PREMIÈRE PARTIE
soyez plus élémentaire, et dites : «Aimez-vous voiries belles choses? — Oui. — Et pourquoi ? — Parce que les voir m’est agréable. — Le plaisir que vous cause le beau est-il semblable à celui que vous procure un repas succulent ? — Non : manger des mets friands est un plaisir du corps; goûter le beau est un plaisir de l’esprit. — Lequel des deux vous paraît le plus noble et le plus digne de l’homme, l’amour de la bonne chère ou l’amour des beaux vers, des beaux tableaux et de la belle musique ? — Le dernier, sans contredit. — Un homme sensuel 11e veut-il pas tout entier pour lui-même et pour lui seul l’objet de sa passion? — Sans doute, la sensualité rend égoïste. — En est-il de même de celui qui aime le beau ? — Tout au contraire : l’homme qui a le goût des arts est enchanté que l’on aime et que l’on admire ce qu’il aime et admire luimème. » Lorsque le sens commun répond ainsi , n’est-ce pas comme s’il disait : « Le beau, en agissant sur notre sensibilité, y produit un sentiment agréable distinct de la sensation, une jouissance intellectuelle, élevée, noble et désintéressée ? » Or, tenir ce langage, c’est assurément résoudre, dans une certaine mesure, la seconde des trois questions psychologiques que soulève le beau.
Lue foule de faits presque quotidiens répondent h la troisième question. Ne choisissons que les plus parlants. Un jeune homme riche, que l’on destine au barreau, va chaque dimanche au Louvre. A la vue des chefs-d’œuvre de Raphaël et de Léonard, il sent naître en lui-même un invincible penchant pour la peinture. Il y cède; il travaille : le voilà peintre, et peintre dis-
THÉORIE
tingué. — Un lycéen a lu les Méditations Je Lamartine; son esprit s’échauffe : il s’essaye à faire de beaux vers ; il y réussit. — Un simple ouvrier est allé à l’Opéra. La musique de Guillaume Tell l’a transporté. « Ah ! dit-il en soupirant, que n’ai-je du génie ! » Sur ce, il se console den’être pas Rossini en répétant du moins les incomparables mélodies du maître; et son chant révèle une magnifique voix et un certain goût. Ainsi le spectacle du beau fait germer l’habileté et le talent. L’histoire nous apprend que, dans tous les temps, sa puissante influence stimula et accéléra la fécondité du génie. Philosophiquement interprétés, ces faits signifient que l’effet du beau sur l’activité humaine est de la tourner et de l’exciter vivement à la production des belles choses.
Arrivons à la quatrième question, celle que nous avons appelée métaphysique, et qui est de savoir quel est le principe interne qui se cache sous les caractères du beau comme sa substance même. On va voir que le sens commun sait la résoudre à sa manière. Voici un amateur de fleurs, il possède une serre où s’épanouissent, même au cœur de l’hiver, la rose, le camellia, l’azalée. Offrez-lui d’échanger ces plantes contre de toutes semblables, mais artificielles, il ne répondra qu’en haussant les épaules. Mais forcez-le à s’expliquer, afin de surprendre dans ses paroles l’expression naïve de la vérité. « Comment ! dira-t-il ; y pensezvous? Est-ce sérieusement que vous me proposez de remplacer ces fleurs par d’autres où manquera l’essentiel, la vie, la nature? — Mais vous aurez de tout cela la parfaite apparence, et chacun s’y méprendra.