‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 122 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

admirateurs les plus enthousiastes de J. -J. Rousseau de ne pas ressentir l’impression de la laideur morale à la lecture de ces lignes bien connues : « Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’ètre fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après

m’avoir lu Que chacun d’eux découvre à son tour

son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul le dise, s’il l'ose : Je fus meilleur que cel homme-là '. » Tout dans cette incroyable tirade est désordre et déraison. Rousseau se croit seul de son espèce. La nature est sortie pour lui de ses habitudes : elle a fabriqué un moule particulier tout exprès pour l’y jeter, et après l’y avoir coulé, lui. rien que lui, elle a brisé le moule, à la façon de ces maîtres qui ne veulent tirer leur chef-d’œuvre qu’a un seul exemplaire. Au pied du trône de Dieu, personne n’osera dire : Je fus meilleur que Rousseau. Quoi! Jean-Jacques, personne? Pas même Socrate? Pas même saint Vincent de Paul? U est vrai : ils ne Poseront pas, malgré le cri de leur conscience qui les proclame tels : mais ce sera uniquement de peur d’infliger à leur belle àme rien qui, de près ou de loin, ressemble aux difformités de l’orgueil en délire.

Toutes nos affections spontanées ou réfléchies sont

1 J. -J. Rousseau, Confessions, première partie, livre 1er, au commencement.

LA NATURE ET DiEU.

belles ou laides, à la double condition d’être vives ou puissantes et ordonnées, que- l’ordre leur vienne de la nature ou de la liberté. Il serait trop long d’en faire une revue complète. Nous nous contenterons de citer autant d’exemples qu’il est nécessaire à notre objet. Les plus vulgaires seront parfois aussi concluants que les plus illustres.

LTn journal racontait naguère qu’une petite fille de dix ans avait, au péril de sa vie, sauvé sa sœur tombée dans un étang, où elle était près de se noyer. Courage, présence d’esprit, sang-froid, oubli de soi-même, rien n’avait manqué à la beauté de son action. Une vive affection fraternelle avait tout à coup porté au plus haut point toutes les forces naissantes de celte âme naïve et avait réalisé en elle l’ordre moral avant l’âge de la liberté et de la vertu. Mais l’amitié entre frères et sœurs, lorsque la volonté s’y ajoute pour la fortifier et en faire sortir des trésors de dévoùment, est un des plus ravissants spectacles que puisse offrir l’âme humaine. Le lecteur admire dans Plutarque la tendresse de Timoléon : « qui couvrait les fautes de son frère Timophane, en atténuait aux yeux la gravité, et qui relevait, qui faisait valoir les bonnes qualités qu’il avait reçues de la nature '. «

Mais où se manifeste avec éclat la beauté des alléelions spontanées, puissantes et ordonnées à la fois, c’est dans le sacrifice que les mères font à leurs enfants de leurs plaisirs, de leur gloire, de leur santé, de leur vie même. Nous n’avons point à refaire ici le livre du

' Plutarque, Vie de Timoléon, traduction citée, t. Il, p. K.

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