DEUXIÈME PARTIE
Je le demande, n’esl-ce pas là saisir, au moins dans leurs traits les plus saillants, par une raison vraiment en équilibre, la force divine de l’être absolu et l’harmonie ineffable de ses infinis attributs, agissant diversement, mais ensemble et d’accord, l’intelligence pour concevoir, la cause pour créer, la bonté pour donner l’être, la beauté et la vie, et jouir du bien qu’elle fait?
Veut-on maintenant savoir en quoi une belle intelligence diffère d’une intelligence qui, grande comme la première, n’a pas la même harmonie, ni par conséquent la même beauté? Qu’on lise le douzième livre de la Métaphysique d’Aristote. Dieu est là encore, puissamment conçu comme principe de mouvement et de vie, comme intelligent, comme immatériel, éternel, désirable, toujours actif, toujours tout lui-même. Mais où est la causalité en un Dieu qui ignore son effet, la bonté en un Dieu qui ne connaît que luimême, l’harmonie divine en un Dieu qui n’a qu’un seul attribut j la pensée de sa propre pensée? Enfin comparez, tout grand et ferme qu’il est, le langage d Aristote h celui de Platon. Où est la plus haute beauté ? là sans doute où est l’art le plus consommé, la plus éclatante couleur, la chaleur la plus inspirée et la plus inspiratrice. Et où tout cela brille-t-il, sinon dans les Dialogues ? Je ne déprécie pas Aristote; je ne surfais pas Platon; j’aime et j’admire Aristote et la vérité: mais qu’il me soit permis d’aimer quelque chose plus encore qu’ Aristote et la vérité, je veux dire la vérité dans sa splendeur éclatante.
En phvsique, personne ne saurait citer une plus
LA NATURE ET DIEU
belle intelligence que celle de Newton. Or, à quoi s’est tournée celte intelligence que l’on voulait d’abord retenir dans de vulgaires occupations ? Échappant à toutes les entraves, elle se porte avec énergie à la recherche des lois des nombres et des lois qui président à la marche des corps célestes et à la composition de la lumière. La théorie de la gravitation, qui explique si simplement l’ordre astronomique, la théorie de l’arc-en-ciel et des anneaux colorés, voilà de ces vérités dont la science peut se nourrir pendant des siècles sans en épuiser la substance. Ces magnifiques doctrines tombent sur le monde comme des faisceaux de lumière. Cependant jusque-là l’intelligence de Newton ne montre encore ni toute sa puissance ni toute son harmonie. L’une et l’autre se manifestent dans leur grandeur lorsque des effets et des lois, ce pieux génie, s’élançant jusqu’à la cause par qui sont toutes les forces et toutes les lois, professe sa croyance en Dieu dans les termes suivants : « L’origine de toutes ces choses ne saurait être attribuée qu’à l’intelligence et à la sagesse d’un être puissant, toujours existant, présent partout, qui a pu ordonner suivant sa volonté toutes les parties de l’univers, beaucoup mieux que notre âme ne peut, par un acte de son vouloir, mouvoir les membres du corps qui lui est associé '. » Atteindre jusqu’à la source même de l’ordre et de la puissance, tel est pour l’intelligence le comble de la beauté. Que Newton eût nié Dieu, il resterait à nos yeux un génie
1 Newton, Optique, liv. III, question 31 ; Dictionnaire des sciences philosophiques, article Nf.wton.