt prise en affection; mais elle, elle rougit de honte au souvenir de sa faute : « Tu me remplis, cher beau-père, de respect et de crainte, dit-elle à Priam, sur les portes Scées. Ah! que n'ai-je préféré une mort funeste quand j'ai suivi ton fils en ces lieux, abandonnant ma couche nuptiale, et mes frères et ma fille chérie, et mes aimables compagnes d'enfance I Mais il n'en a rien été I Aussi me consumé-je dans les pleurs*. » Et ailleurs, à Hector ; « Mon beau-frère, je suis une infâme. Fauteur de mille maux, une femme horrible. Plût aux dieux qu'en ce jour où ma mère me mit au monde, un ouragan destructeur m'eût emportée sur une montagne ou dans les flots de la mer retentissante 1 Les flots m'y auraient engloutie avant que ces malheurs arrivassent. » Et son Paris, voici l'estime qu elle en fait, lors-
* Iliade, ch. ill^ v. 146 et suiv.
* ffnd., ch. III, V. 172 et auiv.
que Vénus ne Fembrase pas d'une flamme fatale*: « Cet homme a une âme sans consistance et n'aura jamais de courage; aussi recueillera-t-il, je le crois, les fruits de sa faiblesse. » Ainsi elle revient à Tordre par le remords et le repentir, et quand elle répare sa faute en la pleurant, son langage atteint jusqu'à la plus noble délicatesse. Aces moments, elle est digne de s'asseoir à côté d'Hector, si aimable dans sa force, et de figurer auprès d'Andromaque, si pure et si touchante. La laideur se glisse parfois dans le poème ; mais elle n'y montre qu'en passant sa face grotesque, et elle est d'ailleurs chargée de lancer, dans son insolence, quelques rudes vérités dont les héros trop orgueilleux pourraient faire leur profit. Comme la tragédie, le drame satirique et la comédie sont en germe dans l Iliade. Thersite est un bouffon achevé, bien, vivant, de chair et d os, et plein de verve. Voyez-le et entendçz-le : « Le seul Thersite, bavard sans mesure, braillait encore comme un choucas : c'était un homme habile à débiter toutes sortes d'injures, déblatérant contre les rois à l'étourdie et sans vergogne, uniquement soucieux de faire rire leîs Argiens. D'ailleurs le plus laid de tous ceux qui étaient venus sous Ilion. Il était louche et boiteux d'un pied; il avait les épaules voûtées et ramassées sur la poitrine, la tête pointue au sommet, et sur sa tête voltigeaient quelques rares cheveux *. d
* Iliade, ch. vi, v. 344 et suiv. — Voir M. R. Camboulin, Etude sur les femmes d'Homère^ 1855.
^ J'empruDie la traduction de ce frt^ment à YHistatr^ de la HHé^
Tous ces caractères, et tant d'autres que les bornes de notre sujet ne nous permettent pas d'analyser, se lient étroitement les uns aux autres. Ils ne forment qu'un seul et même ensemble d'une variété aussi riche que naturelle. Leurs paroles et leurs actes concourent merveilleusement au développement de l'action principale , la colère d'Achille, qui commence au premier vers, et avec laquelle s'arrête et finit le poëme. Homère s'est bien gardé de chanter la guerre de Troie tout entière. Il n'était pas historien : il était poète. C'est Achille qui» domine l'œuvre : c'est autour de lui que s'en coordonnent toutes les parties, et lorsque la mort d'Hector a satisfait son cœur et mis en évidence les derniers et les plus beaux traits de son caractère, Homère cesse de chanter.
C'est grâce aux ressources multiples et aux procédés analytiques et successifs du langage, dont il use mieux que personne, qu'Homère peut présenter les caractères sous leurs faces diverses, tantôt petits, tantôt grands, tantôt violents, tantôt calmés, corrigés par eux-mêmes ou par leurs voisins, et à la fin meilleurs qu'au début. C'est par là qu'il fait couler la vie réelle à flots abondants, mobiles et pressés, dans les limites de Tordre et de la forme idéale. Mais il connaît les impuissances du langage et n'exprime jamais ce qui est inexprimable ou ce qui ne serait heureusement exprimé que par la peinture. Aussi, lorsqu'il peint un portrait, c'est en quelques traits rapides, sobres, sail-
rature grecque^ par M. Alexis Pierron. Le portrait de Thersite est au chant n,v. 212 et suiv.
S18 TROiatME PARTIE.
laDt& On a VU tout à Theure comment est enlevé le portrait de Thersite. Nous en pourrions citer vingt autres de la même brièveté et du même relief. Son procédé pittoresque à Tégard de la nature est tout à fait semblable. Il la décrit peu, pour plusieurs raisons. Premièrement, Vhomme, ses actes, ses souffrances, ses pensées, voilà Tobjet principal d'Homère et de tous les grands poètes. Où Thomme n'est pas, la nature disparaît presque pour lui. En second lieu, il importe de ne pas oublier que les phénomènes de la nature ne sont guère chez Homère que des actions de la divinité revêtue de la forme humaine; en sorte qu'au lieu de décrire les grands mouvements du ciel, des astres, des éléments, c est un dieu furieux ou apaisé, propice ou contraire, que le poète met en scène. La divinité y perd sans doute: mais que n'y gagne pas la poésie I Le tonnerre, c'est Zeus irrité; les vagues blanchis^ sautes, ce sont les pieds d'argent de Thétis ; le point du jour, c'est l'Aurore au]^ doigts de rose : ravissante image qui, d'un seul mot, place l'imagination en présence du beau ciel dlonie. Et voyea ce que devient, sous le pinceau magique d'Homère, une fièvre pestilentielle, causée par les ardeurs de l'été et attribuée au courroux d'Apollon. « Apollon entend la prière du vieillard. Soudain, le cœur gonflé de courroux, le dieu s'élance des cimes de l'Olympe; son arc, son carquois se croisent sur ses épaules ; à chaque pas, pressé par la colère, ses traits retentissent sur son corps, et il s'avance redoutable comme la Nuit. Bientôt il s'arrête en dehors de l'enceinte des navires et Unce uu^ pre*-
mière flèche; l'arc d'argent rend un son terrible. Les mulets d'abord, et les chiens agiles sont frappés; mais le dieu dirige ensuite contre les guerriers un trait homicide qui les atteint, et dès lors de nombreux bûchers ne cessent de consumer les morts. Pendant neuf jours, les traits d'ApoHon volent sur le camp...*. » C'est la nature qui vit et palpite dans la mythologie d'Homère : c'est cette puissance cachée qui prêté à ses dieux, aujourd'hui évanouis comme des rêves, qufel- ^ue chose de sa réalité et de sa permanente jeunesse ; ce sont ces fortes et brillantes images qui dispensent le poète de descriptions qui ne les vaudraient pas.
Mais si Homère décrit peu les villes et les contrées, il les caractérise par une épithète brève et d'une exactitude constatée par maint voyageur. De même que le vrai peintre de portrait ne saisit et ne reproduit d'une figure que quelques linéaments où s'épuise toute la physionomie, l'exprimant et l'idéalisant à la fois par cet infaillible moyen, de même Homère qualifie chaque "ville par un seul adjectif, simple ou complexe, où se retrouve, de nos jours encore, Taspect frappant qu'elle oifre aux yeux. A la fin du chant deuxième de T/hade, lisez l'énumération des peuples assemblés devant Troie et des villes d'où ils sont venus. Thisbé, en Béotie, y est appelée abondante en colombes; nulle part ailleurs, en Grèce, on ne trouve plus de pigeons que là. Tirynthe est, dans Homère, la ville aux fortes murailles, wToAUepov ; ses murailles
^ Uiêde, eji. i*-.
étaient fortes en effet, car il en reste des pans énormes> indestructibles, dignes de la main des géants. Epidaure est toujours la ville aux riches vignobles, à[xite).6£VTa. Gorinthe était ojotiZ^nte au temps d'Homère: les raisins de Corinthe l'enrichissent encore présentement. Homère nomme les Lacédémoniens ceux qui habitent au sein d'une vallée profonde^ creuse comme le ventre d'une haleine, xoIXt^v Aaxe8at[jLôvtt xT\T<i)e(70'av ; à ces mots, on se sent sur les bords de l'Eurotas, pris et comme cerné entre les flancs abruptes de la haute chaîne du Taygète à l'ouest, et les pentes arides du mont Ménélaion, qui longent la rive orientale du fleuve, dans un fond sans issue visible. Voilà la vérité géographique transformée et élevée jusqu'à la vérité poétique*.
Nous avons, chemin faisant et sans y songer, apprécié le style d'Homère, rapide, précis, colcrré, abondant et sobre, simple, riche, lumineux. Il nous resterait à en louer l'harmonie. Il faut que cette harmonie soit bien réelle, puisque nos oreilles la devinent sous la barbare prononciation classique. Priez un des jeunes Hellènes qui étudient à Paris de vous lire dix vers de V Iliade : vous comprendrez peut-être mieux
• Cette exactitude de la géographie poétique d'Homère avait été déjà constatée par M. J.-J. Ampère dans son livre sur la Grèce, Rome et Dante, J'aurais pu, en m'appuyant sur une aussi grave autorité, développer davantage cette partie de mon travail ; mais j'ai préféré ne parler ici que de ce que j'ai vu de mes propres yeux. Au reste, je persiste à maintenir cette vérité caractéristique et pittoresque des descriptions d'Homère, à rencontre d'une savante et ingénieuse thèse de mon coUègue et ami M. A. Grenier : De descriptionihus apud flom^rum; Lyon, 18S8*
ce qu était la musique de la poésie grecque. Le sentirez-YOus tout à fait? Nous en doutons. Les siècles qui ont enlevé les couleurs du Parthénon en respectant sa fornae ne nous ont guère laissé que la forme du vers homérique : ils en ont enseveli la mélodie dans le silence du passé.
Puisque Homère a vérifié nos doctrines sur le beau, les autres poètes pourraient-ils les démentir? Homère n'est-il pas le poète des poètes, et quelqu'un aura-t-il jamais raison contre lui? Nous aurions donc, à la rigueur, le droit de nous en tenir à son imposant et irrécusable témoignage. La science ne compte pas les voix, elle les pèse. Mais les genres de poésie sont divers, et il sera utile de montrer que, malgré leur diversité, tous ont obéi, comme Homère, aux mêmes lois éternelles.
Le poète épique est essentiellement celui qui raconte les actions des âmes héroïques. H chante sans doute, puisque tout poème est un chant ; mais il raconte aussi souvent qu'il chante. Il est sublime, mais non pas constamment ; Tâme humaine la plus grande ne peut supporter la trop longue continuité du sublime. Le poète épique n'exprime que très-rarement ses sentiments personnels, f nfin, sa poésie est plus souvent mélopée que mélodie. Autre est le poète lyrique : il chante toujours de la voix poétique la plus éclatante les plus sublimes objets qui puissent ravir lame jusqu'à l'enthousiasme et au délire; il chante en son propre nom, et c'est son âme à lui qu'il exhale; il mesure ses expressions aux proportions sou-
vent démesurées de son sujet et de ses traospaHs* Son sujet, c'est l'ordre lui-même, Tordre religieux et moral, tel qu'il le comprend et le sent en son cœur : et pour s'égaler à ce sujet immense, invisible, il est forcé de déployer ses plus rares puissances, jusqu'à ce degré où leur impuissance se trahit par un magnifique désordre, qui manifeste mieux que Tordre les effets de Tinfini sur nptre intelligence bornée.
M. Villemain nous paraît avoir défini la poésie lyrique de la même façon que nous, lorsqu'il a écrit que, pour imiter Pindare, J.-B. Rousseau auî-ait dû, non-seulement lui prendre le manteau et la voix du prophète, mais savoir produire à son exemple : « ces maximes de calme et profonde sagesse qui rayonnent d'un éclat pur, au milieu des splendeurs poétiques, ces mouvements de l'âme, ces rapides évolutions delà pensée, les plus Vives qu'il y ait au monde, cette précision singulière en contraste avec l'abondance des images, ce mélange, ce choc rapide du sublime et du simple, du terme magnifique et du terme familier, cette propriété toute-puissante qui rend présent à tous cp que le poète a vu dans son plus rare délire \ » Tous les caractères que nous avons aperçus dans la poésie lyrique sont marqués ici en traits étincelants.
Mais si telle est la poésie lyrique, elle n'est autre chose, esthétiquement, que l'expression par le langage le plus puissant et le plus ordonné sous un apparent désordre, de Tàme humaine illuminée et échauffée
1 Voir M. Villemain, Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, t. l«s chap. i«% p. 13.
LES âRtS. SIS
par le rayonnement ou de Tinfini lui-même, ou de ce qui ressemble le plus à Tinfiai. Les plus sublimes œuvres lyriques nous en seront ht preuve.
rouvre au hasard les Psaumes de David, et au dé^ but du LXVIIP, je lis ces versets ou ces strophes :
1 . « Sauvez-moi, Seigneur, parce que les eaux sont eûtrées jusque dans mon âme.
2. « Je suis enfoncé dans une boue profonde où il n'y a point de fermeté.
3. a Je suis descendu dans la profondeur de la mer, et la tempête m'a submergé.
4. a Je me suis fatigué à crier, et ma gorge en a été • enrouée; mes yeux se sont épuisés à force de regarder vers le ciel, dans l'attente et l'espérance où j'étais que mon Dieu yhit à mon secours.
17. « Exaucez-moi, Seigneur, selon la grandeur de voire miséricorde et selon la vérité des promesses que vous m'avez faites de me sauver I »
N'en lisons pas davantage. Ou le caractère lyrique n'est nulle part, ou il est là. Or que voyons-nous dans ces quelques lignes? quoi, sinon Tâme tombée dans Vabime de la douleur, mais qui, toute pleine d'une sublime espérance, élève sa voix la plus éclatante, la plus pathétique, la plus éperdue vers la Puissance infinie qui lui a promis de la sauver? Quel langage retentissant I Quelle souffrance, quel trouble, - quel désordre! Mais quel calme renaissant au souffle de lespoir, quelle croissante sérénité à la pensée du secours divin, et à la fin, quel ordre dans cette âme, dès
qu'elle se croit exaucée : « Je suis pauvre et dans la douleur, mais votre puissance, ô Dieu, m'a sauvé. » — « Je louerai le nom de Dieu en chantant un cantique et je relèverai sa grandeur par mes louanges*. »
De David nous passerous naturellement à Pindare. Cette transition, c'est saint Jérôme qui nous la fournit en ces termes : David Simonides noster, Pindarus et Alcœus^.
n y a de nombreux vers de Pindare où les choses éternelles, la justice, la loi, la vie future. Dieu luimême, en un mot Tordre et l'infini se réfléchissent . comme la lumière céleste dans le plus pur diamant. Ce sont des maximes qui éclatent à l'oreille avec toute la sonorité d'un vers énergique et inspiré et qui traversent l'esprit comme un éclair de l'immuable pensée. « Ebranler une cité est chose facile, même aux plus misérables; mais la rasseoir sur le sol est un rude labeur, à moins que tout à coup quelque dieu ne se fasse le gouverneur de ceux qui conduisent. » — « La félicité des justes n'est pas fugitive. » — Et cette définition poétique de la loi, plus saisissante et aussi profonde que la plus juste formule philosophique : « Roi de toutes les choses mortelles et immortelles, la loi, conforme à la nature, établit d'une main toute-puissante la contrainte suprême de la justice. » Mais où Pindare se montre initié par son génie aux vérités les
* Traduction de Lemaistre de Sacy.
« Sancti Hieronymi Epislola ad Paulinum^ Bibliotheca sa^^a, t. !•', p. 540, citée par M. Villemain dans ses EssaU sur le génie de Pindare et mr la poésie lyrique, t. !•', p. 15.
plus hautes, où il prend l'accent et la gravité religieuse d'un prêtre inspiré, c'est dans les deux passages suivants : « Tous arrivent par une fatalité heureuse à l'issue qui termine les maux. Le corps chez tous suit la loi de la mort irrésistible, mais il reste de nous une image vivante du principe éternel. Car seule elle vient des dieux. Elle sommeille durant l'activité du corps; mais souvent aux hommes endormis elle montre en songe l'arrêt distinct des joies et des peines qui les attendent. » Et dans un autre endroit : « Audessous de la voûte céleste, alentour de la terre, volent les âmes des impies dans de cruelles douleurs, sous l'étreinte des maux qu'on ne peut fuir. Mais habitantes du ciel, les âmes des justes chantent harmonieusement dans des hymnes le grand Bienheureux*. » Le' regard d'aigle du poète s'étend bien au delà des dogmes païens. Déjà, comme plus tard Platon, il plonge dans les profondeurs de l'infini invisible. Il aperçoit les clartés pures dé la justice absolue. Il entrevoit le Dieu sans corps du Banquet et le Dieu du douzième livre de la Métaphysique d'Aristote, qui n'est que la pensée de sa propre pensée. Comment égaler la parole humaine à de telles grandeurs? Par la prolixité? Trop aminci, trop étendu sous le marteau, le métal n'a plus de son. Laissez-lui sa force et ne frappez que des coups rares, mais frappez-les juste et fort : le timbre d'or résonnera puissamment; aucune de ses vibrations ne sera perdue pour l'oreille. Ainsi fait
* Tous ces fragments ont été traduits par M. Villemain, dans son ouvr;^e déjà cité.
226 TROISIÊHE PARTIE.
Pindare. Son vers concis a la vive résonnance de Tor. Même dans la belle traduction de M. Villemain, que nous avons religieusement suivie, nous n en pouvons sentir lap lénitude, ni la richesse éclatante. Ecoutez-le sous sa forme native, tel qu'il jaillit de Vâme du poëte: voici la Loi, Roi de toutes les choses mortelles et immortelles :
OvATuv Te xai âdavàruv Â^ei ^ixatûv TO êiaioTarov
Et le lieu où les justes chantent le grand Bienheureux, le voici, en deux vers :
VuX*'
Comme l'idée est peu vêtue, mais comme sous son vêtement on la sent tout entière, elle et Tâme du poëte qui en est le reflet et Féchol Je me trompe : on ne la sent pas tout entière, puisque Tobjet en est infini; mais on en conçoit la sublime infinitude, et la puissance du poëte est de susciter dans notre pensée mille fois pi us de choses qu'il n'en dit.
Nous ne quitterons pas la poésie lyrique sans avoir montré comment, dans Sapho, elle a agrandi, ennobli et soumis à Tordre la puissance de l'amour le plus
* Pindare, édit. Boi^oaade ; fragœ.^ p. 294. « Pindare, fragm., p. 292.
désordonné. Nous reproduisons le fragment célèbre, et malheureusement incomplet, cité par Longin :
« Il me semble égal aux dieux, le mortel assis en £ace de toi, qui entend de près les doux sons de ta voix,
« Et jouit de ton charmant sourire. Ta présence fait palpiter mon cœur; dès que tu parais, à Tinstant ma voix s'éteint,
a Ma langue se refuse à parler, un feu subtil se glisse rapidement dans mes veines, mes yeux ne voient plus, un bruit sourd remplit mes oreilles;
«De mes membres découle une sueur froide; le frisson s'empare de moi; je suis plus pâle que l'herbe sèche; il me semble que je vais mourir.
«Mais je braverai tout, puisque dans ma misère^..»
Sur le bord de quel gouffre impur court celte poésie enflammée, chacun le voit. Comment n'y tombe-t-elle pas? Comment reste-t-elle sublime? C'est que dans celte brûlante peinture du trouble des sens, apparaît le trouble de l'âme; c'est que la passion exallée prête ses ailes au langage; c'est que si l'amour de Sapho a l'ardeur du feu, comme le feu il est subtil et rapide, la parole agrandie, épurée, réglée par la mesure, accélérée par le rhythme, agrandit, épure et règle l'égarement lui-même. La vertu de l'idéal poétique va jusque-là. A ces hauteurs peut quelques instants se maintenir l'essor de l'inspiration lyrique. Mais dès que
* Version de M. Louis Vaucher dans ses Etudes critiques sur le TriM du sublime de Longin, p. 168-169. Genève et Paris^ 185^.
228 TROISIÈUB PAUnE.
la Muse se retire, le chan^t doit finir. De là les limites de la composition lyrique.
La poésie dramatique est celle qui se propose de nous délecter par le spectacle des actions humaines donné par l'homme lui-même. Une action ne saurait nous intéresser que si elle est yive et forte. Une action n'est vive et forte que si elle a pour cause la passion. Mais la passion heureuse et satisfaite jouit; elle n'agit plus. Au contraire» la passion irritée par les obstacles lutte et agit de toutes les forces de l'être qu'elle possède. Cette lutte de l'âme passionnée, poursuivant l'objet qu'elle désire ou fuyant l'objet qu'elle hait, voilà la source féconde de l'action dramatique, et quand l'âme est grande et grand l'objet qu'elle souhaite ou qu'elle combat, l'action est tragique. L'homme lutte ou contre les dieux, ou contre les hommes, ou contre lui-même, ou contre tous à la fois. La poésie dramatique procède donc par groupes de personnages dont elle met les passions aux prises. Mais Faction représentée l'est devant des hommes qui n'ont qu'une certaine puissance d'attention et de mémoire. Il faut donc que le poème soit proportionné aux forces intellectuelles du spectateur, sous peine de n'être pas compris, ou de l'être imparfaitement. De là cette règle si naturelle de la double unité d'action et de temps. L'unité de lieu importe moins, si la vraisemblance est respectée. La poésie dramatique dispose de toutes les forces réunies des autres arts, et de plus elle y ajoute la vie. Mais de toutes ces forces, nulle n'exprime l'âme et le beau au même degré que la parole. C'est donc le
poème écrit qui doit avoir la première place et la plus haute valeur aux yeux de celui qui l'écrit comme aux yeux des spectateurs. D ailleurs, tout mettre en action serait difficile, et quelques mots en disent plus que beaucoup d'actes. Or, le poème sera parfait si, comme .l'être vivant, il a un commencement, un milieu, une fin, si les caractères et les événements y conspirent tous à une fin commune, si l'impression en est rigoureusement une, et" si l'intérêt va croissant du premier mot au dernier.
Est-ce tout cependant, et ces conditions indiquées par la science du beau et par la connaissance de l'âme humaine sont-elles les seules ? Epuisent-elles Tordre tout entier auquel se doit soumettre la poésie tragique ? Non. Le vice et le crime sont laids : la poésie dramatique est un art, et l'art est la belle interpréta-^ tion de la belle nature. Donc le vice et le crime ne peuvent être admis sur la scène que pour y stimuler la vertu et s'y faire détester. Faire aimer le vice, c'est trahir les intérêts de l'art. Mais si la laideur morale ne paraît aux yeux que dans cette mesure où elle est nécessaire pour exciter et rehausser la beauté de l'âme, que si, d'autre part, elle a pleinement tort soit par le dénoûment où elle succombe, soit par la répulsion que, même triomphante, elle produit dans le cœur des assistants, que craint-on de l'art dramatique? Quel en est le danger? Quel n'en est pas le bienfait?
Ce n'est pas la philosophie qui a découvert les principes essentiels de la poésie dramatique ; ce sont les génies dont le temps a consacré la gloire qui les ont
trouvés et appliqués avec cette ferme raison dont Finspiration n'est que l'interprète le plus éclatant et le plus infaillible. Ils ont trouvé ces principes parce qu ils avaient cherché le beau. Malgré la différence des temps, malgré la diversité de leurs intelligences, c'est la belle âme qu'Eschyle, Sophocle et Euripide, Shâkspeare, Corneille et Racine, ont toujours mise sur le théâtre. Et leurs œuvres sont d'autant plus admi-* rées, que l'âme humaine y est plus belle ou plus sublime.
Le montrer dans le détail, c'est la tâche de la littérature, et, grâce à Dieu, elle n'y a jamais manqué. Le faire voir en quelques pages courtes et substantielles, c'est tout ce que l'esthétique se doit à elle-même.
Eschyle, Sophocle et Euripide sont des poètes tragiques; mais ils le sont diversement et chacun selon son génie. Ce qui caractérise Eschyle, c'est la foi religieuse encore intacte, comme chez Homère; c'est le souffle lyrique et l'élévation morale; c'est enfin l'énergie dramatique dans la simplicité de l'action et dans le petit nombre des caractères, mais des caractères prodigieusement vivants et forts. Les drames d'Eschyle sont empreints d'un respect absolu pour les divinités mythologiques. Qu'on ne s'y méprenne pas: chez lui nul scepticisme. Son Promélhée enchaîné a la bouche pleine d'invectives contre Jupiter; mais Prométhée est un dieu inférieur, un Titan révolté, qui méconnaît la récente puissance de Jupiter, et qui en est puni. Le chœur lui donne tort, alors même qu'il lui témoigne la plus touchante sympathie. Jusqu'au
bout du drame^ Jupiter a le dessus. De son côté, Pro« lûéthée est dieu, et Eschyle lui conserve la grandeur de son caractère. Il a la grandeur, l'audace, la fermeté Inébranlable d'un Titaïi. Il est enchaîné, mais point «battu, et il déclare ne point redouter la colère de celui qui ne peut le faire mourir. La foi religieuse du poëtC) malgré plus d'une contradiction, ne veut même pas que les hommes se déchargent sur Jupiter de la responsabilité de leurs fautes, a Quand vous enlacera la fortune, dit Mercure, ne prétendez pas que Jupiter vojas a frappé d'un coup imprévu. Non, n'accusez rieù que vous-mêmes ^ » Ainsi, dans Eschyle, l'âme des dieux est grande et belle, autant que le permet la vérité de la tradition, et en dépit du dogme de la fatalité, en dépit du destin qui pèse sur Jupiter lui-même, Jupiter est libre*.
Tout le théâtre d'Eschyle abonde en maximes mô* ifales d'une admirable pureté, exprimées avec l'accent lyrique de la poésie dePindare< Ecoutez ce cri sublime de la conscience universelle : « Si elle était alliée à un mortel dont l'âme est capable de tous les crimes, le nom de la Justice serait le plus menteur des noms'. » Et ailleurs : « Les dieux ont l'œil ouvert sur celui qui prodigue le sang. Il vient un jour où les noires Furies changent l'existence de l'homme heureux aux dépens
i Promélhée enchaîné, fraductioû d'AL Pierron, p. 50. Thèatrs b'Esghtle, édit. Charpentier.
' « Il n'est qu'un dieu libre, c'est Jupiter î » Promélhée enchaîné, même traduction, p. 8.
* Les Sept contre Thèbes, p. 124.
de la justice : il s'anéantit, sa force disparaît*. » Et encore : « La justice consenre son éclat même dans les chaumières enfumées; elle récompense une vie passée dans la vertu. Mais For et la fortune, quand les mains sont souillées, n'arrêtent point ses yeux : elle fuit, elle cherche une demeure sainte. Son encens ne se prostitue pas devant l'opulence puissante, mais marquée du sceau de l'infamie*. » La beauté morale, dans tout l'éclat de sa splendeur impérissable, préside, en quelque sorte, à tous les drames d'Eschyle. On l'y rencontre toujours, et toujours peinte sous les plus nobles traits et les plus brillantes couleurs.
Mais il n'en faudrait point conclure que le poète moralise à tout propos, et que la marche de l'action soit ralentie par ces réflexions de profonde sagesse. Le drame n'en suit pas moins son cours. Toutefois, dans Eschyle, il n'y a pas de complication scénique; pas d'incidents habilement combinés; de diversité, peu ; d'intrigue, pas davantage. Eschyle pose ses personnages tout d'une pièce, et les fait vivre presque sur place sans développer leurs caractères à mesure que marche la tragédie. Mais il a un art tout particulier de les rendre agissants par le seul effet de la parole. Ce qu'ils disent peint non-seulement ce qu'ils souffrent, ce qu'ils sont, ce qu'ils désirent, mais aussi ce qu'ils font. Le langage qu'ils tiennent leur communique une réalité présente, visible, de telle sorte qu'aujourd'hui encore, le lecteur du poème croit les avoir sous les
» Âgamemnony^..i64.
V/6ûi.,p.l77.
yeux. Ce don si rare, nul depuis Homère ne Fa possédé au même degré qu'Eschyle. Nous en pourrions citer cent exemples; mais en voici un, où tout devient sensible, malgré la sobriété des termes et la promptitude du vers. Dans Prométhée enchaîné^ le chœur des Océanides approche. Le Titan prête l'oreille :
« Ah ! ah ! j entends près de moi comme des oiseaux qui volent. L'air siffle doucement sous les battements légers de leurs ailes; à tout ce qui m'approche, je ne puis que trembler. »