‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 140 sur 183 · DEUXIÈME PAK11E · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PAK11E

de là pour continuer notre analyse et notre explication des beautés de la nature humaine.

Tous nous reconnaissons qu’ il existe de belles âmes. Qu’entendons-nous par un beau corps, a le considérer indépendamment de la beauté de l’âme? Demandez au premier venu ce que c’est qu’un beau corps, il vous répondra infailliblement que c’est un corps sain, vigoureux, proportionné et bien conformé. Or, que sont la santé et la vigueur du corps, sinon les signes visibles de l’action puissante de la force vitale? Et que sont la proportion et la correcte conformation du corps, sinon la force vitale, respectant dans son action puissante le plan, le modèle, le type, ou, d’un seul mot qui les résume tous, l’ordre du corps humain? Celte fois encore la beauté s’est expliquée par l’action puissante et ordonnée de la force. Réciproquement, demandezau premier venu ce que c’est qu'un corpslaid: il vous répondra que c’est un corps malsain ou mal conformé. Mais la mauvaise santé, c’est la force vitale ou incomplète, ou impuissante, ou même trop puissante; et la mauvaise conformation, c’est la force vitale encore, n’ayant pas agi primitivement selon la loi du type, et continuant à marcher dans la voie fausse où elle est entrée, et dont elle ne peut sortir. Ici comme précédemment, la laideur s’explique par l’action désordonnée de la force. Et que l’on n’objecte pas que l’œuvre n’est jamais l’exacte manifestation de la nature de l’ouvrier. Cela est vrai, dans une certaine mesure, d’une œuvre d’art que l’artiste quitte, une fois terminée, et qui n’exprime qu’un moment de sa vie intellectuelle et qu’une phase de son talent. Mais

LA NATURE ET DIEU

i! n’en va pins ainsi du corps humain, statue animée et vivante, que le sculpteur ne quitte pas, à laquelle il est incorporé, et que, du dedans où il est placé, il travaille et modèle sans cesse, partout et en même temps, partout présent, partout agissant, et conséquemment partout et toujours manifesté dans toute son œuvre. Bullon a dit, et tout le monde répète avec raison que le style est de l’homme même, quoique après avoir écrit l’homme ait pu changer. N’est-il pas cent fois plus exact de dire que le corps humain, c’est la manifestation sensible de la force vitale, puisque toutes ies variations, toutes les défaillances, tous les efforts les plus grands comme les plus petits du principe physiologique retentissent immédiatement dans toute l’étendue du corps et s’y traduisent avec une rapidité et une fidélité également prodigieuses ?

La raison, tant soit peu développée, nomme beaux physiquement tous les corps humains que la nature ou force vitale a formés en obéissant à une certaine loi, en suivant un certain type, en respectant un ordre idéal dont nous affirmons tous l’existence. La même raison nomme laids tous les corps formés par la nature ou la force vitale agissant de façon à violer gravement celle loi et à ne reproduire qu’une image vicieuse de ce type. Fussent-ils seuls de leur avis silice point, les philosophes devraient néanmoins maintenir cette doctrine, imposée par l’évidence rationnelle. Mais, quoi qu’on en puisse dire, le grand nombre pense comme eux, et tout i effort en cette occasion est de surprendre l’aveu sincère du grand nombre ou de le lui arracher.

DEUXIEME l'AIVTIE.

Plaçons-nous donc tous, philosophes ou non, en présence des faits; regardons-les allentivement, sans parti pris, et écoutons bien ce qu’en dira notre raison livrée à sa droiture et à sa franchise naturelles. El, comme on est plus généralement d’accord à l’égard de la laideur physique qu ’à leg ard de la beauté du corps, faisons d’abord passer sous nos yeux la laideur, en commençant par la plus repoussante et en montant lentement et graduellement de la laideur à la beauté.

Nous ne pouvons voir sans un violent sentiment de dégoût, et sans les proclamer alfreusement laids, les monstres humains qui consistent soit en deux corps inséparablement unis par le flanc ou par les reins, ou par la tète; soit en un seul tronc surmonté de deux tètes, soit en un tronc ayant deux, trois et même quatre bras. Au spectacle de ces désordres où s’égare la force vitale, nous frémissons d horreur et nous savons clairement, nous disons hautement que ce sont des désordres. Même impression, même jugement, quand nous examinons des monstres par défaut, c’est-à-dire des corps humains privés de certains membres, sans bras, par exemple, comme le peintre Ducornet, ou n’ayant pour jambes que d’informes moignons, hideux dans leur grimaçante mobilité, hideux encore dans leur immobilité et dans leur impuissance. Nous n’eussions pas hésité davantage à appeler monstrueusement laid cet infortuné Uorghini, né à Marseille, dont la tète avait trois pieds de circonférence sur un pied de hauteur. Dans ces exemples, la force vitale se montre évidemment fourvoyée, le

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désordre est flagrant, la laideur incontestable. Mais comment en jugeons-nous tous, sinon en pensant aux lois qu’aurait du respecter la nature et qu’elle a déplorablement méconnues et transgressées ?

Mais prenons des faits plus ordinaires. Chez les bossus, chez ceux dont l’un des bras surpasse l’autre en longueur, chez les boiteux, les pieds bots, chez ceux dont les jambes sont arquées en dehors ou dont les genoux se touchent pendant que les pieds se séparent par un excessif écartement, nous raillons dans notre enfance, sans pitié, nous plaignons dans un âge plus sérieux la laideur naturelle du corps, et nous reconnaissons aisément qu’elle est causée par un défaut de proportion, ou de symétrie, d’ordre en un mot, c’est-à-dire par une violation de la loi du type. Et lors même que le squelette, qui règle le plan du corps, est correct et symétrique, si trop ou trop peu de graisse l’enveloppe, si le corps est obèse ou réduit à l’extrême maigreur, nous y voyons un défaut choquant de proportion et une laideur incontestable. Pourquoi ces jugements sont-ils portés par tous, acceptés et approuvés par tous ? Pourquoi 11e sont-ils ni arbitraires, ni faux, ni injustes, sinon parce qu’un même ensemble de lois, présent à la raison de tous et que nous imposons à ce qui s’appelle le type, les provoque et les rend légitimes ?

Qu’ils soient bien ou mal pris dans leur taille, les géants et les nains nous semblent au-dessus ou audessous de la mesure vraie et en dehors des conditions de la beauté. Rien que sur la forme extérieure, nous jugeons qu’en eux la force vitale a mal procédé

DEUXIEME l'AUTIE.

et que sa puissance est atteinte de quelque vice secret. En quoi notre raison ne nous trompe pas, car la science constate que les géants sont, pour la plupart, médiocrement actifs, mous, lents, quelquefois même énervés, prématurément voûtés et d’une longévité au-dessous de la moyenne. « Il arrive presque toujours, ditBufïon, que les géants sont trop minces... Ils ont communément la tête petite, les cuisses et les jambes trop longues. Le géant disséqué en Prusse avait une vertèbre de plus que les autres hommes '. » « Les nains, dit-il au même endroit, sont trop épais ; ils ont surtout la tête beaucoup trop grosse, les cuisses et les jambes trop courtes. » Mais à l’autorité un peu surannée de Bu lion, ajoutons celle d’un éminent zoologiste français, aussi piaulent à conclure qu’il est habile à observer. Dans son beau Traité de Téralblogie, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir raconté dans le plus grand détail, et d’après des preuves authentiques, l’histoire des nains et des géants les mieux connus de la science, aboutit à des conclusions que nous devons reproduire littéralement, parce qu’elles prêtent à notre théorie l’appui le plus solide. Laissons parler M. I. Geoffroy Saint-Hilaire :

« On voit par les observations précédentes combien les nains varient entre eux au physique et au moral. Quelques-uns passent de l’enfance à la vieillesse, et meurent, déjà caducs et infirmes, avant vingt-cinq ans; d’autres poursuivent une longue carrière, et conservent leur bonne santé dans un âge très-avancé.

Œuvres choisies de Buffun, édition F. Didot, t. Ier, p. 337.

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Les uns, comme Bébé sont presque idiots ; d’autres, au contraire, comme Borwilaski, montrent une intelligence peu commune. Cependant, malgré les nombreuses et importantes différences qui peuvent exister entre les nains, il est quelques conditions organiques qui sont ou constantes à leur égard, ou du moins communes à un grand nombre d’individus et qui méritent d’être indiquées avec soin. — Les nains sont en général irascibles. — On a remarqué depuis longtemps que les nains ont ordinairement les jambes courtes, la tète proportionnellement volumineuse, et que l’expression de leur physionomie a quelque chose de désagréable. La plupart présentent des traces évidentes de rachitis, soit dès leur première enfance, soit à partir de l’époque de leur puberté. — Un fait plus général encore, c’est que les nains sont impuissants..., comme le prouvent les expériences tentées par Catherine de Médias et par l’électrice de Brandebourg (Borwilaski est, du moins à ma connaissance, dit l’auteur dans une note, p. 159, le seul qui fasse exception à ce fait général). Les plaisirs... les énervent promptement, et le plus souvent leur deviennent funestes. C’est en partie à celte cause que, d’après quelques auteurs, il faut attribuer la vieillesse anticipée et la mort de Bébé... 1 2 »

1 Iiébé ou Nicolas Ferry, célèbre nain du roi Stanislas Leczinski, devenu duc de Lorraine.

2 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l'homme et chez les animaux, t. 1er, y. 157, 158.

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