DEUXIÈME PARTIE
elles ; et elle prend son nom de la force qui a donné l’élan, qui l’a continué, qui a prédominé en un mol du commencement de l’acte jusqu’à son parfait accomplissement.
Nous étudierons en premier lieu la beauté sensible, laquelle est, non la beauté perceptible au moyen des sens, mais la beauté dont lame se revêt en tant qu’elle aime ou hait, jouit ou souffre.
Mais une difficulté se présente au sujet de la sensibilité. O11 a coutume de la considérer comme une faculté passive qui reçoit le mouvement sans le donner, qui souffre ou pâlit, comme le dit son nom, mais ne possède aucune énergie active. Il est certain que par elle-même et directement la sensibilité n’accomplit aucun des phénomènes auxquels s’applique le nom d’acte, et c’est par où elle diffère essentiellement de la volonté et même de l’intelligence, qui a ses modes d’agir. Mais quand la sensibilité tend vivement vers son objet, elle aiguillonne l’intelligence et la liberté, elle les entraîne dans le sens où elle se précipite ellemême. Sans accumuler les exemples, nous n’avons qu’à rappeler ici quel épanouissement imprévu d’imagination, d’esprit, de prudence, de ruse, et quel déploiement surprenant de fermeté quelquefois inébranlable s’opèrent dans les jeunes âmes envahies par un grand amour. Tout, en elles, est emporté au courant de la passion, raison, mémoire, liberté, et tout se fortifie, tout s’accroît dans ce mouvement impétueux des puissances de l’être. Ainsi lancées, il est rare que les facultés maîtresses, la volonté et le jugement, puissent ni arrêter le cœur, ni s’arrêter elles-
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mêmes; mais i! leur reste assez de prise sur l’àme pour modérer du moins et gouverner ees élans, pour mettre à profit toute cette chaleur et toute cette richesse, pour établir entre les facultés un heureux concert d’efforts, enfin pour produire cette harmonie qui est la beauté elle-même.
O11 pourrait nous objecter que celte harmonie dont nous parlons est à une condition expresse : c’est que toutes les facultés de l’àme soient parvenues à cet égal degré de développement où elles sont en mesure de se suivre, de s’accompagner, de se contenir hune l’autre ; que cet heureux équilibre est le privilège du seul âge mur; qu’il constitue, en dernière analyse, la beauté morale; qu’ainsi, même à nos yeux, et quoi que nous en ayons dit, i! n’y a qu’une sorte de beauté de l’âme, la beauté morale ou la vertu cherchée et voulue, et qu’avant l’âge où elle est pleinement maîtresse d’elle-mème, ou en dehors des rares instants où elle se domine, l’àme n’a point de beauté.
Nous avons dès longtemps pressenti cette objection, qui a sa gravité, et notre réponse est prête.
La même Providence qui nous a donné la liberté savait bien qu'elle nous la donnait bornée et sujette à mille défaillances. Elle savait aussi que cette liberté ne se développerait et ne s’affermirait que tard, et que, avant ce développement et cet affermissement, comme [tendant ses défaillances, l’âme, devant toujours marcher it son but, aurait besoin de secours et de grâces de surcroît. C’est pourquoi des penchants, des affections, des amours et des répugnances, instinctifs ou plutôt spontanés, si l’on préfère ce dernier
terme, nous portent sans cesse, ou tout au moins nous poussent où nous devons aller. Souvent, pour entrer dans l’ordre et pour nous y maintenir, point n’esl besoin d’effort ni de courage : il suffit que nous cédions à l'impulsion efficace de notre nature. Sans doute alors nous n’avons ni le mérite de la lutte et de la victoire, ni le brillant éclat île la vertu; mais enliu nos puissances sont vives a ces moments el bien ordonnées, et dès là notre âme est belle. Avertis d’ailleurs et par le témoignage de notre conscience el par l’approbation de nos semblables que nous sommes dans la voie droite, il dépend de nous de refaire librement ce que nous avions accompli spontanément el d imprimer à nos actes la marque du bien qui les scelle, les achève et les consacre. Ici apparaît avec clarté la nuance délicate qui sépare le beau du bien, le point précis où ils se distinguent, se touchent el peuvent heureusement se confondre. lue force qui accomplit toute la loi de sa nature en déployant toute sa puissance est belle: et pourtant, en agissant ainsi, elle n’a pas encore fait le bien, le bien moral, si elle n’est pas encore libre, ou si, l'étant, elle n’a eu ni l’idée du devoir, ni l’intention d'en remplir un. Cependant son acte, qui n’esl pas encore un acte moral, n’est pas immoral non plus; il est réellement dans l’ordre, et il a cela de commun avec l’acte moral, que la liberté s’y ajoutant, aussitôt il deviendrait moral. Réciproquement, un acte conforme au bien moral, el moral par là même, n’est pas nécessairement beau, il ne l’est certainement pas si, en accomplissant cet acte, la force li a déployé qu’une faible puissance et
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n’a réalisé qu’en partie l’ordre qui est le sien. Si le beau était rigoureusement, partout et toujours identique au bien moral, c’est-à-dire au devoir librement et sciemment accompli par la liberté, les animaux, qui n’ont pas de libre arbitre et qui n’accomplissent aucun devoir, ne seraient donc jamais beaux. Si tout ce qui est bien était beau par cela seul, l’homme fatigué qui se met au lit pour dormir ferait une belle action, car c’est là un devoir envers son corps. Dans l’être libre, la beauté sans doute ne s’achève que par son complet accord avec le bien. Mais dans l’être libre, lors même que la volonté ne fait que suivre un penchant légitime, sans choix et sans regard aucun au devoir, ou dans l’animal dépourvu de toute liberté, du moment que l’ordre existe par l’action vive et puissante des forces en harmonie, dès ce moment, et autant qu’il dure, la beauté existe aussi.
Que la sensibilité humaine, sous l une quelconque de ses formes, agisse vivement et réalise spontanément tout l’ordre qui lui est propre, l’âme à l’instant est belle de la beauté sensible; que cette même faculté agisse vivement, mais avec réflexion et liberté, et poursuive son but non-seulement pour se satisfaire, mais par devoir, l’àme est belle alors à la fois de la beauté sensible et de la beauté morale, et la sensibilité touche la borne de sa propre beauté. On va voir <pie là est le critérium avec lequel nous jugeons esthétiquement les sentiments de notre âme et ceux de l’âme d’autrui.
De tous les sentiments qu’éprouve l’âme humaine, il n’en est assurément aucun qui l’emporte en force et