PREMIÈRE PARTIE
lame des artistes, sans distraire leur imagination et sans tarir dans leur cœur les sources de l’inspiration créatrice.
C’est donc aux philosophes, et à eux seuls, de rendre précis ce qui est vague, d’éclairer ce qui est obscur ; c’est à eux de débrouiller d’une main délicate et légère l’écheveau complet, mais toujours un peu mêlé, des notions esthétiques du grand nombre. Par quel moyen y réussir? Ce moyen, ce procédé, est indiqué par la nature même de la difficulté à résoudre. Il s’agit de regarder attentivement et profondément ce que la plupart des hommes entrevoient par occasion, superficiellement et à la légère. Il s’agit de séparer ce qui est confondu, et par conséquent d’y appliquer l’instrument subtil de l’analyse. Bref, il s’agit de reprendre à son point de départ la route qui mène le sens commun au beau, mais de la refaire lentement et pas a pas, de façon à la retrouver quand on voudra, de la parcourir tout entière, de ne s’arrêter que là où elle aboutit, et, parvenu au beau, qui en est le terme, d’y faire une balte assez longue pour être en mesure, au retour, de décrire aussi fidèlement et aussi complètement que possible cette région enchantée.
Quelle route, en effet, serait meilleure que celle-là? C’est la nature elle-même qui l’indique. ïl faut qu’elle soit bien sûre, puisqu’en la suivant instinctivement tant d’esprits peu cultivés arrivent presque toujours au beau, jamais à son contraire. Si ces esprits, et même de plus éclairés, se méprennent, c’est que, trop prompts ou trop légers, au lieu de tenir le droit elle-
-THÉORIE
min, ils se sont jetés à côté et sont entrés, sans s’en apercevoir, clans la voie du joli ou clans celle du sublime. S’ils estiment impossible de définir le principe interne du beau, c’est qu’ils n’ont pas eu assez de constance pour achever le voyage et cju’ils n’ont voulu voir le beau cpie de loin, semblables à un homme qui, n’ayant aperçu Paris que des hauteurs de Saint-Cloud ou de Montmartre, sans y descendre et sans le visiter, déclarerait qu’on ne peut connaître à fond cette ville. Enfin, si la plupart des hommes, en même temps qu’ils connaissent le beau, sont néanmoins incapables de retrouver les raisons de leur foi esthétique, de la défendre dans la discussion et de la communiquer à d’autres, ce n’est pas que cette foi manque de fondement, ce n’est pas non plus qu’ils y soient arrivés par de fausses roules ; c’est seulement qu’ayant parcouru ces routes à la hâte et sans attention, ils ne savent plus ni s’ils ont marché droit, ni par où ils sont passés, ni par où ils doivent guider les autres pour les mener au même endroit et les convaincre que cet endroit est le bon.
Refaisons donc le voyage ordinaire du sens commun à la recherche du beau, mais tâchons de le refaire en philosophes. Et, avant tout, efforçons-nous de bien retrouver f itinéraire que la nature elle-même trace à nos facultés esthétiques.
Nous portons des jugements sur le beau : notre intelligence le connaît donc cl le mesure. Nous goûtons et aimons le beau : le beau agit donc sur notre, sensibil ité. Simples curieux, nous ne pouvons nous passer de célébrer le beau que nous avons goûté ; artistes,