‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 129 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

emportant partout avec elle et mettant clans tout son impuissance et son désordre, et faisant tout ce quelle touche à la ressemblance de sa laideur. Cette laideur est l’une des plus insupportables. Elle nous révolte d’autant plus qu’elle dit que c’est nous qui sommes ignorants et laids. « D’où vient, dit Pascal, qu’un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite? à cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons, sans quoi nous en aurions pitié et non colère \ »

On le voit, l’analyse de la laideur intellectuelle y découvre comme éléments de cette laideur l’aine d’abord, force intelligente e! libre, agissant énergiquement, c’est-à-dire affirmant obstinément, quoique ignorante et impuissante, ce qui, au lieu d’être la vérité et l’ordre, n’est que le désordre de l’erreur. Lorsque l’erreur est petite et ne porte que sur un mince sujet, l’intelligence ne descend pas jusqu’à la laideur; elle s’arrête au ridicule, parce que le désordre où elle tombe est sans gravité. Un homme débauché, qui a fini par croire et qui soutient que la satisfaction de nos appétits physiques est l’unique règle de notre conduite, a l’intelligence laide. Un maître à danser qui voit sincèrement dans son art le fondement de l'harmonie civile et politique est un esprit ridicule.

Arrivons maintenant aux exemples de beauté intellectuelle que nous offre l’histoire de l’esprit humain.

1 Pascal, Pensées, publiées par E. Havet, 2e édit., in-8°, Paris, 1866, t. 1er, § 10, art. 5, p. 63.

LA NATURE ET DIEU

Grâce à Dieu, je n’ai que le choix, et, bien que le génie ne coure pas les rues, il a sa phalange immortelle, moins nombreuse, mais plus forte que celle des ignorants et des égarés, que souvent il guide et sauve à leur insu. Dans cette glorieuse troupe, nous ne considérerons que quelques chefs, ceux qui mènent les chefs eux-mêmes.

A nos yeux la belle intelligence est celle qui, naturellement forte et harmonieuse, procède librement avec puissance et méthode, découvre dans chacun des objets qu’elle étudie la puissance de ces objets et les lois de cette puissance, et qui enfin, pour exprimer ses découvertes, emploie le langage le plus puissant et le plus harmonieux. L’intelligence qui est habituellement telle est aussi habituellement belle; celle qui n’est telle que par instants n’est belle que par instants.

En philosophie, un seul génie a mérité et gardé le nom de divin. Ce beau génie, le plus beau de tous, de l’aveu de tous, c’est Platon. Je ne puis exposer ici sa philosophie. Mais quelques traits bien connus nous apprendront en quoi il fut si beau. Lorsque Platon applique sa pensée à l’étude de Dieu, il démontre, au moyen d’une méthode merveilleusement ordonnée, la dialectique, que Dieu est une âme, que cette âme, vivante et royale, possède une intelligence royale comme elle, qu elle est cause ordonnatrice de tout ce qui est, qu’elle a formé le monde à l’image d’un ordre d’idées qu’elle avait éternellement conçu, que le monde est beau parce qu’il ressemble à son principe, que Dieu le créa parce qu’il était bon et exempt d’envie, et que, l’avant créé, il s’en réjouit.

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