‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 99 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

un seul moment à peine divisible en deux instants indivisibles; mais il restera toujours incontestable que cela seul est senti qui est connu, et que par conséquent la connaissance du sublime en précède imperceptiblement le sentiment. Or, ce que le sublime fait d’abord connaître le plus clairement de lui-même, c’est sa puissance indéterminée, c’est sa grandeur indéfinie. Mais toute force, agissant avec une puissance extraordinaire, provoque infailliblement notre admiration, et l’admiration est un sentiment agréable. Aussi admirons-nous immédiatement les choses sublimes et les contemplons-nous avec une réelle satisfaction. Mais ce plaisir d’admirer n’est pas pur comme celui que nous procure l’admiration du beau; il s’y mêle, au commencement, une certaine peine, moindre cependant que le plaisir goûté, et qui vient de la conscience de notre petitesse et de notre faiblesse, pour nous évidentes en face d’une puissance prodigieuse et invincible. Celte conscience du peu que nous sommes et du peu que nous pouvons, en comparaison de ce qu’est et peut le sublime, nous rend plus respectueux encore à son égard qu’à l’égard du beau; elle nous trouble en même temps jusqu’à un certain point, parce que nous ne savons pas au juste à quelle puissance nous avons affaire. C’est ce respect et ce trouble, moindres cependant que la satisfaction de jouir d’un grand spectacle, que l’on a quelquefois confondus avec la terreur ou l’horreur, toujours trop pénibles et trop violentes de leur nature pour n’étouffer pas tout sentiment de joie.

Ce n’est pas tout. Si le sublime nous manifeste im-

THÉORIE

médiatement sa puissance, l’ordre selon lequel et en vue duquel cette puissance se déploie ne se découvre à nous qu’après un effort de réflexion. Encore cet ordre est-il bien loin de se dévoiler tout entier. Il demeure flottant à nos yeux, dans des limites indéfinies que nous ne mesurons pas, ou en partie dissimulé sous un désordre relatif, dont nous ne dissipons qu’imparfaitement la trompeuse apparence. En sorte que, r ravis par l’intuition de cette beauté mystérieuse dont notre raison affirme l’existence et dont notre âme reçoit, par éclairs, le merveilleux rayonnement, nous souffrons eu même temps de l’impuissance où nous sommes d’en embrasser tout entière la magnifique harmonie.

Quis Deus incertum est , habitat Deus.

Cependant, ici encore, quoique notre joie ne soit pas pure comme la jouissance du beau, elle est réelle et domine notre peine, sans quoi cette joie n’existerait plus pour nous. Est-ce un plaisir celui où la douleur se mêle au point de le dominer et détruire? En outre, il faut bien que le plaisir du sublime, qui est réel, surpasse en intensité le plaisir du beau, puisque bientôt ce plaisir du sublime triomphe de la peine qui s’y mêle, et nous la fait oublier. En effet, après une première émotion de tristesse, après un retour pénible sur nous-mêmes, mieux instruits de la grandeur du sublime et avertis de l’ordre qu’il accomplit, nous l’admirons sans réserve, nous cédons sans résistance à son attraction dominatrice, et troublés celle fois, non plus par de vagues appréhensions, mais par

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