DEUXIÈME PARTIE
ce genre de malice est contraire à l’ordre delà nature, en attendant qu’il soit contraire à l’ordre moral. Plus le fils est avancé en âge, plus il est devenu maître de son cœur, plus aussi l'affection liliale met de beauté dans son âme. Jamais Alexandre, beau comme Minerve, jamais Alexandre, conquérant de l’Asie, et dans le faste de ses triomphes, fut-il aussi beau que le jour où Antipater lui ayant écrit une longue lettre contre Olympias, il dit après l’avoir lue : « Antipater ne sait pas que dix mille lettres sont effacées par une larme de mère 1 ? » Enfin, que l’amour filial aille jusqu’aux derniers sacrifices, qu’il l’emporte sur l’amour de la vie et sur les plus invincibles dégoûts, qu’il passe, en un mot, les forces humaines, il resplendit à celle hauteur des clartés éblouissantes du sublime, comme dans l’héroïque Mlle de Sombreuil. Ce sentiment est si énergique, si infaillible, si bien lancé par la Providence dans les voies de l’ordre naturel et moral, qu’à le suivre on risque rarement de s’égarer, et qu’on ne voit guère comment la sainte piété liliale pourrait s’\ prendre pour être ridicule.
Déjà nous avons dit un mol des beautés qui éclosent dans l’âme au souffle de l'amour. Nous pouvons sans inconvénient y revenir encore. Et d’abord, gardons-nous de confondre ce noble penchant avec 1 instinct tout sensuel qu’il sanctifie, mais qui sans lui n’est plus qu’une aveugle brutalité. L’amour a dans l’âme son origine et son aliment. Mais ce sentiment est-il fatal ? On le prétend. On veut que l’amour s’im-
1 Plutarque, Vie d’ Alexandre, traduction citée, t. lit, p. 492.
LA NATURE ET DIEU
pose li l ame malgré la liberté, qu’il la frappe comme la foudre, à l’improviste et irrémédiablement. C’est à quoi nous ne pouvons consentir. L’âme dans son printemps, l’âme en fleur a de vives clairvoyances, de soudaines intuitions ; elle devine à des signes à peine perceptibles pour d’autres qu’elle-même, elle saisit à travers des voiles impénétrables pour d’autres regards que les siens, les mérites, les grâces, les charmes par lesquels s’annonce à elle l’âme qui doit la compléter. Sur ces indices elle choisit, et son choix est aussi prompt que son intuition fut rapide ; mais elle choisit enfin, bien, si elle a été éclairée à l’avance et exercée à discerner le beau de son apparence ou de son contraire ; mal, si elle est ignorante ou corrompue. Et certains psychologues, qui excellent dans la délicate analyse des plus délicats sentiments, en même temps qu’ils nient le choix en amour, instruisent la jeunesse à s’en rendre capable, démentant ainsi leur théorie par leur conduite. Oui, en amour, comme en toute autre démarche de l’âme raisonnable, chacun est responsable de son choix, selon le beau mot de Platon, et Dieu est innocent. Que l’âme donc, s’éclairant soigneusement des conseils d’une famille sage et de ceux d’une amitié sûre et dévouée, choisisse l’âme en harmonie avec elle ' ; il faut qu’elle la cherche long-
1 « Nos jeunes tilles sont inconnues de l’époux qui les choisit ; je ne sais dans la société aucun marché qui se fasse si complètement sur parole; les inconvénients en sautent aux yeux; le seul remède serait dans la faculté donnée aux contractants de choisir un peu plus à leur gré. » (Mme de Rémusat, Essai sur l'éducat'on des femmes, édition Charpentier, chap. îx, p. 137.)