PREMIERE PARTIE
par une sincère modestie et une exquise simplicité.
Le sublime féconde non-seulement l’activité morale des grandes âmes, mais encore l’activité esthétique des âmes de génie. Comment le beau, dans toute sa plus haute puissance, n’agirait-il pas puissamment sur les intelligences nées pour le comprendre, s’en inspirer et le reproduire sous les formes qui l’expriment le mieux ? Le génie et le sublime sont de même race ; entre eux il y a de naturelles et vives affinités. Lors donc qu'ils se rencontrent, le génie reconnaît soudain le sublime : son aspect le saisit, l’exalte, le transporte à des hauteurs où le beau sur ses fortes ailes ne l’aurait pourtant pas ravi. Sous cette influence sans égale, le génie conçoit de sublimes pensées qui lui sont une révélation de sa propre force et qu’il brûle de mettre au jour. Mais cet enfantement lui coûtera de bien autres douleurs que l’enfantement du beau, et c’est ici que sa liberté doit faire des prodiges. En elfet, l’enthousiasme allumé par le sublime est un enivrement. un délire. Il déchaîne, il enflamme les facultés de l’esprit, et cependant il les-faut gouverner quoique déchaînées, quoique enflammées. Le sublime évoque, devant l’esprit qu’il inspire, des objets d’une étendue prodigieuse, d’une puissance indéfinie, et ces objets, le génie les doit limiter et définir. Le sublime, indéterminé par sa nature, résiste aux étreintes de la forme; toute forme lui est étroite, importune; il la brise et la fait voler en éclats pour se déployer librement au gré de sa puissance; et pourtant point de forme, point d’expression, point d’art, il faut donc
THÉORIE
que, par un miracle de vigueur dont bien peu sont capables, le génie maîtrise et subjugue ce rebelle insaisissable et le contraigne à revêtir un corps. ïl doit s’attendre à échouer souvent dans cette entreprise de Titan. Trop faible, malgré sa puissance, pour se tenir toujours aux dernières hauteurs de la pensée, souvent il retombera jusqu’en bas : il sera inégal; trop peu clairvoyant, malgré son œil d’aigle, pour connaître au juste les proportions de la puissance indéfinie dont il veut créer une image, tantôt il la fera démesurée, exagérée, enflée, et il sera emphatique ou déclamatoire; tantôt il la fera petite, indigne de l’original, et il sera commun ou plat. Les plus vigoureux et les plus habiles se sont brisés à ces écueils. Mais quelque périlleuse que soit l’aventure, elle est noble : il est beau de la tenter. Mieux vaut prendre l’essor, au risque de quelque terrible chute, que de rester prudemment immobile en un coin, et stérile. Seulement, que le génie appelle à lui, dans sa lutte avec le sublime, tous ses vaillants auxiliaires, la raison, la constance, la patience, avec leur guide la liberté. Qu’il soit assez son propre maître pour n’abuser point du sublime, dont Dieu lui-même n’a point abusé dans l’univers, et dont les éclairs auraient promptement ébloui nos yeux. Qu’il sache bien que, absurde déjà lorsqu’il prétend arriver au beau en calquant servilement la réalité, l’art est décidément insensé lorsqu’il se flatte de copier exactement la face immense du sublime. Qu’il tâche donc bien moins de nous faire voir le sublime luimême que de nous en communiquer l’impression. D’ailleurs, de l’homme le plus richement doué, on