TROISIÈME PARUE
De tous ces faits qui s’enchaînent et se soutiennent mutuellement, nous croyons être en droit de conclure sans témérité que la plus belle. statue qui jamais ait été offerte à l’admiration des hommes, que la Minerve du Parthénon, sculptée par Phidias, sous Périclès et par son ordre, était la statue de l’Intelligence elle-même divinisée, et (pie cette force de l’âme, la plus haute de toutes, y était exprimée par les signes les plus éclatants et les formes les plus idéales.
Après ce chef-d’œuvre, Phidias, exilé chez les Éléens, en produisit un autre qui fut la suprême manifestation de son génie : nous voulons parler du Jupiter Olympien. Je ne transcrirai point ici ce que chacun sait de ce colosse. Je n’y veux considérer que ce qui se rapporte directement au dessein de ce travail. Aussi bien la difficulté est-elle peut-être moindre à l’égard du Jupiter Olympien qu’à l’égard de la Minerve du Parthénon. Toutes les Minerves que le temps a épargnées sont évidemment fort loin du colosse d’or et d’ivoire, tant par la richesse que par la perfection de la sculpture. Tout au contraire, il existe au Vatican un buste colossal de Jupiter, découvert àOtricoli, dont la physionomie tout entière répond exactement à ce qu’il nous est parvenu de renseignements sur le Jupiter de Phidias, et dont la beauté est si magnifique, si idéale, que nul au monde, pas même l’auteur de la Pallas-Athéné, ne s aurait s’être élevé au-delà '. Stra-
1 II y a partout des reproductions en plâtre de ce buste. Nous en avons sous les yeux une excellente copie, réduite par le procédé de M. Rarbedienne. Elle nous rappelle parfaitement l’original que nous avons vu nu Vatican Ott. Millier place ce buste au premier rang parmi
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bon nous apprend que Panœnus ‘, frère de Phidias, lui demandant où il avait puisé la conception de son Jupiter, le grand artiste avait répondu que, lisant un jour ces trois vers bien connus de l’Iliade :
Ayant parlé, le fils de Kronos abaissa ses noirs sourcils;
Les cheveux embaumés du roi des dieux frémirent
Sur son front immortel, et le grand Olympe en fut ébranlé s.
il s’était senti ému jusqu’au fond de l’âme, et qu’aussitôt il avait cru voir devant ses yeux la face resplendissante de Jupiter lui-même. Et c’est d’après ce modèle que lui avait présenté l’énergique hallucination du génie inspiré, qu’il avait sculpté son dieu. Ce passage précieux est tout-à-fait d’accord avec ce que dit Cicéron dans son Oraior : « Phidias, ce grand artiste, quand il faisait une statue de Jupiter ou de Minerve, n’avait pas sous ses yeux un modèle particulier dont il s’appliquait à exprimer la ressemblance ; mais au fond de son âme résidait un certain type accompli de la beauté, sur lequel il tenait ses regards attachés et qui conduisait son art et sa main 3. » De ces deux textes, le premier nous dit quelle âme, le second quel corps Phidias avait voulu donner à son Jupiter Olympien. Le Jupiter, tel que l’a conçu Phidias, et au moment où le dépeignent les trois vers d’Homère dont
les représentations de Jupiter. Voir Otl. Muller, Denkmaler der allen Kunsl, Gûttingue, 1 835, Zeus, taf. 1 , n° 1 ; Büsle des Zens, gefunden in Olricoli, aufbewahrl in Museo Pin Clementino.
1 Strabon, VIII, p. 354.
2 Iliade I, v. 528.
'• Cicéron, Orator, II.
Ti
i’artisle s’était inspiré, est un dieu paternel qui écoute les prières de ses enfants, qui les exauce avec bonté et qui d’un froncement de sourcil ébranle le inonde, c’est-à-dire dont la toute-puissance produit des effets immenses par le plus petit moyen. C’est donc un dieu dans lame duquel l’intelligence, l’amour et la puissance agissent avec une énergie sans pareille et une harmonie ineffable. La forme extérieure de ce dieu, Phidias la cherche, non dans la seule réalité vivante où jamais il ne l’eut trouvée tout entière, mais bien plus dans son imagination exaltée par la conception et, en quelque sorte, par la présence même de la divinité. Idéal par son àme, idéal par son corps, tel était donc le Jupiter de Phidias à Olympie.
Et maintenant contemplons le buste du Vatican. Regardons ce front vaste, d’une élévation singulière, renflé vers le milieu et comme gros de l’éternelle pensée ; celle chevelure abondante, aux boucles innombrables, mais harmonieuses, qui tantôt s’arrangent en diadème au sommet de la tête, tantôt s’élancent des tempes semblables à des rayons, tantôt retombent et lloltent le long des joues et jusque sur les épaules ; regardons ces yeux enfoncés dans leur orbite, sous un sourcil proéminent dont l’ombre mystérieuse atténuerait le feu de la prunelle, si elle existait encore, pour ne lui laisser qu'un éclat adouci ; ces narines ouvertes, superbes de fierté et pourtant bienveillantes ; ce sourire de mansuétude et d’ineffable tendresse auquel la barbe, quoique riche et vigoureuse, mais soigneusement écartée, permet de s épanouir et de se répandre : regardons ce cou et ces épaules d’athlète,
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mais d’athlète divin, qui triompherait sans combat ; et partout, je ne sais quelle fleur d’immortelle jeunesse : tel et plus beau, plus idéal, plus divin encore était le Jupiter d’Olympie. Voilit comment en poursuivant l’àine, la sculpture antique dans sa force atteignit la plus haute beauté.
fl convenait d’insister sur ces deux chefs-d’œuvre de Phidias, parce que jamais la statuaire n’en dépassa la perfection et parce que nous sommes certains que ces deux colosses avaient été exécutés par Phidias luimême. À l’égard des plus beaux restes de l’un et l’autre fronton du Parthénon , dont la majeure partie, emportée par lord Elgin, est au Musée Britannique, nous n’avons pas la même certitude. Cependant les plus récents et les plus illustres archéologues : E.-Q. Visconti ', Quatremère deQuiney "1 2 etE. David 3 considèrent comme hors de doute non-seulement que Phidias donna les dessins des deux frontons et qu’il les retoucha, mais même qu’il en sculpta lui-même les principaux personnages. Dans ces derniers temps, et d’après un texte de Tzetzès 4, on a pu légitimement présumer que les statues du fronton oriental furent
1 E.-Q. Yisconli, Mémoire sur clés ouvrages de sculpture du Parthénon, Œuvres complètes, t. III, p. 84 et suiv.
2 Lettres sur l' enlèvement des ouvrages de l’art antique , adressées à Canova par Quatremère de Quincy, p. 73, IVe lettre : « Les sculptures des frontons du Parthénon, seuls ouvrages de ce monument auxquels il me semble non seulement possible, mais vraisemblable, que Phidias ait mis la main. »
3 E. David, Vies des artistes anciens et modernes, éd. Charpentier, p. 19.
4 Tzetzès, Chiliades, VIII, 133. - Té Acropole d’Athènes. pnrM. Renié, t. II, p. 100.
l’œuvre de Phidias, tandis que celles du fronton occidental auraient été sculptées par Alcamène, sous la direction de son maître. Nous nous en tiendrons à ces conclusions qui nous paraissent assez fondées, il nous suffit que ces œuvres admirables aient été approuvées par Phidias. Son génie y brille. Et d’ailleurs, l’origine en fut-elle inconnue, c’est de leur beauté et de l'époque où elles furent produites qu’il s’agit ici.
Le fronton oriental était un tableau de la naissance de Minerve, sortant tout armée du cerveau de Jupiter. Des divinités de second ordre assistaient à cet enfantement intellectuel. Le char du Soleil apparaissait à gauche : celui de la Nuit se replongeait, à droite, dans les flots de l’Océan. Parmi les personnages de cette scène imposante, les principaux ont disparu. Des autres, il ne reste que quelques fragments, ou du moins les mieux conservés ont subi des mutilations considérables. Cependant l’Hercule divinisé, quelquefois appelé Thésée, et le groupe des Parques présentent des corps entiers auxquels ne manquent que les extrémités. L’Hercule a même encore sa tète, mais rongée, déligurée cl méconnaissable. Examinons d’abord l’Hercule, puis les Parques.
C’est Yisconti qui a reconnu, dans le prétendu Thésée, la ligure de l’Hercule ïdéen, lequel était plus ancien que Jupiter lui-même, dont il avait protégé l’enfance. Ce dieu avait, comme le second Hercule, purgé la terre des monstres qui la désolaient. Plus lard même il était devenu un emblème du soleil *. C’est
Visconu, \hmnres sur 1rs niirrngps itr l'antii/iiHr. itéjft cité, p. toi.
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donc là un athlète. Jl est assis tournant le dos à Jupiter, et, de son bras droit, il semble faire signe au soleil de suspendre sa course. Tout son corps exprime la vigueur physique : son col est court, ses épaules larges ; sa poitrine ample est revêtue de muscles puissants ; ses bras, ses cuisses et ses jambes sont solides, nerveux et souples à la fois. Le ventre ploie et s’affaisse avec une vérité incroyable. Sous les muscles, sous la chair, sous la peau, les os se font sentir avec une énergie dont il n’existe peut-être pas un autre exemple. Il est au repos ; mais à le voir, on comprend que c’est un repos tout plein de la chaleur de la vie. îl n’est pas surchargé, comme l’Hercule Farnèse, du poids de ses épaules et de son corps ; mais on devine qu’à la lutte c’est le colosse qui serait vaincu . On cherchera vainement ailleurs l’idéal de la force physique : il est là: nulle part il ne se voit au même degré que là. Cette statue a désormais déplacé le critérium de la beauté antique masculine. Il ne faut pas trop déprécier T Apollon du Belvédère, qui est et demeurera un morceau de premier ordre. Mais on ne peut s’empêcher de penser que Winckelmann, fort excusable d’ailleurs, puisqu’il ne connaissait rien de mieux, l’a quelque peu surfait. S’il eût été donné au célèbre antiquaire de contempler l’Hercule Icléen du Parthé-
Cetle statue est au Musée Britannique. On en peut voir un modèle en plâtre à l’École des beaux-arts. Nous espérons que M. Barbedienne, qui a déjà tant contribué à remettre en honneur les chefs-d’œuvre de l’art grec, donnera bientôt aux admirateurs de Phidias une réduction du Thésée, comme il leur a déjà donné des copies des plus beaux morceaux des frontons et de presque tout ce qui reste de la frise des Panathénées.
non, chez lequel la force est gracieuse, mais aussi la grâce puissante, l'Apollon du Belvédère lui eût paru sans doute un peu faible, surtout un peu froid, et même un peu fade et théâtral. H en eût jugé les jambes minces, les hanches étroites, la poitrine noble sans doute, mais d’un développement insuffisant. Il eût moins aisément reconnu dans cet élégant éphèbe, à la dignité apprêtée, le dieu vaillant de la lumière, du feu, de l’inspiration, dont la face dardait des rayons et dont le seul regard tuait les monstres, enflammait le génie et répandait la vie à Ilots dans la nature tout entière. Quelques critiques ont reproché à l’Hercule de Phidias le caractère individuel de ses formes. Cette critique est un éloge. En même temps que ce corps est d’une beauté générale et idéale, c’est le corps non du premier venu, mais de l’Hercule divinisé. Nous l’avons dit précédemment : l’idéal le plus parfait comporte des nuances ; il se plie merveilleusement à toutes les expressions ; il est en même temps fixe et mobile comme la nature elle-même lorsqu’elle obéit à ses lois et à son ordre.
Au même fronton appartenait ce groupe des deux Parques, dont l’une nonchalamment étendue appuie le haut de son corps et sa tête sur le sein de sa sœur. Leurs formes riches, opulentes même, mais non de la même opulence que celle des Grâces de Rubens, annoncent la plénitude d’une vie toute céleste. Leurs draperies incomparables laissent l’œil suivre, sous la multitude de leurs plis, les contours moelleux de leur corps robuste et éternellement jeune. Leurs tètes ont péri : mais de ces corps l’âme n’est point absente. Il
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y a, il court sur toute leur personne connue un sourire de tranquille félicité. Elles semblent jouir largement et intimement du bonheur d’être, que les Grecs savaient goûter mieux que nous. Leur beauté est accomplie, mais elles paraissent l’ignorer. Elles n’attendent aucun hommage : elles n’y pensent pas. Sereines et charmantes, leur aspect enchaîne le regard, apaise l’esprit et enchante le cœur. Leur visage devait être doux et un peu ber, comme tout visage de déesse. Quand je cherche parmi toutes les têtes antiques celle qui conviendrait le mieux à la Parque couchée, je ne vois que celle de la Vénus de Milo qui soit digne d’être portée par ce col et par de telles épaules. Quand je vois la tête de la Vénus de Milo séparée de son corps, c’est toujours sur le corps de la Parque couchée que ma pensée la replace : tant ces deux chefs-d’œuvre me paraissent de même race, de même sang 1 .
Mais quittons ces enchanteresses, et passant du côté du couchant, conlemplons-y l’ilyssus. Le fronton occidental représentait la lutte de Minerve et de Neptune au sujet de l’Attique. Au bruit de la victoire remportée par la déesse, le fleuve assis se dresse tout à coup en s’appuyant sur le bras gauche. C’est ici, je ne dirai pas une autre école, mais peut-être une autre main. Les os et les muscles tout aussi solides et fermes, tout aussi étudiés et compris que dans l’Hercule, se dissimulent sous un peu plus de léger embonpoint et s’enveloppent d’un épiderme plus fin et [tins ondoyant. Mais ce n’est pas une perfection moindre ; ce n’est
Ce groupe a élé reproduit en bronze par M. Barbedienne.
qu’une autre perfection. Là, comme dans l’Hercule, la vie éclate: elle palpite. Tout est en mouvement et dans le même mouvement, les jambes, le torse, les épaules, les bras. Du genou gauche à l’épaule gauche, une seule ligne courbe se déploie avec la plus moelleuse flexibilité. Qui nous rendra les pieds et les mains de ces corps admirables ? Mais voyez le prodige : ces statues étaient tellement conçues et dessinées d’un seul jet, tout y était en si complète harmonie, et l'expression comme le reste, que, la tète ôtée, le corps est encore un miracle d’expression. Je n’hésite pas à le dire, le corps de lTlvssus est attentif. Il n’y a pas jusqu'à la draperie jetée sur l'épaule, et que le mouvement fait glisser, qui ne participe, en quelque façon, à l'expression de la figure tout entière.
Meme vie, même énergie expressive, même beauté dans les animaux, et surtout dans les têtes de chevaux qui ont appartenu au fronton oriental. Au moment où naquit Minerve tout armée, dit un hymne homérique1, la terre rendit un bruit terrible, la mer fut ébranlée jusqu'au plus profond de ses ondes, et le fils brillant d’Ilypérion contint ses coursiers jusqu’au moment où Athéné eut enlevé de ses épaules ses armes divines. Phidias s’est conformé à ce texte. Des chevaux du Soleil, un seul est passablement conservé. Mais tout dans sa pose répond au vers du poète. Il traversait l’espace avec la rapidité de la lumière elle-même. Le dieu l’a arrêté court et le contient avec effort. Sa
1 Hymne homérique à Minerve, v. 13, 14; édition complète de F. flidot, p. 574.