‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 135 sur 183 · DEUXIEME PAUME · texte numérisé non relu

DEUXIEME PAUME

la beauté morale dans l'homme, c’est l ame agissant puissamment pour accomplir sou devoir, advienne que pourra, c’est-à-dire même au prix des plus grands sacrifices. Plus T intérêt h fouler aux pieds est cher, plus le sacrifice eu est difficile, plus, par conséquent, est grande la puissance déployée par l’âme en vue de l’ordre, et [dus évidemment l’àme est belle de la beauté morale.

Que chacun ici s’interroge sincèrement : voici ce que lui répondra sa conscience. Travailler courageusement, sans nuire à personne, légitimement, honnêtement, a conquérir pour soi-même la fortune, le bien-être, les honneurs et la gloire, cela est permis, cela n’est pas mal, c’est même bien. Mais est-ce beau ? .Non, disent la conscience et la raison. Pourquoi? Parce que dans ce labeur, encore que difficile et pénible, l’âme est soutenue par son intérêt propre, que le moi ne se sacrifie qu’au moi, qu’il profite largement do tous ses sacrifices, et qu après tout celle conduite n’est que la forme la plus élevée de l’égoïsme. Travailler bravement pour sa famille, lui fournir abondamment la nourriture du corps et celle de l ame, c’est déjà mieux. L u certain égoïsme y trouve son compte ; mais le pur égoïsme en souffre par moments. Cependant, si tout surabonde au logis, fortune, serviteurs et loisirs, mince est la difficulté et petits sont les sacrifices. Mais que les ressources soient restreintes. que le père et la mère portent tous les fardeaux à la fois, celui du service domestique, celui de l’éducation, celui de la profession honorablement exercée: qu’ils aient l’un et l’autre à se priver sou-

LA NATURE ET DIEU

venl et qu’ils se privent en effet de nourriture, de repos, de sommeil, de jouissances délicates, qu’ils jouent leur santé, qu’ils risquent leur vie, quoique la nature les y pousse et que l’amour les y aide, la difficulté est rude, les sacrifices continuels et multipliés, l’àme se montre puissante, et l’ombre mystérieuse de la maison s’éclaire des rayons de la beauté morale.

Le dévouement à la patrie est d’une grande beauté morale, parce que celui qui se donne pour son pays renonce à la fois à lui-même et à sa famille, double et cruel déchirement! Cependant, dans cette immolation de soi-même, il y a divers degrés d’héroïsme, de vertu et de beauté, parce qu’il y a diverses espèces de sacrifices, diverses espèces de dangers, de secours et d’espérance. C’est sans doute un beau courage que celui du jeune soldat qui, avec tout son bataillon, charge intrépidement l’ennemi : mais il est entraîné par l’élan de ses camarades, exalté par une musique guerrière, enivré par le bruit du canon et par l’odeur de la poudre; puis il peut n’être que blessé, sans mourir, et s’il revient, la gloire l’attend. Mais la sentinelle perdue qui seule, loin du camp, dans le silence, dans la nuit, les pieds dans la neige, en proie aux cuisants regrets de la famille absente, lutte contre son cœur, le fait taire, prête l’oreille, entend venir l’ennemi, sait qu elle est morte si elle jette le cri d’alarme, et crie néanmoins, s’arrête-t-elle à la beauté morale? Non; elle va plus liant; en elle l’homme a vaincu et surpassé l’homme, et d’Assas est sublime. Eustache de Saint-Pierre le fut également, car en se rendant à la tente d’Edouard III il croyait marcher à

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une mort certaine ; plus sublime encore peut-être fut son compagnon Jean d’Àire, qui, prêt à partir, dut s’arracher des bras de ses deux tilles éperdues et l’adjurant de ne pas mourir.

Et pour se dévouer à l'humanité, cette patrie des patries, ne faut-il pas quelquefois s’oublier soi-même, oublier sa famille, et même oublier son pays? Ne faut-il pas fermer les yeux a tous les intérêts et ne consentir à voir que la justice? Puissance rare et suprême, qui donne a l ame humaine la hauteur et le rayonnement d’un astre : « Thémis tocie ayant déclaré a Aristide que son projet consistait à briller tous les vaisseaux des Grecs, parce qu alors les Athéniens n’auraient plus de rivaux, et seraient les maîtres de la Grèce, Aristide rentra dans l’assemblée, et dit qu’il n’v avait rien qui fui plus utile que le dessein formé par Thémistocle, mais aussi l ien qui fut plus injuste. Les Athéniens, sur cette assurance, ordonnèrent a Thémistocle d abandonner son projet : tant le peuple aimait la justice ' ! tant Aristide avait la conliance et l’estime du peuple! » D’être un Aristide, d’être un ami de la justice et de l’humanité au même point que lui : d’être charitable comme saint Vincent de Paul, tout le monde n’en a pas l’occasien ou le pouvoir. Mais que d âmes s imaginent facilement atteindre à la beauté morale, moyennant quelques deniers jetés en passant dans la sébile d’un pauvre ! Consultez encore une lois ici votre conscience. Vous distribuez chaque année aux malheureux une faible

Plutarque, Aristide, traduction citée, l. Il, p. 221 .

portion de votre superflu ? N’en parions pas : c’est trop aisé. Tout votre superflu ? Ah ! voilà qui est mieux, et cette fois je vous honore. Une part de votre nécessaire ? soit; à mon estime se mêle quelque admiration. Une grande part de votre nécessaire ? Dès ce moment vous entrez dans la voie difficile du sacrifice, votre âme devient puissante à se priver, puissante à se vaincre, puissante à réparer les injustices de la fortune et les désordres de l’indigence. L’ordre matériel et moral, la santé et la lumière, la foi et le courage, l’apaisement et la patience naissent sous vos pas. Je vous admire enfin. Mais quoi! plus vous avancez, moins vous faites état de mes éloges et de mon admiration ; vous n’y aspirez pas; vous n’y pensez pas. Vous vous dévouez seul, le soir, sans témoins; tout le monde l’ignore; nul ne le sait, excepté Dieu et ceux que vous soulagez ? Écoutez maintenant votre conscience ; regardez dans vol ru cœur : il y brille quelque chose du ciel.

Et pourtant ce n’est pas encore là le sublime de la vertu céleste qu’on nomme charilè. Il y a parmi les trésors dont nous disposons librement un trésor qui, par sa valeur, l’emporte sur tous les autres. Le jeter au hasard, c’est un crime. C’est un devoir de charité, sinon de justice, de le risquer et même de l’abandonner, lorsqu’à ce prix on peut sauver d’autres trésors semblables : je veux parler de notre vie. Celui qui la donne pour le salut de ses frères, quels qu’ils soient, consomme le sacrifice suprême. Mourir pour son pays est difficile. Mais mourir, ou seulement en courir le danger, pour des inconnus, pour des étrangers, pour

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