‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 108 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

force ennemie, et tente d’en triompher à son tour. Ainsi fait souvent l’âme contre la laideur, non contre celle sorte de laideur physique qui n’est qu’un malheur de naissance, mais contre celle qui est l’œuvre d’une liberté dépravée, c’est-à-dire contre la laideur morale. Un esprit honnête, sans être poète ni peintre, si peu que l’indignation l’échauffe, sait trouver ces traits vifs qui peignent la laideur et la rendent odieuse. Les génies, qui ont reçu avec la vie la verve poétique, vont plus loin : inspirés par la laideur, comme d’autres le sont par la beauté, mais d’une inspiration contraire, ils refont l’image de la laideur, la complètent, l’enlaidissent puissamment, soufflent la vie à cette image, et toute vivante de cette existence, liclive il est vrai, mais plus frappante souvent que l’existence réelle, la livrent aux huées et aux sifflets des hommes. D’autres fois, il la montrent expiant cruellement soit ici-bas dans la honte, soit aux enfers sous les coups de la justice divine, ses égarements sans nom et sa monstruosité volontaire. De là cette satire terrible qui, tantôt par un vers sanglant, tantôt par un pinceau libre jusqu'au cynisme, inflige à la laideur morale un châtiment immortel comme l’œuvre du poète et du peintre. L’art se sert aussi quelquefois de la laideur repoussante comme d’un moyen sûr, pour mettre, par l’effet du contraste, la beauté dans un plus grand jour. Eu quoi les maîtres sont très-sobres, de peur d’éteindre la lumière dans les ombres et d’éloigner les regards d’un tableau où ils rencontreraient plus souvent la laideur qu’ils évitent que la beauté qu’ils recherchent. Un art plus sobre et plus délicat

THÉORIE

encore, un art plus amoureux de la beauté qu’ennemi de la laideur, et par là plus fécond peut-être, car l’amour en toute chose porte de meilleurs fruits que la haine, un art donc avant tout et par-dessus tout épris du beau, saura transformer les plus horribles images; entre ses mains tout sera contraint de s’embellir, et cet art, satisfait s’il peut exprimer la fureur par un pli du front et un éclair du regard, trouvera dans un masque épouvantable les éléments de la plus idéale beauté. Telle est, sous ses formes principales, l’activité esthétique excitée dans les intelligences puissantes par le spectacle de la laideur et dont le mouvemént, au fond et en réalité, est plus souvent encore un élan ou un retour vers la beauté qu’une lutte contre ce qui n’est pas elle.

La laideur, grâce à Dieu, ne prédomine ni dans le monde de la nature, ni dans celui de la liberté. Si elle prédominait dans la nature, il y aurait ici-bas plus de désordre que d’ordre, plus de conditions de mal et de destruction que de conditions de stabilité, de durée et de bien. Si la laideur prédominait dans le monde de la liberté, le progrès et la vertu y seraient impossibles, et chacun de nous se sent clairement et constamment capable de se placer dans la voie droite et d’y avancer pas à pas. Pour qui sait voir, la beauté l’emporte partout de beaucoup sur la laideur, et parmi les êtres sans liberté, et parmi les âmes raisonnables. La nature crée peu d’êtres laids et encore moins de monstres. Celles de ses œuvres que nous appelons laides ne le sont pas toujours, mais seulement destituées soit de beauté morale ou psychologi-

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