DEUXIÈME PARTIE
en spontanéité sur l’amour de la vie. Ce sentiment, à le prendre en lui-même, est essentiellement égoïste. Pourtant il peut être beau et embellir l ame, s’il remplit les conditions que nous avons déterminées. Une jeune fille, ornée de tous les dons, parée de toutes les grâces, innocente et pure, esl condamnée à mort par des forcenés. Un immense regret de la vie remplit son cœur, sans l’abattre toutefois, et celte douleur suprême lui inspire de nobles supplications, d’éloquentes prières. Le désir qui l’enflamme brille dans ses regards, dans tous ses traits, dans ses paroles: son âme s’illumine d’une surprenante beauté. C’est qu’eu aimant la vie. à son âge, elle est dans son droit, elle est dans l’ordre: c’est qu’en l’aimant fortement, son âme s’élève et acquiert la puissance de vaincre la cruauté de ses bourreaux.
Voulez-vous voir, au contraire, ce même amour de la vie couvrir l'âme de laideur? Lisez Plutarque : « Persée vaincu, dit-il, donna un humiliant spectacle: il se prosterna le visage contre terre; il embrassa les genoux de Paul-Émile et descendit à des prières si basses que Paul-Émile ne put ni les souffrir, ni les entendre1. » Persée est laid dans cette posture: son âme de guerrier n’est plus debout, elle esl par terre comme son corps, elle est impuissante à soutenir le poids de sa destinée; elle est en grand désordre, puisqu’elle préfère une vie désormais misérable à sa dignité et à son honneur.
Dans l’un et l’autre exemple, l’amour de la vie a un
1 Plutarque, Vie de Paul-Emile, traduction Al. Pierron, t. II, p. 76.
LA NATURE ET DIEU
caractère plutôt spontané que réfléchi. Donnons-lui la persistance et la réflexion; qu’il aiguillonne l’intelligence et en multiplie l’activité et les ressources; qu’il nourrisse et féconde la volonté comme dans Robinson Crusoé. En ce cas il embellit l’âme de toutes les puissances qu’il y crée, de l’harmonie qu’il y répand et de l’ordre qu’il y établit.
L’amour-propre est pour l’âme tantôt une source de beauté, tantôt une cause de laideur. Quand et comment? Chacun de nous le sait. C’est un beau sentiment que celui qui empêche Thémistocle de dormir au souvenir des lauriers de Miltiade. C’est encore un beau sentiment que celui qui suggérait à Alexandre ces paroles fièrement mélancoliques: « Mes amis, mon père prendra tout; il ne me laissera rien de grand et de glorieux à faire un jour avec vous '. » Une légitime confiance en soi-même communique à l’âme cette énergie sans laquelle, loin de rien accomplir de grand, elle ne fournit jamais sa mesure. Celui qui doute de lui-même n’aura jamais toute sa beauté, parce que jamais il n’étendra ses puissances jusqu’à leur limite, et qu’il restera en deçà de son but et de sa loi.
Oui, nous admirons à juste titre cette estime de soimême en vertu de laquelle chacun devient tout ce (ju’il peut être et prend dans le monde la place qui lui revient. Celte estime, nous la proclamons noble et belle. Mais va-t-elle jusqu’à l’ivresse de l’orgueil, elle excite en nous le sentiment de la laideur. Je défie les
1 Plutarque, Vie d’Alexandre, traduction Al. Pierron, t. III, p. 442.