DEUXIÈME PARTIE
Mérite des femmes. Rappelons seulement quelle belle figure est, dans l’antiquité, celle de Cornélie, mère des Graccjues. Chez elle, la volonté et la vertu achevèrent le miracle de l’affection, car elle fut, à elle seule, la mère, l’institutrice et le père de ses enfants orphelins. « Elle montra tant de sagesse, tant de grandeur d’âme et de tendresse maternelle, qu’il parut que Tibérius avait sagement fait de préférer sa propre mort à celle d’une femme d’un tel mérite. Elle refusa un diadème et le litre de reine. « Elle éleva ses fils avec tant de soin que, bien qu’ils fussent, de l’aveu de tout le monde, les Romains les plus heureusement nés pour la vertu, leur excellente éducation parut avoir encore surpassé la nature '. » Puissance prodigieuse de l’amour maternel qui non-seulement conserve,, mais complète encore, agrandit et embellit l’œuvre la plus belle delà nature!
le dirai cependant, au risque d’encourir un blâme redoutable, que l’affection paternelle n’a pas moins de beauté que la précédente, car les devoirs des pères sont plus nombreux et leur vie plus compliquée. Aussi leur tendresse ressemble-t-elle moins à un instinct, et plus à une vertu que la tendresse des mères. Un père faible et dont le cœur s’égarerait jusqu’à louer les défauts et payer les vices de ses enfants, sous l’absurde prétexte de les rendre heureux, présenterait aux veux du monde l'une des formes de la* laideur. Admirateur emphatique et béat de leurs plus petits mérites, il tomberait dans le ridicule. Aussi une cer-
Plutarque, Tibérius et Caïvs Gracchus . traduction citée, t. IV, p . 74
LA NATURE ET DIEU
taine gravité, douce et sévère à la fois, sied au caractère paternel. Mais il y a loin de là à la dureté et à la sécheresse. Vantera qui voudra Anaxagore répondant avec calme à ceux qui lui annoncent la mort de son fils : « Je savais que je l’avais engendré mortel 1 . » Anaxagore est roide dans celte attitude : le père n’y parait pas assez ; le bruit d’un gémissement étouffé manque ;i l'harmonie de cette «âme. Périclès fut philosophe, *il fut grand et ferme, pendant la peste d’Athènes, aussi longtemps qu’il vit tomber «autour de lui ceux qui lui étaient chers, sans faiblir ni pleurer. Mais lorsque, ayant perdu Paralus, le dernier de ses enfants légitimes, sa douleur l’emporta, que ses sanglots éclatèrent, et qu’il versa un torrent de larmes2, ii ce moment il fut homme, il fut père, il fut beau.
Que n’avons-nous le loisir de développer longuement dans ce chapitre l’esthétique de l’amour filial î Les poètes se sont chargés d’en exprimer toutes les beautés. Mais nous entendrons plus tard les poètes. Laissons, pour le présent, la parole à la nature.
Quelque charmant que soit un enfant, il le devient davantage encore, et nous disons qu’il ressemble à un ange aussitôt que, le front éclairé par un rayon de tendresse filiale, i! jette ses bras autour du cou de sa mère ou donne naïvement à son père le baiser du matin. Mais aussi, quelque charmant qu’il soit, la moindre révolte contre les auteurs de son être répand sur son visage je ne sais quelle ombre de laideur, tant
1 Diogène de Laërte, Anaxagore, liv. II, cliap. ni.
2 Plutarque, Vie de Périclès, traduction citée, t. 1er, p. 386.