CHAPITRE Vil
Éloquence.
L’éloquence a incontestablement des beautés. Cependant est-elle un art? Rappel de la définition de l’art. But essentiel de l’art: interpréter idéalement la belle nature et par là nous délecter. But de l’éloquence : démontrer le vrai et le faire aimer. Analyse des beautés diverses que comporte l’éloquence. Toutes ces beautés ne sont que des moyens au service de la vérité. Ainsi le beau, qui pour l’art est la fin, n’est pour l’éloquence que le moyen. L’éloquence est une science, ou une conviction, ou une passion, qui se sert du beau dans l’intérêt du vrai. — Cependant, quoique subordonnées, les beautés de l’éloquence sont réelles. — Toutes ces beautés, quelles qu’elles soient, se ramènent aux mêmes éléments et rentrent dans la même définition que les beautés des arts purs ou proprement dits.
Si T éloquence n’avait rien de commun avec Part, nous n’aurions pas à nous en occuper, puisque n’exprimant le beau à aucun degré, elle ne serait admise ;i témoigner ni pour ni contre notre théorie. Mais il n’est guère possible de nier qu’il y ait des beautés oratoires tout comme il y des beautés poétiques, et il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître dans les grands orateurs d’éminentes qualités d’artiste. Pour le moins donc il y a de l’art dans l’éloquence. Cependant certains esprits ont contesté que l’éloquence fût un art. D’autres, sans trancher la question, n’osent pourtant ranger l’orateiif au nombre des purs interprètes du beau. Ces dissentiments nous avertissent (jue l’idée de l’éloquence n’a pas encore été déterminée avec une suffisante précision, et qu’avant de tirer de sa nature et de ses œuvres telle ou telle
conclusion esthétique, nous devons au préalable tenter de définir son essence en la comparant à celle de l'art en général et en particulier à celle de la poésie, laquelle ressemble à l’éloquence plus (pie tous les autres arts.
L’essence de l’art est d’interpréter la belle nature au moyen de ses signes les plus expressifs ou de ses formes les plus idéales, ce qui est tout un, et, par là, de délecter nos âmes. L’essence (b* la poésie, cet art si voisin de l'éloquence, est d’interpréter la belle nature au moyen de la parole humaine idéalisée. Puisqu’on estime universellement que l’éloquence est distincte de la poésie, c’est sans doute qu elle fait habituellement autre chose (pie cet art, et dans ce cas, que faitelle donc? Mais puisqu’on tient universellement que l’éloquence ressemble à la poésie, c’est, de toute nécessité, qu’elle fait quelquefois la même chose que la poésie, et que par conséquent, elle interprète quelquefois la belle nature au moyeu des formes idéales de la parole humaine. Dans ce dernier cas, h quel degré l'éloquence accomplit-elle l’œuvre de la poésie : (“ii quelle mesure emploie-t-elle les formes idéales de cet art, (“I quand elle marche dans les mêmes voies, est-ce en vue d’atteindre le même but ?
Soit que l'on compare entre elles toutes les définitions connues de l’éloquence et que l’on retienne ce qu’elles ont de commun : soit qu'on l’étudie directement en elle-même, afin d’en déterminer l’idée, par l’une comme par l’autre méthode, on arri ve à ce résultat que l’éloquence consiste à exprimer le vrai en le démontrant et le rendant aimable, de façon à produire
LLS ARTS.
dans l’intelligence celte croyance éclairée et ferme qui est la conviction, et, dans la sensibilité, ce goût et cet attachement pour le vrai qui est la persuasion. Dès ce premier rapprochement, apparaissent, déjà profonds, les traits qui distinguent l’orateur du poète. Creusons davantage, et nous allons voiries différences se dessiner de plus en plus, mais aussi, et en même temps, se montrer quelques ressemblances, et le côté poétique de l’éloquence s’éclairer d’un jour assez vif pour nous apprendre que la beauté est telle, dans l’éloquence, que nous l’avons partout rencontrée.
Exprimer la vérité en la démontrant et la rendant aimable, voilà l’objet de l’éloquence; convaincre et persuader, voilà son but. Or, que fait et doit faire l’éloquence pour démontrer la vérité ? Que fait-elle et que doit-elle faire pour la rendre aimable? Que fait-elle et doit-elle faire pour convaincre les esprits? Que faitelle et doit-elle faire pour verser dans les cœurs les rayons de la chaleur persuasive? Autant de questions à résoudre, lesquelles, avec leur solution même, nous fourniront, je l’espère, le résultat esthétique qu’il nous faut obtenir.
Il n’y a pas mille manières de démontrer la vérité. Quiconque démontre veut ou bien prouver un fait en s’appuyant sur d’autres faits, ou bien s’élever d’un certain nombre de faits soit à la loi qui les gouverne, soit h la cause qui les produit ; ou bien enfin d’une loi générale ou d’un principe, soit évident, soit démontré antérieurement, déduire les conséquences légitimes qui y sont contenues. Ainsi démontrer c’est, en un mot, raisonner, et, en deux mots, induire ou déduire.
Considérons d’abord l’orateur qui doit induire. Le voilà placé en présence d’un nombre quelconque de faits propres à servir de preuves à un autre fait, ou <le base à une loi. Ces faits, à quel titre auront-ils de la valeur à ses yeux? sera-ce en tant que vrais, ou bien en tant que beaux? En tant que vrais évidemment, puisque c’est à la vérité qu’il vise, bar conseil lient si les faits vrais sont fâcheux, attristants, laids enfin, laids l’orateur les acceptera, puisque tels ils sont dans la réalité, c’est-à-dire dans la vérité des choses. Les altérer serait mentir; singulier moyen de fonder la vérité. Mais si les faits sont beaux, l’orateur devra en reconnaître, en sentir, en aimer, en admettre la beauté. Pourquoi ? parce que celte beauté des faits est une partie de leur vérité même, et que, parée de sa beauté, la vérité saisit mieux les intelligences et pénètre plus sûrement jusqu’au cœur. Or, exprimer le beau, c’est faire œuvre d’artiste. L’orateur adoucie droit et le devoir de se comporter en artiste à l’égard des faits ijui, dans la réalité, se présentent à lui revêtus naturellement des caractères de la beauté. Mais quelle que soil la beauté des faits et des êtres, des personnages et des caractères, s’il ajoute encore à cette beauté, s'il l’embellit, s’il l idéalise, il trompe, il ment, il trahit la vérité dont il se prétend l’organe, trahison d’autant plus coupable, mensonge d’autant plus dangereux que l’orateur n’a pas enseigne de poète et que rien ne nous met en garde contre lui. Ici se trace, délicate et certaine à la fois, la limite qui sépare l’éloquence de la poésie : celle-ci doit atténuer la laideur et embellir même la beauté; celle-là doit laisser à la
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laideur sou masque et peindre la beauté telle qu’elle est, sous peine de n’être (jue sophistique. Déjà nous pouvons le voir, dans l’orateur il y a de l’artiste, et dans le poète il y a souvent de l’orateur : mais quand de l’un on passe à l’autre, on reconnaît que les rôles sont inverses : le poète se sert du vrai dans l’intérêt du beau; l’orateur se sert du beau, mais uniquement dans l’intérêt du vrai, et lorsque le beau parle trop haut et menace d’étouffer la voix du vrai, l’orateur honnête homme force le beau à baisser le ton, ou même lui impose silence.
Mais, ni dans la sphère de la nature, ni dans celle de la morale et de la liberté, les faits ne se passent isolément. Toujours ils vont par groupes, se rattachant les uns aux autres par des rapports de temps, de lieu, de cause à effet, de substance à propriété, de ressemblance, de dissemblance même. C’est en vertu de ces rapports qu’il est possible au savant, à l’historien, à l’avocat ou à l’accusateur, d’aller de tel fait à tel autre, de passer de celui qui se montre à celui qui se cache, de prouver le second par le premier, et d’ajouter la probabilité à la probabilité, l’évidence à J 'évidence, la vérité à la vérité, jusqu’à ce que de toutes ces lumières partielles réunies comme en un seul foyer jaillisse cet éclat qui gagne la croyance ou plutôt qui l’enlève : Fulgor quidam mentis assensum rapiens. Ces rapports variés constituent, dans leur ensemble, l’ordre même dans lequel les faits se sont produits, c'està-dire l’ordre naturel. Quant à la filière de rapports <pie suit l’investigateur pour aboutir à la vérité cherchée, elle compose l’ordre logique, lequel tantôt est
parallèle à l'ordre naturel, et tantôt est inverse, selon que les premiers faits produits sont aussi les premiers connus, ou qu'au contraire ce sont les derniers faits de la série qui se sont révélés en premier lieu. Mais l’ordre naturel des phénomènes, ou des événements, ou des actes une fois retrouvé, quelle est l’obligation qui en résulte pour l’orateur? à coup sur celle de respecter cet ordre, qui est la voie même dans laquelle a cheminé la vérité. Or, il le respectera également. soit qu'il descende le cours des faits, soit qu'il le remonte. Il pourra donc à son gré adopter l’un ou l’autre de ces deux procédés, si. par ce moyen, la vérité doit paraître aussi animée, aussi vive, aussi dramatique, bref, aussi belle qu’elle le fut effectivement. En choisissant, dans son exposition des faits, l’ordre le plus propre à en exprimer le développement rapide et l’enchaînement inévitable, l’orateur, j’en conviens, se conduit en artiste, et plus il sera artiste, plus sera brillante cette partie de son discours; mais convenez en même temps que le but où il tend en artiste n’est pas le but propi e de l'art et que le cercle où il se meut est tout autrement étroit que celui où se déploie la libre fantaisie du poète. Que la belle ordonnance dont j’ai parlé soit, d’aventure, au détriment du vrai, il faudra que, sur-le-champ et sans hésiter, notre orateur y renonce, tandis que le poète aurait pleine liberté de plier et soumettre la réalité aux exigences de cet arrangement idéal. Bien plus: que, pour aller au fait et y conduire sûrement l’auditoire, ou les jurés, ou les juges, il soit nécessaire de traverser des détails épineux, des énumérations sans charme aucun, des
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descriptions fastidieuses, l’orateur loyal s’y résoudra. Il n’essayera pas de tirer de ce fatras un bel ensemble, mais simplement un ensemble bien clair de faits bien évidents. Il dépouillera l’artiste: ou, si l’artiste en pareille matière veut à tout prix s’étaler, il donnera tantôt le spectacle odieux d’un parleur de théâtre, qui sacrifie à sa vanité les intérêts du vrai non moins que ceux de son client, s'il en a un ; tantôt le spectacle ridicule d’un déclamateur s’épuisant à enfler des outres qu’un coup d’épingle crèvera. Ainsi, qu’on l’envisage soit dans les faits où s’appuie l’induction, soit dans l’ordre selon lequel ces faits sont présentés, le beau n’est pas le but de l’éloquence. Ne disons donc pas d’une manière rigoureuse, en termes absolus, que l’éloquence est un art. Ce serait bien plutôt un certain art au service d’une science, ou, mieux encore, la science aride et nue se parant des beautés de l’art pour se faire aimer.
Cette façon de comprendre l’éloquence, par opposition «à la poésie, nous semblera plus juste encore si nous suivons pas à pas non plus l’orateur qui induit, mais l’orateur qui déduit.
Considérons attentivement l’homme qui démontre ia vérité en allant des principes aux conséquences, et nous allons constater trois points qui sont d’une suprême importance pour la question qui nous occupe. Il va nous devenir évident: 1° que celui qui démontre doit se passer et se passe en effet du beau et de l’art, toutes les fois que la vérité s’établit sans le secours de l’art et du beau ; 2° que, toutes les fois que la vérité s’établit sans ce double secours, l’éloquence disparaît,
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el il lie reste plus que la science ; 3° que lorsque ce double secours redevient utile, avec l’art et le beau î ’eparaî l l'élocj uence .
Le professeur qui, debout devant un tableau noir et la craie à la main, démontre à ses élèves les propriétés du carré de l’hypoténuse, a-t-il besoin, pour accomplir sa tâche, d’invoquer à un degré quelconque soit le beau, soit l’art qui en est l’expression? Non, et cela est tellement inutile et serait tellement déplacé que si, dans sou métier de géomètre, il s’avisait de jouer à l’artiste, les rires malins de son jeune auditoire le puniraient sur-le-champ de ses sottes prétentions. Aussi s’en garde-t-il avec soin. Il se contente sagement d’être clair et méthodique. Mais alors où est l’éloquence? Il n’y en a pas ; elle est absente. La pure science l’a remplacée, science excellente, science admirablement démonstrative et certaine, mais science sans art. On répondra que la géométrie elle-même a de temps en temps certaines élégances qui ne sont dépourvues ni de grâce, ni de beauté. J’en conviens. Cependant celle sorte de grâce, qu’on ne peut contester, est moins celle de la vérité que celle du mouvement simple, aisé, ingénieux, par lequel l’esprit du démonstrateur mène le nôtre du principe à sa conséquence. Quoi qu’il en soit, ces beautés, d’ailleurs assez rares, ne sont que les très-humbles servantes de la vérité ; jamais il ne leur est permis d'effacer leur reine et maîtresse. La beauté est donc encore une fois ici en sous-ordre. Toutefois il faut accorder qu’aussitôt qu’elle brille, si peu que ce soit, à l’instant même paraît aussi quelque lueur d’éloquence.
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Du géomètre passons au métaphysicien qui raisonne, lui aussi, et avec une parfaite rigueur, quand il connaît bien la science qu’il professe et l’instrument de cette science. Donc un métaphysicien tombe tout à coup au milieu d’un cénacle de géomètres athées. 11 désire leur prouver que Dieu existe ; mais il sait à qui il a affaire et qu’avec de tels raisonneurs, le plus sur est de donner des raisons toutes nues. « J’ai, leur ditil, l’idée de l’infini. Cette idée, quelque chose l’a imprimée en mon entendement. Mais ce quelque chose n’est ni moi, qui suis fini, ni le monde, qui a des limites. Ce quelque chose est donc un être infini. .S ’appelle Dieu cet être. Donc Dieu existe. « Voilà un raisonnement sec, froid, nu, un raisonnement à l’état de squelette. Là, ni beauté, ni art; rien que la rude vérité. Avec des géomètres, cette preuve doit suffire, puisque Descartes, qui était géomètre, s’en contenta. Ai-je besoin d’ajouter que, dans ces trois lignes, où il n’y a ni art ni beauté, il n’y a pas non plus ombre d’éloquence? Mais cette science aride, si elle croit devoir se servir du beau et s’allier à l’art pour agir sur des âmes moins savantes et plus sensibles, produira tout aussitôt l’éloquence pénétrante de Fénelon. Ecoutez celui-ci : « Je vous avais donc perdu de vue pour un peu de temps, ô mon trésor! ô Unité infinie qui surpassez toutes les multitudes L Je vous avais perdu, et c’était pis que de me perdre moi-même ! Mais je vous retrouve avec plus d’évidence que jamais. Un nuage avait couvert mes faibles yeux pour un moment; mais vos rayons, ô Vérité éternelle, ont percé ce nuage. Non, rien ne peut remplir mon idée que vous, ô Unité
qui oies tout et devant qui tous les nombres accumulés ne seront jamais rien ! Je vous revois et vous me remplissez. Tous les faux infinis mis en voire place me laissaient vide. Je chanterai éternellement au fond de mon cœur: Qui est semblable à vous 1 ? » Ouest la différence entre ce passage de Fénelon et le raisonnement de tout ii l’heure? Il est aisé de la saisir. L’Infini est; mais il n’est pas seulement: il est beau. Fénelon fait rayonner cette beauté infinie et infiniment vivante ; aussitôt le beau, et l'art qui l’exprime, se joignent au vrai et ii la science qui le démontre, et, de cette union, l’éloquence liait. Mais le but de ce beau, de cet art. de cette éloquence, ce n'est pas d’exciter l’admiration, ce n’est que do produire la conviction, c’est-àdire d’appuyer la science et la vérité. Entre les mains de l'orateur ces brillantes choses ne sont que des moyens; entre les mains du poète, elles seraient la fin. Sans doute Fénelon, dans le morceau que je viens de transcrire, s’élève jusqu’à l’idéal, et il a raison, puisque Dieu est l’idéal lui-mème; mais, sous cet idéal, ce qu’il nous montre surtout, c’est 1 infinitude, c’est l imité, c’est la vérité, ce sont ces attributs métaphysiques dont le nom seul effraye les poêles. Dans le Traité de l'existence (le Dieu , c’est Descartes qui parle par la bouche de Fénelon, le même Descaries que dans les Méditations, mais Descaries devenu artiste et éloquent, afin de rendre aimable et populaire la science de Dieu. Descaries et Fénelon tendent au mèmebul ; ils veulent 'l'un et l’autre établir la vérité en ce qui louche la na-
Eivistence de Dieu, deuxième partie, chap. in, à la (in.
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ture et les attributs de l’Être divin; mais le premier, en pur géomètre, va au vrai par le vrai ; le second, comme un artiste qu’il est, va au vrai et y conduit les autres, par le vrai et par le beau. Celui-là n’est que savant et philosophe ; celui-ci est savant et éloquent.
Autre exemple. On n’ignore [dus aujourd’hui que la morale est une science de déduction qui, de la loi du devoir éternelle, absolue, obligatoire, proclamée par notre raison, tire toutes les autres lois écrites ou non, religieuses et humaines, sociales et domestiques. Cette science enseigne et doit toujours enseigner que les lois écrites veulent être respectées, parce qu’elles sont l’expression et l’application de l’inviolable loi suprême. Mais quand la morale se comporte en science pure, quand elle procède spéculativement et s’adresse à des intelligences cultivées, il lui est permis de se borner ii une argumentation serrée et rigoureuse, fut-elle sèche et nue. Or qu’il s’agisse non plus seulement d’instruire, mais de convaincre et de toucher; qu’il l'aille non plus éclairer seulement des esprits, mais gagner des âmes et pénétrer des cœurs ; qu’il soit urgent, comme au temps de Platon, de ranimer dans tout un peuple le sentiment du juste presque éteint, la morale géométrique, qu’on nous passe ce mot, devient inefficace. C’est alors que la philosophie a besoin de rencontrer quelque brillant génie d’artiste qui, après l’avoir profondément comprise, sache, en même temps que la démontrer, la répandre au dehors en traits de flamme. C’est alors que la science du juste, sans cesser d’être forte et vraie, doit revêtir toute sa
force naturelle de toute sa naturelle beauté. Si elle a ce bonheur, sa voix s’entend de loin, ses prises s’étendent et se multiplient ; elle appelle, elle attire, elle retient ; puis, ceux qu’elle a attirés et enchaînés, elle les peut à son aise contraindre à penser, à raisonner, à croire; elle les peut émouvoir, je dirais presque convertir. Il arrivera peut-être que le présent irrémédiablement corrompu la méprise et lui échappe ; mais l’avenir la comprendra. Par combien d’ Athéniens le Cri/on fut-il goûté? je l’ignore. Mais assurons-nous que depuis Platon cette morale éclatante et d’une beauté toute divine a amené ou du moins ramené plus d’une conscience droite ou plus d’une âme troublée à la religion de la loi. Telle est la puissance du vrai entouré de la resplendissante auréole du beau. Toutefois cette auréole 11e doit briller que pour mieux faire voir le foyer d’où elle émane. Ce ne serait pas assez qu’on en aperçût les rayons, si l’on n’en retrouvait le centre. Platon montre à nos resards l’astre tout
entier. Il se sert de l’art, mais c’est uniquement pour assurer le triomphe de la science et préparer le règne de la justice et de la vérité.
Quand l’orateur connaît à fond la vérité qu’il veut démontrer, les faits ou les arguments qui en sont la preuve et l’ordre dans lequel ces faits ou ces arguments s’enchaînent le mieux ; quand, en outre, il a découvert par quelles beautés naturelles et légitimes il lui sera possible de donner à ces faits, à ces arguments et à cet enchaînement leur complète valeur, il tient dans sa main toutes les puissances convaincantes et émouvantes de son sujet. Mais eu posant les preuves
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desquelles il attend le succès de sa cause et en les jugeant vraies, infailliblement il y a cru, il y croit ; en démêlant les beautés que renferme son sujet, infailliblement il les a senties et aimées, il les sent et il les aime. Voilà donc son âme à lui convaincue et émue ; que dis-je ! la voilà belle, car croire vivement le vrai et aimer vivement le beau, ce sont des beautés de l’âme. Que fera l’orateur de celte conviction de son esprit, de cette émotion de son cœur, de cette beauté de son âme ? Faudra-t-il que, par je ne sais quel excès d’austère impartialité, il les étouffe ou les dissimule? Mais rien n’est plus convaincant qu’une intelligence convaincue, ni plus émouvant qu’un cœur passionné, ni plus irrésistible qu’une belle âme. Comme il y a une fécondité esthétique, il y a aussi une sorte de fécondité oratoire. Involontairement nos âmes se font à l’image des âmes éloquentes ; leurs croyances engendrent en nous des croyances ; elles sèment en nous des passions nobles qui germent aussitôt. L’orateur systématiquement froid déroberait à la vérité cette part précieuse de vivante énergie qu’il en a reçue et qu’il doit lui rendre. Il lui ferait non moins de tort en craignant de laisser voir en son âme le pur éclat qu’elle y a répandu, Qu’il fasse donc paraître son émotion et sa conviction, puisqu’ainsi l’exige l’intérêt de la vérité. Mais que cet intérêt lui serve de règle et de mesure. Maintes fois on a réussi, on réussira maintes fois encore en affectant les beaux dehors d’une conviction qu’on n’a pas ; une émotion factice, pourvu qu’elle soit habilement simulée, soulèvera souvent des applaudissements immérités, et enlèvera, par surprise, à la sen-
sibilité séduite des suffrages que la raison calme eut refusés. Mais le succès ne justifie pas l’imposture. Ce sont de déplorables victoires que celles où la vérité estau nombre des vaincus. C’est pour elle un autre genre de défaite, lorsque l’orateur, même sans mentir, détourne à son profit l’admiration qui n’était due qu’au seul éclat de la justice. Si c’est lui qui m’enchante, j’oublie ce qu’il voulait prouver. Que sa conviction même sincère, que son émotion même loyale, ne soient donc que le reflet en lui de la vérité, et que ce reflet ne soit qu’un argument de plus en faveur de la cause sacrée qu’il défend. Ainsi la beauté que communiquent ii l’àme de l’orateur sa foi et sa passion n’esl qu’un des moyens de me conduire à la vérité, son unique but. En poésie, au contraire, où la beauté est la fin poursuivie par l’art, il suffit que l’artiste croie à la beauté qu’il exprime. Croyait-il à la vérité dont celle beauté est le rayon et la flamme ? Je n’en sais rien, et peu m’importe. Tant mieux pour lui s’il y a cru : tant mieux aussi pour son œuvre, qui ne peut qu’y avoir gagné. Mais si celle œuvre est admirable, si elle verse en moi la pure et exquise délectation du beau, je n’ai plus rien à demander au poète. Voilà pourquoi la poésie peut quelquefois être impersonnelle (je ne dis pas indifférente), et il est des genres où cela esi d’absolue nécessité. Une éloquence impersonnelle ne se comprend pas. L'orateur nous doit sa personne: j’entends sa personne intellectuelle el morale, non certes telle quelle, et comme objet d’admiration, mais sincère et pénétrée, et comme personnification vivante, présente et visible de l’invisible vérité.
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Le fond du discours est prêt les preuves de la vérité sont trouvées avec leur enchaînement et la meilleure ordonnance du tout. L’orateur est convaincu et ému ; il est plein de son sujet. Le moment est donc venu pour lui d’écrire soit sur le papier, soit, ce qui vaut mieux en certaines occasions, dans sa tête. Quels termes, quel langage, quel style choisira-t-il ? Ne perdons pas de vue que sa tâche est d’établir et de faire aimer la vérité, rien de plus. Son premier soin sera donc de ne pas nuire à la vérité qu’il se propose de servir. Et comme, quelque simple que soit la cause qu’il défend, il en compromettra le succès s’il est obscur, embrouillé, incorrect, la clarté, la netteté, la justesse, la correction des mots et de la phrase lui sont naturellement imposées. Toutefois ces qualités ne le rendront qu’intelligible. Or, il faut, en outre, qu’il soit écouté, et [tour cela qu’il éveille, stimule et soutienne l’attention, surtout quand la matière qu’il traite n’offre qu’un intérêt de pure science ou d’affaires pratiques. Si sa parole est pénible, pendant qu’il cherche son mot, je pense à autre chose ; si sa phrase est facile, mais s’écoule avec monotonie, je m’endors à ce bruit toujours égal ; si son langage est vif, mais d’une vivacité commune, je croirai malgré moi entendre le premier venu, et mon oreille se fermera. Ainsi, même dans les genres les plus simples, la parole de celui qui s’adresse à un auditoire qu’il veut convaincre doit être facile, variée, vive et relevée par une certaine élégance d’ailleurs exempte d’affectation. Prétendrez-vous que ces qualités ne laissent pas que d’être belles à un certain degré ? soit. Mais à qui cette
beauté, de toutes la plus simple, en veut-elle? à mon admiration? Non, à coup sur. Cette beauté n’est donc pas Là pour elle-même ; elle est là pour la vérité à laquelle elle m’attire et m’attache comme un aimant caché.
Maintenant, chacun sent que la matière du discours devenant brillante et belle, le style de l’orateur devra s’embellir à proportion. Pourquoi, en effet, donneraitil à l’or les teintes foncées du bronze, ou à l’argent l’apparence grise du fer? Ce serait être aussi peu sincère que d’argenter du fer ou de dorer du cuivre. Les pensées élevées, les nobles sentiments, les grands objets réclament une forme à leur mesure. C’est une affectation de sans-gêne et un pédantisme retourné que de causer avec laisser-aller des vérités dont la seule idée saisit les âmes de respect. Les esprits épuisés, les intelligences usées et sceptiques préfèrent, je le sais, le langage uni en toutes choses. On dirait que ce qui frappe et remue leur cause une fatigue au-dessus de leurs forces. Mais jamais les dégoûts des malades ne sauraient faire loi. Laissez-les vivre de régime, puisque leur estomac délabré l’exige, mais n’allez pas, par égard pour ces impotents, refuser aux tempéraments sains et fermes la riche nourriture qui leur convient. A ceux-ci l’orateur parlera grandement de ce qui est grand. Il s’efforcera d’égaler la puissance et l’ordre, c’est-à-dire la beauté de son style, à la puissance et à l’ordre, c’est-à-dire à la beauté delà vérité, de la justice et delà sainteté. Il trouvera, et sans trop la chercher, s’il a du talent, la puissance vivante du langage dans les images heureuses et les comparaisons
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justes, dans les tours hardis et libres et dans l’ampleur naturelle des mouvements de la phrase ; il trouvera l’ordre dans un certain nombre sans uniformité et dans une harmonie sans roideur. Mais ne craignez pas qu’il s’échauffe et s’oublie jusqu’à usurper la langue idéale des poètes, la cadence, le rhythme, la mesure, la rime, le vers en un mot. Deux raisons s’y opposent absolument : la première, c’est qu’une langue idéale est l’expression du beau pour le beau lui-même, auquel elle cherche avant tout à nous enchaîner en s’emparant de nos sens, et que, par la séduction du vers, qui n’est dans le beau qu’un attrait de plus ', l’orateur nous distrairait du vrai dont notre âme ne doit pas être ici un seul instant détournée ; la seconde raison, c’est que, caché ou visible, celui qui, en son propre nom, parle le langage de la poésie, revêt par cela ‘seul un personnage idéal, non certes en dehors de la nature, mais au-dessus, et qu’entre une nature idéale et la personne de l’orateur présente, vivante,
1 « Pour celui qui écrit en prose, il y a bien, si l’on veut, une sorte de goût qui évite les dissonances, et une certaine recherche de la grâce qui groupe les mots le plus proprement possible ; mais si cette recherche et ce goût préoccupent seulement un peu trop l’écrivain, c’est une puérilité qui ôte le poids à la pensée. Un mot suffit pour le prouver ; la prose n’a pas de rhythme déterminé, et sans le rhythme la mélodie n’existe pas. Or, du moment qu’un moyen qu’on emploie n’est pas une condition nécessaire pour arriver au but qu’on veut atteindre, à quoi bon? Que dirait-on d’un homme qui ayant une affaire pressée s’imposerait l’obligation de ne marcher dans les rues qu’en faisant des pas de bourrée comme un danseur? C’est à peu près là ce que fait le prosateur qui cadence ses mots; car lui aussi a une affaire pressée, c’est de dire ce qu’il pense et non autre chose. » Alfred de Musset, le Poêle et le Prosateur, dans le Magasin de librairie du 10 février 1859, p. 444.
visible et réelle de la réalité telle quelle qu’elle a reçue eu naissant, aucune identification suffisante n’est possible, même à la plus'com plaisante imagination. D'ailleurs, admettons que la passion fasse un miracle et transfigure l’orateur ; admettons que sa personne, déjà belle, s’idéalise à nos yeux parle prestige de sa parole inspirée : nous l’admirerons dans une sorte d’extase, nous ne verrons plus que lui, il aura pris notre âme tout entière, et rien plus de nous-mêmes ne sera donné à la vérité, comme il arrive parfois à ces fidèles moitié mystiques, moitié mondaines, qui, d’un sermon destiné à exciter en elles l’amour de Dieu, n’emportent que le souvenir dangereux et troublant de celui qui eut l’imprudence de paraître et de briller plus que la vérité divine.
Par les mêmes raisons, l’orateur serait coupable, ou tout au moins ridicule, de s’étudier à sculpter en quelque sorte sa personne physique comme une statue, de lui imprimer la forme d’un objet d’art, et de quêter pour lui-même ce genre particulier d’attention (pie la fatuité imbécile est si llaltée d’obtenir. Si ces préoccupations misérables trouvent quelque place dans l’àme de l’orateur, cet homme n’est pas épris du vrai; il n’est pas digne de le défendre. J’aime mieux le militaire naïvement vaniteux qui, fier dans la rue ou à la parade de ses avantages extérieurs, les oublie du moins en s’élançant au feu. Cependant, puisque pour prononcer son discours l’orateur se sert inévita • blement de toute sa personne, l’usage qu’il en fera n’est pas indifférent. Son corps peut être à sa pensée soit un secours, soit un obstacle : c’est à lui de choisir.
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Estimerait-il, par hasard, son œuvre assez puissante et son style assez beau pour n’avoir que faire de l’intonation de la voix, de la direction du regard et de la justesse du geste? Ce serait un peu trop d’orgueil. Démosthène et Bossuet, qui avaient quelque génie, étaient plus modestes : le premier triomphait à force de patience opiniâtre d’un bégayement naturel ; le second ne rougissait pas, tout évêque qu’il fût, de prendre d’un comédien des leçons de déclamation. L’un et l’autre tenaient que la vérité est d’un prix tel que, pour la faire valoir, ce n’est pas trop de l’orateur tout entier, corps et âme, et de la parfaite harmonie de ce corps avec cette âme dont il est l’organe expressif. S’imagine-t-on être plus simple et plus sincère en disant tout sur le même ton, en criant à tue-tête de quoi qu’il s’agisse, et en montrant le ciel quand on parle delà terre? Non. Quelque soin et quelque art sont ici réclamés. Les vrais orateurs le savent, s’en inquiètent, se gouvernent, et si leur époque n’a plus beaucoup de goût pour une action savante et une déclamation parfaite, ils s’attachent cependant h ne pas se mouvoir à contre-sens et à 11e pas démentir leurs * pensées par leurs gestes. Mais la beauté, grande ou petite, de l’action, n’est pas un but pour l’orateur. Elle n’est que l’auxiliaire de la parole. Comme complément d’expression, elle a une certaine importance qu’il ne faut pas méconnaître ; mais cette importance n’est que celle d’un accessoire. L’action n’est que la servante des autres parties de l’éloquence, du langage, de la passion, de la conviction, de la pensée, qui 11e sont elles-mêmes, nous l’avons vu, que les servantes de la vérité.
DEUXIÈME l'AUTIE.
La beauté physique n’est pas, a vrai dire, la beauté du corps, niais seulement la beauté de la force vitale s’exprimant par le corps. Il y a une forme du corps par laquelle la force vitale se manifeste mieux que par aucune autre, et par laquelle on peut dire qu’elle se manifeste exactement. En ce sens, il y a une beauté physique, bien que le corps ne soit physiquement beau que par son rapport avec la beauté invisible de la force vitale. Le corps n’est donc beau que relativement ;i la force vitale qu’il exprime. Mais en tant qu’il est en complet rapport avec elle, et qu il l'exprime autant qu’il peut l’exprimer, il a toute la beauté qu’il comporte. C’est ainsi qu’il n’y a nulle contradiction à dire à la fois et que la beauté du corps est purement relative à la force vitale qu’il exprime, et qu’il y a un type de beauté corporelle. En effet, lorsque nous affirmons qu’un corps accompli n’est beau que relativement à la force vitale exprimée, nous entendons par ce mot que, la force vitale ôtée, sa beauté s’évanouirait à I instant même: et lorsque nous prétendons qu'il y a une beauté du corps, cela signifie que la forme idéale du corps humain exprime exactement et parfaitement la force vitale, et que nulle autre forme ne l'exprime au même degré. De la même façon, quoique le corps ne possède par lui-même ni beauté sensible, ni beauté intellectuelle, ni beauté morale, et quoique, lorsqu'il brille de ces diverses beautés, ce soit uniquement en vertu de son rapport
cessité scientifique qui m’oblige de répéter la théorie que j’éprouve au moyen des faits. Mais ici comme ailleurs, en la répétant je la développe, je la complète, j’en varie et j’en multiplie les applications.
LA iNATUKIi ET DIEU.
avec 1 âme, cependant il y a une certaine forme du corps et surtout du visage, qui, mieux et plus complètement que toute autre, exprime la beauté de l’âme, et qui, pour ce motif, mérite le nom de beauté expressive. Nous allons prouver que cette beauté expressive, laquelle est le [dus parfait organe de la beauté de l’âme après la parole, n’est pas autre que la beauté physique elle-même, et que son type achevé ne fait qu’un avec l’exemplaire idéal de la race humaine.
A la vue de tel visage ou de tel trait du visage, notre raison prononce que ce trait ou ce visage est le signe de telle faculté ou de tel état de l’âme. Que si, néanmoins, l’âme a des facultés fort différentes de celle-là, ou bien est dans un étal contraire à celui qu’annonce le visage, nous disons sans hésiter qu’il y a désaccord entre l’intérieur et l'extérieur. Que si les facultés et les habitudes de l’âme répondent exactement aux traits du visage, notre raison en décide et affirme qu’il y a accord entre la personne invisible et sa physionomie. Notre raison sait donc quel visage convient à chaque espèce d’âme, quels traits à chaque caractère, quelle expression à chaque passion. Demandons-lui, en conséquence, quels sont les traits, quel est le visage qui expriment le mieux l’âme humaine dans toute la richesse de ses facultés et île son développement, et nous verrons ensuite si celte ligure n’est pas précisément celle que produit la force vitale, alors qu’elle agit puissamment et régulièrement. Sans nous égarer ni sur les traces de Lavater, ni sur les pas de Gai I , ne tenons compte que de ces corrélations entre l’âme et la face, dont tout U* monde tombe d’accord.
tomie, ni la psychologie qui sont des sciences purement analytiques, 11e prêtent naturellement à l’éloquence. On est toujours libre de la leur infliger : mais c’est un costume qui leur messied, parce qu’il n’est pas fait pour elles, et que leur corps sec et nerveux en remplit mal la flottante draperie. Mais considérez les sciences qui nous présentent les lois dans les phénomènes, les forces produisant leurs effets, et les âmes déployant leurs énergies et leurs facultés diverses dans le mouvement complexe de leur vie totale : ces sciences se meuvent, elles s’animent, elles respirent, elles palpitent comme les êtres qu’elles contemplent, parce que la puissance agissante et l’ordre vivant de leur objet les pénètrent, les remplissent et les font à leur image. Ainsi la beauté leur vient, à elles aussi, de la puissance ordonnée de la force ou de l’âme. Sans essayer de le prouver par des citations étendues, ce qui grossirait démesurément cet ouvrage, indiquons du moins quelques exemples.
Dans ses traités relatifs a 1 histoire naturelle, Aristote est, comme à son ordinaire, sobre et précis, grave et calme. O11 dirait un monologue de la science impassible se répétant à elle-même ses formules brèves et froides. Cependant, lorsqu’il constate ici l'énergie toujours active de la nature, là son inépuisable fécondité, ailleurs les degrés insensibles par lesquels elle monte, avec une lenteur calculée, de la pierre à la plante, de la plante à l’animal, de l’animal à l’homme, la parole du philosophe a je 11e sais quel accent ému ; ses pensées ont comme des vibrations mystérieuses, et semblent répondre par de secrets retentissements aux
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bruits de la vie physique et à l'harmonie (les mondes Et pourtant, combien ces beautés sont encore loin de celles qui lui échappent, presque malgré lui, au spectacle qu’il se donne de la grandeur de l’intelligence humaine, ou à l’idée de la sérénité inaltérable de l’esprit divin ! — Un géologue peut énumérer avec une clarté parfaite la série des terrains qui composent la croûte terrestre, et accomplir sa tâche en homme de talent sans que l’éloquence vienne une seule fois à son aide. Mais que Cuvier prenne la plume: qu’il décrive les âges, les développements, les transformations du globe, connue on raconte les époques diverses et les progrès d’un peuple, à son insu, notre planète lui apparaît quelque peu semblable a un être vivant qui eut son enfance et sa jeunesse, et cette ressemblance, quoique lointaine, répand sur l’œuvre du savant un air de vie, et, par là même, un rayon de beauté et un éclair d’éloquence. La botanique, l’entomologie, la zoologie, -ces sciences si intéressantes par leur objet, sont néanmoins techniques et arides à cause de la nécessité qui leur est faite de classer et par conséquent de distinguer des parties, de séparer des organes, de compter des caractères, enfin de suspendre les mouvements et de briser l’unité harmonieuse de la vie. M. A. de Hum boldt, dans son Cosmos et dans ses Tableaux- de la nature% laisse tous les mouvements se déployer et pa~
' Vuir notamment : Des plantes , I, Il ; édition de lierlin, p. 817. — Parties des animaux , IV, v; même édition, p. 681. — Histoire des animaux, VIII; même édition, p. 588. A. 1. 31.
2 Ces deux ouvrages ont été traduits en français par Ch. Galusky, dans un style digne des beautés de l’original. Paris, 1851, 1854; Gide et lîaudrv. Voir aussi le beau livre de M. !.. Agassi/ : De l’Espèce.
T. II
TÜOISIÈME PAU'J'IE.
paître J imité des formes et des existences. Bien plus, ru décrivant les plantes des tropiques, les forêts vingt fois séculaires de l’Amérique du Sud, les Ileurs gigantesques qui s’y étalent, les animaux énormes qui en sont les hôtes, les fleuves de huit mille pieds de large qui les traversent, et les chaînes de montagnes volcaniques qui les bornent, son dessein avoué est de reproduire sous nos yeux la physionomie, il dirait presque le visage animé des contrées les moins connues de nous. Grâce à ce procédé, la vie de la nature se répand à Ilots dans les écrits de l’illustre voyageur, et y portant ses propres beautés, son éclat, sa puissance, son harmonieuse grandeur, y fait naître ainsi l’éloquence la [tins vraie et la plus imposante. Dironsnous de ces pages admirables quelles sont poétiques? Oui, en ce sens qu’elles dépeignent la nature la plus puissante, et, dans sa primitive liberté, la plus ordonnée qui soit au monde, partant la plus idéale en sa réalité ; non, en cet autre sens que M. deHumboldt n’agrandit rien, et qu’il se borne à rapporter exactement ce que ses yeux ont vu, sans redouter, à l’occasion, ni les chiffres, ni les formules. C’est poétique à ce degré où le peut être la science, avant tout préoccupée du vrai, à ce degré où la science, devenue éloquente par l’expression du beau, se confond un moment avec l’art lui-même.
Mais, quoi que puissent faire les sciences naturelles, elles seront toujours moins éloquentes de beaucoup que les sciences morales. Celles-ci, en effet, parlent à l’homme soit de Dieu, lame absolument puissante et absolument ordonnée, soit de l’homme, l ame, après
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Dieu, Ja plus puissante et la plus capable de réaliser par sa liberté quelque image finie de l’ordre infini. Dans le inonde de la liberté humaine dont il appartient aux sciences morales de nous entretenir, il y a, il est vrai, plus de manquements, plus de fautes, plus de profonds désordres et plus de laideur que dans le monde de la nature ; mais si les êtres inférieurs à l’homme 11e se trompent guère, le mérite de leur infaillibilité n’est pas à eux, tandis que si lame libre parfois pèche ou même s’égare, si elle est la cause de ses propres désordres, par une admirable compensation, elle est la cause aussi du bien qu’elle fait, elle est l’auteur de son progrès, et il est en son pouvoir de continuer toujours ce progrès et de l’accélérer sans cesse. Elle a reçu le don, dangereux ou bienfaisant, pernicieux ou fécond à son gré, d’étendre sa puissance active et de ressembler, dans une mesure large, quoique bornée, à l’âme parfaitement belle d’où elle tire son origine. Aussi dès qu’une science prend pour sujet l’homme, non point disséqué, ni décomposé, ni présenté par fragments ou par parcelles, mais l’homme vivant considéré soit dans tel personnage éminent qui a noblement représenté son espèce, dans un saint, dans un héros, dans un juste, soit dans un peuple qui a su s’ouvrir de grandes voies, et y entraîner pendant un temps la race presque entière; dès que la science rappelle à l’homme sa loi ou sa destinée, les conditions morales, civiles, religieuses ou politiques de son progrès, aussitôt la beauté de son sujet l’inspire et l’embellit elle-même. Il y a plus, et, quoi qu’on ait pu lui dire, l’homme a de sa dignité et de sa grandeur une
TKOISIEME PA HUE.
conscience si profonde, qu’il devient éloquent lors même qu’il ne parle que de ses misères; il sent que ce sujet, malgré sa tristesse, est pourtant magnifique encore, et il lui échappe de s’écrier par un beau mouvement, qu 'après tout, s’il n’est qu'un roseau, il est un roseau pensant ce qui vaut mieux que d’être I immense univers lui-même, ou bien que s’il est misérable, ses misères sont a faire envie, puisque ce sont des misères de grand seigneur -.
Donc la beauté oratoire, en tant qu elle vient du fond même du sujet, est exactement semblable à la beauté telle que nous l’avons jusqu’ici constamment connue et définie.
Pareilles sont encore et pareillement doivent être définies les beautés éloquentes (pie font éclater la conviction et la passion de l ocateur. La conviction, puisqu’il faut le redire, c’est l ame humaine agissant de cette façon puissante et ordonnée, qui consiste à s’attacher fortement à la vérité et à la justice : el la passion oratoire, c'est l ame humaine agissant de celle façon puissante el ordonnée qui consiste à aimer fortement la justice et la vérité ou à détester fortement le mensonge et l’injustice.
Quant au style, fiuflon I a dit textuellement : « Le stvle est de l'homme même. » Mais l'homme même, c’est Laine elle-même. Le style est donc l ame de l’orateur se traduisant elle-même par les formes du langage. Cependant avoir un style n’est pas donné a une âme quelconque, pensant d’une façon quelconque
Pascal, Pensées. 2e édition d’Ernest Havel, t. Ier, p. 9 et 10. s Tbid.. p. 20.
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et exprimant en termes quelconques ce qu'elle a ainsi pensé; cet avantage, ce bonheur n’est accordé qu’à l’âme intelligente qui met de l’ordre et du mouvement dans ses pensées et qui fait passer dans ses paroles cet ordre et ce mouvement. Le beau style, c’est donc, au fond et au vrai, l’expression sensible puissante el ordonnée de l’âme intelligente pensant avec puissance et ordre. Mais c’est aussi, il importe de l’ajouter, l’expression puissante et ordonnée, jusque dans son désordre apparent, de l’âme aimant la vérité et la justice avec cette puissance ardente et légitime qui se nomme la passion du vrai et du juste.
Reste l’action. Or, ou l’action oratoire n’est rien qu’une agitation ridicule, ou elle est l’âme de l’orateur se servant des forces expressives de son corps pour traduire fidèlement la puissance avec laquelle elle comprend, croit et aime la vérité. Dans ce dernier cas, l’action oratoire est belle. Relie par où ? On le voit, par l’âme même qu elle interprète, par cette âme qui, tout illuminée de vérité et tout émue de passion, sait embellir même d’ingrats visages et répandre son rayonnant éclat sur les traits vulgaires de Socrate ou sur la face brutale de Mirabeau.
L’âme donc et la force, l’âme et la force invisibles se déployant puissamment et conformément tantôt aux lois fatales de la nature, tantôt aux lois qui règlent la liberté, telles sont, une dernière fois, les deux sources du beau, ou plutôt telle est la beauté elle-même. L’éloquence, qu elle soit savante et réfléchie, ou naturelle et spontanée, n’a pas d’autres beautés essentielles que les arts purs el ne puise pas ses beautés à d’autres sources.