‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 100 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

un charme suprême el vainqueur, nous sommes nonseulement pénétrés, émus, ravis, comme par le beau, mais pénétrés jusqu’au frisson, émus jusques aux larmes, ravis jusqu’au transport, transportés jusqu’au délire.

Qu’y a-t-il donc dans le sentiment du sublime de plus ou de moins que dans le sentiment du beau ? Les mêmes éléments sont dans l’un et dans l’autre, parce que, après tout et au fond des choses, le sublime . n’est que le beau indéfini, dans les êtres créés, ou, en Dieu, le beau infini. Mais tandis que le beau proprement dit, toujours mesuré et défini, dans sa puissance comme dans son ordre, nous émeut sans nous ébranler, le sublime, lui, nous secoue jusqu’aux intimes profondeurs de notre être, parce qu’il produit en nous tous les effets du beau avec une énergie véhémente, proportionnée à sa propre puissance et de beaucoup supérieure à l’énergie du beau. Le sublime nous fait à son image, non pas à son image vraie, mais ii son image telle qu elle se forme en nous. Conçu par nous comme extrême, il nous rend extrêmes ; par nous conçu comme ordonné, mais ne nous laissant voir que ses enveloppes mal définies ou désordonnées, s’il élève notre âme jusqu’à l’ordre, ce n’est qu’en la bouleversant.

Il est impossible, on le conçoit bien, que l’union de l ame avec le sublime, c’est-à-dire avec ce beau plus puissant que le beau, demeure sans fécondité esthétique. Il est vrai que d’une âme tellement ignorante ou faible que le sublime l’aveugle de son éclat ou F écrase du poids de sa grandeur, rien ne sortira sous

THÉORIE

l’influence du sublime. Cette âme ne reconnaît pas le sublime ; elle ne l’admire pas, elle ne l’aime pas. Pour le connaître, l’aimer et lui devenir quelque peu semblable, il ne suffit pas de le subir. Après avoir reçu le premier choc de sa puissance, il faut, d’un cœur ferme et libre, se redresser, lever la tête, le regarder en face, concevoir ou son infinitude, sinon la comprendre, ou ses limites indéterminées, sinon les mesurer, entrevoir ou sa beauté infinie, ou l’ordre fini, mais vaste, qu’il réalise, et tenter l’entreprise hardie d’imiter autant que possible sa grandeur. Une âme énergique y réussira de temps en temps, si sa libre volonté travaille courageusement à la hausser au-dessus d’ellemême. Plus rarement, mais quelquefois encore, une âme seulement ordinaire, mais résolue et droite, à l’aspect et au souvenir du sublime, accomplira des actes où s’en reflétera une lointaine image. Mais celuilà seul qui aura longuement et passionnément contemplé le sublime, et qui, après s’être nourri de cette moelle de lion, aura, par une lutte sans trêve, dompté en lui-même la chair et arraché de ses entrailles la racine de l’injustice, celui-là seul produira ces fruits divins de l’union du sublime avec la liberté, pour lesquels les hommes ont créé les noms de sainteté et d’héroïsme. Et il sera d’autant plus sûrement sublime, celui-là, qu’il aura mieux compris que l’homme ne saurait être sublime en toute chose et à toute heure. Il ne le sera donc qu’à propos, laissant les orgueilleux et les fanatiques tomber tout à leur aise dans la violence ou dans le ridicule. Lui, dans le cours ordinaire de la vie, il ne se distinguera de la foule que

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