LE CHOEUR
« Rassure-toi, tu vois une troupe amie : elle a volé à l’aide de ces ailes rapides jusqu’il ce haut sommet. Il a fallu vaincre la résistance d’un père. Enfin, je suis venue portée sur les vents impétueux. L’écho de l’airain frappé par le marteau a pénétré au fond de mes antres ; j’ai chassé une pudeur trop craintive, et, nupieds encore, je me suis élancée sur ce char ailé. » Quel tableau vif et animé ! Une telle poésie rendait les gestes et les mouvements inutiles. La beauté dramatique se traduisait principalement par l’organe le plus fidèle de faîne, la parole, et le corps de facteur pouvait plus aisément conserver les harmonieuses attitudes de la beauté plastique. Les personnages d’Eschvle agissent même par le silence, aussi draina-
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tiques quand ils se taisent que quand ils parlent. Fendant tout le temps que Vulcain rive ses chaînes et le cloue à son rocher, Prométhée ne fait pas entendre la moindre parole. Mais on sent qu’il est là sous les fers et sous le marteau, et ce patient qui ne se plaint pas parait bien autrement énergique et grand que s’il se lamentait. Dans Niobé , pièce perdue d’Eschyle, au début du drame la mère était depuis trois jours sur le tombeau de ses enfants, silencieuse et la tête voilée. Dans le Hachai d'Hector , Achille, abîmé dans sa douleur, ne répondait d’abord à Mercure, conducteur du vieux Priam, que par quelques mots rares et courts '. Simples moyens, effets sublimes, où la puissance de l’àme paraît tout entière dans l’immobilité du corps et dans le silence de la voix. Cependant Eschyle excellait à conduire le dialogue avec entrain et verve. Voyez, par exemple quel mordant, quel naturel, quelle brièveté acérée dans les phrases d’un vers que se lancent tour à tour Mercure et Prométhée ! Eschyle est dramatique jusque dans les portraits des personnages absents ; il donne au rayonnement de la beauté l’énergie extérieure et effective d’un acte. Contemplez son Hélène entrant dans llion : comme les vieillards d’üomère, vous vous sentirez atteint au cœur : « Ame sereine comme le calme des mers ; beauté qui ornait la plus riche parure ; doux yeux qui perçaient it l’égal d’un trait; ffeur d’amour, fatale au cœur \ » Voilà l’idéal vivant. Eschyle l’a fait vivre sous ses plus imposantes formes. C’est par là qu’il excitait non-seule-
1 Al. Pierron, Argument du Prométhée.
- Agamemnon. Voir p. 470 et suiv., trad. d’Al. Pierron.
ment la terreur et la pitié, mais l’admiration et l'enthousiasme; c’est par là qu’il élevait les âmes et enflammait les courages, et qu’il suscitait les vertus patriotiques et guerrières. Il aurait pu tenir, sans orgueil, le langage que lui prête Aristophane dans les Grenouilles : « C’est d’après Homère que j’ai représenté les exploits de Patrocle et de Teucer au cœur de lion, pour inspirera chaque citoyen le désir de s’égaler a ces grands hommes , dès que retentira le son de la trompette. Mais certes, je ne mettais en scène ni des prostituées, ni des Sthénobées ; et je ne sais si j’ai jamais représenté une femme amoureuse 1 . »
Cependant la tragédie d’Eschyle n’est pas encore la perfection du genre. La puissance n’y est ni assez variée, ni assez flexible, ni assez complète dans l’homme, et souvent elle est en excès sur l’ordre, quoique l’ordre y soit grand et beau. Les personnages sont peu nombreux : le dialogue n’est qu’entre deux interlocuteurs, et quoique la raison d’Eschyle réclame parfois contre la fatalité en faveur de la liberté, la fatalité a chez lui plus souvent raison que toi t : et plus d’un coupable, dans ses drames, met ses crimes au compte des dieux. Tels apparaissent son Oreste, sa Clytemneslre, son Étéocle, chez lesquels, « dans l’enfance du sentiment moral, la volonté, asservie à d’atroces penchants, se reniait elle-même pour échapper aux remords, et, par un affreux sophisme, chargeait de ses détestables
1 Aristophane, Grenouilles, vers 1030 et suiv. M. Eugène Faites a traduit ce beau passage en vers exacts et énergiques. Théâtre d’Aristophane, scènes. Toin. II, 2e édition, p. 111. Paris, A. Durand.
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œuvres les dieux de sang qu’elle avait elle-même créés 1 ! »
C’est dans Sophocle que s’achève l’idéal de la tragédie antique par la conciliation parfaite de la puissance et de l’ordre, dans les caractères et dans le système dramatique.
Le drame de Sophocle est plus varié que celui d’Eschyle, parce que sans diviser l’action les personnages y sont plus nombreux. La fable, mêlée d’un plus grand nombre d’incidents, y marche plus graduellement, et conformément aux lois de la durée et de l’espace quelquefois méconnues par Eschyle. Les caractères s’y développent peu à peu, de façon à ne découvrir qu’à la fin leur âme tout entière. O11 y voit des crimes horribles: mais les coupables volontaires y expient leurs forfaits ; les coupables involontaires s’en purifient. Sinon dans les mots, du moins dans les choses, la liberté prend le pas sur la fatalité 2. L’homme y est moins sublime que dans Eschyle, mais il y est plus homme, plus lui-même et plus beau. Dans tous les cas, c’est toujours l’âme qui se montre, ou sous ses aspects à la fois les plus passionnés et les plus nobles, ou sous ses plus tristes aspects, mais alors marchant d’un pas certain, soit à son amélioration, soit à son châtiment
1 M. Palin, Eludes sur les tragiques grecs, deuxième édition, t. 1er, p. 38.
2 « Après les Eschyle vinrent naturellement les Sophocle qui, sans renoncer entièrement à l’elfel poétique des agents surnaturels, rendirent aux actes de l’homme l’empire de l’action dramatique, et remplacèrent l’antique ascendant de la fatalité par le ressort nouveau de la liberté morale. » M. Palin, Etudes sur les tragiques grecs, deuxième édition, t. Pr, p. 37.
inévitable. L accent lyrique, fréquent comme dans Eschyle ; le style poétique moins étincelant, mais plus égal el plus harmonieux; le profond sentiment de la beauté ; le pathétique contenu dans la juste mesure, complètent la physionomie tragique et idéale des compositions de Sophocle. Antigone sensible et passionnée, mais dévouée et forte, est un admirable cœur de femme el de sœur dans une âme héroïque. Créon qui la persécute est un méchant, mais qui expie sa cruauté par sa propre ruine et par la destruction de toute sa famille. Œdipe est un coupable involontaire qui se punit volontairement des crimes qu'il a commis, el dont l’àme innocente, réhabilitée par une sorte d’apothéose, recueille le bienfait d’un ordre moral, mieux compris que dans Eschyle. L OEdipe roi est d’ailleurs un chef-d’œuvre par l’art avec lequel est ménagé l’intérêt de la curiosité. La puissance dans l’ordre psychologique, dans l’ordre moral et dans l’ordre dramatique, tel est, en trois mots, l’idéal auquel Sophocle a élevé la tragédie antique.
Euripide est un grand poète tragique, mais il est moins parfait que ses deux devanciers. En quoi est-il moins parfait qn’Eschyle et Sophocle? En quoi est-il encore grand, el surtout en quoi le plus tragique des trois, selon le mol d’Aristote? La critique a adressé à Euripide quatre reproches principaux : son système dramatique est défectueux; il ne croit plus aux dieux qu’il met en scène; il est sophiste au point de prêter au crime la même éloquence ou tout au moins la même habileté oratoire qu’à la vertu; enfin, il s’est trop attaché parfois à peindre le corps et les habits
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des personnages malheureux, et a ôté par là à la tragédie une partie de sa dignité.
Le premier reproche est juste. Eupiride aime les incidents accumulés, sans autre motif que d’accroître l’effet extérieur du drame. Il cherche les catastrophes inattendues. Il ne s’inquiète pas assez de graduer les scènes au gré de la seule raison. Il évoque les dieux pour exposer le drame ou pour le dénouer, au lieu de lier l’exposition à la pièce, d’en faire sortir le dénouaient par une évolution naturelle, et d’imprimer au tout l’unité et l’harmonie, conditions essentielles de la beauté. Donc l’ordre est souvent en défaut dans les tragédies d’Euripide.
Ce poète ne croyait pas à ses dieux *. Il en avait le droit : bien plus, c’est chez lui un mérite, et ce n’est pas nous qui le blâmerons d’avoir été un des plus intelligents disciples de Socrate. Mais si nous louons le philosophe d’avoir cru à des dieux, parlons mieux, à un Dieu meilleur et plus pur que ceux de l’Olympe, nous condamnons sans détour le poète tragique qui exprima ses doutes sur la scène. Et nous le condamnons au nom de l’art lui-même. En effet, de deux choses l’une : ou il fronde les croyances nationales, ou il les discute sérieusement. Fronder appartient à la comédie : aussi Aristophane a-t-il pu se moquer impunément des divinités nationales. Discuter sérieusement
1 « L’antique merveilleux au sein duquel la tragédie avait pris naissance et qui., après avoir couvert de ses ombres la scène d’Eschyle, s’était par degrés éclairci, pour y laisser paraître les figures idéales de Sophocle, s’est tout à fait dissipé. Cette progression était inévitable ; elle suivait le mouvement des esprits vers les spéculations philosophiques. » M. Patin, ouvrage cité, t. 1er, p. 43-44.
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appartient h la philosophie. Donc Euripide, lorsqu’il attaquait la religion grecque, sortait des limites de son art. Les Athéniens le lui firent sentir plus d’une fois, et leur conduite toute différente à l’égard d’Aristophane nous porte à penser que leur mécontentement venait moins d’une dévotion ombrageuse et blessée que de la délicatesse de leur goût offensée par une violation des convenances de l’art.
En troisième lieu, on a reproché à Euripide de plaider, de disserter, d 'avocasser même sur la scène. Rien de plus juste que ce reproche. Sur ce point tous les critiques sont d’accord, et nous pensons comme les critiques. Mais ce qui est plus grave, c’est qu’Euripide met cette rhétorique au service du crime qui en use pour se justifier. On défend le poète en disant que tout est sauvé, puisque le coupable est puni h la lin du drame. Mieux vaut tard que jamais ; cependant c’est bien tard. Il faut que de tels sophismes soient confondus à l’instant même, et, par exemple, les paroles de Tyndare, dans Oreste, sont une bien faible réfutation de l’incroyable plaidoyer débité par le parricide.
Le quatrième reproche adressé à Euripide de son vivant même par Aristophane est le moins fondé de tous. Le poêle peignait le malheur, dit-on, sous des couleurs trop matérielles, et les haillons de ses rois réduits à la mendicité étaient indignes de la tragédie. La faute, si c’en est une, mérite quelque indulgence. Le théâtre est un peu fait pour parler aux yeux, et à la distance d’où les spectateurs voyaient les personnages, leurs vêtements misérables n’étaient qu’une bien
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faible inconvenance, si ce n’était un moyen assez légitime d’exciter vivement la pitié.
Voilà donc les défauts d’Euripide. A part le dernier, ils sont très-grands. Mais ils furent compensés par une éminente qualité, je veux dire la plus profonde connaissance des passions de l’âme, jointe à une rare puissance de les exprimer. Ici reparaît, mais cette fois à propos, le disciple de Socrate. Euripide sait le cœur humain jusque dans ses plus secrets replis. C’est là que, selon la judicieuse expression de M. Patin, il a fait descendre la fatalité. Mais c’est une fatalité tempérée par le voisinage de la conscience, et par la présence active de la liberté. La grande lutte entre la passion et le devoir, voilà l’émouvant spectacle que nous offrent souvent les âmes des personnages d’Euripide. Et plus d’une fois le devoir est vainqueur. Iphigénie pleure, en termes déchirants, et la vie qui s’ouvrait brillante devant elle, et la douce lumière du jour; elle redoute la mort au point de s’écrier que « vivre misérablement vaut mieux que mourir avec gloire. » Mais enfin elle se soumet, et avec son courage, son langage s’élève jusqu’au sublime. « Immolez-moi, et allez renverser Ilion. Ses ruines seront les monuments éternels de mon sacrifice ; ce seront mes enfants, mon hymen et ma gloire1. » Polyxène exhale les mêmes regrets qu’Iphigénie; mais, toujours debout et d’une voix ferme, elle dit à Ulysse de l’emmener au supplice. Quant à Aiceste, qui veut mourir et qui meurt pour que son époux vive et que ses enfants conservent un
1 Euripide, Iphigénie en Aulide, traduction de M. Artaud, 1842, t. II, p. 65.
père, c’est le dernier degré du pathétique, c’est l’amour sous sa forme la plus épurée et la plus héroïque. Un tel dévouement est plus sublime encore de la part d’une femme grecque et dans une nation où la religion avait divinisé non certes la mort, mais la vie. Euripide a encore agrandi le sacrifice d’Alceste en l’opposant ;i l’ égoïsme du vieux Phérès qui refuse de donner pour son fils les restes inutiles d’une vie finissante. Racine avait pensé à traiter ce sujet magnifique: il en eût fait un chef-d’œuvre. Peut-être y eût-il surpassé Euripide. Mais dans son drame, le poète grec a fait voir de quelle beauté rayonne l’âme lorsque sa puissance d’aimer se déploie tout entière dans la voie de l’ordre moral : il a fait voir, en même temps, que les passions pures et nobles sont la source où la tragédie doit toujours puiser l’essence de ses sujets.
Mais j’entends s’élever contre nous une objection que l’on estime formidable. Autre temps, autre théâtre, autre beauté, nous dit-on. Le théâtre classique confirme vos principes ; mais le théâtre romantique a enfanté des œuvres sublimes en les foulant aux pieds; témoin Shakspeare.
Voyons donc Shakspeare. A priori, il serait étrange que le génie eût réussi envers et contre la nature et la raison. Nous tenons le fait pour impossible. Nous démontrerons que les lois éternelles du beau se sont imposées à Shakspeare, et que lorsqu’il nous ravit, c’est qu il s’y est soumis.
Toutefois notre démonstration serait sans force si nous nous bornions à affirmer des généralités. Plus que jamais il importe de serrer de près les choses
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elles-mêmes. Entrons dans le vif d’un des chefs-d’œuvre de Shakspeare, et cherchons-y quelle est la beauté qui s’y cache.
Prenons Hamlet. Laissons de côté d’interminables considérations historiques. L’œuvre est belle encore aujourd’hui : donc elle contient un rayon de la beauté absolue. Ce rayon, qu’elle le fasse elle-même
briller.
Considérons les caractères, et en premier lieu celui d’Hamlet. Hamlet a-t-il ou non Faîne belle, et si oui, en quoi ? Hamlet est un idéal achevé d’amour filial, l! adore son père lâchement assassiné par un frère qui a usurpé sa couronne et épousé la reine. Hamlet veut venger la mort de son père et punir le meurtrier. C’est l’ombre même du roi qui lui a parlé, et cette ombre a des accents de justice divine, comme le commandeur de Mozart. Mais cette ombre n’est pas sans entrailles: elle ordonne au fils d’épargner sa mère, quoique coupable, et de l’abandonner à Dieu. Hamlet efface à l’instant de son esprit toute autre pensée que celle du commandement paternel, et il simule la folie pour accomplir sûrement son dessein. Plein des scrupules d’une conscience honnête, au témoignage de l’ombre il veut joindre une preuve certaine du crime commis. Sur son ordre, des comédiens jouent devant le roi une petite pièce qui n’est que la reproduction dramatique du forfait dont son itère a été victime. Le roi se trouble : il sort ; il est coupable. Hamlet le frappera. Dans une entrevue, qui n’est qu'un piège qu’on lui tend, Hamlet s’explique avec sa mère. Là, il est fils encore, il l’est jusqu’au sublime.
« O mon cœur, dit-il avant cet entretien, ô mon cœur, ne romps pas les liens de la nature. Que jamais l’àme de Néron ne puisse s’introduire dans mon sein impénétrable; soyons cruel, mais point dénaturé : je lui parlerai de poignard, mais je n’en ferai point usage... et quelles que soient les menaces de mes discours, ne consens jamais, ô mon àme, à les sceller de ta volonté1. »
Il reste maître de lui-même. Tout son effort se borne à ramener au devoir sa mère égarée. Il y réussit presque. 11 aime aussi Opbélia de toute la passion d’un cœur jeune et neuf. Mais cet amour, il le subordonne au devoir terrible qu’il a accepté. Avec quelle inébranlable constance il reste dans son rôle de fou ! Cependant il ajourne le meurtre. 11 ne s’y peut résoudre promptement. Il n’en est que plus beau. Ce n’est qu’à la fin qu’il tue le roi, mais lorsqu’il voit sa mère empoisonnée et lorsque lui-même il est frappé à mort. Ainsi, rien d’odieux dans sa vengeance. Il succombe lui-même, il est vrai; mais le poète nous a préparés h cette catastrophe. Hamlet est une nature fine, élégante, délicate, méditative: il est plus fort à penser qu’à agir; c’est un de ces êtres nobles, honnêtes et fragiles, assez énergiques pour lutter contre la scélératesse brutale, mais destinés à périr dans l’accomplissement d’un héroïque' dessein. A part quelques hésitations et quelques doutes, Hamlet est donc un caractère admirable: son àme est belle par la puissance de l’amour mise au service du devoir, c’esl-à-