‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoire (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Poésie.

Vérification des principes du beau par les beautés de la poésie. Vue générale de la poésie : ses forces expressives ; combien supérieures à celles des autres arts. La poésie agrandit la nature ; elle agrandit le langage : comment? Différence entre la poésie et la versification. — Examen des principaux chefsd’œuvre de la poésie. — Poésie épique : L’ILIADE. — Poésie lyrique : David, Pindare, Sapho. — Poésie dramatique : Eschyle, Sophocle, Euripide. — Drame moderne : Shakspeare. — Tragédie moderne : Corneille et Racine. — Comédie : Aristophane et Molière. — Satire ; esthétique de la satire ; sources où la satire puise ses beautés. — Fable : La Fontaine. — Roman : en quoi il appartient à la poésie. Sa définition. — Il n’y a pas de type achevé du roman. — Examen des romans les plus connus ou les plus admirés. M'"c de Lafayette, MH= de Scudéry, Daniel de Foë, Cervantes, Bernardin de Saint-Pierre et son Paul et Virginie, Walter Scott et IvANHOE. — Romans sans idéal : JACQUES LE Fataliste de Diderot. Le réalisme à la fois pratiqué et condamné par Didero t. — Fin de 'examen de la poésie.

La poésie est le premier des arts : elle a des forces expressives plus grandes, plus nombreuses, plus variées, plus flexibles (pie la sculpture, la peinture et la musique. Si donc notre théorie du beau est vraie, la poésie devra la confirmer plus pleinement encore que la musique et que les arts du dessin.

Rappelons ici ce qui a été déjà établi : que l’objet de l’art est la belle interprétation de la belle âme ou de la belle force, et que le but de l’art est d’élever et d’embellir l’âme de l’homme en la délectant par la contemplation du beau. Mieux que tous les autres arts, la poésie réalise cet objet et atteint ce but. Elle est par excellence l’expression puissante et ordonnée de l’âme et de la force puissantes et ordonnées; elle

est par excellence la puissance qui élève et règle l’âme parla délectation que procure le beau.

L’instrument de la poésie, c’est la parole ou le langage articulé ; et des signes expressifs dont l’art se sert, il n’en est aucun qui traduise l’âme au même degré que la parole. La parole porte au dehors l’âme tout entière. Non-seulement elle exprime le sentiment, mais elle le précise, elle en détermine les formes et les nuances ; elle en marque la naissance, les développements successifs, les décroissements et les recrudescences, les abattements et les violences. Non-seulement elle exprime l'action sous tous ses aspects, mais elle en reflète, comme un miroir lidèle. tous les progrès et tous les effets. Non-seulement (die traduit la pensée, mais, en vertu de sa puissance d’analyse, elle la décompose jusque dans ses derniers éléments, sans toutefois en altérer l’imité. Ne pouvant parler aux yeux, (“lie s’adresse a l’imagination (“1 lui présente des spectacles que la vue n'embrasserait jamais. Elle rit, elle pleure, (die dessine, elle peint, elle décrit, elle énu— mère, elle raisonne. Tel est l’incomparable organe de la poésie. Au moyen de cet instrument, elle fait passer dans ses œuvres le visible et l’invisible, l’âme et la matière, le fini et ce qui est sans bornes, l’univers et Dieu.

Voilà la puissance dont la poésie dispose. Voyons comment elle en use. La parole peut tout dire : cependant la poésie ne dit pas tout. Elle veut bien être vraie: bien plus, elle le doit: mais elle se sert de la vérité selon son génie propre .#La chronique raconte, enregistre tous les faits et gestes d’un roi: c’est sa façon

LtS ARTS.

d'ètre exacte et vraie: l’histoire rapporte les grands événements de la vie des nations, puis elle en tire certaines conséquences et aussi certaines lois : c’est une autre façon d’être dans la vérité et dans l’exactitude; la science démontre, analyse, dissèque, observe : dans les phénomènes et dans les individus scrupuleusement étudiés, elle cherche la loi qui régit leur existence, et cette loi est encore de la vérité ; l’orateur essaye de prouver que l’intérêt de l’État est dans la paix ou dans la guerre, ou dans quelque grande mesure administrative: ou bien que l’accusé est innocent; et s’il y réussit, il pense avoir fait triompher la vérité. L’objet de la poésie est-il d’exprimer l’une de ces vérités diverses ou toutes ces vérités à la fois ? Non, car la poésie n’est ni la chronique, ni l’histoire, ni la science, ni l’éloquence. La poésie n’exprime qu’une seule vérité, la vérité idéale, c’est-à-dire l’âme ou la force arrivée par la puissance et l’ordre à ce degré d’éclat qui est la beauté. Le poète ne rencontre dans la nature ni cette vérité idéale, ni les formes qui l’expriment : il les conçoit. Celle conception est donc une sorte de création, et de là le nom de créateur ou poète, woiornç. Toutefois cette vérité, c’est en prenant la réalité et la vie pour point de départ que le poète s’élève à la concevoir, car c’est la vérité même de la vie, celle que réaliserait la vie si elle remplissait sa mesure. Aussi rien de plus réel, rien de plus naturel, rien de plus vivant que la vérité idéale.

Voilà pourquoi, mécontente de ce qu’elle trouve dans la nature ou dans l’histoire, la poésie agrandit tout ce qu elle représente au moyen de la puissance

et de l'ordre. Si c’est un sentiment qu elle exprime, elle \ met une chaleur et une force supérieures, et le rend conforme à l’ordre moral, ou bien l’y ramène tôt ou tard : si c’est une action, elle y met, avec plus d’énergie, plus de variété, et la soumet à l’unité d’un but poursuivi et atteint; si c’est une pensée, elle s'efforce de lui donner des ailes et de l’élever à cette hauteur où elle s’éclairera des rayons de la vérité* elle-même.

La poésie agrandit tous les caractères ; entre ses mains le brave devient vaillant, le prudent devient sage, le disert devient éloquent, le guerrier un héros, le héros un demi-dieu. Les femmes des poètes grecs sont belles comme des déesses ; celles des poètes chrétiens parfaites comme des anges. Voilà pour la puissance. Mais ces caractères agrandis, la poésie les soumet à la loi de l’ordre: tant qu’ils sont en scène, elle les veut semblables ii eux- mêmes, et divers seulement dans les limites et les habitudes de leur humeur et de leur nature propre. Est-ce à dire qu’elle ne crée que des caractères sans défauts? Non: ils ne seraient plus vrais: mais tout en les faisant peccables et pécheurs, comme le sont les hommes, elle s’arrange de telle sorte i pie leurs qualités soient plus évidentes que leurs vices, ou qu’ils maudissent eux-mêmes leurs égarements, et qu’en fin de compte l’ordre ait raison, sinon dans les actes mêmes du personnage, au moins dans l’esprit du lecteur ou du spectateur.

Mais l’homme n’est pas seul ici-bas. Il liait, vit et meurt au milieu de ses semblables, et c’est en face ou ;i l’encontre du caractère de ceux qui l’entourent que

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son caractère se déploie. Ainsi, dans la nature ou dans la vérité, les caractères vont par groupes ; ces groupes, la poésie s’en empare et en exprime la vie complexe ; mais elle les traite comme elle a traité l’individu, c’est-à-dire qu elle les idéalise et leur impose le joug de l’ordre. Dans ses groupes, elle réunit des hommes meilleurs qu’ils ne le sont de coutume; mais elle ne compose pas ses groupes seulement de bons et grands caractères : ce ne serait plus vrai ; ni seulement de mauvais: ce ne serait que laid; or, c’est h l’expression du beau qu’elle aspire. La poésie admet donc les caractères méchants et laids, mais en plus petit nombre que les beaux, et en les effaçant dans l’ombre : .à moins que le très-prochain voisinage de ces basses natures ne contribue efficacement à rehausser la grandeur des autres. Ce n’est pas tout : elle rattache les personnages d’un même groupe par des liens si serrés, elle les mêle si bien les uns aux autres que tous paraissent emportés comme un seul et même être dans un seul et même mouvement. Par là elle obtient l’unité et l’harmonie. Enfin, sans abonder en sèches maximes de morale, elle s’y prend avec une habileté si consommée que, soit que les méchants quelle agroupés entre eux ou avec les bons soient vaincus dans le poème on qu’ils y soient vainqueurs, peu importe, ce sont toujours les bons ou ceux qui savent le redevenir qui obtiennent exclusivement nos sympathies et notre admiration.

Tous ces personnages agissent, et avec puissance; il le faut pour qu’ils soient beaux, chacun dans toute sa mesure. En agissant ensemble, ils produisent des

événemen ts, des actions, îles épisodes. Ces événements, ces situations, ces épisodes, la poésie les veut grands, pour qu ils soient dignes des caractères qui y figurent. Puis elle les fait tous conspirer à une lin commune, à un même dénoùment. Elle en forme un seul événement, un seul tout, continu dans son développement. et de parties tellement connexes qu’un seul fait n’en puisse être ôté sans que l imité soit brisée. Toujours, (pie son œuvre soit étendue ou qu’elle soit de courte baleine, la poésie y met l’unité, la proportion, l'harmonie ; toujours son œuvre est un être qui a un commencement , un milieu, une lin: une sorte d’animal vivant plus ou moins, mais fournissant une existence complète.

Nous avons dit que la poésie peint au moyen des mots. Sans aucun doute, elle peint les corps, les âmes, la nature : mais elle se souvient que ses couleurs n’ont d’autre fond que la mémoire, d’autre fixité que celle des paroles ailées et fugitives. En conséquence, elle peint brièvement : et comme elle ne peut employer que quelques traits, elle les choisit essentiels, parlants, frappants, indélébiles. Elle fuit donc les longs portraits et les descriptions sans lin, qui s'effacent dans l’esprit à mesure qu’ils se déroulent. Quant à la nature, c’est un cadre où elle place l'homme, et elle fait ses cadres à la mesure de ses tableaux. 1) ailleurs, la poésie a un moyen de rendre plus saississants les portraits et les descriptions, et de les retenir en présence de l’esprit sans trop les prolonger : c’est de redoubler l’image en montrant l’objet une seconde fois dans un autre objet qui lui est semblable, par la comparaison proprement

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dite ou par la comparaison abrégée qu’on nomme métaphore. On n’a pas assez compris le rôle de la métaphore et de la comparaison, lorsqu’on n’y a vu que des ornements : ces figures sont, pour la poésie, des forces expressives et pittoresques de la plus réelle utilité ; ce sont encore des procédés dont elle use avec succès pour agrandir les caractères des personnages et amplifier les aspects des choses.

Quand, au lieu d’exalter les vertus, la poésie blâme et châtie les vices, elle agrandit encore, elle idéalise encore par la puissance et par l’ordre. Il lui faut des adversaires et des victimes dignes d’elle. Elle s'attaque donc aux grands vices, ou aux vices des grands, ou aux vices de ces êtres grands par le nombre, qui s’appellent des peuples. Elle réunit dans un même individu et sur un seul visage les traits du même vice, épars dans la réalité. Si elle descend à railler de petits travers, elle les place dans tout leur jour, et les anime de tout le mouvement de la vie. Mais ici, plus que jamais, il faut que l’ordre ait raison. La poésie oppose donc au langage de la folie et du vice le langage du bon sens et de la vertu ; mais ce n’est pas assez : elle fait tomber le vice dans les pièges qu’il avait luimême tendus ; elle montre la force puissante pour le mal, manquant son but et se blessant de ses propres armes, non pas au point d’en mourir, mais au point d’en recevoir la saignante égratignure du ridicule. Plus audacieuse et plus terrible, parce qu’elle parle directement au nom de la justice outragée, la satire représente le vice dans toute sa laideur, mais en même temps elle le déchire de son fouet. Que l’on re-

T. II

garde de près, que l’on cherche bien, on reconnaîtra que dans tout poème digne de ce nom, d’une manière apparente ou cachée, directe ou indirecte, l’ordre a toujours le dessus.

Non-seulement la poésie agrandit la puissance et 1 ordre des idées, des sentiments, des actions, des âmes et des choses, des événements et des situations, des portraits et des images; elle agrandit encore la puissance et l’ordre de la parole humaine. Du langage ordinaire, elle ne retient que la plus pure matière, et à cette matière elle imprime une forme éclatante, puissante, expressive au plus liant degré. Le vers existe, comme la musique, et comme la musique est accepté en vertu du droit qu’a l’idéal de se créer «à lui-même des formes idéales. C’est une musique qui tient le milieu entre la parole ordinaire et le chant. Le vers agrandit la parole par l’accent, la cadence et la césure qui font monter, descendre et s’arrêter la voix. Il soumet les mots à un ordre régulier au moyen de la mesure, du rbylhme, de la strophe, du refrain, des accouplements de mesures variées : et à tous ces effets il ajoute, dans certaines langues, l’effet de la rime. Ainsi resserrée dans les fermes limites du vers, la voix humaine retentit comme au sortir d’un instrument de métal, frappe d'un coup plus sûr l’oreille et la pensée, et laisse d’elle-même dans la mémoire un écho durable.

Mais des idées plates, des sentiments vulgaires, des détails techniques s’enveloppent en vain de ce riche vêtement. Sous l’ample draperie se devine la maigreur ou le vide. Le vers n’est donc pas plus à lui seul

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la poésie que l’habit n’est l’homme. Quelquefois même le poëte se contente d’une prose brillante et nombrée qu’élèvent assez haut le souffle de l’inspiration et de la grandeur des images. Platon est poëte en prose ; Deîilie est prosaïque en vers. La prose est la forme naturelle du roman ; et cependant, quoique distinct de tous les genres de poèmes, le roman doit contenir une part notable d’idéal, sous peine de n’exciter nul intérêt et de n’avoir aucun caractère. Si le romancier n’est que le greffier de la vie de tous les jours, j’aime mieux la vie elle-même, qui est vivante et où je ne regarde que ce qui me touche. Le romancier est donc tenu d’être un peu poëte ; mais il peut l’être sans écrire en vers.

Ainsi, quelque divers qu’ils soient, et quelles que soient les convenances d’étendue, de temps, de lieu, d’appareil extérieur auxquelles chacun est astreint par sa nature propre, tous les genres de poésie se proposent d’exprimer la beauté idéale, et tous, pour y parvenir, agrandissent par la puissance et par l’ordre d’abord l’âme et la force, puis la parole, expression de l’âme et de la force. Une vue d’ensemble vient de nous l’apprendre ; l’examen analytique des grands chefs-d’œuvre de la poésie achèvera de nous en convaincre. Nous tâcherons d’être bref sans être sec, et de tenir le milieu entre la métaphysique et le cours de littérature.

Commençons par le poème épique, et prenons l'Iliade qui en est le modèle achevé. Tous les principes de la science du beau que la raison nous a paru poser comme évidents, Homère les a appliqués dans

ioule leur rigueur, guidé par un instinct de génie le pins sûr qui fut jamais.

Il y a dans la grande épopée grecque des dieux et des déesses, des héros et des héroïnes : fous ont un caractère admirablement dessiné, un caractère à la lois plein de vie et idéalement beau.

Parlons d’abord des dieux et des déesses. A ce sujet, une première remarque doit être faite : c’est qu’il n’y a pas, à proprement parler, de merveilleux dans l’Iliade ; il n’y a que du surnaturel. Le merveilleux,

< est le surnaturel auquel le poète ne croit pas, et qu’il n’emploie que comme machine de théâtre. Ce merveilleux est toujours froid et factice, quel que soit l’art du poète. Le vrai merveilleux n’est autre chose qu’une croyance religieuse. La foi est au fond : elle l’anime et le vivifie. Les dieux d’Homère sont vivants, parce que Homère est un croyant sincère et qu’ü est dupe de ses dieux.

Homère n invente donc pas ses dieux: il n’en a pas besoin, et il n’eut pas osé. Mais l’élasticité des mythes et le vague où les traditions diverses laissaient encore de son temps flotter les dogmes lui permettaient de choisir dans chaque caractère divin les traits les plus propresà composer, par leur réunion, un type à la fois religieux et poétique. Dans les mythes sacerdotaux, Jupiter était d’une part le fils de l’Éther, un fils du Ciel, une puissance élémentaire en un mot ', et de l’autre une puissance protectrice des cités, un être intellectuel et moral. De cette conception Homère né-

1 Cicéron, De natura deorum, III, 21. — Creuzer et Guigniaut, Religions de l’antiquité , t. II, p. 532. — Ibid., 564 et suiv.

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glige le côté purement physique et ne conserve que la puissance par laquelle Jupiter règne sur les dieux, sur les hommes et sur les éléments. A cette puissance il joint la bonté, et entre ses mains Jupiter devient un Dieu non point infini, non point parfait, mais grand et sublime. Tel il nous le peint au premier chant de l’ Iliade, exauçant une prière, et d’un simple mouvement de sa tête ébranlant l’Olympe immense. Évidemment c’est là choisir et agrandir : c’est donc idéaliser. Cette puissance n’est nullement désordonnée : elle est soumise au destin, c’est-à-dire aux lois éternelles de l’ordre, et il ne manque au Zeus d’Homère que d’être lui-même la raison de ces lois qu’il respecte. Nous savons que Zeus est un époux tantôt infidèle, tantôt enflammé pour Junon d’une ardeur trop humaine. C’étaient la de grossières erreurs: mais si Homère a le tort de les avoir acceptées, il a le mérite d’avoir recueilli de beaux commencements de vérité. Ainsi, à Zeus il associe étroitement Athéné, sa fille, la fille de sa tête et la sagesse même. Zeus a pour cette personnification admirable de l’intelligence le plus paternel, le plus complaisant amour : tellement que lorsqu’il menace et terrifie les autres dieux, il n’a pour Athéné que des paroles de tendresse: « “{assure-toi, fille chérie, si je tiens maintenant un langage sévère : je veux toujours être doux pour toi '. « fit tandis qu’Athéné complète en quelque sorte Jupiter, elle s’oppose à Arès, ce type de la force brutale. Dans l’Olympe, comme aux yeux de la raison, l’intel-

THade, ch. vm, 25-BS.

ligence est au-dessus de la passion violente et aveugle : bien plus, elle la maîtrise, et si le farouche Arès s’emporte, et, de colère, frappe sur sa cuisse, Athéné est là pour le gourmander et le punir en lui ôtant son casque, son bouclier et sa lance *. Lorsque Phidias eut à chercher les types idéaux de la puissance et de la sagesse, il se contenta d’ouvrir l’Iliade, et là il trouva ses modèles.

Les héros de l’Iliade sont vivants et vrais. Us sont donc imparfaits, car tout homme est imparfait ou n’est pas. Quoi de plus vivant qu’ Achille? Que de force, que de jeunesse ! quelles passions bouillantes, quelle ténacité indomptable, quelles fureurs et quelle prodigieuse énergie ! C’est la nature dans sa plus spontanée vitalité. Tout palpite en lui, le cœur et les sens, la convoitise et l’égoïsme. A la vue de sa proie qu’on lui enlève, il a le parler brutal et cru d’un soldat. « Ivrogne, aux yeux de chien, au cœur de cerf, dit-il à Agamemnon, au début du poème, jamais tu n’as eu le courage de t’armer pour la guerre en même temps que le peuple, ni d’aller en embuscade avec les plus braves Achéens; cela te semble la mort même 2. » Ce n’est point là de la rhétorique ; ce ne sont point des phrases, et celui qui parle ainsi n’est ni un manne-

* Iliade, cb. xv, v. 125.

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Ewo; S’ £<777, z£ ariêapi; à-'o yjipbç sJoûtra XâXv.sov r, b'ï~U'7'7L zaôâ-'ETO Qoûpov Âpv3«.

* Iliade, ch. 1er, v. 225 et sniv. Je cite tantôt les fragments traduils par SI. Al. Pierron dans son Histoire de la liUèralure grecque, tantôt la traduction de M. P. Giguet, tantô’t enfin je modifie l’une ou l’autre interprétation.

LES AIITS.

quin, ni une abstraction. SI a tort, nous en convenons; mais ce tort, c’est le point de départ de tout le poëme ; puis cet emportement terrible, Achille se rendant aux avis de Thélis le désavouera plus tard. Et avec quelle naïve et sincère émotion il regrettera ses fureurs insensées : « Atride, cette réunion eût été meilleure pour nous deux, le jour où cédant à notre chagrin et animés parla dévorante colère, nous nous livrâmes à de terribles fureurs pour une jeune fille !... Hélas ! les Grecs garderont longtemps le souvenir de nos dissensions funestes !... Aujourd’hui je renonce à ma colère : il est indigne de moi de la garder toujours1. » Achille furieux était un homme ; Achille repentant est un héros. Autant il a été prompt à sortir de l’ordre, autant à cette heure son âme se montre puissante à y rentrer. La poésie a le droit de peindre de telles fautes, quand elle doit les faire suivre d’aussi magnanimes retours. Cette double face du caractère si profondément un et naturel d’Achille parait encore dans sa lutte contre Hector et dans son entrevue avec Priant. Lorsqu’il a terrassé Hector et vengé Patrocle, ivre de la joie du triomphe, tout plein de la rage du combat, la tète en feu, la bouche ardente, n’écoutant plus que ses plus sauvages instincts, il s’oublie jusqu’à insulter un cadavre : « Eh bien ! Hector, tu te flattais, en dépouillant Patrocle, de préserver ta vie ; tu ne me craignais pas, parce que j’étais absent. Insensé! je lui restais, moi, dans les profonds navires, moi son vengeur tout prêt, plus fort que lui, puisque je t’ai couché par terre. Les

1 Iliade , ch. xix, v. 56 et suiv.

chiens et les oiseaux de proie te déchireront honteusement ; et lui, les Aehéens lui feront des funérailles ! » Voilà comment il parle quand il a encore l’épée à la main et les pieds dans le sang. Mais qu'il rentre dans sa tente, qu’il dépose ses armes, et avec ses armes ses fureurs, qu’il voie à ses genoux un vieillard pleurant et lui demandant le corps de son fils; qu’il sente sa main pressée sur la bouche vénérable de Priam et mouillée de ses larmes, son cœur s’attendrira, son âme revêtira toutes les pathétiques beautés de la vraie douleur ; il sera sublime.

Tous les caractères tracés par Homère offrent cette réunion de la nature vivante et de la nature idéale, de l’instinct et delà raison conciliés en une merveilleuse harmonie. Achille est, en ce point, l’effort suprême et le plus éclatant triomphe du génie. Rien, pas même dans Homère, n’égale celle création ; mais beaucoup en approchent parmi celles dont le héros de Y Iliade est entouré. Priam est, en son genre, un autre chefd’œuvre. Priant, c’est l’idéal du père dans une société primitive, du père avec toute l’énergie de sa tendresse et tout le courage de ses plus pénibles devoirs. A la nouvelle delà mort d’Hector, Priam ne se roidit pas comme un stoïcien; il ne répond pas comme Anaxagore : Je savais que mon (ils était né mortel. Non, ce n’est pas là le premier mouvement de la nature. Un père vivant et aimant commence par pleurer. Ainsi fait Priam. Le premier choc de cette épouvantable douleur le renverse : « Le vieillard se roule dans son manteau, la tête et les épaules couvertes de la fange qu’il a répandue à pleines mains;

LES ARTS

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La puissance de la sensibilité agit d’abord conformément à l’ordre de la sensibilité : mais trop prolongé, cet ordre serait bientôt un désordre. Il faut que l’âme de Priam, encore que déchirée, se relève et se tourne à remplir ses devoirs, c’est-à-dire à passer de l’ordre naturel et purement sensible dans l’ordre moral, où la volonté, maîtresse enfin de la douleur, accomplit sa tâche sacrée. Priam écoute Iris, la messagère des dieux, et, malgré la résistance d’Hécube, malgré le poids des années qui l’accable, il part, il traverse le camp des Grecs, il va trouver le meurtrier de son (ils, et pour en obtenir les restes chéris d’Hector, il humilie son orgueil de roi, il fait taire sa haine, et il baise les mains homicides d’Achille : « Eh bien ! respecte les dieux, Achille, et aie pitié de moi, au souvenir de ton père. Je suis plus à plaindre que lui, car j’ai eu le courage de faire' ce que n’a jamais fait aucun autre mortel sur la terre : j’ai approché de ma bouche la main de l’homme qui a tué mes enfants 1 2. » Quand la science philosophique a rappelé cette scène sans égale dans les œuvres de l’esprit humain, et qu’elle s’est écriée, comme la littérature : Cela est beau ! la science n’a pas achevé son office ; au fond de ces beautés, elle doit découvrir les principes qui en sont la source. Or, qui ne voit que le principe de ces beautés c’est

1 Iliade, ch. xuv, v. 162 et suiv.

4 Ibid, ch. wiv, v. A27 et suiv.

l’âme sensible el libre d’un père, souffrant et agissant avec puissance et conformément d’abord à l’ordre de la nature qui veut que le père souffre de la mort de son fils, puis à l’ordre moral qui veut que le père surmonte sa douleur et rende à son fils les honneurs funèbres? Si notre définition du beau était fausse, comment trouverait-elle dans les plus éclatantes beautés de X Iliade une aussi complète confirmation ?

Il n’était pas aisé de faire du caractère d’Hélène un idéal de beauté morale. Homère a cependant résolu ce problème poétique ; mais il ne s’y est pas pris comme un sophiste : il n’a pas essayé de donner au mal les couleurs du bien et de la vertu. D’abord son Hélène (‘st belle de cette beauté divine qui, semblable au soleil d’été, réchauffe même le cœur des vieillards. A son approche, les anciens du peuple, saisis d’admiration, se disent entre eux : « il ne faut pas s’indigner que les Troyens et les Achéens à la forte armure souffrent tant de maux depuis si longtemps pour une telle femme : elle ressemble étonnamment de visage aux déesses immortelles 1 . » Toutefois cette beauté n'excuse rien : elle explique seulement le rapt de Paris et la guerre qui en fut la conséquence. Hélène n’en demeure pas moins une femme adultère, qui a abandonné sa fille et son vaillant époux Ménélas pour suivre Paris, aussi lâche que beau. Mais qui le lui dira? qui le lui reprochera ? Elle-même. Priant et Hector l’ont prise en affection ; mais elle, elle rougit de honte au souvenir de sa faute : « Tu me remplis, cher beau-

1 Iliade, ch. iii, v. 146 et suiv.

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père, de respect et de crainte, dit-elle à Priam, sur les portes Scées, Ah ! que n’ai-je préfère une mort funeste quand j’ai suivi ton dis en ces lieux, abandonnant ma couche nuptiale, et mes frères et ma fille chérie, et mes aimables compagnes d’enfance ! Mais il n’en a rien été ! Aussi me consmné-je dans les pleurs1. » Et ailleurs, à Hector : « Mon beau-frère, je suis une infâme, l’auteur de mille maux, une femme horrible. Plût aux dieux qu’en ce jour où ma mère me mit au monde, un ouragan destructeur m’eût emportée sur une montagne ou dans les Ilots de la mer retentissante ! Les flots m’y auraient engloutie avant que ces malheurs arrivassent. » Et son Paris, voici l’estime qu’elle en fait, lorsque Vénus ne l’embrase pas d’une flamme fatale 2 : « Cet homme a une àme sans consistance et n’aura jamais de courage; aussi recueillera-t-il, je le crois, les fruits de sa faiblesse. » Ainsi elle revient à l’ordre par le remords et le repentir, et quand elle répare sa faute en la pleurant, son langage atteint jusqu’à la plus noble délicatesse. A ces moments, elle est digne de s’asseoir h côté d’Hector, si aimable dans sa force, et de figurer auprès d'Andromaque, si pure et si touchante.

La laideur se glisse parfois dans le poème ; mais elle n’y montre qu’en passant sa face grotesque, et elle est d’ailleurs chargée de lancer, dans son insolence, quelques rudes vérités dont les héros trop orgueilleux pourraient faire leur profit. Comme la tragédie, le

1 Iliade, ch. ni, v. 17-2 et suiv.

2 Ibid, ch. vi, v. 314 et suiv. — Voir M. R. Camboulin, Élude sur les femmes d’IIom'ere, 1855.

drame satirique et la comédie sont en germe dans l’ Iliade. ïhersite est un bouffon achevé, bien vivant, de chair et d’os, et plein de verve. Voyez-le et entendez-le : « Le seul ïhersite, bavard sans mesure, braillait encore comme un choucas : c’était un homme habile à débiter toutes sortes d’injures, déblatérant contre les rois à l’étourdie et sans vergogne, uniquement soucieux de faire rire les Argiens. D’ailleurs le plus laid de tous ceux qui étaient venus sous llion. Il était louche cl boiteux d’un pied; il avait les épaules voûtées et ramassées sur la poitrine, la tête pointue au sommet, et sur sa tête voltigeaient quelques rares cheveux '. »

Tous ces caractères, et tant d’autres que les bornes de notre sujet ne nous permettent pas d’analyser, se lient étroitement les uns aux autres, ils ne forment qu’un seul et même ensemble d’une variété aussi riche que naturelle. Leurs paroles et leurs actes concourent merveilleusement au développement de l’action principale, la colère d’Achille, qui commence au premier vers, et avec laquelle s’arrête cl finit le poème. Homère s’est bien gardé de chanter la guerre de Troie tout entière. Il n’était pas historien : il était poète. C'est Achille qui domine l’œuvre : c’est autour de lui que s’en coordonnent toutes les parties, et lorsque la mort d’Hector a satisfait son cœur et mis en évidence les derniers et les plus beaux traits de son caractère, Homère cesse de chanter.

1 .l’emprunte la traduction de ce fragment à l 'Histoire de la littérature grecque, par M. Alexis Pierron. I,e portrait de Thersite est au rliant h, v. 212 et suiv.

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C’est grâce aux ressources multiples et aux procédés analytiques et successifs du langage, dont il use mieux que personne, qu’Homère peut présenter les caractères sous leurs faces diverses, tantôt petits, tantôt grands, tantôt violents, tantôt calmés, corrigés par eux-mêmes ou par leurs voisins, et à la fin meilleurs qu’au début. C’est par là qu’il fait couler la vie réelle à Ilots abondants, mobiles et pressés, dans les limites de l’ordre et de la forme idéale. Mais il connaît les impuissances du langage et n’exprime jamais ce qui est inexprimable ou ce qui ne serait heureusement exprimé que par la peinture. Aussi, lorsqu’il peint un portrait, c’est en quelques traits rapides, sobres, saillants. On a vu tout à l’heure comment est enlevé le portrait de Thersite. Nous en pourrions citer vingt autres de la même brièveté et du même relief. Son procédé pittoresque à l’égard de la nature est tout à fait semblable. Il la décrit peu, pour plusieurs raisons. Premièrement, l’homme, ses actes, ses souffrances, ses pensées, voilà l’objet principal d’Hotnère et de tous les grands poètes. Où l’homme n’est pas, la nature disparait presque pour lui. En second lieu, il importe de ne pas oublier que les phénomènes de la nature ne sont guère chez Homère que des actions de la divinité revêtue de la forme humaine ; en sorte qu’au lieu de décrire les grands mouvements du ciel, des astres, des éléments, c’est un dieu furieux ou apaisé, propice ou contraire, que le poète met en scène. La divinité y perd sans doute : mais que n’v gagne pas la poésie ! Le tonnerre, c’est Zens irrité ; les vagues blanchissantes, ce sont les pieds d’argent de Thétis ;

le point du jour, c’est l’Aurore aux doigts de rose : ravissante image qui, d’un seul mot, place l’imagination en présence du beau ciel d’Ionie. Et voyez ce que devient, sous le pinceau magique d’Homère, une fièvre pestilentielle, causée par les ardeurs de l’été et attribuée au courroux d’Apollon. « Apollon entend la prière du vieillard. Soudain, le cœur gonflé de courroux, le dieu s’élance des cimes de l’Olympe ; son arc, son carquois se croisent sur ses épaules ; à chaque pas, pressé par la colère, ses traits retentissent sur son corps, et il s’avance redoutable comme la Nuit. Bientôt il s’arrête en dehors de l’enceinte des navires et lance une première Mèche ; l’arc d’argent rend un son terrible. Les mulets d’abord, et les chiens agiles sont frappés ; mais le dieu dirige ensuite contre les guerriers un trait homicide qui les atteint, et dès lors de nombreux bûchers ne cessent de consumer les morts. Pendant neuf jours, les traits d’Apollon volent sur le camp...1 » C’est la nature qui vit et palpite dans la mythologie d'Homère: c’est cette puissance cachée qui prête à ses dieux, aujourd’hui évanouis comme des rêves, quelque chose de sa réalité et de sa permanente jeunesse ; ce sonl ces fortes et brillantes images qui dispensent le poète de descriptions qui ne les vaudraient pas 2.

Mais si Homère décrit peu les villes et les contrées,

1 I'iade, ch. r'r.

- Sur le caractère moral et religieux de la mythologie et de la poésie grecques, un écrivain de talent, qui est aussi un savant et un penseur, vient de publier un beau livre : Le sentiment religievx en Grèce, d’Homère à Eschyle, par M. Jules Girard, ancien membre de l'École d’Athènes, professeur à la Sorbonne. Paris, 1869, Hachette.

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il les caractérise par une épithète brève et d’une exactitude constatée par maint voyageur. De même que le vrai peintre de portrait ne saisit et ne reproduit d’une figure que quelques linéaments où s’épuise toute la physionomie, l’exprimant et l’idéalisant à la fois par cet infaillible moyen, de même Homère qualifie chaque ville par un seul adjectif, simple ou complexe, où se retrouve, de nos jours encore, l’aspect frappant qu’elle offre aux yeux. A la fin du chant deuxième de X Iliade, lisez l’énumération des peuples assemblés devant Troie et des villes d’où ils sont venus. Thisbé, en Béotie, y est appelée abondante en colombes ; nulle part ailleurs, en Grèce, on ne trouve plus de pigeons que là. Tirynthe est, dans Homère, la vile aux fortes murailles, m olisOpov, ses murailles étaient fortes en effet, car il en reste des pans énormes, indestructibles, dignes de la main des géants. Épidaure est toujours la ville aux riches vignobles , «pr sioev™. Corinthe était opulente au temps d’Homère : les raisins de Corinthe l’enrichissent encore présentement. Homère nomme les Lacédémoniens ceux qui habitent au sein d’une vallee profonde, creuse comme le ventre d’une baleine ,

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les bords de l’Eurotas, pris et comme cerné entre les flancs abruptes de la haute chaîne du Taygète à l’ouest, et les pentes arides du mont Ménélaïon, qui longent la rive orientale du fleuve, dans un fond sans issue visible. Voilà la vérité géographique transformée et élevée jusqu’à la vérité poétique *.

’ Cetle exactitude de la géographie poétique d’Homère avait été déjà constatée par M . .) . Ampère dans son livre sur la Grèce , Rome et Dante.

Nous avons, chemin faisant et sans y songer, apprécié le style d’Homère, rapide, précis, coloré, abondant et sobre, simple, riche, lumineux. Il nous resterait à en louer l'harmonie. H faut que cette harmonie soit bien réelle, puisque nos oreilles la devinent sous la barbare prononciation classique. Priez un des jeunes Hellènes qui étudient à Paris de vous lire dix vers de Y Iliade: vous comprendrez peut-être mieux ce qu’était la musique de la poésie grecque. Le sentirez-vous tout à fait? Nous en douions. Les siècles qui ont enlevé les couleurs du Parthénon en respectant sa forme ne nous ont guère laissé que la forme du vers homérique: ils en ont enseveli la mélodie dans le silence du passé.

Puisque Homère a vérifié nos doctrines sur le beau, les autres poètes pourraient-ils les démentir? Homère n’est-il pas le poète des poètes, et quelqu’un aura-t-il jamais raison contre lui ? Nous aurions donc, à la rigueur, le droit de nous en tenir à son imposant et irrécusable témoignage. La science ne compte pas les voix, elle les pèse. Mais les genres de poésie sont divers, et il sera utile de montrer (pie, malgré leur diversité, tous ont obéi, comme Homère, aux mêmes lois éternelles.

J’aurais pu, en m'appuyant sur une aussi grave autorité, développer davantage celte partie de mon travail ; mais j’ai préféré ne parler ici que de ce que j’ai vu de mes propres yeux. Au reste, je persiste à maintenir celte vérité caractéristique et pittoresque des descriptions d’Homère, à l’encontre d’une savante et ingénieuse thèse de mon collègue et ami M. A. Grenier: De descriptionibus apud Homerum. — Voyez encore : Idées nouvelles sur Homère , par A. Grenier, et l’excellent travail qui a pour titre : Homère et la Grèce contemporaine , dans le tome II des Lettres et souvenirs d' enseignement de notre ami si cher et si amèrement regretté Eugène Gandar. (Paris, Didier, 1869.)

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Le poète épique est essentiellemenl celui qui raconte les actions des âmes héroïques. Il chante sans doute, puisque tout poëme est un chant; mais il raconte aussi souvent qu’il chante. Il est sublime, mais non pas constamment ; l’âme humaine la plus grande ne peut supporter la trop longue continuité du sublime. Le poète épique n’exprime que très-rarement ses sentiments personnels. Enfin, sa poésie est plus souvent mélopée que mélodie. Autre est le poète lyrique : il chante toujours de la voix poétique la plus éclatante les plus sublimes objets qui puissent ravir l’âme jusqu’à l’enthousiasme et au délire ; il chante en son propre nom, et c’est son âme à lui qu’il exhale ; il mesure ses expressions aux proportions souvent démesurées de son sujet et de ses transports. Son sujet, c’est l’ordre lui-même, l’ordre religieux et moral, tel qu’il le comprend et le sent en son cœur : et pour s’égaler à ce sujet immense, invisible, il est forcé de déployer ses plus rares puissances, jusqu’à ce degré où leur impuissance se trahit par un magnifique désordre, qui manifeste mieux que l’ordre les effets de l’infini sur notre intelligence bornée.

M. Villemain nous paraît avoir défini la poésie lyrique de la même façon que nous, lorsqu’il a écrit que, pour imiter Pindare, J. -b. Rousseau aurait dû, nonseulement lui prendre le manteau et la voix du prophète, mais savoir produire, à son exemple, « ces maximes de calme et profonde sagesse qui rayonnent d’un éclat pur, au milieu des splendeurs poétiques, ces mouvements de l’âme, ces rapides évolutions de la pensée, les plus vives qu’il y ait au monde, cette

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précision singulière en contraste avec V abondance des images, ce mélange, ce choc rapide du sublime et du simple, du terme magnifique et du terme familier, cette propriété toute-puissante qui rend présent à tous ce que le poète a vu dans son plus rare délire \ » Tous les caractères que nous avons aperçus dans la poésie lyrique sont marqués ici en traits étincelants.

Mais si telle est la poésie lyrique, elle n’est autre chose, esthétiquement, que l’expression par le langage le plus puissant et le plus ordonné, sous un apparent désordre, de l ame humaine illuminée et échauffée par le rayonnement ou de l’infini lui-même, ou de ce qui ressemble le plus à l’infini. Les plus sublimes œuvres lyriques nous en seront la preuve.

J’ouvre au hasard les Psaumes de David, et au début du LXV10e, je lis ces versets ou ces strophes:

1 . « Sauvez-moi, Seigneur, parce que les eaux sont entrées jusque dans mon âme.

2. « Je suis enfoncé dans une boue profonde où il n’y a point de fermeté.

3. « Je suis descendu dans la profondeur de la mer, et la tempête m’a submergé.

4. « Je me suis fatigué à crier, et ma gorge en a été enrouée; mes yeux se sont épuisés à force de regarder vers le ciel, dans l’attente et l’espérance où j’étais que mon Dieu vint à mon secours.

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