‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 131 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

vigoureux et grand, mais il perdrait sa couronne. Il serait semblable à Jérôme de Lalande concluant de ses méditations sur Dieu qu’on ne le comprend pas, qu’on ne le voit pas, qu’il n’y en a pas de preuve directe, et qu’on explique tout sans lui \ Sa doctrine serait dégradée 2 et son intelligence enlaidie, autant que peut l’être cette étoile de l’âme, lumineuse encore même lorsqu’à plaisir elle s’enfonce dans les ténèbres de l’athéisme.

Descartes, en métaphysique notre plus grande gloire, en géométrie l’une de nos plus solides, a la beauté du génie, puisque par sa profondeur et son indépendance il en montre la puissance, puisque par sa méthode, sa clarté toute française, sa simplicité imposante et je ne sais quelle naïveté de style pleine de grâce, il en a l’ordre et la calme harmonie. Bossuet est une belle intelligence, quoiqu’il n’ait rien découvert, parce que tout ce qu’il répète soit en religion, soit en philosophie, il le repense et le retrouve, en quelque façon, l’énonce sous une forme saisissante et hardie qui n’est qu’à lui, et garde le plus souvent un équilibre où la passion et la raison, l’imagination et la logique, la mémoire et la réflexion personnelle se contre-pèsent mutuellement : rare concert des facultés les plus contraires pour lequel est trop petit le nom de bon sens qu’on lui a quelquefois donné, le bon sens n’étant, au vrai, que la barrière, et, osons le dire, le garde-fou du génie, propre toujours à le rete-

1 Mémoire sur Naigeon et accessoirement sur Sylvain Maréchal et Jérôme de Lalande, par M. Ph. Damiron, p. 104.

4 Ibid., p. 111.

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air, jamais à l’enlever à ce degré, oà par toute sa grandeur il devient beau. L’insuffisance de ce terme, évidente lorsqu’il s’agit d’expliquer les beautés de Bossuet philosophe et historien, l’est bien autrement encore lorsqu’on l’applique à l’orateur chrétien qui, d’un vol sans égal, plane au-dessus de la tête des rois, oppose leur néant à la toute-puissance de Dieu, parle du plus sublime des êtres avec sublimité, et mérite le nom d’aigle que la postérité lui conserve.

J’ai dit que le joli ou le charmant est la puissance moyenne de là force, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle agisse encore avec ordre et atteigne son but. Dans la sphère del’intelligence, celte puissance moyenne, cette force de second degré, c’est le talent, c’est aussi l’esprit; le talent, qui découvre les vérités secondes; l’esprit, ce héraut brillant, sonore et rapide qui promulgue les vérités soit premières, soit secondes, qui les rend aimables et populaires, qui les transporte avec un sûr instinct lii où elles doivent le mieux germer et porter tous leurs fruits. Du talent et de l’esprit les genres et les degrés sont nombreux et divers. J’en voudrais apporter ici un exemple au moins, et assez frappant pour que notre théorie y parût manifestement vériliée.

Affirmer que Voltaire n’est qu’un homme de talent ou qu’un homme d’esprit, ce serait scandaliser beaucoup de monde, chose de quelque gravité; mais ce serait en même temps blesser la vérité, chose beaucoup plus grave. Il ne faut [tas que l’esprit étincelant de Voltaire, pas plus que ses écarts, pas plus que les indécences de sa polémique, nous fasse méconnaître

sa puissance souvent extraordinaire. Contre les athées, notamment contre Maupertuis il a été original et éloquent jusqu’au génie. C’est qu’alors il concevait la puissance divine et l’ordre merveilleux qu’elle a mis dans le monde, et que cette conception magnifique agrandissait, ordonnait, embellissait son intelligence. Ce grand esprit est bel encore, dans sa croyance a l’âme, dans son amour de la justice et dans les accents que lui inspire la destinée des opprimés. Mais si nous reconnaissons en Voltaire ces mérites précieux et cette noble force, personne ne nous y fera voir ce qui n’y est pas, nous voulons dire la vertu créatrice des œuvres maîtresses. En philosophie, rien ne lui appartient en propre. Publiciste, ce n’est qu’être juste que de le mettre au-dessous de Montesquieu, que, comme historien, et quoique narrateur éminent, il n’atteint pas non plus. Poète tragique, il descend pour le moins au deuxième rang; poète épique, il serait un peu plus haut, si la ïlonriade , dictée par un patriotique sentiment, pouvait faire oublier la Pucelle, où la conscience nationale n’est pas moins froissée que la pudeur. Où il se relève, c’est dans la critique. Là il est maître et chef, et il engendre des chefs et des maîtres. Ses romans, dont les personnages vivent peu pour leur propre compte et manquent d’ailleurs de ce degré

1 Mémoire sur Maupertuis, par M. Ph. Damiron, p. 127-128. — Voir aussi Ernest Rersol, La Philosophie de Voltaire, liv. I, De Dieu, p. 74-87 ; Paris, 1848. Voir encore de M. E. Bersot, Études sur le dix-huitième siècle, t. II, p. 9 et 10 : « 11 y a eu des gens qui m’ont appelé athée, c’est appeler Quesnel moliniste. » Lettre de Voltaire à M. Contant d’Orville, I7B6.

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d’idéal <jue demande et comporte ce genre de composition, ses romans sont (Ses verges à flageller certaines doctrines, d’ingénieuses machines de guerre à battre en brèche quelquefois des erreurs, quelquefois aussi des vérités qu’il comprend mal : c’est de Ja critique déguisée. Mais quelle verve, quel style, quel mordant, quel entrain ! Ses commentaires sur Corneille et sur Racine sont souvent des modèles. Toutefois, quelque admirable que soit la critique, l’esprit humain n’y reconnaît pas sa force principale. Les plus excellentes louanges d’un chef-d’œuvre ne sauraient valoir ce qu’elles louent. Quoique utiles, nécessaires même, les plus justes et les plus fins jugements portés sur un défaut de goût ou de mesure chez un grand homme, ne valent pas une belle page ou quelques beaux vers. Les belles intelligences créent et jugent : témoin Corneille. Le talent et l’esprit créent et jugent aussi ; mais ou iis ne créent qu’au second rang, ou bien ils jugent plus encore qu’ils ne créent, et sont ainsi plus ingénieux que profonds, plus habiles que puissants, grands et féconds. Si cela est vrai de Voltaire, l’homme d’esprit qui se soit le plus souvent haussé jusqu’au génie, cela est vrai à cent fois plus forte raison des intelligences qui n’ont que de l’esprit. Que celles-ci se consolent cependant du lot qu’elles ont obtenu; il est encore assez beau. D’ailleurs on ne voit guère qu’elles aient besoin d’être consolées. La défiance de soi et la mélancolie ne sont pas leurs maladies ordinaires. Rarement elles jettent au feu leurs œuvres, même inachevées et légères. Pourquoi? Parce que l’opinion leur est presque toujours favorable et complaisante, tan-

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