‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoire (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · Exaucez-moi, Seigneur, selon la grandeur de · texte numérisé non relu

Exaucez-moi, Seigneur, selon la grandeur de

1 Voir M. Villemain, Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, t. 1er, chap. 1er, p. 13.

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votre miséricorde et selon la vérité des promesses que vous m’avez faites de me sauver ! »

jN’en lisons pas davantage. Ou le caractère lyrique n’est nulle part, ou il est là. Or que voyons-nous dans ces quelques lignes ? quoi, sinon l’âme tombée dans l’abime de la douleur, mais qui, toute pleine d’une sublime espérance, élève sa voix la plus éclatante, la plus pathétique, la plus éperdue vers la Puissance infinie qui lui a promis de la sauver? Quel langage retentissant! Quelle sou llrance, quel trouble, quel désordre! Mais quel calme renaissant au souffle de l’espoir, quelle croissante sérénité à la pensée du secours divin, et cà la fin, quel ordre dans cette âme, dès qu’elle se croit exaucée : « Je suis pauvre et dans la douleur, mais votre puissance, ô Dieu, m’a sauvé. » • — « Je louerai le nom de Dieu en chantant un cantique, et je relèverai sa grandeur par mes louanges 1 . »

De David nous passerons naturellement à Pindare. Cette transition, c’est saint Jérôme qui nous la fournit en ces termes : David Simonides noster, Pindarus el Alcœus 2.

Il y a de nombreux vers de Pindare où les choses éternelles, la justice, la loi, la vie future, Dieu luimême, en un mot l’ordre et l’infini, se réfléchissent comme la lumière céleste dans le plus pur diamant. Ce sont des maximes qui éclatent à l’oreille avec toute la sonor ité d’un vers énergique et inspiré, et qui tra-

1 Traduction de Lemaistre de Sacy.

2 Sancli Hieronymi epistola ad Paulinum, Bibliotheca sacra, t. I >■ , p. 5i0, citée par M. Villemain dans ses Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique , t. Ier, p. 15.

versent l esj ni t coin me un éclair de l'immuable pensée. « Ebranler une cité est chose facile, même aux plus misérables ; mais la rasseoir sur le sol est un rude labeur, à moins que tout à coup quelque dieu ne se fasse le gouverneur de ceux qui conduisent. » — « Ea félicité (les justes n’est pas fugitive. » — Et cette définition poétique de la loi, plus saisissante et aussi profonde que la plus juste formule philosophique : « Roi de toutes les choses mortelles et immortelles, la loi, conforme a la nature, établit d’une main toute-puissante la contrainte suprême de la justice. » Mais où Pindare se montre initié par son génie aux vérités les plus hautes, où il prend l’accent et la gravité religieuse d’un prêtre inspiré, c’est dans les deux passages suivants: « Tous arrivent par une fatalité heureuse à I issue qui termine les maux. Le corps chez tous. suit la loi de la mort irrésistible, mais il reste de nous une image vivante du principe éternel. Car seule elle vient des dieux. Elle sommeille durant l’activité du corps ; mais souvent aux hommes endormis elle montre en songe l’arrêt distinct des joies et des peines qui les attendent. » Et dans un autre endroit: « Audessous de la voûte céleste, à l’entour de la terre, volent les âmes des impies dans de cruelles douleurs, sous l’étreinte des maux qu’on ne peut fuir. Mais habitantes du ciel, les aines des justes chantent harmonieusement dans des hymnes le grand Bienheureux *. » Le regard d’aigle du poète s’étend bien au delà des dogmes païens. Déjà, comme plus lard Platon, il

1 Tous ces fragments ont été traduits par M. Villemain, dans son ouvrage déjà cité.

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plonge dans les profondeurs de l’infini invisible. Il aperçoit les clartés pures de la justice absolue. H entrevoit le Dieu sans corps du Banquet et le Dieu du douzième livre de la Métaphysique d’Aristote, qui n’est que la pensée de sa propre pensée. Comment égaler la parole humaine à de telles grandeurs? Par la prolixité? Trop aminci, trop étendu sous le marteau, le métal n’a plus de son. Laissez-lui sa force et ne frappez que des coups rares, mais frappez-les juste et fort : le timbre d’or résonnera puissamment; aucune de ses vibrations ne sera perdue pour l’oreille. Ainsi fait Pindare. Son vers concis a la vive résonnance de l’or. Même dans la belle traduction de M. Villemain, que nous avons religieusement suivie, nous n’en pouvons sentir la plénitude, ni la richesse éclatante. Écoulez-le sous sa forme native, tel qu’il jaillit de l’âme du poète: voici la Loi, Roi de toutes les choses mortelles et immortelles :

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El le lieu où les justes chantent le grand Bienheureux, le voici, en deux vers :

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MoItt v.ïc, M v.v.v.pv. y.éyv.v àatSovr’ h vyjoi;‘ .

' Pindare , édit. tïuissonade ; fragm., p. “291. - Pindare, fragm., p. “292.

Comme i’idée est peu vêtue, mais comme sous son vêlement on la sent tout entière, elle et lame du poète qui en est le rellet et l’écho ! Je me trompe : on ne la sent pas tout entière, puisque l’objet en est infini ; mais on en conçoit la sublime infinitude, et la puissance du poète est de susciter dans notre pensée mille fois plus de choses qu’il n’en dit.

Nous ne quitterons pas la poésie lyrique sans avoir montré comment, dans Saplio, elle a agrandi, ennobli et soumis à l’ordre la puissance de l’amour le plus désordonné. Nous reproduisons le fragment célèbre, et malheureusement incomplet, cité par Longin :

« Il me semble égal aux dieux, le mortel assis en face de loi, qui entend de près les doux sons de ta voix,

« Et jouit de ton charmant sourire. Ta présence fait palpiter mon cœur ; dès que lu parais, à l’instant ma voix s’éteint,

« Ma langue se refuse à parler, un feu subtil se glisse rapidement dans mes veines, mes yeux ne voient plus, un bruit sourd remplit mes oreilles ;

« De mes membres découle une sueur froide ; le frisson s’empare de moi ; je suis plus pâle que l’herbe sèche ; il me semble que je vais mourir.

« Mais je braverai tout, puisque dans ma misère 1 . . . »

Surle bord de quel gouffre impur court cette poésie enflammée, chacun le voit. Comment n’y tombe-t-elle pas? Comment reste-t-elle sublime? C’est que dans

1 Version de M. Louis Vaucher dans ses Éludes critiques sur le Traité du sublime de Longin, p. 1 (38- 1 69. Genève et Paris, 1854.

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cette brûlante peinture du trouble des sens apparaît le trouble de l’âme ; c’est que la passion exaltée prête ses ailes au langage ; c’est que si l’amour de Sapho a l’ardeur du feu, comme le feu il est subtil et rapide. La parole agrandie, épurée, réglée parla mesure, accélérée parle rbythme, agrandit, épure et règle l’égarement lui-même. La vertu de l’idéal poétique va jusque-là. A ces hauteurs peut quelques instants se maintenir l’essor de l’inspiration lyrique. Mais dés que la Muse se retire, le chant doit finir. De là les limites de la composition lyrique.

La poésie dramatique est celle qui se propose de nous délecter par le spectacle des actions humaines donné par l’homme lui-même. Une action ne saurait nous intéresser que si elle est vive et forte. Une action n’est vive et forte que si elle a pour cause la passion. Mais la passion heureuse et satisfaite jouit 5 elle n’agit plus. Au contraire, la passion irritée par les obstacles lutte et agit de toutes les forces de l’être qu’elle possède. Celte lutte de l’âme passionnée, poursuivant l’objet qu’elle désire ou fuyant l’objet qu’elle hait, voilà la source féconde de l’action dramatique, et quand l’âme est grande et grand l’objet qu’elle souhaite ou qu’elle combat, l’action est tragique. L’homme lutte ou contre les dieux, ou contre les hommes, ou contre lui-même, ou contre tous à la fois. La poésie dramatique procède donc par groupes de personnages dont elle met les passions aux prises. Mais l’action représentée l’est devant des hommes qui n’ont qu’une certaine puissance d’attention et de mémoire. Il faut donc que le poème soit proportionné aux forces intellec-

tuelles du spectateur, sous peine de n’êtrepas compris, ou de l’être imparfaitement. De là celte règle si naturelle de la double unité d’action et de temps. L’unité de lieu importe moins, si la vraisemblance est respectée. La poésie dramatique dispose de toutes les forces réunies des autres arts, et de plus elle y ajoute la vie. Mais de toutes ces forces, nulle n’exprime l’âme et le beau au même degré que la parole. C’est donc le poème écrit qui doit avoir la première place et la plus haute valeur aux yeux de celui qui l’écrit comme aux yeux des spectateurs. D’ailleurs, tout mettre en action serait difficile, et quelques mots en disent plus que beaucoup d’actes. Or, le poème sera parfait si, comme l’être vivant, il a un commencement, un milieu, une fin, si les caractères et les événements y conspirent tous h une fin commune, si l’impression en est rigoureusement une, et si l'intérêt va croissant du premier mot au dernier.

Est-ce tout cependant, et ces conditions indiquées par la science du beau et par la connaissance de l’âme humaine sont-elles les seules? Épuisent-elles l’ordre tout entier auquel se doit soumettre la poésie tragique ? Non. Le vice et le crime sont laids : la poésie dramatique est un art, et l’art est la belle interprétation de la belle nature. Donc le vice et le crime ne peuvent être admis sur la scène que pour y stimuler la vertu et s’v faire détester. Faire aimer le vice, c’est trahir les intérêts de l’art. Mais si la laideur morale ne parait aux veux que dans celte mesure où elle est nécessaire pour exciter et rehausser la beauté de là me, que si. d’autre part, elle a pleinement tort soit par le dénoù-

ment où elle succombe, soit par la répulsion que, même triomphante, elle produit clans le cœur des assistants, que craint-on de l’art dramatique ? Quel en est le danger? Quel n’en est pas le bienfait?

Ce n’est pas la philosophie qui a découvert les principes essentiels de la poésie dramatique ; ce sont les génies dont le temps a consacré la gloire qui les ont trouvés et appliqués avec cette ferme raison dont l’inspiration n’est que l’interprète le plus éclatant et le plus infaillible. Ils ont trouvé ces principes parce qu’ils avaient cherché le beau. Malgré ladilférence des temps, malgré la diversité de leurs intelligences, c’est la belle âme qu’ Eschyle, Sophocle et Euripide, Shakspeare, Corneille et Racine, ont toujours mise sur le théâtre. Et leurs œuvres sont d’autant plus admirées, que l’âme humaine y est plus belle ou plus sublime.

Le montrer dans le détail, c’est la tâche de la littérature, et, grâce à Dieu, elle n’y a jamais manqué. Le faire voir en quelques pages courtes et substantielles, c’est tout ce que l’esthétique se doit à ellemême.

Eschyle, Sophocle et Euripide sont des poètes tragiques ; mais ils le sont diversement et chacun selon son génie. Ce qui caractérise Eschyle, c’est la foi religieuse encore intacte, comme chez Homère; c’est le souille lyrique et l’élévation morale ; c’est enfin l’énergie dramatique dans la simplicité de l’action et dans le petit nombre des caractères, mais des caractères prodigieusement vivants et forts. Les drames d’Eschyle sont empreints d’un respect absolu pour les divinités mythologiques. Qu’on ne s’y méprenne pas :

chez lui nul scepticisme. Son Prométhée enchaîne a la bouche pleine d’invectives contre Jupiter ; mais Prométhée est un dieu inférieur, un Titan révolté, qui méconnaît la récente puissance de Jupiter, et qui en est puni. Le chœur lui donne tort, alors même qu’il lui témoigne la plus touchante sympathie. Jusqu’au bout du drame, Jupiter a le dessus. De son côté, Prométhée est dieu, et Eschyle lui conserve la grandeur de son caractère. 11 a la grandeur, l’audace, la fermeté inébranlable d’un Titan. Il est enchaîné, mais point abattu, et il déclare ne point redouter la colère de celui qui ne peut le faire mourir. La foi religieuse du poète, malgré plus d’une contradiction, ne veut même pus que les hommes se déchargent sur Jupiter de la responsabilité de leurs fautes. « Quand vous enlacera la fortune, dit Mercure, ne prétendez pas que Jupiter vous a frappé d’un coup imprévu. Non, n’accusez rien que vous-mêmes1. » Ainsi, dans Eschyle, l’âme des dieux est grande et belle, autant que le permet la vérité de la tradition, et en dépit du dogme de la fatalité, en dépit du destin qui pèse sur Jupiter lui-même, Jupiter est libre *.

Tout le théâtre d’Eschyle abonde en maximes morales d’une admirable pureté, exprimées avec l’accent lyrique de la poésie de Pindare. Écoutez ce cri sublime de la conscience universelle : « Si elle était alliée à un mortel dont l’âme est capable de tous les crimes, le

* Prométhée enchaîné, traduction d’Al. Tierron, p. 50. Théâtre d’Eschyle, édit. Charpentier.

2 « Il n’est qu’un dieu libre, c’est .Jupiter! » Prométhée enchaîné, même traduction, p. 8.

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nom de la Justice serait le plus menteur des noms L » Et ailleurs : « Les dieux ont l’œil ouvert sur celui qui prodigue le sang. Il vient un jour où les noires Furies changent l’existence de l’homme heureux aux dépens de la justice : il s’anéantit, sa force disparait2. » Et encore : « La justice conserve son éclat même dans les chaumières enfumées ; elle récompense une vie passée dans la vertu. Mais l’or et la fortune, quand les mains sont souillées, n’arrêtent point ses yeux : elle fuit, elle cherche une demeure sainte. Son encens ne se prostitue pas devant l’opulence puissante, mais marquée du sceau de l’infamie 3. » La beauté morale, dans tout l’éclat de sa splendeur impérissable, préside, en quelque sorte, à tous les drames d’Eschyle. On l’y rencontre toujours, et toujours peinte sous les plus nobles traits et les plus brillantes couleurs.

Mais il n’en faudrait point conclure que le poète moralise à tout propos, et que la marche de l’action soit ralentie par ces réflexions de profonde sagesse. Le drame n’en suit pas moins son cours. Toutefois, dans Eschyle, il n’y a pas de complication scénique ; pas d’incidents habilement combinés ; de diversité, peu ; d’intrigue, pas davantage. Eschyle pose ses personnages tout d’une pièce, et les fait vivre presque sur place sans développer leurs caractères à mesure que marche la tragédie. Mais il a un art tout particulier de les rendre agissants par le seul effet de la parole. Ce qu’ils disent peint non-seulement ce qu’ils souf-

1 Les Sept contre Thèbes, p. 124.

2 Agamemnon, p. 164.

s Ibid., p. 177.

frent, ce qu’ils sont, ce qu’ils désirent, mais aussi ce qu’ils font. Le langage qu’ils tiennent leur communique une réalité présente, visible, de telle sorte qu’aujourd’hui encore, le lecteur du poëme croit les avoir sous les yeux. Ce don si rare, nul depuis Homère ne l’a possédé au même degré qu’Eschvle. Nous en pourrions citer cent exemples; mais en voici un, où tout devient sensible, malgré la sobriété des termes et la promptitude du vers. Dans Promélhée enchaîné , le choeur des Oeéanides approche. Le Titan prête l’oreille :

« Ab ! ah ! j’entends près de moi comme des oiseaux qui volent. L’air siffle doucement sous les battements légers de leurs ailes ; à tout ce qui m’approche, je ne puis que trembler. »

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