THÉORIE
naire, et ou y voit, sans hésiter, une bizarrerie, une erreur, un écart de la nature physique. Mais de quoi donc s’est, en ce cas, écartée la nature, sinon de certaines lois ? Le polichinelle dont on amuse les enfants a le nez trop crochu, dites-vous, et le menton trop long et trop relevé? Qui vous en avertit? Le bon sens, n’est-ce pas ? A la bonne heure : mais puisque le bon sens vous parle de trop ou de trop peu, c’est donc qu’il a une mesure. Reconnaissez de bonne foi tout de suite que cette mesure, c’est une loi ou un ensemble de lois posées par la raison et par conséquent idéales.
Allons plus loin. Surprenons les empiriques à ces moments où, libres de toute préoccupation systématique, ils suivent tout simplement le commun chemin. Présentons-leur inopinément le buste de Socrate à côté de celui d’Alexandre, et osons dire que ces deux têtes sont également belles, et même que celle de Socrate surpasse l’autreen beauté physique. L’empirique se moquera de nous : il reprendra dans la figure de Socrate le nez court, gros, épaté, les lèvres épaisses, le front trop bombé, les yeux saillants à l’excès comme ceux de l’écrevisse ; puis, d’un geste d’artiste, il relèvera dans le profii d’Alexandre l’absence de ces défauts et la présence des qualités contraires. Bref, il invoquera dix fois, sans s’en apercevoir, ces formes normales que tout à l’heure il repoussait comme une convention d’école et un préjugé académique.
Il y a donc une certaine beauté physique avouée par tout le monde, même par ceux qui voudraient la nier. Mais la question maintenant est de savoir si un
Un fait non moins certain, c’est que dans ce même temps où la signification vraie des mythes se dépouillait insensiblement de ses grossières enveloppes, la philosophie, après s’être divisée en deux courants opposés et s’être égarée jusqu’au matérialisme avec Leucippe et Démocri te, et jusqu’au panthéisme avec Parménide, se retrouvait enfin, et proclamant par la bouche d’Anaxagore l’existence d’une Intelligence principe du mouvement, jetait une première et vive Sueur de spiritualisme h Ainsi, au même moment, la religion et la philosophie grecques, obéissant naturellement aux progrès de la raison, aboutissaient l’une et l’autre à la notion d’un Dieu unique, intellectuel et séparé du monde. Tous les esprits n’en étaient pas là sans doute, et la foule gardait intacte sa foi clans la tradition anthropomorphique; mais l’élite de la société athénienne goûtait et acceptait, quoiqu’à des degrés divers, ces heureuses nouveautés qui servaient de prélude aux doctrines de Socrate et de Platon
Or, cet Anaxagore qui le premier, dit Plutarque, attribua la formation et l'ordre du monde non plus au hasard ni à la nécessité, mais à une intelligence pure et sans mélange, fut le maître et l'intime ami de Périclès, qui avait pour lui une considération toute particulière et qui puisa dans ses conversations la connaissance des phénomènes de l’air et de toute la
1 Platon, Phédon , traduction de M. Cousin, l. Ie>’, p. 277. — Aristote, Métaphysique , liv. Pr, chap. III. — Diogène Laërce, liv. II, cliap. ni.
2 Voir sur ce point de brillantes pages de M. Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, t. II, p. 385 et suiv.
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nature Périclès apprit encore de ce sage à se mettre au-dessus des craintes superstitieuses qu’inspire la vue des phénomènes célestes à ceux qui en ignorent les causes \ Mais Phidias était l’ami de Périclès, et dévoué, disent quelques-uns, jusqu’aux dernières complaisances1 * 3 4. Plutarque estime que cet excès de dévouement fut une invention de la jalousie; nous le pensons aussi; mais de ces propos il ressort du moins clairement que l’homme d’État et l’artiste vivaient ensemble dans la plus étroite familiarité. Et comment supposer que Phidias, homme de génie s’il en fut, sans cesse associé aux conversations de Périclès et d’Anaxagore, et forcément préoccupé des mêmes objets, puisque c’est la divinité qu’il représentait dans ses ouvrages; comment supposer que Phidias ait pu ne pas subir l’influence des idées de son illustre ami sur les phénomènes célestes et sur la cause intelligente et immatérielle de tout ce qui naît ou meurt dans le monde?
Mais ce qui est positivement certain, c’est que Phidias s’était, dès longtemps et de lui-même, voué à un culte tout particulier pour la déesse de la sagesse et de la pensée. S’il lit deux ou trois fois la statue de Jupiter, c’est huit ou neuf fois qu’il sculpta l’image de Minerve h 11 en avait si profondément compris le caractère, que de tous côtés, à Lemnos, à Platée, à
1 Plutarque, Périclès , traduction A. Pierron, t. I«r, p. 344.
- Ibid,., p. 346.
5 Ibid., p. 359.
4 Ott. Miiller, De Phidiœ vita cl operibus, conmenlutiones ires ; Gottingæ, 1827, p. 17.
Elis, à Pellène, ou voulut avoir de sa main la figure de celle divinité. Il donna d’abord a Pallas-Alliéné telle ou telle physionomie particulière ou locale ; puis son génie s’élevant graduellement, et à l’époque de sa maturité, lorsqu’il eut à ériger dans le nouvel Hécalompédon l’Athéné athénienne, la Minerve par excellence, il la conçut essentiellement comme la Vierge, Parlhénos, c'est-à-dire comme celle de toutes les puissances de l’Olympe qui, par sa pureté morale et intellectuelle, et par l’ensemble de ses nobles attributs, ressemblait le plus ii l’esprit, au comme disait \naxagore, à la ww; 0=00, comme 1 interpréta plus tard Platon, en un mot à l’Intelligence immatérielle et divine, ou qui l ame prédomina toujours sur le corps et sur les sens.
Ce que nous avançons ici, nous ne pouvons le démontrer en renvoyant le lecteur au colosse d or et d ivoire. Ce colosse a péri. Mais Pausanias nous en a laissé une description très-claire, quoique courte. En outre, comme le lait judicieusement observer Omit réméré de Ouincv : « Il est difficile de supposer qu’une statue aussi célèbre que celle du Parlhénon li ait pas été un objet d imitation pour les siècles qui ont suivi celui de Phidias, et que le type selon lequel cet artiste conçut et exécuta un aussi fameux monument ne se soit |»as transmis et reproduit dans les ouvrages de ses successeurs '. » Appuyé d’une part sur les textes, d'autre part sur les analogies que les monuments figurés existants aujourd’hui doivent nécessairement pré-
llnf lilulion île la Mmenc an Parlhénon, iu-i, p. i.
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senter avec la Minerve <lu Parthénon, nous tenterons d’établir que cette statue exprimait surtout et trèsvivement l'intelligence, et que l’artiste avait invoqué, pour traduire aux regards la pensée divine, les formes les plus idéalement belles.
Écoutons d’abord Pausanias : « La statue de Minerve est debout, dit-il, vêtue de la tunique lalaire. Sur sa poitrine on voit la tête de Méduse en ivoire. Elle porte une Victoire haute de quatre coudées; elle lient une lance; le bouclier est à ses pieds, et à l’endroit où pose la lance est un serpent, que l’on peut prendre pour Érichthonius... » Et un peu plus haut : « La statue de la déesse est en or et en ivoire ; un sphinx est placé sur le cimier du casque, et des deux côtés du casque sont des griffons '. »
Que nous apprennent ces quelques lignes? Phidias, enchaîné par la tradition, et connaissant trop, poulies heurter de front, les susceptibilités religieuses du peuple athénien, se garde bien de dépouiller Minerve de ses antiques attributs. Il conserve tous les symboles qui rappellent la Minerve élémentaire, celle qui combattit autrefois et vainquit les ténèbres et les eaux. Mais ces symboles, tels que le Serpent, la Gorgone, la Victoire, il les relègue parmi les accessoires. Quant à la tête, c’est là qu’il concentre toute l’expression, et la plus haute, du caractère intellectuel d’Athéné. Mais quoi ! le front, le siège même de la pensée, est caché ; il disparaît sous l’ombre et sous le poids d’un casque d’or. Que fera donc l’artiste? C’est sur ce casque mé-
l'ausnriins, Mlini. WIV, Tp.
nie qu’il accumulera les symboles qui signifient intelligence, éclair, lumière : tel le sphinx qui propose des énigmes, mais pour lequel il n’en est point : tels les griffons, animaux de la lumière, selon les mythologues. Et peut-être Phidias lit-il plus encore : peutêtre mit-il sur la visière du casque ce double quadrige de chevaux au galop, rapides comme la pensée, dont Pausanias ne parle pas, mais qu’il a bien pu ne pas apercevoir, et qui figurent sur certains tétradrachmes d’Athènes et sur une pierre gravée qui porte le nom d’Aspasius ‘. Par un miracle de son art, à l’expression voilée du front, Phidias avait substitué l’expression cl comme la physionomie étincelante du casque.
Mais le visage lui-même ne pouvait être dépourvu de celle forte signification intellectuelle. Les archéologues, quelque divisés qu'ils soient d’opinion sur certains détails autour desquels ils se livrent de doctes combats, sont cependant d’accord sur ce point que la Minerve de Phidias était il coup sûr admirablement belle. Lorsqu’ils veulent se représenter exactement ou du moins avec toute l’exactitude possible la fille de Jupiter, ils se placent en face de la Minerve Albane ou de la Pallas de Voilé tri. Eli bien ! que l’on considère attentivement, au Louvre, celte dernière statue, que d’aucuns n'estiment pas son vrai prix : quel sourcil développé, quel œil profond, quelle bouche sérieuse et éloquente, quelle pureté, quelle force et quel calme souverain dans tous les traits ! Qu’était donc l’original et le tvpc, si les copies ont encore tant de beautés et
Oiialreirtère rtc Quincy, ouvrage cité, pl. If.
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tant de valeur? Winckelmann, dont l’autorité en cette matière est demeurée si grande, malgré les récents progrès de la science, Winckelmann a dit : « Minerve a les yeux moins cintrés que ceux de Junon ; elle ne porte point la tète haute, et son regard est baissé, comme celui d’une personne ensevelie dans une douce méditation » Voilà l’expression générale de toutes les figures de Minerve. Un tel eftèt ne saurait s’obtenir au moyen d’un visage hiératique ou imbécile, comme celui des figures de-s frontons d’Égine. La Minerve de Phidias exprimait certainement la réflexion puissante, comme l’expriment même de pâles imitations. Elle était aussi certainement d’un très-beau visage. En veut-on une dernière preuve? On n’a qu’à ouvrir l’ouvrage de M. le comte de Laborde sur Athènes ; on y trouvera photographiées deux têtes qui ont appartenu à des statues des frontons du Parthénon 1 2. Je ne sais rien de plus noble, de plus fier, de plus parfait dans les détails et dans l’ensemble, que ces deux fragments échappés par miracle à la ruine. Ne seraitil pas inconcevable que Phidias eut donné à sa déesse vénérée et chérie un visage moins beau, moins accompli que celui des deux divinités secondaires qui assistaient, comme spectatrices, au triomphe d’Athéné sur Neptune ?
1 Winckelmann, Histoire de l'art, t. 1er, p, 401, traduction française, in-4, 1802.
2 Athènes aux quinzième, seizième et dix-septième siècles , d’après les documents inédits, etc., etc., par le comte de Laborde, membre de l’Institut, t. Ier, p. 157, t. II, p. 228. L’une de ces têtes appartient à M. de Laborde lui-même; l'autre à la Bibliothèque nationale, où elle a été retrouvée dans les caves.