‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 112 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

jet risible, plaisir causé par la détente que l’aspect de ce désordre léger apporte à l ame, mouvement alternatif, vif, facile, agréable, donné tour à tour à l’âme par la pensée de ce désordre et par l’idée de l'ordre dont il est la violation modérée, vibrations et vie plus intenses de l’âme sous ces deux iulluences contraires, et enfin communication de ces vibrations, de ces frémissements psychologiques à certains organes du corps, tels que le diaphragme, le poumon, le larynx, le visage, voilà pour moi le rire dans sa cause et dans la série de ses effets.

A cette solution, rauleur d’un récent ouvrage * en oppose une autre que je ne puis accepter sans réserve. « Le risible, dit M. Dumont, peut être défini : tout objet a l'égard duquel l ésinât se trouve forcé d affirmer et de nier en même temps la même chose. En d’autres termes, c’est ce qui détermine notre entendement à former simultanément deux rapports contradictoires. » Que l’on définisse d’abord le risible par les effets qu’il produit sur notre âme, rien de plus permis. C’est même lit une marche excellente,

1 Des causes du rire, par Léon Dumont. (Paris, 1862, Auguste Durand.) Voir surtout les pages 48 et suivantes. M. Francisque Bouillier approuve complètement la théorie de M. Dumont, dans un livre trèsintéressant sur Le plaisir et la douleur, pages 142 et suivantes. (Paris, G. Baillière, 1865.) Je réponds à mes contradicteurs en ajoutant à ce chapitre de ma seconde édition quelques pages d’un article inséré dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1863, sous ce titre : Le rire, le comique et le risible, dans l’esprit et dans l’art. Je sais que M. Bouillier a déjà discuté brièvement cet article. Mais je ne trouve rien à y changer, et c’est maintenant au lecteur à juger entre ma solution et celle que proposent les deux habiles psychologues.

THÉORIE

puisqu’elle nous mène de ce que nous connaissons le mieux à ce qui nous est moins voisin et moins connu. Mais puisqu’on professe avec raison que le risible est non-seulement jugé, mais senti ; qu’il agit et sur l’entendement et sur la faculté de jouir, la définition que l’on énonce, et à laquelle on restera fidèle jusqu’à la fin de l’ouvrage, devait réfléchir la double puissance du risible, et non le présenter comme un objet qui n’atteint que notre intelligence. Quoi qu’il en soit, l’acte intellectuel est assurément le premier qui s’accomplisse : l’esprit le plus alerte, le plus prompt, le plus agile, a beau avoir des ailes, en quelque sorte, et saisir au passage l’objet risible, comme l’hirondelle prend en volant l’insecte qui traverse l’air. Il y a un moment, si bref que l’on voudra, où l’on connaît la chose dont on rit ensuite. Rire de ce que l’on ignore absolument est radicalement impossible.

Mais ce n’est point assez. Une des nouveautés à introduire dans la monographie du rire et du risible eut été la description exacte du phénomène intellectuel par lequel débute le rieur. Or, dire que le risible est ce qui force l’entendement à affirmer les contradictoires, voilit qui est incontestablement nouveau. Mais est-ce exact? Nous n’hésitons pas à le nier. Pourquoi? Parce que la nature de l’esprit humain s’y refuse, comme le même espace se refuse à contenir deux corps différents au même instant. Affirmer en même temps que le même objet est blanc et noir, rond et carré, vrai et faux, personne ne le peut ni ne le pourra jamais. Pourtant, si Aristote, Leibniz, et tant d’autres, s’étaient trompés, si les exemples

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