PREMIÈRE PARTIE
s’égalant à Dieu. S;i volonté est puissante: à quoi la consacre-t-il? A servir Dieu? Non, mais à le combattre. Son cœur est ardent; qu’ aime-t-il? L’être infiniment aimable? Non, il le bail; bien plus, il ne sait que haïr, et selon le mot d’une sainte illustre, « c’est un malheureux qui 11e peut plus aimer. » Voilà donc que dans celte âme, toutes les puissances qui devraient se porter vers Dieu d’un même effort se rejettent en sens contraire : l’harmonie est renversée. Dans cette âme, la puissance finie ose viser à vaincre l’infini : disproportion monstrueuse entre la force et son but. La puissance de celte âme essayant une révolte insensée et poursuivant un triomphe impossible, elle agit à contre-temps, hors de propos, dans les conditions les plus favorables au succès: ses auxiliaires lui obéissent mal, la trompent, l’abandonnent, la trahissent : autour d’elle, comme en elle-même, rien ne marche d’accord, rien n’est en harmonie, rien 11e convient; la division met le comble au désordre.
Et son corps? L’imagination humaine, qui sait plus de métaphysique qu'on ne le pense, 11e peut refuser l’unité et la vérité, c’est-à-dire la substance et les propriétés, la force et les modes de la force, à ce qu’elle nomme un corps et un être. Le corps de Satan esl donc un. mais d’une unité contre nature; varié, mais d’une variété chimérique. Là, nulle harmonie : c’est un corps d’homme, mais avec des ailes de chauvesouris, des cornes de bouc, des griffes de chat et une queue immonde; nulle proportion: les jambes sont trop grêles pour le corps: le nez, le menton et les oreilles, trop longs pour le visage. Enfin, cette figure
affreuse est partout déplacée : rien de ce que Dieu a fait ne saurait la bien encadrer; et pour lui composer un empire digne d’elle, l’imagination réunissant les visions de ses plus horribles cauchemars est contrainte d’assembler au hasard des gouffres, des ténèbres, des flammes sanglantes, une nature enfin contre nature et pire d’aspect que le chaos lui-même.
Telle est, aux yeux des hommes, la personnification de la laideur suprême, et tel le modèle auquel sont déclarés semblables les hommes laids d’àme et de corps. Laid comme Satan, dit le sens commun; laid comme le désordre moral et physique, dit la science.
Et pourtant, quelque laid que soit Satan, le spectre abominable qui se cache sous notre chair et que la décomposition ou le scalpel mettent à nu, est plus hideux encore. L’imagination a donné pour forme à la Mort la forme humaine telle qu’elle devient sous la main delà Mort, et, cette fois encore, fait l’auteur à l’image de son œuvre, avec cette différence qu’à ce qui est immobile et inanimé, elle a prêté le mouvement et la vie. La vie dans un squelette, premier et flagrant désordre, et garantie infaillible de laideur. Mais voyez les détails. Toutes les lois sont ici violées. Plus d’unité réelle, car tous ces os rapprochés n’ont plus d’attaches, et la science, quand elle en veut dresser un ensemble, est obligée de recourir à des nœuds de cuivre et de fer. Plus même d’unité apparente, car les amples et flexibles enveloppes ont disparu qui, de tous ces éléments , composaient une figure comme coulée d’un seul jet; partout des angles, des brisures, des lacunes, une sèche pluralité à la place de l’har-
monieuse variété et de la plénitude abondante des formes; la pâleur monotone et glacée au lieu des chaudes nuances répandues sous l’épiderme par la lluidilé mobile du sang; plus de proportions: un col trop mince pour soutenir cette tête encore que vide et creuse; ces épaules et cette poitrine sans poumons et sans cœur, trop lourdes pour le frêle appui qui les supporte au-dessus des hanches; plus de regard, plus de parole, plus d’ouïe, plus rien enfin qui établisse un rapport entre cettechose et les êtres de l’univers ; plus d harmonie, par conséquent, et plus de convenance avec la nature vivante, à moins qu’on ne considère comme un dernier lien avec notre monde cette faux qui tranche tous les liens; voilà, encore une fois, la laideur, se manifestant par le désordre, la désharmonie, la disproportion, la disconvenance qui la constituent essentiellement, et nous révélant elle-même par là l’intime secret de sa nature.
Ces exemples suffisent donc à notre présent dessein. Bornons-nous, sans en invoquer de moins concluants, à recueillir tout ce qu'ils nous enseignent. Confirmant les déductions tirées des principes précédents, ces exemples nous ont dit ce qu’est la laideur. Ils nous disent, en outre, que la laideur n’a point d’idéal unique en chaque genre, et que comme elle est le contraire de la beauté, elle est aussi le contraire de l’unité constante dans l'être et dans la vie. Tous les mots qui l’expriment signifient division, séparation, pluralité, variabilité sans limites. Mille changements divers pourraient être apportés à l’image de Satan et à celle de la Mort, et notre esprit a mille moyens de
THÉORIE
les rendre, s’il le veut, plus repoussantes encore. Le désordre est sans bornes et inépuisable; la laideur, fille du désordre, est à l’infini changeante et inépuisable comme lui.
Et maintenant, en quels rapports la laideur est-elle avec notre intelligence? Il est aisé de le constater. La faculté qui juge en nous du désordre et de la laideur ne peut être autre que celle qui juge de la beauté et de l’ordre, parce que c’est le même regard qui saisit les deux contraires dans leur opposition. Nos sens ne perçoivent que les signes et les formes du désordre ; mais ces signes, ils n’en ont pas la clef. L’unité et l’harmonie, la proportion , la symétrie , la convenance, toutes ces choses sont les liens invisibles qui rattachent le visible à 1 invisible, et communiquent par celui-ci quelque valeur à celui-là. Ces liens invisibles, ces mystérieux rapports, la seule faculté de l’invisible, la raison les conçoit par une intuition qui est son organe à elle, absolument distinct des organes du corps. Donc ce n’est point par l’expérience que nous jugeons de la laideur, mais par la plus haute de nos facultés de connaître, provoquée sans doute par un avertissement des sens qui, sans elle, demeurent aveugles à l’égard de la laideur comme à l’égard de la beauté.
La faute serait donc, en ce point, de confondre la laideur avec tout ce qui inspire du dégoût ou de la crainte, et le dégoût ou la crainte avec le sentiment de la laideur. De même que le jugement de laideur est une opération esthétique de l’esprit, comme le jugement de beauté, mais en sens invere, de même aussi