‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 132 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

dis qu elle se montre sévère à l’égard du génie, duquel elle exige d’autant plus qu’il a reçu davantage d’en haut, marquant par cette conduite différente son estime différente et son inégale admiration.

Si nous ne sommes point abusé, la théorie et les faits nous découvrent au fond de la beauté intellectuelle, dans l’homme, les mêmes éléments. De ces deux éléments, le second, c’est-à-dire la méthode ou l’ordre, implique visiblement l'action énergique de la liberté sans laquelle l’esprit ne connaît ni frein, ni règle. De celte intervention nécessaire de la volonté libre dans le développement de la force intelligente, s’ensuit-il que la beauté intellectuelle soit toujours identique à la beauté morale? Nous ne le croyons pas. Assurément la vraie beauté intellectuelle qui 11e va qu’au vrai ne saurait, en y visant, tomber dans le mai et devenir par là immorale. Mais plus d’un grand esprit cherche le vrai surtout par amour du vrai, ou pour le plaisir relevé qu’il y trouve, ou pour conquérir la gloire. Dans chacun de ces cas, s'il rencontre l’objet de sa poursuite, son intelligence est belle, et pourtant il n’a songé ni au devoir, ni à la vertu, ni par conséquent au bien. La beauté intellectuelle est donc distincte de la beauté morale: mais elle s’y peut allier, par exemple, lorsqu’à la recherche passionnée du vrai se joint le dessein arrêté, la ferme intention de s'en servir comme d’un flambeau pour éclairer les autres et s’éclairer soi-même dans la route du devoir. D’ailleurs, l’intelligence n’a toute sa haute beauté que lorsque dans le vrai elle aperçoit le bien, parce que tout le vrai n’est pas connu tant qu’il n’est pas connu

LA NATURE ET 1>1EU

à titre de bien. Cependant, le bien n’est objet de connaissance que parce qu’il est vrai. ïl est donc exact de dire que la beauté intellectuelle existe dès que l’àme atteint autant qu elle la peut atteindre la grande vérité, n’eût-elle d’ailleurs aucune intention morale. La beauté intellectuelle se mesure à la grandeur de la vérité découverte, exprimée, répandue; la beauté morale se mesure à l’effort de volonté libre accompli en vue du devoir. Aussi le succès est-il indispensable à l’éclat de la beauté intellectuelle, tandis que pour produire la beauté morale, c’est assez d’avoir grandement voulu quelque grand acte de justice ou de charité, eût-on d’ailleurs échoué dans l’exécution.

Tout à l’heure nous reviendrons à la beauté morale, quand il s’agira de la beauté des actions. Sur la beauté intellectuelle un mot encore nous reste à dire.

Lisez la vie de ceux qui, aux diverses époques de l’histoire, ont agrandi le champ des connaissances humaines, vous verrez qu ils ont non-seulement cherché la vérité, mais encore qu’ils l’ont aimée ardemment, éperdument, pour elle-même, non pour euxmêmes, ainsi que font les âmes vraiment éprises. Anaxagore abandonne à ses proches l’héritage paternel pour se livrer sans réserve à la contemplation de la nature1. Abîmé dans l’étude de la Providence et de l’âme, Socrate reste d’un lever de soleil à l’autre sans mouvement, sans nourriture 2. Platon n’accorde

1 Diogène de Laërte, liv. II, chap. U.

- Platon, Banquet , traduction de M. Cousin, t. VI, p. IW7.

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