‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoire (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Théorie d’Aristote.

Aristote avait probablement écrit un traité sur le beau : preuves. Ce traité est perdu; mais on trouve une théorie du beau dans LA POÉTIQUE. Exposition et appréciation de cette esthétique. — Définition du beau par Aristote. Cette définition répond à la nôtre : preuves. — Ressemblances de la doctrine d’Aristote avec celle de Platon; différences. — Théorie d’Aristote sur l’art : profonde et incomplète. Objet de l’art : représenter le beau. Fin de l’art: charmer, élever et régler l’âme. Purification des passions : sens de ce principe. Aristote très-supérieur à Platon dans ses idées sur le théâtre. Caractère spiritualiste de l’esthétique d'Aristote. Sa théorie du langage poétique. En quoi elle confirme la nôtre. — Sa philosophie de l’éloquence : elle approfondit celle de Platon, mais l’altère en certains points. — Services rendus à la science du beau par Aristote. Conclusion.

Platon avait donc pose les solides fondements de la science du beau. Il avait fait davantage : guidées presque aussi souvent par la méthode que par l’inspiration, ses mains en avaient choisi, préparé el même ça et là rassemblé les matériaux. Mais il n’avaii pas construit un de ces édifices complets, corrects, bien ordonnés, dont un regard embrasse T ensemble, et dont une habile distribution permet de visiter successivement et d’étudier sans trop de travail toutes les parties. Pour cette seconde tâche, Aristote était l'homme qu’il fallait. Artiste lui aussi, quoique à un degré moindre que Platon ; spectateur, comme Platon, des merveilles que l’art grec avait enfantées à profusion; promoteur comme Platon, mais observateur plus patient, analyste plus sévère, appliquant avec une ténacité el une rigueur singulières les procédés dont

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son maître lui avait révélé la puissance, il était doué comme pas un du génie qui organise les sciences. Employa-t-il ce génie à constituer de toutes pièces la science du beau ? Deux textes nous l’affirment. Le premier est d’Aristote lui-même ; le voici : « Puisque le bon et le beau sont deux choses différentes (car le bon est surtout dans les actes ; le beau réside même dans ce qui ne suppose pas de changement), on a tort de prétendre que les sciences mathématiques ne disent rien sur le beau et sur le bon. Au contraire, elles en parlent mieux et plus clairement que toutes les autres sciences. Parce qu’elles réemploient pas les mots, montrant très-bien l’idée et la chose, on ne dira pas pour cela qu’elles n’y entendent rien. Or, les formes essentielles du beau sont l’ordre, la symétrie, la détermination, qui sont précisément Tobje! principal des mathématiques: et puisque ces principes (je veux dire, par exemple, l’ordre et la détermination) sont évidemment causes d’une foule de choses, les mathématiques, à quelques égards, peuvent désigner le beau comme une cause de ce genre. Mais nous traiterons ailleurs ce sujet plus expressément h » Ces derniers mots n’indiquent, il est vrai, qu’un projet; mais on peut croire que ce projet fut exécuté, puisque dans son catalogue des ouvrages d’Aristote (et c’est là notre second texte), Diogène de Laërte mentionne un traité sur le beau 2. Cependant, 11’eussions-nous ni l’un ni l’autre témoignage, nous persisterions encore à penser qu’Aristote a agité et résolu le problème esthétique.

1 Métaphysique, liv. XIII, cliap. ni.

2 Diogène de Laërte, liv. IV, cliap. ie>'.

OUATH1EME PARTIE.

Depuis Socrate, cette question était en quelque sorte sur le programme de la philosophie; d’obscurs socratiques l’avaient traitée; Platon l’avait placée au premier rang; Aristote n avait pu ni la méconnaître ni l'omettre. D’ailleurs, toutes les lois qu’il parle du beau, ne fïil-ce qu’en passant, son langage arrêté et net prouve qu’il y avait mûrement réfléchi. Il nous parait donc plus que probable qu’il avait effectivement écrit le livre qu'il annonce dans sa Métaphysique et ({lie Diogène a cité.

Nous déplorons plus que personne qu'un pareil travail soit perdu. Quelle qu’en fût l’étendue, la lumière y abondait sans doute, celle même lumière pure, quoique un peu froide, dont le philosophe a éclairé la mécanique complexe du raisonnement dans les Analytiques,? lies éléments délicats de la perception extérieure dans le Traité de l'âme. Son esprit vigoureux et lin devait avoir arrêté d’abord au passage, et ensuite débrouillé habilement ces mobiles difficultés du problème esthétique, qui, semblables à certains jeux de l’éther brillant, attirent le regard, l’éblouissent et lui échappent. Le meilleur de ces recherches est anéanti. Cependant ii nous en reste quelque chose dans divers passages des autres ouvrages d’Aristote. Il nous reste une application très-précieuse et trèsremarquable despriueipesqu il avait posés, dans cette Poétique qui, malgré quelques erreurs et toute mutilée ou inachevée qu elle est, contient des vérités admirables non-seulement sur l’esthétique du théâtre, mais aussi sur la nature et les caractères du beau. En rapprochant ces fragments H en recueillant cesé vérités,

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nous parviendrons, je l’espère du moins, à rétablir les lignes principales de la théorie d’Aristote, et à démontrer que cette théorie dérive de celle de Platon, qu’en général elle la reproduit, qu’en ce qui touche la poésie elle la redresse, et qu’en somme elle répond à la nôtre.

Platon, on s’en souvient, n’avait pas défini catégoriquement le beau. Aristote, au contraire, nous en a laissé une définition brève, ferme, et, ce qui vaut mieux encore, à peu près irréprochable. Cette définition s’ébauche dans le passage que nous avons précédemment transcrit, et où il est dit que les formes essentielles du beau sont l’ordre, la symétrie, la détermination h Elle se complète, s’achève et s’affirme dans les termes les plus précis au septième chapitre de la Poétique : « Comme un être, dit Aristote, ou une chose composée de parties diverses, ne peut avoir de beauté qu’autant que ses parties sont disposées dans un certain ordre, qu’elles ont en outre une dimension qui ne peut être arbitraire, puisque le beau consiste dans T ordre el la grandeur, il s’ensuit..., etc.1 2. » Ces expressions sont celles dont nous nous sommes plus d’une fois servi nous-même dans le courant de ce travail. Nous les recueillons avec satisfaction, car elles viendront à l’appui de notre définition, si nous pouvons prouver toutefois qu’ Aristote y attache le même sens que nous.

1 Métaphysique, III, ni. Brandis, p. 265, 11. 16-17. « ToO 3s ww.oû

aéyiarv. siSvj t«( -i.ç v.c/.i i7uy.y.srpiv. y. où ri upiau-évov. »

- Poétique, rap. vu. Bekker, 1450. « T 4 yàp y.oikhv h aeyéQ-i y.cà t «Çe«

Toutes les fois que nous nous sommes servi du mot de grandeur, nous l’avons appliqué soit à un ample développement des formes visibles, soit à un large déploiement de la force invisible, qu’elle fût simplement vitale ou qu’elle fût surtout morale. Nous entendions par lit tantôt b ampleur idéale des signes expressifs, tantôt la puissance idéale de la force vivante ou de l ame agissante. Pour Aristote, ce terme a les mêmes significations que pour nous. En effet, dans le passage du septième chapitre de la Poétique déjà cité, grandeur signifie une certaine étendue dans les limites de laquelle la tragédie doit se renfermer, afin de ne pas durer plus de temps que n'en peu! embrasser la mémoire du spectateur. C’est donc évidemment de grandeur visible ou de développement dans la forme qu’il s’agit en ce premier endroit. Dans d’autres, il est non moins clairement question de grandeur morale. Au chapitre quinzième du même ouvrage, il est dit : « que la tragédie est l’imitation d’êtres plus grands que le vulgaire, ou meilleurs que le vulgaire (p=-).rt5'vwv). » Au chapitre second, la même idée avait été énoncée en termes tout semblables : « C’est ainsi, avait dit Aristote, qu’ Homère représente les hommes plus grands (ou meilleurs, p.o-Ov;) qu’ils ne sont, tandis que Cléophon les peint dans leur nature ordinaire, et que Mégémon de Thasos, inventeur de parodies, et Nicocharès, l’auteur de la DéJiade, les défigurent et les dégradent... C’est là. du reste, la différence qui sépare la tragédie et la comédie; car celle-ci veut peindre les hommes plus vicieux et l’autre meilleurs

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que nous ne les voyons \ » Or, quel est le moyen de représenter les hommes meilleurs ou plus grands que le premier venu? Aristote répond, comme Platon et comme nous : c’est de leur donner la grandeur même ou l’excellence du type de leur caractère : « La tragédie étant l’imitation d’êtres supérieurs au vulgaire, il faut suivre ici l’exemple des peintres habiles qui, tout en laissant h chaque visage sa physionomie, et en gardant la ressemblance, embellissent leur modèle. De même le poète, en représentant des caractères emportés ou faibles, ou des caractères de tel autre genre, doit en faire des types ou de douceur ou de fermeté, comme Agathon et Homère ont représenté leur Achille 1 2. » Ainsi, premièrement, Aristote pense que la grandeur envisagée comme l’un des éléments de la beauté morale, c’est le développement du caractère, c’est-à-dire assurément de la puissance dominante de l’àme, dans le sens du type idéal et de manière «à le reproduire. Et il ne se borne pas à dire que la tragédie a souvent suivi cette voie ; il affirme que son essence, bien plus, que son devoir est de procéder de la sorte : c’est pour la tragédie une loi de représenter les hommes meilleurs qu’ils ne sont :

oel u.iy.ü'ïOca.

Aux yeux d’Aristote, le second élément de la beauté était l’ordre. Voyons comment il le comprenait. Déjà l’usage constant qu’il fait du mot : meilleurs que le

1 Poétique, chap. n. Traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire; p. 10 et 1 1 .

4 Ibid., Bekker , p. 1454. « Emety.eixç noieïv napâZetypK... » *.t. S.-H., p. 83.

vulgaire , témoigne que la grandeur dans le vice ou dans le désordre ne lui paraissait pas être la grandeur véritable. Déjà il a dit qu’agrandir l'emportement, c’est le changer en fermeté, et qu’idéaliser la timidité, c’est la transformer en douceur. C’était prescrire de substituer à la forme désordonnée d’un caractère sa forme réglée et ordonnée. Mais sur la nature de l’ordre considéré directement et en lui-même, la Poétique fournit d’autres éclaircissements.

Nous avons remarqué précédemment qu’Aristote range à côté de l’ordre la symétrie et la détermination. L’ordre, la symétrie, la détermination rentrent dans l’unité; où manque l’unité, on ne saurait jamais rencontrer lune quelconque de ces trois choses. Aristote, qui ne l’ignorait pas, a insisté plus que personne sur l’extrême importance de l imité ; il l’a présentée sous toutes ses faces ; il l’a recommandée sous tous ses aspects.

C’est incontestablement une sorte d unité (pie la convenance d’un caractère par rapport h lui-même. I ne qualité convient à un être lorsqu’elle fait partie intégrante de l’imité idéale de sa nature: dans le cas contraire, elle ne lui convient pas, et le poète qui la lui donne pèche contre la vérité. L’homme et l'intelligence se conviennent parce qu’ils ne sont qu’un seul être, qu’une seule nature: mais l’homme et l'infaillibilité, 11e pouvant se fondre en une seule et même unité naturelle, se repoussent au lieu de se convenir. Quand nous affectons des qualités qui 11e nous conviennent pas, aussitôt il semble que nous ayons en nous-mêmes deux natures qui refusent de se laisser

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ramener à l’unité. « Si, par exemple, observe Aristote, il s’agit de peindre un caractère courageux, il faut faire attention qu’il n’est pas dans la nature de la femme d’être courageuse et terrible comme l’homme \ » Ce qui revient à ce principe établi dans notre première partie, que l’âme n’est belle qu’à la condition d’être et d’agir conformément au type de sa nature ou de son genre.

L’égalité dans un même caractère, cette permanence des mêmes penchants et des mêmes habitudes, cette production des mêmes actes qui fait que le même personnage se ressemble toujours à lui-même, est encore et sans contredit une espèce d’unité. Aristote tient que cette unité est une des beautés nécessaires de la tragédie. « Le quatrième point, dit-il, est l’égalité. En effet, quand même le personnage imité serait d’un caractère inégal, ce caractère une fois donné doit être également inégal. » Traduisez en termes actuels ce langage d’une précision si énergique, et vous avez ce principe : qu’un type étant une fois adopté, tous les développements en doivent être conformes, malgré leur variété, à l’unité, c’est-à-dire à l’ordre même de sa nature idéale.

Mais ce n’est pas seulement dans chaque caractère que l’unité est, suivant Aristote, un élément essentiel de beauté : c’est aussi dans l’action de la tragédie et de l’épopée tout entières. Comme il a réclamé l’unité pour chacun des éléments du poème pris séparément, il l’exige pour le poème envisagé dans son ensemble :

1 Portique, chap. xv, S 4, trad. firanç., ]). 79.

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