DEUXIEME PARTIE
temps pour la mériter. Nous n’avons pas à mériter d’avance notre père ou notre mère, notre frère ou noire sœur. Mais très-souvent, heureux ou malheureux, on n’a que la femme qu’on mérite. Les âmes qui ont bien choisi l’objet de leurs amours, celles-là auront de meilleures chances de revêtir tout entière la beauté de l’amour, elles en auront toutes les forces harmonieuses : l’ardeur constante et inépuisable, la patience, la prudence aimable qui conseille sans gourmander, la raison émue, l’exquise abnégation, le dévouement sans faste et sans fracas. Cherchez bien de telles âmes, vous en trouverez peut-être, et vous apprendrez peut-être aussi que, volontairement réunies et comme confondues, elles ont leur cœur agrandi, leur intelligence augmentée, leurs puissances décuplées. Et la vie leur fiîl-elle d’ailleurs rude, amère, ingrate à l’excès, comme en réalité chacune d’elles vaut deux belles âmes, vous les entendrez dire que la vie est néanmoins belle et qu'elles sont heureuses. Vous les reconnaîtrez à celle marque que, non h tout propos, mais quelquefois, quand il conviendra, et discrètement, elles paraîtront hères l’une de l’autre, et mettant l une dans l’autre toute leur joie, toute leur gloire. « Une Ionienne vint un jour voir la femme de Phocion, qui était son amie, et lui montrait ses bijoux d’or, ses pierreries, ses colliers et ses bracelets. « Pour moi, dit la femme de Phocion, mon unique parure, c’est Phocion ‘ ... » Voilà l’amour méritant et mérité, dont il est vrai de dire « que tous les autres
Plutarque, Vie de Phocion, traduction citée, l. III, p. 638.
plaisirs ne son! pas dignes de ses peines » Voilà le seul «amour fécond et beau, puisque seul, de deux belles aines l une par l’autre embellies, i! peut faire naître de jeunes âmes, d’abord belles de naissance, plus tard belles par l’exemple et par l’éducation. Mais plus l’amour ardent et pur, gouverné par l’être libre qui le ressent, est puissant et tout rayonnant de splendeur, plus le masque en est Laid, cachant une àme froide, ou libertine, ou cupide, plus la grimace en est stupide et ridicule.
Il faudrait des livres nombreux pour analyser les beautés sans nombre de l’àme sensible vivant de toute sa vie au sein de l’ordre qui est le sien. Que n’aurionsnous pas à dire encore de la puissance que suscite et des harmonies que crée l’amitié dont se lient les hommes vertueux : de l’amour de la patrie, qui donne au cœur la trempe de l’acier et à la voix humaine l’accent magique et terrible du clairon; de l'amour de l’humanité qui, étendant sur le monde entier l’invisible réseau de la charité fraternelle, mêle les peuples, les force à se connaître et à s’entr’aimer, et prépare peu à peu cette unité, ce concert, ce chœur des nations, plus harmonieux cent fois que le chœur des sphères célestes, car il aurait [tour guides l’amour et la liberté, inconnus aux astres les pins ('‘datants ! Est-
1 Mot cité par Emerson, Essai de philosophie américaine, traduction d’Émile Montégut, p. 91. Le mot est du poète Charleval, du XVII» siècle :
Amour, tous les autres plaisirs Ne valent pas tes peines.
Voir M. E. Géruzez : Histoire de la littérature française, nouvelle édition, t. Il, p. 64.