‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 109 sur 183 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

que, soit d’un certain degré de beauté plastique et de puissance active. Quant aux hommes, à mesure qu’on les connaît mieux, on les juge moins beaux et moins laids, moins spirituels et moins sots, moins vils et moins sublimes qu’on ne l’avait d’abord supposé, et, à l'user, ils paraissent généralement médiocres en toute chose, à part quelques illustres exceptions, d’ailleurs de beaucoup relevées par l’abaissement du commun niveau.

La laideur est donc assez rare; ce qui l'est moins, c’est cette monnaie courante de la laideur qu’on nomrrie le ridicule.

Le ridicule n’est pas la laideur elle-même. La laideur dégoûte, attriste, repousse; le ridicule attiré et réjouit. Nous payons ceux qui nous donnent le spectacle du ridicule; nous payerions pour n’avoir pas le spectacle de la laideur. Il y a donc entre le laid et le ridicule d’évidentes différences. Mais néanmoins ces deux caractères des êtres ne sont pas sans se ressembler. Vu physique un nez un peu trop long fait sourire: qu’il s'allonge encore ou grossisse démesurément, le visage devient laid. Une personne, qui boite légèrement, et qui danse néanmoins, est ridicule; un malheureux estropié, qui danse en trébuchant, est chose laide et qui fait pitié. Au moral, Satan, qui s’estime égal à Dieu par l’intelligence, est laid à force d'orgueil; un niais, qui se croit spirituel et qui tient à le prouver, est ridicule. Un Érostrate qui, avide de renommée, méconnaît le beau au point de brûler l’une des sept merveilles du monde, commet une action stupide et laide; un mathématicien, qui méconnaît la

THÉORIE

poésie au point de demander sérieusement ce que prouve l’ Athalie de Racine, est un personnage ridicule. Plus aveugle encore et plus audacieux, ce savant deviendra un Érostrate; il allumera un bûcher et y jettera toute la bibliothèque poétique des siècles anciens et récents. Développez largement le ridicule, vous avez la laideur ; restreignez et rapetissez la laideur, vous avez le ridicule.

Cependant, il ne s’ensuit pas de là que le ridicule se mesure à la puissance de l’être où il se montre. Un tambour-major, dont le nez est un peu trop long, n’a pas le visage plus ridicule qu’un homme de taille moyenne dont le nez dépasse, dans la même proportion, les dimensions communes. Un être débile qui prétend arracher de ses mains un gros arbre est tout aussi ridicule qu’un athlète de boulevard, assez l'on pour gager qu’il renversera d’une poussée le Pont- Neuf ou l’arc de triomphe de l’Étoile. D’où il parait que le ridicule se mesure, non à la puissance avec laquelle agit la force, mais à la déraison ou au désordre où s’égare son action. Seulement, passé un certain point, ce désordre donnerait au ridicule la taille de la laideur. Ainsi, la laideur c’est la force agissant de toute sa puissance, de façon à réaliser un grave désordre ; le ridicule c’est la force grande, moyenne, ou petite , peu importe , agissant de façon a enfreindre l’ordre légèrement, quoique sensiblement.

Que l’on passe en revue toutes les espèces de ridicule, on y démêlera toujours, sans beaucoup d’efforts, tantôt un désordre léger et partiel, consistant en un défaut soit d’harmonie, soit de proportion, soit

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