‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 107 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

le sentiment de la laideur est une émotion esthétique comme le sentiment du beau, mais en sens inverse. Or, le propre de toute émotion esthétique, c’est d’être absolument désintéressée, c’est-à-dire sans aucun regard de lame qui réprouve à elle-même, sans idée de perte ou de gain, en un mot, sans aucune pensée d’égoïsme. Le sentiment de la laideur, profondément désagréable, cesse de conserver son caractère esthétique s’il devient douloureux, et de plus, aveugle et sourd, comme l’est la crainte ou la sensation purement nerveuse qu’on nomme répugnance invincible. La crainte répond au nuisible, non au laid. Le laid n’est pas plus le nuisible que le beau n’est l’utile. La poudre d’arsenic, qui m’empoisonnera si je l’avale, n’est ni belle ni laide, et le lion, qui peut me dévorer s’il rompt les barreaux de sa cage, est d’une superbe beauté. L’idiot stupide et malpropre, qui écume en murmurant des sons inarticulés, me cause au plus haut point le sentiment de la laideur; mais je le sais inoffensif, et je n’éprouve à son aspect aucune crainte, aucune haine, rien où se mêle le plus léger souci de ma personne ou de mon intérêt. La laideur m’émeut eu tant que telle. C’est ma raison qui la juge telle. Le sentiment qui suit est une peine en quelque façon rationnelle. Ma raison a été blessée par la vue du désordre; ma sensibilité l’est à son tour, mais de la même façon, c’est-à-dire comme on peut être blessé d’un désordre qui nous est extérieur, étranger, et dont notre moi n’a rien h craindre. Ce qui n’empêche nullement que le sentiment de la laideur ne soit une émotion très-pénible, très-vive et difficile à supporter.

THÉORIE

Tandis que le beau attire l’âme, la laideur la repousse. Nous allons au beau, et le beau nous y aide; nous fuyons la laideur, et la laideur nous aide à la fuir. Ne pas l’aimer et en souffrir d’une peine égale à la joie que cause le beau, c’est la marque d’une âme bien faite et bien ordonnée, puisque la laideur n’a rien de commun avec elle.

Cependant, à la longue, la laideur, je ne dis pas recherchée par nous, mais par nous supportée et accueillie en dépit des résistances de notre nature, nous payerait de cette faiblesse en nous faisant à son image. Nous finirions par n’en plus souffrir. Mais cet état, d’ailleurs bien rare, est une maladie de l’âme, et comme une sorte de paralysie du sens de la beauté. Toute âme que n’a point pervertie une corruption précoce est repoussée par la laideur. Plus l’âme est pure et éclairée, plus la laideur lui est antipathique. Mais ce mouvement d’aversion n’est pas le seul que produise le désordre physique et surtout le désordre moral.

En effet, dans les conflits produits par la rencontre ou le choc des forces contraires, c’est une loi constante que la petite force soit tantôt brisée, tantôt seulement refoulée par la force supérieure; en conséquence, les âmes douces et timides, heurtées par la laideur, ne savent que fermer les yeux à son aspect, ou, si un chemin leur reste ouvert, faire retraite devant elle. Mais c’est encore une loi que toute force énergique heurtée par une force égale, ou même supérieure, surprise d’abord par le choc et refoulée, se remette, si elle est intelligente, réagisse, si elle est courageuse, contre la

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