‹ La science du beau, étudiée dans ses principes, dans ses applications et dans son histoireChapitre 8 sur 20 · LE CHŒUR · texte numérisé non relu

LE CHŒUR

« Rassure-toi, tu vois une troupe amie : elle a volé à l'aide de ces ailes rapides jusqu'à ce haut sommet. Il a fallu vainbre la résistance d'un père. Enfin, je suis venue portée sur les vents impétueux. L'écho de Tairain frappé par le marteau a pénétré au fond de mes antres; j'ai chassé une pudeur trop craintive, et, nupieds encore, je me suis élancée sur ce char ailé. »

Quel tableau vif et animé I Une telle poésie rendait les gestes et les mouvements inutiles. La beauté dramatique se traduisait principalement par l'organe le plus fidèle de l'âme, la parole, et le corps de Tacteur pouvait plus aisément conserver les harmonieuses attitudes de la beauté plastique. Les personnages d'Eschyle agissent même par le silence, aussi dramatiques quand ils se taisent que quand ils parlent. Pendant tout le temps que Vulcain rive ses chaînes et le cloue à son rocher, Prométhée ne fait pas entendre la moindre parole. Mais on sent qu'il est là sous les fers et sous le marteau, et ce patient qui ne se plaint pas

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paraît bian autrement énergique et gf and que s il M lamentait. Dans Niobé, pièce perdue d'Eschyle, aa début du drame la mère était depuis trois jours sur le tombeau de ses enfants, silencieuse et la tête voilée. Dans le Rachat d'Hector, Achille, abtmé dans sa dôu**leur, ne répondait d abord à Mercure, conducteur diî yieux Priam, que par quelques mots rares et courts ' . Simples moyens, effets sublimes, où la puissance de Vâme parait tout entière dans Timmobilité du corp^ et dans le silence de la voix. Cependant Eschyle exceU lait à conduire le dialogue avec entrain et verve. Voyez, par exemple quel mordant^ quel naturel, quelle brièveté acérée dans les phrases d'un vers qui 9t lancent tour à tour Mercure et Prométhée I Eschylt elt dramatique jusque dans les portraits des person" nages absents; il donne au rayonnement de la beauté l'énergie extérieure et effective d'un acte. Contemplai son Hélène entrant dans Ilion ; comme les vieillards d'Homère » vous vous sentirez atteint au ooeur : c< Ame sereine comme le calme des mers ; beauté qui ornait la plus riche parure; doux yeux qui perçaient à l'égal d'un trait; fleur d'amour, fatale au cœur*, n Voilà l'idéal vivant. Eschyle l'a fait vivre j SQuâ ses plus imposantes formes. C'est par là qu'il excitait non-seulement la terreur et la pitié, mais l'admi* | ration et l'enthousiasme; c'est par là qu'il élevait les î âmes et enflammait les courages, et qu'il suscitait les vertus patriotiques et guerrières- Il aurait pu tenir, |

* Al. Piétroû, Afgiiment du Promêthéë.

* À§tifmi»nm4 Voir p. 470 el suît.^ ts9À. d'Al. Pierr^a.

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sans orgueil, le langage que lui prête Aristophane dans les Grenouilles : « C'est d'après Homère qup j ai représenté ^es exploits de Patrocle et de Teucer au cœur de lion, pour inspirer à chaque citoyen le désir de s'épier à ces grands hmnmes, dès que retentira le son de la trompette. Mais certes, je ne mettais en scène ni des prostituées, ni des Sthénobées; et je ne sais si j ai jamais représenté une femme amoureuse \ »

Cependant la tragédie d'Eschyle n'est pas encore la perfection du genre. La puissance n'y est ni assez variée, ni assez flexible/ni assez complète dans l'homme, et souvent elle est en excès sur l'ordre, quoique l'ordre y soit grand et beau. Les personnages sont peu nombreux : le dialogue n'est qu'entre deux interlocu* teurs, et quoique la raison d'Eschyle réclame parfois contre la fatalité en faveur de la liberté, la fatalité a chez lui plus souvent raison que tort ; et plus d'un cou* pable, dans ses drames, met ses crimes au compte des dieux. Tels apparaissent son Oreste, sa Clytemnestre, son Etéocle, chez lesquels, « dans l'enfance du senti* ment moral, la volonté, asservie à d'atroces penchants, se reniait elle-même pour échapper au remords, et, par un affreux sophisme, chargeait de ses détestables œuvres les dieux de sang qu'elle avait elle-même créés* !»

C'est dans Sophocle que s'achève l'idéal de la tragédie antique par la conciliation parfaite de la puis-

* Aristophane, Grenouilles, vers 1030 et suiv.

* M. Patin, Eludes sur les tragiques grecs, deuxième édition, t. l«^ p. 38.

sance et de Tordre, dans les caractères et dans le système dramatique.

Le drame de Sophocle est plus varié que celui d'Eschyle, parce que sans diviser Taction les personnages y sont plus nombreux. La fable, mêlée d'un plus grand nombre dlncidents, y marche plus graduellement, et conformément aux lois de la durée et de l'espace quelquefois méconnues par Eschyle. Les caractères s y développent peu à peu, de façon à ne découvrir qu'à la fin leur âme tout entière. On y voit des crimes horribles ; m^is les coupables volontaires y expient leurs forfaits; les coupables involontaires s'en purifient. Sinon dans les mots, du moins dans les choses, la liberté prend le pas sur la fatalité \ L'homme y est moins sublime que dans Eschyle, mais il y est plus homme, plus lui-même et plus beau. Dans tous les cas, c'est toujours l'âme qui se montre, ou sous ses aspects à la fois les plus passionnés et les plus nobles, ou sous ses plus tristes aspects, mais alors marchant d'un pas certain , soit à son amélioration, soit à son châtiment inévitable. L'accent lyrique, fréquent comme dans Eschyle; le style poétique moins étincelant, mais plus égal et .plus harmonieux; le profond sentiment delà beauté; le pathétique contenu dans la juste mesure, complètent la physionomie tragique et idéale des

' tt Après les ïischyle vinrent naturellement les Sophocle qui, sans renoncer entièrement à Peffet poétique des agents surnaturels, rendirent aux actes de Thomme l'empire de l'action dramatique, et remplacèrent Tantique ascendant de la fatalité par le ressort nouveau de la ' liberté morale. » M. Patin, Etudes sur les tragiques grecs, deuxième édition, 1. 1«% p. 37.

compositions de Sophocle. Antîgone sensible ^t passionnée, mais dévouée et forte, est un admirable cœur de femme et de sœur dans une âme héroïque. Créon qui la persécute est un méchant, mais qui expie sa cruauté par sa propre ruine et par la destruction de toute sa famille. OEdipe est un coupable involontaire qui se punit volontairement des crimes qu'il a commis, etdontrâme innocente, réhabilitée par une sorte d'apothéose, recueille le bienfait d'un ordre moral, mieux compris que dans Eschyle. VOEdipe roi est d'ailleurs un chef-d'œuvre par l'art avec lequel est ménagé Tintérêt de la curiosité. La puissance dans l'ordre psychologique, dans l'ordre moral et dans l'ordre dramatique, tel est, en trois mots, l'idéal auquel Sophocle a élevé la tragédie antique.

Euripide est un grand poète tragique, mais il est moins parfait que ses deux devanciers. En quoi est-il moins parfait qu'Eschyle et Sophocle? En quoi est-il encore grand, et surtout en quoi le plus tragique des trois, selon le mot d'Aristote? La critique a adressé à Euripide quatre reproches principaux : son système dramatique est défectueux; il ne croit plus aux dieux qu'il met en scène; il est sophiste au point de prêter au crime la même éloquence ou tout au moins la même habileté oratoire qu'à la vertu ; enfin, il s'est trop attaché parfois à peindre le corps et les habits des personnages malheureux, et a ôté par là à la tragédie une partie de sa dignité.

Le premier reproche est juste. Euripide aime les incidents accumulés, sans autre motif que d'accroître

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TefiFet extérieur du drame. Il chercha les catastrophes inattendues. Il ne s'inquiète pas assez de graduer les scènes au gré de la seule raison. Il évoque les dieux pour exposer le drame ou pour le dénouer, au lieu àt lier l'exposition à la pièce, d'en faire sortir le dénpftment par une évolution naturelle, et d'imprimer au tout lunité et l'harmonie, conditions essentielles de la beauté. Donc l'ordre est souvent en défaut dans les tragédies d'Euripide.

Ce .poète ne croyait pas à ses dieux *. Il en avait le droit : bien plus, c'est chez lui un mérite et ce n'est pas nous qui le blâmerons d'avoir été un des plus in* telligents disciples de Socrate. Hais si nous louons le philosophe d'avoir cru à des dieux, parlons mieux,à un Dieu meilleur et plus pur que ceux de TOlympe, nous condamnons sans détour le poète tragique qui exprima ses doutes sur la scène. Et nous le condamnons au nom de Fart lui-même. En effet, de deux choses l'une : ou il fronde les croyances nationales, ou il les discute sérieusement. Fronder appartient à la comédie ; aussi Aristophane a-t-il pu se moquer impunément des divinités nationales. Discuter sérieusement appartient à la philosophie. Donc Euripide, lorsqu'il attaquait la religion grecque, sortait des limiter de %Qïi art. Les Athéniens le lui firent sentir plus d'une

* a L'antique merveilleux au sein duquel la tragédie avait pris naissance et qui, après avoir eau vert de ses ombres la scène d'Eschyle, s'était par degrés éclairci, pour y laisser paraître les figures idéate» i» Sophocle, s'est tout à fait dissipé. Cette progression était inévitable; elle suivait le mouvement des esprits vers les spéculations philosophiques. » M, Patju, ouvrage cité, t^ 1«% p. 43*44»

LBS ARTS. t^

fais, et leur conduite toute diflKrente à Tégard d^Atistopbane nous porte à penser queleurmécontentement venait moins d une dévotion ombrageuse et blessée que de la délicatesse de leur goût offensée par une violation des convenances de Fart.

En troisième lieu , on a reproché à Euripide de plaider, de disserter, d'avocasser même , sur la scène. Rien de plus juste que ce reproche. Sur ce point tous les critiques sont d'accord, et nous pensons comme les critiques. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'Euripide met celte rhétorique tiu service du crime qui en use pour se justifier. On défend le poète en disant que tout est sauvé, puisque le coupable est puni à la fin du drame. Mieux vaut tard que jamais; cependant c'est bien tard. Il faut que de tels sophismes soient confondus à l'instant même, et, par exemple, les paroles de Tyndare, dans Oreste , sont une bien faible réfutation de l'incroyable plaidoyer débité par le parricide.

Le quatrième reproche adressé à Euripide de son vivant même par Aristophane est le moins fondé de tous. Le poète peignait le malheur, dit-on, sous des couleurs trop matérielles, et les haillons de ses rois réduits à la mendicité étaient indignes de la tragédie. La^ faute, si c'en est une, mérite quelque indulgence. le théâtre est un peu fait pour parler aux yeux, et à ladistaude d'où les spectateurs voyaient les personna* ges, leurs, vêtemeats misérables n'étaient qu'une bien faible inconvenance, si ce n'était un moyen assez légitime d'exciter vivement la pitié.

24D TRÔISIËIIE PARTIE.

Voilà donc les défauts d'Euripide. A part le dernier, ils sont très-grands. Mais ils furent compensés par une éminente qualité, je veux dire la plus profonde connaissance des passions de Fâme, jointe à une rare puissance de les exprimer. Ici reparaît, mais cette fois à propos, le disciple de Socrate. Euripide sait le cœur humain jusque dans ses plus secrets replis. C'est là que, selon la judicieuse expression de M. Patin, il a fait descendre la fatalité. Mais c'est une fatalité tempérée par le voisinage de la conscience, et par la présence active de la liberté. La grande lutte entre la passion et le devoir, voilà l'émouvant spectacle que nous offrent souvent les âmes des personnages d'Euripide. Et plus d'une fois le devoir est vainqueur. Iphigénîe pleure, en termes déchirants, et la vie qui s'ouvrait brillante devant elle, et la douce lumière du jour; elle redoute la mort au point de s'écrier que « vivre misérablement vaut mieux que mourir avec gloire. » Mais enfin elle se soumet, et avec son courage, son langage s'élève jusqu'au sublime. « Immolez-moi et allez renverser Ilion. Ses ruines seront les monuments éternels de mon sacrifice; ce seront mes enfants, mon hymen et ma gloire *. » Polyxène exhale les mêmes regrets qu'Iphigénie; mais, toujours debout et d'une voix ferme, elle dit à Ulysse de l'emmener au supplice. Quant à Alceste, qui veut mourir et qni meurt pour que son époux vive et que ses enfants conservent un père, c'est le dernier degré du pathétique, c'est l'amour

* Euripide, Iphigénie en Aulide^ traduction de M. Artaud> ^S42, 1. 11, p. 65.

SOUS sa forme la plus épurée et la plus héroïque. Un tel dévouement est plus sublime encore de la part d'une femme grecque et dans une nation où la religion avait divinisé non certes la mort, mais la vie. Euripide a encore agrandi le sacrifice d'Alceste en l'opposant à Tégoïsme du vieux Phérès qui refuse de donner pour son fils les restes inutiles d'une vie finissante. Racine avait pensé à traiter ce sujet magnifique : il en eût fait un chef-d'œuvre. Peut-être y eût-il surpassé Euripide. Mais dans son drame, le poète grec a fait voir de quelle beauté rayonne l'âme lorsque sa puissance d'aimer se déploie tout entière dans la voie de l'ordre moral : il a fait voir, en même temps , que les passions pures et nobles sont la source où la tragédie doit toujours puiser l'essence de ses sujets.

Mais j'entends s'élever contre nous une objection que l'on estime formidable. Autre temps, autre théâtre, autre l)eauté, nous dit-on. Le théâtre classique confirme vos principes ; mais le théâtre romantique a enfanté des œuvres sublimes en les foulant aux pieds ; témoin Shakspeare.

Voyons donc Shakspeare. il priori, il serait étrange que le génie eût réussi envers et contre la nature et la raison. Nous tenons le fait pour impossible. Nous démontrerons que les lois éternelles du beau se sont imposées à Shakspeare , et que lorsqu'il nous ravit, c'est qu'il s'y est soumis.

Toutefois notre démonstration serait sans force si nous nous bornions à affirmer des généralités. Plus que jamais il importe de serrer de près les choses T. n. t6

tiS TROiaiillE PARTIE.

elles-mêmes. Entrons dans le vif d^uudes chefs^'ceu* vredeShakspeare, et cherchons-y quelle est la beauté qui s y cache.

Prenons Hamlet. Laissons de côté d'interminables considérations historiques. L'œuvre est belle encore aujourd'hui : donc elle contient un rayon de la beauté absolue. Ce rayon, qu'elle le fasse elle-même briller»

Considérons les caractères, et en premier lieu celui d'Hamlet. Hamlet a-t-il ou non Tâme belle, et si oui» en quoi? Hamlet est un idéal achevé d'amour filial Il adore son père lâchement assassiné par un frère qui a usurpé sa couronne et épousé la reine. Hamlet veut venger la mort d^ son père et punir le meurtrier. C'est l'ombre même du roi qui lui a parlé, et cette ombre a des accents de justice divine, comme le com-^ mandeurde Mozart. Mais cette ombre n'est pas sans entrailles : elle ordonne au fils d'épargner sa mèrCj quoique coupable, et de l'abandonner à Dieu. Hamlet efface a l'instant de son esprit toute autre pensée que celle du commandement paternel, et il simule la folle pour accomplir sûrement son dessein. Plein des sera* pules d'une conscience honnête, au témoignage de l'ombre il veut joindre une preuve certaine du crime commis. Sur son ordre, des comédiens jouent devant le roi une petite pièce qui n'est que la wproductiofl dramatique du forfait dont son père a été victime. Le roi se trouble ; il sort ; il est coupable. Hamlet le frap* pera. Dans une entrevue, qui n'est qu'un piège qu'on lui tend, Hamlet s'explique avec sa mère. Là , il est fils encore, il l'est jusqu'au sublime.

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a 0 mon cœur ; ditr-il avant cet entretien^ ô mon bœur, ne romps pas les liens de la nature. Que jamais Fâme de Néron ne puisse s'introduire dans mon sein impénétrable ; soyons cruel, mais poin t dénaturé : je lui parlerai de poignard» mais je n'en ferai point usage... et quelles que soient les menaces dé mes discours, ne consens jamais, ô mon âme, à les sceller de ta yolonté^»

Il reste maître de lui-même. Tout son effort se borne à ramener au devoir sa mère égarée. Il y réussit prèsque« n aime aussi Opbélia de toute la passion d'un coeur jeune et neuf. Mais cet amour, il le subordonne au devoir terrible qu'il a accepté. Avec quelle inébranlable constance il reste dans son rôle de fou I Cependant il ajourne le meurtre. Il ne s'y peut résoudre promptement. Il n'en est que plus beau. Ce n'est qu'A la iin qu'il tue le roi ; mais lorsqu'il voit sa mèreem-* poisonnée et lorsque lui^^mème il est frappé à mort. Ainsi/rien d'odieux dans sa vengeance. Il succombé lui-même, il est vrai; mais le poète nous a préparés à cette catastrophe. Hamlet est une nature fine, élégante, délicate, méditative : il est plus fort à penser qu'à agir ; c est un de ces êtres nobles, honnêtes et fragiles, assez énergiques pour lutter contre la scélératwse brutale» mais destinés à périr dans l'accomplissement d'un héroïque dessein. A part quelques késitations et quelques doutes, Hamlet est donc un caractère admirable : son âme est bdle par la puissance de l'amour mise au service du devoir, c'est-ànlire de

* Acte lU, scène ii, traduction Letourneur, corrigée par M. (îuiîot.

iU TBOISIËHE PARTIE.

Tordre moral, et ahoutissant aa suprême sacrifice.

La reine est une femme criminelle qui a consenti à entrer dans ]e lit de Tassassin de son mari. Le poète ne la flatte pas. Il lui laisse d'abord toute sa laideur morale. Mais, chemin faisant, il la relève peu à peu. Le remords Tassiége, elle se condamne, elle se hait; elle expie à la fin ses égarements par la mort.

Le roi est un scélérat dont les penchants ambitieux et grossiers ne reculent devant aucune infamie. Hais il est condamné sur la scène même par le cri de sa conscience. « Ohl ma faute est énorme, dit^l, elle s'exhale jusqu'au ciel. Elle porte avec elle la première, la plus ancienne des malédictions I Le meurtre d'un frère I... Je ne puis prier../. » Quel hommage rendu à Tordre moral par celui-là même qui Ta violé I Mais il est trop tard. Le crime engendre le crime. Le roi essaye de se sauver par d'autres infamies, et prépare sans le savoir la scène suprême où sera son châtiment.

Ophélia, si pure, si naive, si vraie et si pathétitiue dans la folie où la jette la douleur que lui cause la mort de son père, Ophélia c'est la jeunesse parée des grâces les plus adorables de son printemps. Son langage, sa douce tendresse, sa touchante beauté, tout en elle est vivant, féminin et idéal à la fois. Son frère Laêrtes est entraîné au meurtre par un emportement d'amour filial; mais il se repent, lui aussi; lui aussi il meurt victime de sa trahison; ses dernières paroles à Hamlet sont héroïques.

* Acte m, scèae m.

Voilà les caractères principaux de ce drame célèbre. Qu'y voyons-nous? L'amour sous toutes ses plus puissantes formes; deux âmes incontestablement belles: Hamlet et Ophélia. Des âmes laides, sans doute, mais avouant leur propre laideur; des crimes, sans doute, mais tous punis, tous expiés, et, malgré la mort d'Hamlet, le plus complet triomphe de l'ordre moral dont la scène puisse donner le spectacle.

Donc, dans les caractères de ce drame, le beau mo* derne et romantique, ou de quelque autre nom qu'on le veuilte appeler, ne diffère pas essentiellement du beau antique et classique. C'est toujours l'âme agissant, sentant avec puissance et se tenant dans l'ordre, ou y marchant, ou y revenant après l'avoir abandonné, ou y rentrant par le châtiment et l'expiation \

Mais ce n'est pas tout : cette vaste composition

' <c U sera peut-être donné à notre époque de porter sur le grand tragique anglais le jugement le plus équitable et le plus yrai qui ait encore été exprimé. Nous sommes également loin et de l'ignorance méprisante avec laquelle Voltaire parlait d'un génie qu'il ne comprenait pas^ et de l'enthousiasme qu'inspiraient à Schlegel les œuvres les plus

médiocres d'un poète inégal Nous reconnaissons que Shakspeare

est le plus populaire et le plus tragique des poètes modernes^ mais nous savoiK aussi qu'il n'a fondé aucun système dramatique, qu'il n'a ni prétendu découvrir un nouvel art poétique, ni soupçonné ces théories obscures que lui a si généreusement attribuées l'esthétique allemande..... La grandeur de Shakspeare ne vient donc ni de la nouveauté ni du mérite particulier de certains principes qu'il applique, mais de l'éclat de son imagination, de la passion qui l'anime, du pathétique qu'il répand sur la scène et de la profondeur philosophique avec laquelle il analyse les sentiments du cœur humain. )> Alfred Mézières, Les Contemporains de Shakspeare^ avant-propos, dans le Magasin de librairie du 10 février 1859, p. 391 .

n'est pas une suite d'épisodes s'ajoutant Tun à Tautre bout à bout» sans lien et au hasard. Le caractère d'Hamlet semblable à lui-même jusque dans ses incertitudes; son dessein unique toujours poursuivi; la mort du roi toujours espérée par le spectateur, et tout concourant à l'amener à la fin, ce sont là évidemment de ces enchaînements dramatiques qui impriment à une œuvre le sceau de l'unité, et par conséquent de Tordre.

Cependant, cet ordre et cette unité sont imparfaits. Sans enfermer le poëte dramatique dans les bornes étroites d'un seul jour et d'un seul lieu, comme Boileau, on est en droit de lui demander une certaine économie du temps et de l'espace. Shakspeare abuse dé l'ampleur de l'espace et de l'élasticité poétique de la durée. Ces brusques changements disloquent l'action; l'esprit en est fatigué, Tattention en souffre, l'impression dramatique en est affaiblie. La proportion manque souvent, comme l'unité. Les incidents prennent, sous la plume du vigoureux génie qui les conçoit, un développement démesuré. Il met une seconde pièce dans la pièce principale, lorsqu'un simple récit sufûsait. Il abonde en tirades et en discussions interminables. Trop riche, il ploie sous le faix de ses richesses et en fait porter la charge pesante à l'intelligence du lecteur. Il lui manque la puissance d'élaguer et de se restreindre. Ses personnages sont trèsvivants, et vivent chacun de sa vie propre : c'est la réalité elle-même qu'il évoque sous nos yeux. Tous ses héros sont quelqu'un : s'ils n'ont pas vécu, ils vi-

vent; s'ils ne vivent pas, ils vivront ; dans tous les ^as, ils sont comme s'ils étaient. C'est en quoi Shakspeare est un créateur incomparable. D'un lambeau de chronique, il tire, au souffle de son génie fécond, des légions d'êtres animés. Nous avons dit qu'il les revêt souvent de formes idéales; mais souvent aussi ils pèchent par excès de réalité. Jamais plats, il est vrai, mais très-volontiers cyniques, obscènes même,ils franchissent sans motif la limite du vrai pour tomber dans le laid et même dans le faux. Hamlet serait tout aussi fou, sans les propos graveleux qu'il lance, et à qui? à la chaste Ophélia. Laërtes apprend-il que sa «ûBur est noyée ; un jeu de mots détruit l'effet de sa profonde douleur : « Tu n'as que trop d'eau, pauvre Ophélia, dit-il, et je devrais retenir mes larmes. » Défauts de goût, défauts de mesure, de proportion, d'unité, compensés, j'y consens, par des qualités immenses, mais défauts enfin que le beau repousse et que l'art réprouve. Shakspeare n'en est pas moins un magnifique génie ; mais c'est un génie irrégulier en qui la puissance n'est pas égalée par l'ordre. Il sera éternellement de ceux que l'on admire, jamais de ceux que l'on doive imiter, eût-on sa fécondité, sa poésie et sa naturelle vigueur.

Jamais il ne sera classique comme Corneille et Racine. Nos deux grands tragiques sont à un haut degré des génies réguliers, Notre dessein n'est pas de recommencer, à propos de leurs œuvres, le travail que nous avons fait sur les tragiques grecs. Tout ce que nous en pourrions dire, on le devine déjà. Cha-

cun sait que les héros et les héroïnes de Corneille sont des âmes belles, quelquefois sublimes, sacrifiant, comme Rodrigue et Chimène, comme Pauline et Polyeucte, comme le vieil Horace, la passion au devoir, leur propre cœur à l'honneur domestique, à la religion, à la patrie. Chacun connaît Roxane, Phèdre, Iphigénie, Clytemnestre, Esther et le sublime Joad. Pour varier notre méthode démonstrative, au lieu de signaler les qualités incontestées de Corneille et de Racine, cherchons, dans notre théorie, l'explication de leurs défauts. Aussi bien le débat est toujours pendant entre ces deux grandes. gloires, et à de récentes appréciations de l'un et l'autre poëte nous voudrions appliquer le contrôle méthodique de la science du beau.

Corneille est grand. C'est le grand Corneille. On ne dit pas le grand Racine. C'est peut-^tre parce que Corneille avait un frère ; c'est aussi, c'jest surtout à cause du caractère de son génie. En effet : le trait saillant de la poésie dramatique de Corneille, c'est la grandeur ; c'est même très-souvent le sublime. Mais être grand et sublime aussi souvent et au même degré que l'est Corneille, est-ce être sans défauts, posséder toutes les qualités, et surpasser à soi seul les tragiques de tous les temps? Des défauts. Corneille en a : nul ne peut le nier, et même ses défauts sont grands, comme ses qualités. Il tombe aisément dans l'enflure. Ses fautes de goût sont proposées dans les classes, comme des modèles à ne point imiter. Ses expositions sont parfois défectueuses, et il est tel rôle que

l'on peut enlever de la pièce où il Fa introduit, au très-^rand profit du goût, de la proportion et de Teffet dramatique. Corneille n'est donc pas si parfait que Sophoele. Comme tragique, est-il absolument complet? Certes, de la tragédie il a les plus hautes et les plus éclatantes parties» Mais ses héroïnes ne sont-elles pas un peu trop semblables à des hommes ? Et quand elles consentent à rester femmes, comme Chimène, le sQnt*elles aussi naturellement, avec une mesure aussi juste et aussi heureuse que les héroïnes de Sophocle ou de Racine, ou quelques-unes de celles d'Euri* pide^ Chimène est adorable; mais elle est dolente, et on a remarqué qu'elle demande avec une insistance trop prolongée la mort de Rodrigue. Emilie est une stoïcienne imposante : mais ne dit-ellé pas trop souvent qu'elle a l'âme romaine? Enfin le pathétique, c'est-à-dire la passion sous sa forme la plus vive etla plus touchante, est-ce Corneille qui l'a fait briller sur la scène française de tout son éclat? Au total, le génie de Corneille, qui possède éminemment la puissance, possède- t-il au même degré la flexibilité, la variété et l'harmonie, de telle sorte qu'à lui seul il efface Eschyle, Sophocle et Euripide? Admirateur passionné de Corneille, nous croyons que l'ordre, la mesure et la souplesse lui ont manqué plus souvent qu'à aucun des cinq tragiques qui forment la pléiade dramatique. Nous croyons encore que s'il a parfois bien exprimé les passions tendres, il est resté, dans ce genre de mérite, fort au-dessous de Sophocle, d'Euripide et de Racine.

150 TROISifillfi PARTIE.

Racine a des défauts S lui aussi» et ses défauts, eomme ceux de Corneille, sont de rares qualités poi^ tées à l'excès. Tendre, ému, profond dans la peinture de l'amour, mesuré^ harmonieux, exquis, le nerf quelquefois et la virilité lui manquent. Si les femmes de Corneille ressemblent un peu à des hommes, certains héros de Racine sont quelque peu pâles et effacés. A l'exception de Joad qui personnifie à lui seul une race, une patrie et un culte, et dont la voix inspirée et prophétique résonne comme celle d'Isaïe; de Mithridate magnanime dans la mort, et d'Oreste en proie aux furies, une sorte de raffinement d'idéal émousse chez eux les saillies de la force et atténue l'ardeur héroïque. Agamemnon, Achille, Pyrrhus, Bajazet, Britanni6us, Néron lui-même, ont tous plus ou moins étudié à la cour de Louis XIY les manières polies et l'art difficile de se contraindre. Avant de les écouter, gardons-nous de lire Homère ou Tacite; avant de les regarder, n'allons pas contempler le Thésée du Parthénon. En eux, ni veines gonflées, ni muscles d'acier, ni membres d'athlète : semblables à l'Apollon du Belvédère, ils rougiraient de paraître énergiques et robustes. Le spiritualisme y gagncrt-il? Autant d'idéal ne pouvait-il admettre plus de vie? Leurs femmes, leurs filles, leurs amantes souvent les dominent, et

1 Dans son intéressante thèse française pour le doctorat, intitulé : Les ennemis de Racine au dix-Septième siècle, M. F. Deltour a écrit rhisloire véridique et très-instructive des critiques de tout genre auiquelles notre ^and tragique fut en butte. Si Racine sait comment ses compatriotes le jugent aujourd'hui, il doit être plus satisfait de la postérité que de ses contemporains. . .

quelquefois les font trembler. Ce sont elles qui régnent, dans le théâtre de Racine, par la grandeur de leurs passionsidéales et vraies, brûlantes et contenues. Ce sont elles qui se chargent de révéler tout le génie du poëte< Racine a plus de puissance dans le pathétique, plus de perfection et d'ordre que Corneille ; Corneille a plus de puissance dans le grand et dans le sublime, m^is il est plus tendu, plus inégal, moins ordonné^que Racine. Leurs défauts et leurs qualités se balancent, et voilà pourquoi la postérité, qui les compare saûs cesse, hésite encore à se prononcer entre eux*.

Chrétiens l'un et l'autre, ils ont fait à Fâme, au repentir, au mépris de la vie une part plus large que les (kecs. Chez eux plus de fatalité, plus de divinités comptables des fautes des hommes. Phèdre s'accuse bien plus qu'elle n'accuse Vénus. C'est à Agamemnon bien plus qu'aux dieux que la Clytemnestre de Racine reproche la mort de sa fille. Corneille n'a point inventé le martyre : Antigone dans Sophocle^^ Alceste dans Euripide, sont des victimes de l'amour pur et du devoir. Cependant quelque chose de nouveau éclate dans Corneille : c'est un élan de passion sublime qui enflamme le spectateur, et qui allume en lui le noble désir d'imiter Polyeucte et Pauline. Ici, nulle pitié, nulle terreur; de l'enthousiasme seulement et un en-

* Sur les qualités et les défauts de Corneille et de Racine, voir M. V. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien, dixième leçon, De l'art ïbancais au dix-septième siècle^ et M. Nisard, Histoire de la Uttéroiure ftançaiw, t. Il et Ul.

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traînement irrésistible. Eschyle, dans les Sept contre Thèbes, avait déjà fait naître de la .tragédie cette impression qui n'a rien de commun ni atec la sympathie ni avec l'épouvante. Corneille Ta portée au plus haut point. Le vieux cadre où Aristote enferme la tragédie était trop étroit, même en Grèce ; Corneille a achevé de le briser.

Ainsi, malgré la- similitude des sujets, Tesprit moderne s'est créé une tragédie, à certains égards, distincte du drame antique. Qu'on ne gémisse pas sur l'absence d'une tragédie nationale. Corneille et Racine sont aussi Français que Shakspeare est Anglais. Qu'importent les noms et les costumes I c'est à l'âme qu'il faut regarder. Et d'ailleurs, l'une des grandeurs de l'âme moderne n'est-elle pas de continuer l'âme antique et de prolonger, en l'élevant de plus en plus haut, la vie de ce même homme qui, selon le mot dé Pascal, subsiste toujours et apprend continuellement?

Après avoir confronté notre définition du sublime et du beau avec les beautés les plus certaines de la poésie, nous avons à vérifier de la même façon notre définition du ridicule. Le ridicule, avons-nous dit dans notre première partie, c'est la force grande, moyenne ou petite, agissant de façon à enfreindre l'ordre légèrement quoique sensiblement. L'homme ridicule qui l'est sans témoins n'en est pas moins ridicule; mais il l'est impunément. Devant témoins, il provoque le rire, et c'est là son châtiment, efficace ou non. La comédie se charge de donner au ridicule des spectateurs qui en rient. Elle ne le corrige pas toujours

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par ce moyen; mais elle proteste du moins contre la déraison et le désordre. Elle ramène ainsi doucement sinon la volonté, au moins rintelligence des spectateurs à la pensée de l'ordre et à l'estime de la mesure et du beau, et, à la faveur d'un amusement agréable, elle sert les intérêts de tout ce qui est digne d'admi* ration.

Etudiez les œuvres des deux plus grands comiques, vous verrez sur-le-champ que ce qu'ils livrent à la risée c'est l'âme humaine en contradiction avec l'ordre, surtoutavecVordramoral. La perfection de l'art est ici de mesurer le châtiment à la faute, et de ne punir que des coupables. Aristophane a raison lorsque, dans ses Nuées, il tourne en ridicule ces sophistes affamés de ridiesses qui corrompaient à prix d'argent l'âme de la jeunesse athénienne, en lui enseignant à soutenir avec la même habileté et la même hardiesse le vrai et le faux. Il a tort lorsqu'il fait un sophiste de Socrate. Un citoyen quelconque, qui ne connaît pas les lois, est incapable de les appliquer. Cependant Périclès, pour plaire au peuple, avait fait décréter trois oboles pour le salaire des juges, et comme tout citoyen âgé dç trente ans pouvait être élu membre des tribunaux, c'était à qui siégerait et rendrait des sentences. Qu'Aristophane nous représente Philocléon devenu fou à force de juger; puis enfermé par son fils, et réduit à juger un chien faute de mieux, et enfin .absolvant par méprise ce chien coupable, Aristophane créera un ^^ef-d'œuvre. Bien plus, il armera la raison de tous les temps contre la déraison de tous les temps et mé-

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ritera d'être imité par Racine. L'avarice, si admirable* ment combattue par Molière, qu'est-ce, sinon Tâme humaine aimant comme si c'était le but même dé la vie ce qui n'en est que le moindre instrument, et tombant ainsi dans un véritable désordre moral? Ce désordre en amène d'autres : Harpagon prêle indirectement de largent à gros intérêts, et c'est son fils qu'il dévore par l'usure; à soixante ans, il veut épouser une jeune fille et par là déshériter ses enfants. On lui vole son or et on lui ravit la dame. Double échec, double ridicule. Mais qu'est-il besoin d'insister? Mieux vaut faire voir avec quelle modération notre grand poète comique a su* manier l'arme terrible qu'il tenait dans sa main, lorsqu'il a voulu signaler dans le Misanthropéi non pas certes un vice, mais un excès dans la vertu. Alceste est un honnête homme, qui a cent fois raison d'aimer la droiture, la franchise, l'équité, et de détester la bassesse, la flatterie et la corruption ; mais il a tort d'être roide et bourru, de déclarer tous les hommes également mauvais et haïssables, et, au lieu d'accepter le combat de la vie, de vouloir fuir au désert, non sans tâcher d'y entraîner, ou , pour mieux dire, d'y enterrer avec lui une femme spirituelle, faite pour le monde, et qu'il devrait moins aimer puisqu'il l'estime peu. Il s'agissait ici de frapper sur la misanthropie sans atteindre la vertu. Molière, ce grand honnête homme, qui plus d'une fois, sans doute, avait pensé comme ! Alceste et souffert du mêm^ mal que lui, Molière a résolu, ce nous semble, ce problème difficile. Le spectateur rit des boutades et de lai mauvaise humeur j

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