PREMIÈRE PARTIE
fie convenance, tantôt un désordre léger et général, consistant dans ces trois défauts à la fois. Nous nous en convaincrons en reprenant et en analysant de près les exemples que nous avons cités tout à l’heure.
Chez l’homme un peu boiteux et qui danse néanmoins, ce qui nous parait ridicule, c’est le défaut de proportion dans les jambes et d’ harmonie dans les mouvements. Le niais, qui se croit de l’esprit et qui essaye d’en faire sans y réussir, met en évidence la disproportion qui existe entre ses prétentions et son talent. Le mathématicien, qui demande d’un ton triomphant ce que prouve Alhalie, est une àme dont l’harmonie est rompue par l’absence ou le développement à peu près nul de l’une de ses facultés essentielles, la faculté esthétique. Le vieillard épris d’une jeune fille dont il serait deux fois le. père aime hors de saison, à contre-temps, à l’encontre de toute convenance. Tous sont eu dehors de l’ordre, saus tomber cependant dans le désordre grave et criant qui constitue la laideur.
C’est pourquoi ceux-là ont raison qui définissent le ridicule par le contraste ou les disparates. Mais leur analyse s’arrête en chemin. Ils devraient aller jusqu’à reconnaître que le contraste ou la disparate se réduisent en définitive à quelque défaut d'harmonie, de proportion ou de convenance, ou bien à ces trois défauts à la fois. Les ridicules les plus imprévus, les plus bizarres, les plus compliqués, en un mot les mieux faits pour déconcerter l’analyse philosophique, se décomposent peu à peu, et se ramènent aux élé-
THÉOKIE.
ments que nous avons signalés. Le vulgaire calembour lui-même qui, par sa bêtise, semble en dehors de toute classification, n’affecte-t-il pas d’exprimer deux choses alors qu’il n’en exprime qu’une, ou aucune, et ne rentre-t-il pas ainsi dans la classe si nombreuse des forces, petites ou grandes, qui sont sans proportion suffisante avec le but où elles tendent ?
Plus tard, nous achèverons de vérifier cette définition du ridicule. Notons tout de suite que si nous la croyons bonne, ce n’est pas qu’elle soit nôtre. Elle appartient à tout le monde, puisque quiconque veut, à dessein, se rendre ridicule, ne fait qu’appliquer cette définition en introduisant un désordre léger dans sa conduite, dans sa personne, dans ses vêtements ou dans ses paroles.
Une autre remarque peut servir dès à présent à confirmer notre théorie : c’est que, d’une part, le ridicule, très-fréquent chez les hommes, est très-rare chez les animaux, et que, chez ceux-ci, il est le plus souvent ou bien l’œuvre de l’homme lui-même, ou bien la conséquence d’une imitation maladroite et imparfaite des actions humaines-. Pourquoi les animaux sont-ils rarement ridicules ? C’est que dépourvus de liberté, et suivant infailliblement la voie tracée à leur espèce, il n’est pas en leur pouvoir d’enfreindre l’ordre, ni gravement, ni légèrement. Mais aussitôt que l’homme les a asservis, il leur impose ses fantaisies, il veut les faire semblables à lui ; il coiffe un chien d’un chapeau h cornes et l’affuble d’un frac; il attable un cheval, lui suspend une serviette au cou et lui sert à dîner : grotesque violation
de l’ordre selon lequel doivent vivre le cheval et le chien ; spectacle ridicule, où la règle de la nature est enfreinte, non par l’animal, qui n’y aurait jamais pensé, mais par l’homme, par l’être raisonnable et libre. On dira peut-être que le singe n’a pas besoin d’éducation pour copier les actions humaines. Il est vrai. Mais que l’on veuille bien faire attention que le singe n’est pas ridicule en tant que singe, mais en tant que son visage et ses mouvements, reproduisant gauchement et imparfaitement la figure, les actions et les passions humaines, cet animal nous est comme un homme manqué, comme un homme raisonnable et libre, dont toutes les démarches pour accomplir l’ordre de la nature avorteraient plus ou moins.
Plus libres, les animaux deviendraient par euxmêmes ridicules, parce qu’il leur serait dès lors possible de violer l’ordre ii leur gré. De même en nous, ce qu’il y a de plus ridicule, ce ne sont pas les défauts de notre corps, défauts que notre liberté n’a point créés et qu’ellê a rarement le pouvoir de corriger. C’est dans le champ des actions morales et libres que foisonne le ridicule, parce que nous y sommes les mai 1res et que nous y sortons de l’ordre autant et aussi souvent qu’il nous plaît. L ame s’étant une fois rendue ridicule, se fait un corps ridicule comme elle, ou aggrave les ridicules de son corps. De nos ridicules physiques, les uns sont un geste de l ame répété par le corps, les autres passeraient moins aperçus si, avec des organes naturellement en désordre, nous n avions la prétention, comme le danseur de tout a l’heure, de représenter un personnage aux allures
THÉORIE
élégantes et harmonieuses. Mais l’homme, doué de raison, a le pouvoir de fermer l’oreille aux avis de la raison, et il en use.
La galerie, de son côté, use de la liberté qu’elle a d’être raisonnable, et forme un tribunal permanent et inflexible dont nous relevons tous. Le code de ce tribunal, c’est la loi, tant physique que morale; c’est l’ordre en toutes choses, et tout ce qu’il comprend, c’est-à-dire l’unité d’accord avec la variété ou l’harmonie, la proportion et la convenance. C’est donc la raison qui juge du ridicule, jugement esthétique comme les précédents, puisqu’il affirme l’absence dans un être de l’un des éléments de la beauté. L’homme ridicule, juge dans sa propre cause, récuse sa raison qui le condamne. Les regardants, au contraire, désintéressés dans la question, n’opposent au jugement de la raison aucune fin de non-recevoir, et c’est ainsi que lorsqu’un homme est ridicule, seul, entre tous, il l’ignore ou le nie.
Aussitôt que le ridicule est connu et jugé, il excite en nous ce sentiment vif et piquant, ce chatouillement de lame particulièrement agréable qui, transmis aux nerfs, produit le phénomène tout physiologique du rire. Mais quelque agréable qu’il soit, ce sentiment est désintéressé comme toutes nos émotions esthétiques. Il ne s’y mêle aucun calcul de profit personnel, aucune satisfaction égoïste. Nous sommes si peu égoïstes dans le rire, que notre premier mouvement est de chercher d’autres rieurs avec qui partager notre gaieté, et le rire solitaire, bien qu’agréable encore, a beaucoup moins de charme (pie le rire en société.