PREMIÈRE PARTIE
vivait, si elle agissait selon tout l’ordre de son genre, elle serait identique à la force belle : ce qui implique. D’autre part, si la laideur était le moyen terme entre l’ordre et le désordre, la différence entre la laideur et la beauté ne serait pas celle qui sépare deux contraires, mais celle qui sépare le beau de ce qui n’est ni beau ni laid. Il reste que la laideur complète soit beaucoup plus du côté du désordre que du côté de l’ordre, sans toutefois combler la mesure du désordre; qu’elle vive et agisse dans tout le désordre que comporte l’existence sans en être immédiatement brisée. Partant, la laideur, c’est la force agissant avec puissance et dans un grave désordre.
Cette définition, plus exacte que la précédente, laisse encore à désirer. Elle ne fixe pas le degré de puissance par lequel la force entre dans le désordre et s’y maintient. Ou pourrait croire, en s’v fiant, que la grande puissance est la seule qui crée en elle-même le grave désordre. Pourtant, il n’en est rien. La force, dont la puissance développée tout entière n’est jamais <pie moyenne, ou même petite par rapport h la plus grande puissance du genre, cette force, si elle est dans le désordre autant qu’elle y peut être, est aussi laide que la force la plus puissante du genre, désordonnée au même degré. En d’autres termes, tous les êtres du même genre, petits, moyens, ou grands, si toute leur puissance est tournée au désordre, sont également laids, quoique inégalement puissants. Il est palpable que, dans l’espèce humaine, un nain, un homme de moyenne taille et un géant, tous trois borgnes, bossus, boiteux, et tous trois vicieux et corrompus de
THÉORIE
toutes leurs forces, sont tous trois également laids de la même laideur. D’où il résulte que dans un même genre le degré de la laideur est déterminé non par le degré de la puissance, mais par le degré de désordre selon lequel vit et agit la force. Il convient donc de modifier une dernière fois notre définition de la laideur en tout genre et de dire : la laideur, c’est la force, réalisant par toutes ses puissances tout le désordre qu’elle peut réaliser sans périr immédiatement.
Mais si l’ordre comprend nécessairement: 1° l’harmonie, c’est-à-dire l’accord de l’unité avec la variété; 2° la proportion; 3° la convenance, c’est-à-dire l’harmonie de la force avec les forces extérieures qui lui sont connexes, la laideur, en chaque genre, présentera au plus haut degré le défaut d’harmonie interne, le défaut de proportion, et le défaut de convenance ou d’harmonie extérieure. Veut-on s’en convaincre? Que l’on analyse les traits et le caractère des deux symboles les plus achevés de la laideur, tels que dans son effort suprême a pu les forger l’imagination de l’honnne : je veux parler de Satan et de la Mort.
Satan symbolise à nos yeux la force puissante pardessus toutes à produire en elle-même et en dehors d’elle-même le plus grand de tous les désordres, le désordre de l’âme, et, par celui-là, le désordre du corps. Eli bien! regardez son âme et regardez son corps ; qu’y voyez-vous? Son intelligence est puissante; à quoi la tourne-t-il? A connaître Dieu et à se connaître lui-même? Non, mais à méconnaître Dieu en niant sa grandeur, et à se méconnaître lui-même en