‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 111 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L’égoïsme et le rire vont si mal ensemble, que, dès que le moi est en jeu, le rire d’autrui est considéré comme un outrage, à moins que nous ayons le caractère assez bien fait pour mettre de côté notre amourpropre : alors nous en venons à rire de nos ridicules naturels comme s'ils n’étaient pas nôtres. Mirabeau plaisantait de son visage, qu i! appelait sa hure, et en riait avant autrui et autant qu’autrui. Ce caractère désintéressé du sentiment agréable causé par le ridicule prouve bien que la conscience de notre supériorité sur l’être dont nous rions n’y entre à aucun degré. Autrement, le sentiment du ridicule et le [•laisir de l’ire auraient toujours pour élément essentiel un retour sur nous-mêmes, une secrète satisfaction de n’èlre pas nous-mêmes dignes de risée, en un mol un acte de réflexion. Or, il serait aisé de citer un trèsgrand nombre de cas où le rire est franchement et exclusivement spontané. Il y a plus, ceux qui réfléchissent le moins, comme les enfants et les hommes peu cultivés, sont aussi ceux qui rient le plus, tandis que les hommes réfléchis rient très-rarement et difficilement, ou, quand ils rient, c’est qu’ils ont pour un temps congédié la réflexion, et que, comme ils Favouenl, il leur a plu de redevenir enfants. Enfin, celui qui, en présence d’un personnage ridicule, reporterait assez fortement son attention sur lui-même pour mesurer au juste sa valeur, oublierait certainement de rire, parce qu’au lieu de sentir le ridicule d’autrui, il ne goûterait plus que les joies, profondément égoïstes celles-là, de l’amour-propre satisfait.

L’effet du ridicule est d’égayer l’àme et de la di-

THÉORIE

vertir. L’âme rit la première : le corps ne rit que parce que l’âme a ri. Pourquoi a-t-elle ri? Je ne sais si je me trompe; mais le rire lui-même, comme la cause qui le provoque, me parait être un léger désordre ', et c’est pour ce motif sans doute que certains caractères, élevés et nobles, évitent de s’v abandonner. Jamais, dit Plutarque, on ne vit le sourire sur les lèvres de Périclès. Bien loin de devenir supérieure par le rire aux choses dont elle rit, l’âme leur est alors quelque peu semblable. Elle se complaît, en elfet, en riant, à ce qui n’est pas l’ordre, et, au lieu de se laisser régler par ce que le ridicule garde encore d ordonné et de raisonnable, elle se laisse agiter par ce qu’il contient de déraisonnable et de désordonné. Elle sort ainsi de sa gravité, dorft la continuité est fatigante, et se repose par cet abandon d’ elle-même des efforts que lui imposent le gouvernement de ses puissances et la discipline du devoir. Comme ce repos lui est nécessaire, le rire est, dans une certaine mesure, innocent et permis. Trop fréquent, il la dissipe. F énerve, la rend incapable de tenue et de fermeté, et cela parce qu’il lui fait une habitude d’un état analogue au ridicule qui le produit et qui, sans être un grand désordre, s’éloigne déjà cependant de l’ordre, de l’harmonie, de l’équilibre, en un mot de la situation normale de ses facultés.

Ainsi, connaissance d’un léger désordre dans l’ob-

1 C’est aussi l’avis de Platon : « Il faut condamner aussi le penchant au rire, car on ne se livre pas à une grande gaieté sans que Pâme éprouve une grande agitation. » République, liv. III, traduction de M. Cousin, t. IX, p. 128.

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